‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire RomainChapitre 50 sur 105 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

InvanoB de lltalie par Abrie. — Mann do penple et do sJMt TOBMÙn. — BotM est utUfi» iroît foia, et nttii pilMe parle* G«iln. — Uort d'Alaric. — Le* fiotbt évacmnl l'Italie. — Chale de Cooitantio. — Lef Barbares occnpent la Gaule et l'Espagne. — lodëpeadaace de la Grande-Bretagne.

Les dissensions et l'incapacité d'un gouvernement faible produisent souvent l'apparence et les effets d'une intelligence coupable avec l'ennemi publie. Les ministres d'Honorius ' firent à peu près tout ce que le roi des Goths aurait pu leur dicter pour son propre avantage , s'il eût été admis dans leurs conseils: peut-être même le généreux Alaric aurait-il conspiré atvec répugnance contre le général qui l'avait chassé deux fois de la Grèce et de l'Italie. Mais la cour de Revenue prévint ses désirs , et la haine active des favoris de l'empereur ne s'arrêta qu'après s'être baignée dans le sang du grand SÛlicon. La valeur de Sarus, sa réputation militaire et son influence héréditaire ou personnelle sur les barbares confédérés, avaient obtenu l'estime et la confiance des citoyens qui méprisaient la pusillanimité de Turpilion, deVaraoce et de Yigih lantins. Mais, quoique ces généraux se fussent rendus indignes du nom de soldat *, les favoris d'Honorius leur donnèrent le commandement de la cavalerie, de l'inGanterie et des troupes du palais. Le roi des Goths aurait souscrit avec plaisir l'édit que le fanatisme d'Olympius fit publier an nom d'Honorius. Le pieux empereur exclut de tous les emplois de l'état ceux qui n'étaient pas reconnus pour de fidèles catholiques, rejeta obstinément les services de tous ceux dont les opinions n'étaientpoint conformes au sentiment de l'église orthodoxe, et se priva follement d'un grand nombre de militaires braves et intelligens> attachés au culte des païens ou aux erreurs de l'arianisme *. Alaric aurait approuvé et conseillé peut-être des dispositions si favo-

t Zosime est le seul qui roide compte des évàiemeiis liai (8 passèrent depuis la mort de StUicon jusqu'à l'arrhie d'Alaric aux portes de Rome (!• ▼, p. 347-350).

> L'expression de Zosime est fbrte et vive, ««TM^tiin? iguvusyci Tx; «oMjuiiit dtfxorrtt; C'était asscx pour exdter le m^is d«« barbares.

3 • Eos qui ealbolicge 8«<t« sunt iniaiid, inira pala- > lium miUlai^ prohibemus. NuUus nobis sit aliqua

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râbles aux ennemis de l'empire ; mais on peut douter que le prince barbare eût cwisenti , pour servir ses projets, à l'expédition absurde et inhumaine qui fut exécutée par la connivence des ministres impériaux. Les ««x'iliures étrangers déploraient la mort de Stilicoa, leur protecteur; m{ds de justes crantes pour la sAreté de leurs femmes et de lears enfens, retenus comme otages dans les forteresses de l'Italie, ou Us avaient aussi déposé leurs effets précieux, suspendaient l'efiet de leur vengeance. A la même heure, et comme au même signal , les villes d'Italie fiu-ent souillées par im massacre et un pillage qui aecoBoptirett la destruction générale des familles et des fortunes des barbares. Les Goths, poossés à bout par cette odieuse trahison, désertèrent en foule les drapea«x ro> mains, se rendirent au camp d'Alaric, et jurèrent tous une haine et une guerre iow placables à la nation perfide qui violait ai bassement les lois de l'hospitalité. Par cette conduite inconcevable, les ministres d'Hcmorius perdirent non-seulement trente mille des plus braves soldats de leur armée, mais ce corps formidable, qui aurait pu déterminer l'événement de la guerre en leur faveur, passa sous les drapeaux de leur ennemi. , Le txà des Goths conserva également sa supériorité dans les négodations et dans les opérations militaires , sur des ennemis qui, n'ayant ni desseins, ni plans fixes, variaient sans cesse dans leurs résolutions. De son camp placé sur les frontières d'Ilalie, AUric observait attentivement les révolutions dupalais, guettait les progrès des factions et des intrigues ; et, déguisant avec soin ses projets ambitieux, se déclarait l'ami, l'allié et le vengeur du grand Stilicon. Il payait sans peine un tribut de louanges et de regrets aux vertus d'un héros dont il n'avait plus rien à redouter. L'invitation des mécontens, qui le pressaient d'entrer en Italie, s'accordait parfaitement avec le désir de venger sa propre injure. Alaric pouvait se plaindre avec une

> MtiMe comanctos , <pu a noins Dde et reHgione discor-

> dat. > Cod. Théod. (L xn, lit 5, loi 42), et le Commentaire de Godefifoy (t. vi, p. 164.)"On donna à celle loi la plus grande extension , et elle fiit exécutée à la risueur; (Zosime, 1. 5, p. 364.)

apparence de justice, que les ministres d'HoiMMms éloignaient et éludaient même le paiement de quatre mille livres d'or accordées parle sénat de Rome, pour payer ses services on arrêter ses entreprises. Il fit ses demandes avec un air de modération qui contribua au succès de ses desseins. Le monarque des Goths demandait avec fermeté une satisfaction légitime; mais il promettait en même temps de se retirer aussitôt -qu'il l'aurait obtenue. Alaric refusa de s'en fier au serment des Romains , à moins qu'ils ne lui livrassent pour otage OEtins et Jason, fils des deux premiers officiers de l'empire; mais il offrit de donner en échange plusieurs des jeunes gens les plus distingués de sa nation. Les ministres de Ravenne r^ardèreut la modération d'Alaric eomme une preuve évidente de sa faiblesse; ils ne daignèrent ni entrer en négociation, ni assembler une armée, et négligèrent également le moment défaire la paix et celui de se préparer à la guerre. Tandis qne, se dissimulant le danger, les ministres d'Honorius s'attendaient ious les jours à voir les barbares évacuer l'Italie^ Alaric passa les Alpes et le Pô, pilla les villes d'Aquilée, d'Altinum , de Crémone et de Concordia , qui se rendirent à discrétion.. Il recruta son armée de trente mille auxiliaires, et s'avança, sans rencontrer le moindre obstacle, jusqu'aux marais qui environnaient la résidence inattaquable de l'empereur d'Occident. Trop sage pour perdre son temps et consumer ses forces en assiégeant une ville qu'il ne se flattait point d'emporter, il avança jusqu'à Rimioi, continua ses ravages sur les côtes de la mer Adriatique, et médita une seconde fois la conquête de l'ancienne maîtresse du monde. Les barbares respectèrent dans cette occasion le zèle et la sainteté d'un ermite italien, qui vint audevant du monarque victorieux, et lui dénonça l'indignation du ciel contre les oppressenrs de la terre. Mais Alaric embarrassa beaucoup le saint, en lui déclarant qu'il était entraîné presque malgré lui aux portes de Rome par une impulsion inconnue et surnaturelle. Le roi des Goths sentait sa fortune et son génie capables d'exécuter les entreprises les pins difficiles, et l'enthousiasme qu'il inspirait aux barbares effaça insensible-

DECADENGE DE L'EIfPIRE ROMAIN, (408 dep. J.-C.)

ment leur anUque vénération pour la majesté

du nom romain. Ses troupes, animées par l'espoir d'immenses dépouilles, suivirent la voie flaminienne, occupèrent les passages abandonnés de l'Apennin ', descendirent dans les plaines fertiles de l'Ombrie , et purent se rassasier, en campant sur les bords du Clitumnus, des bœufs sacrés, dont la race blanche comme la neige était réservée, depuis plusieurs siècles, à l'usage des sacrifices par lesquels on célébrait les triomphes*. La position escarpée de la ville de Narni, un orage et le tonnerre qui grondait avec violence , sauvèrent cette petite ville. Le roi des Goths dédaigna de s'arrêter pour une proie si faible; et après avoir passé sous les superbes arcs de triomphe ornés des dépouilles des bari[>ares, il déploya ses tentes sous les murs de Rome '.

Durant le long espace de six cent quatrevingt-dix ans, la capitale du monde romain n'avait jamais été souillée par la présence d'une armée ennemie. L'expédition malheureuse d'Annibal * ne servit qu'à £aire briller la courageuse énergie du peuple et du sénat de Rome; d'un peuple qui possède, disait l'ambassadeur de Pyrrhus, les ressources intarissables de l'hydre*, d'un sénat qu'on eût dégradé plutôt qu'ennobli en le comparant à

i Addiaon (voyez ses ouvrages, vol. n, p. 54, édit. Baskerville), a donné une description Irès-piUoresque de la route qui traverse l'Apennin. Les Goths ne s'amusèreat point i admirer les beautés de cette perspective; mais iU virent avecsatistection que le passage étroit, pratiqué dam le rocher par Vespasieu , était tout-Miait abandoDoé. (Cluvier , Italia Jntiq. t, i. p. 618.)

2 HliK alki CUmniiil «rcfu, et maxiHa Taom Vlctlma; iziic tva ferftul OomlM ucn), RoouBoi «d tempK dmm iaiht trlompho*.

Outre VirgUe,U plupart des poètes totins, Propcroe, Lucain, Silius Italieus, Claudien ,etc., dont les passages se trouvent dans Cluvier et dans Addison , ont célébré let victimes triomphales deClitumnus.

3 Le voyage d'Honorius, qni fit le mime tnjet , nous a AHimi quelques déUils sur la marche d'Alaric. ( Voyei Claudien, in 6 Consul. Hon. 494-522.) La distance entre

Kavenne el Rome était de 254 milles romains. {Itinerar. Wesseling, p. 126.)

< Tite-Uve (1- «". c 7, 8, 9, 10, 11), décrit la marche d'Anaibal, et présmte au lecteur la scène la plus intére»sante.

« Cyneas, conseiller de Pyrrhus, se servit de ces comparaisons au retour de l'ambassade durant laquelle il avait soigneusement étudié lès mœurs et U diacipline des Ronalns. (Voyei Plutarque , in Pyrrho , t. n , p. 45». )

Digitjzed by

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une assemblée de rois. Tout sénateur, an temps de la gaerre punique, avait accompli le terme de service militaire , soit dans un poste supérieur ou dans des emplois subordonnés; et le décret qai assignait uu commandement passager aux censeurs, aux consuls et aux dictateurs, à l'expiration de leur dignité, fournissait continuellement à la république le secours actif d'un grand nombre de généraux braves et expérimentés. An commencement de la guerre , le peuple romain comprenait deux cent cinquante mille citoyens d'âge à porteries armes*. Cinquantemilleavaientdéjà sacriBé leur vie à la défense de leur pays ; et les différens camps de l'Italie, de la Grèce, de la Sardaigne,de la Sicile et de l'Espagne, formant vingt-trois légions, exigeaient environ cent mille hommes. Mais il en restait encore autant dans Rome et dans les environs, tous animés du même courage, et accoutumés,dèsleur plus tendre jeunesse , aux exercices et à la disdpline du soldat. Annibal vit avec étonnement la fermeté du sénat , qui , sans lever le siège de Capoue, sans rappeler les forces répandues, attendait tranquillement l'approche de l'armée carthaginoise. Ce général campa sur les bords de l'Anio, environ à trois milles de Rome ; sa surprise augmenta , quand il apprit que le terrain sur lequel sa tente était placée , venait d'être vendu dans une enchère au prix ordinaire, et qu'on avait fait sortir de la ville, par la porte opposée, un

I Dans les trois reeensemau qui tmal bits da peuple romaiB dus le tempe de la seconde guerre panique, on Iroura les nombres dontToiei le détail (Voyex Tite-LÏTe, Épitom., 1. zx; Hist., I. xrm, 36; xx»,37), 270,213; 137, 106; 214,000. La diminution conddérable du seeond , et VangmentatiOD du tr^ème , oui paru si extraordinaires, qne malgré Ifttémoignage unanime des MSS, plusieurs critiques ont soupçonné qudqne erreur dans le texte de nte-Lire. ( Voyez Drakenboreh, ad xsm , 36 , et Beanfort, République Romaine, 1. 1, p. 325.) llsneconùdëraieot pas que le second recensement ne comprenait que ce qui se trouvait dans Rome , et que le nombre des citoyoïs était diminué non-seulement parla mort, mais aussi par l'absence d'un grand nombre de soldats-Tite-Live affirme que, dans le Iroirième recensement, les légions (Urent coipptées , et que le dénombrement en fiil ftiit par des commissaires particuliers. Du nombre que porte la liste, il faut toujours déduire un douzième d'hommes au-dessus de soixante ans, et incapablesde porter les armes. (Voyez Population de la France, p. 72.)

PAR ED. GIBBON. CH. XXXI

corps de troupes qui allait joindre les légions d'Espagne '. Annibal conduisit ses Africains aux portes de cette orgueilleuse capitale, et trouva trois armées rangées en bataille et prêtes à le recevoir. L'Africain craignit l'issue d'une bataille dont il ne pouvait sortir victorieux sans immoler jusqu'aux derniers de ses ennemis, et sa retraite précipitée prouva que le courage des Romains avait ébranlé l'intrépidité d" Annibal.

Depuis répoqne de la guerre pumque, 1»

succession non intenrompne des sénateurs conservait encore l'image et le nom de la république , et les sujets dégénérés d'Honorius prétendaient tirer leur origine des héros qui avaient repoussé Annibal et soumis toutes les nations de la terre. Jérôme, qui dirigeait la conscience de la dévote Panla *, et qui a écrit sou histoire, a récapitulé soigneusement tons les honneurs et les titres dont cette sainte hérita , et dont elle faisait peu de cas. La généalogie de son père Rogatus remontait jusqu'à Agamemnon. Sa mère Blœsile comptait Paule-Ëmile, les Scipions et les Gracques au nombre de ses ancêtres; et Toi xotius, le mari de Paula , descendait d'Énée, tige de la race Julienne. Les citoyens opulen* voulaient être nobles , et satisfaisaient leuc vanité par ces hautes prétentions. Encouragés par les applaudissemens de leurs parasites, ils imposaient aisément à la crédulité du peuple, et l'ancienne coutume d'adopter le nom de son patron, qui avait toujours ét^ suivie par les diens et les affranchis do^Xa» milles illustres, favorisait en quelque façon cette supercherie. La plupart de ces anciennes familles avaient graduellement succombé à l'action de la violence extérieure ou de la dégénération intérieure; et J'pn aurait trouvé

i.Tite-UTe considère ces deax ineldens comme les dMt du basard et du courage ; maisje soupçonne qu'ils ftarent conduits tous deux par l'adnirable politique du sénat

1 Voyez JéHIme (t i, p. 109, 170, ad Eiutochium). Il donne i Paula le titre de race des Gracques : Sobolet Sçipiojium , Paùli hœres , cujut voeabiAum trahit-, Mariiapapyria, matrit Jfticani vera etgernutna propago. Cette description particulière suppose un titre plus solide que le surnom de Jules que Toxotius portait comme un millier d'autres (lamilles des provinces de TOcddenl. (Voyez l'index de Tacite des Inscriptions de Gruler,etc.)

732 DECADENCE DE

plus aisément sans doute une filiation de vingt génératioBS dans les mont^^nes des Alpes OB dans les contrées paisibles de l'Apulie, que sur un théâtre sujet à tant de révolutions. Sous chaque règne, une foule d'aventuriers accouraient de toutes les provinces dans la capitale; ceux qui faisaient fortune par leurs vices ou par leurs talens, occnp^eat les palais de fieme, usurpaient les titres, les honneurs, et <qppri- Huieot ou protégeaient les humbles restes des familles consulaires qui ignoraient peutêtre rancienne iKustration de leurs ancêtres '. Du temps de Jérôme et de Claudien , les sénateurs cédaient unanimement la préséance à la iaraille Anicienne ; et un abrégé de leur histoire fera apprécier l'ancienneté des familles nobles qui ne réclamaient que le second rang '. Durant les cinq premiers siècles de la république , le nom des Aidotus fut tout-à-fait inconnu. Il parait qu'ils étaient originaires de Préneste, et ces nouveaux citoyens se contentèrent long-temps des b<mneurs plébéiens accordés aux tribuns du peuple *. Cent soixante^iuit ans avant ière c&rétienBe , cette famille f«t anoblie par les honneurs du prétoriat conférés à Aaicius qui avait terminé glorieusement la guerre d'Illyrie par^ la captivité du roi et la conquête de la nation *. Après le triomphe de ce général, trois consulats à une époque éloignée

I Tadte (Annal., m, 55 ) , affirme qu'entre la bataille d'Acliam et le règne de Vespasien le sénat se remplit pen à pea de nouveHes familles des Tilles municipales et des eolooies de l'Italie.

1 N«e qnlaipua ptocemm tesM (Ucet ara Tetwlo.) Floroat, et daro dngatnr Roou Moatii, Se tMuirt parcB ; Mal frian iede reUtU JucIteaUi, de (nre Ucet «rtare aeniodo.

aaud.. In Prob. et Ol^hr, Cou, It.

Un tel hommage rendu an nom obscur des Auehenii , a fort étonné les critiques ; mais ils conviennent tous fue, quel que 'Soit le véritable texte, on ne peut appliquer le vers de Claudien qu'à la liunille desAniciut.

3 La plus ancienne date des annales de Pi^us et celle de M. Anicius Callus, Trib. PI. A. U. C. 506 ; un autre tribun, Q. Anicius, A. U. C. 508 , est distingué par le surnpHi de Prsedestinus. Tite-Iive ( ut, 43) place les Aniciens au-dessous des Ètmilles illustres de Rome.

* Tilc-Live(?Hv, 30.31-, xlv, 3, 26, 43.) Il apprécie impartialement le mérite d'Anicius, et observe que la gloire du triomphe de l'illyrie fut ;obscurde par celui de la Macédoine , qui venait de le précéder.

L'EMPIRE ROMAIN, (408 dep. J.-C.)

l'un de l'autre , marquèrent la filiation des Anicius ', Depuis le rè^;ne de Dioclétien jusqu'à la destruction totale de l'empire d'Occideat, l'Mat de leur nom ne le céda pas, dans l'opinion du peuple, à la pouqnv impériale *. Les différentes branches qui le portant, rouirent ou par des mariages, ou par des successions , les honneurs et. les richesses des familles Aanienne, Pétrooienne et Oiybrienae, et, à chaque génération, le nombre des consulats se multiplia par une espèce de droit héréditaire^. La £amiUe Anicienne était très-pieuse et très-opulente ; ils furent les premiers du sénat qui embrasa sèrent le christianisme : on peut supposer qu' Anicius Julien , depuis consul et préfet de Rome , expia le crime d'avoir suivi le parti de Maxenoe,par sa prompte docilité à accepter la religion de Constantin *. Probus, chef de la maison des Anicius, augmenta par son industrie l'opuleacedela famille. 11 eut l'honneur d'être nommé consul conjointement avec l'empereur Grauen, et occupa quatre fois le poste distingué de préfet du prétoire '. Ses vastes possessions étaient répandues

1 Les dates des trois consulats sont A. U. €.503,818, 967. Les deux derniers sous les règnes de Néron et de CaracaOa. Le second de ces consuls ne se distii^ua que par la bassesse à tonte épreuve avec laqudle U fclâit servilenent sa cour.(Tacite,Anna].,]nr, 74.) Mais les wai^ sons iiobles admettent sans répugnance la bassesse et même le crime dans leur généalogie , pourvu qu'ils puissent servir à en démontrer l'ancienneté.

2 Dans le sixième siècle (Cassiodore.Variar.l. 10, Ep. 10- 12), un ministre d'un roi goth d'Italie parle avec le plus gnaid respect de la nobkase des Aniàos.

l , FineiaiuMie

G>9alw l>roeedK hOM» ; (tMauBOtoe revii'** Kae de «tjr^ vlnuD, e«tii^ est de «ouule itaid. Per tauti namcraotnr a¥l, semperqne rentla Hobllitatc firent, et prokm teta seqnaatiir.

Claudien, in prob et Olyb. consulat. 12. etc. Les Ao- Diens.dontle nom se changea ensuite en celui d'Aniciens, se retrouvent dans les bstes, illustrés parplusieurs consulats, depuis le temps de Ve^sien jusqu'au quatrième siècle.

* Le titre de premier des sénateurs chrétiens estjustiflé par l'autorité de Prudence (in Srmmach. i, 553), et par le ressentiment des païens contre la bmille Anidenne. (Voyez Tillemonl , Hist. des Empereurs , t tr , p. 183 , 5, p. 44; Baron. Annal. A. D. 312, no 78, A. 322, no 2.

s • Probus daritudine generis , et potentia, et

» opum magnitudine, cognitus orbi Romano , per quem » universum pœne patrimonia sparsa possedit , Juste an • sccus non judicioli est nostri.> ( Ammien Marcellin , xvH, II). Sesenlans et sa veuve lui élevèrent un superbe

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dus toutes les provinoes 4e Fempire routai» ; et, qiHMque le public blftnàt pevtiêtre les moyens dont il s'étak servi p«ar les acquérir, la magnificence etia générosité de cet heureux ministre obtinrent la reconoatssanoe de ses cliens et l'admiration des étrangers '. Les JKoaains araient une ai grande véaërati(Hi pour la mémoire de Profaus, qu'à la requête dç sénat, ses deuK fils , encore trèsjeunes, occupèrent «oi^oînteineat les deux places de copsuls; les annales de Booie n'offrent point d'exemple d'une pareiUe distinetioa *.

Les raai'lu'es du palais AjiioieB passèrent en proveii>e pour exprimer le ^te et l'opal^e '. Les noUes et les sénateurs s'efforçaient d'imiter la magnificence de cette famille iUwtre. La deseriptioa de Botne, £ute avec soin sous le règne de Théodose , contient rénamération de dix-sq)t cent quatre- 'vingts maisons habitées par d«s citoyens opulens -*. Une partie de ces s«peii)es bàUroens excusent l'exagération du poète, qui prétend que Rome renferme un grand nombre de palais, dontfun seid est aussi grand qu'une petite ville. Oa trouvait effectivement dans leur enceinte tons les objets de luxe et d'utilité ; des marchés, des hyppodromes , des temples, d^ fontaines, des bains, des portiques, des bocages et des volières'. L'historien Olympiodore , qui donne la description de

mansolée dans le Vatican , qui ftit démoli dn temps du |MVe Nleolai V, pour Aire place à la noavde église de stitA Pierre, fiaromus, qui déplore la destruction de ce monumenl du christianisme, a conservé avec soin les basreliefs' et les inscrii>Uons.(Voyez Annal. Ecclés. A. D. 39â, n* 5-17.)

< Deax satrapes persans firent le voyage de Milan et de Knue, pour enteadre saint Ambroise et tut Probu. Paulin (in vit. Jmbros.), C\uxiien (in consul. Probi et Ofyir., 30-40) sentdent Manquer de teraoes pour décrire la gloire de Probus.

' Voyez le poimc de Claudiea adressé aux deux Jeunet consuls.

3 Seeandinui le Manichéen , apud. Baron. (Annal Ecdé(.A.D.390, n«34.)

* Voyez iNardini , Borna antica, p. 89 , 406 , 500.

f QoidlopurliKhiHUiDUrlatiMKrUiTlru; YerQula quae Tario carmiiM lodil au.

Claudien, Rutil. WunUlian. Jtinenw.,ver. 3. Le poète vivait dans le temps de l'invasion des Golbs. Un palais médiocre aurait couvert la ttrme de Cincinnatus, laquelle ne contenait que quatre arpens. (Val. Max., w, 4)

PAR ED. GIBDON. CH. XXII

Brone ' an mmnent où les Goths l'assiégèrent, lobsatve qu'un grand nombredes riches sénateurs tiraient de leur patrimome im revenu de quatre SBÙlle livres pesant d'or , .ou cent«oixante mille livres steriing, environ quatre millions de francs, sans conter leur provision de blé et de vins , qu'on peut évaluer à un tiers de la somme précédente. En comparaison de ces fortunes énormes , un revenu de raiUe 4M cpunze cents livres pesant d'or ponvak paraître comaie suffisant à peine à la dignité de sénateur , qui exigeait beau- QOMpde dépenses publiques et de représentation. On cite plasiears exemples de nobles qw , tom le r^gne d'Honorius , célébrèrent l'anniversaire de leur préture par une fête , dont la durée était de sept jours , et la dépense de cent mille livres sterlings '. Les domaines des sénateurs romains, qui excédaient si considérablement les bornes des fortunes modernes, n'étaient pas toujours situés en ha- Ue; ils s'étendai^taa-delà delà mer Ionienne et delà mer Egée, dans les provinces les plus reculées de l'en^ire. La ville de Nieq>oUs , fondée par Auguste CMume un monument durable de la victoire d'Âctium, appartenait à la dévote Paula ' ; et Sénèqne observe que les rivières qui avaient séparé des nations en-

Jn taxUatan nais eascttmaa, dit Sénè^ie , EpH. 114. (Voyez la note judieieiue de M. Hume daas ses Estais, vol. I, p. S62, dernière édit. in-8*.)

> On trouve «ette description de Rome «a temps d'UonoriBi, dans m fragmot de l'historien (Hympiodare, f^Md PhoUum., p. 197.

2Lesfilsd'Alipins,deSymmaqueetde Maxime, ékpen8^«nt, datant le tem pi de leur préture, dooze ou vingt ou quarante centenaires, ou cent livres pesant d'or. (Voyez (MymiModore , apud Phot. p. 297.)^Cette esliaamation populaire admet quelque restriction ; mais U est ass» dûlicile d'expliquer une loi du Code de DiMMa (I. vi,leg. 5),quiflxe la dépease du premier pt^tev à 25,000 foUes, celle du second à 20,000, et cdle dutra»sième i 15,000. Lenoade/Mitt (Voyez Héa. defAcad-detlnscript., t. xxTu, p. 727), t'appliquait également à une bourse de cent vingt-d&q pièoet d'argent, et i une petite monnaie de cuivre de la valeur de la .^^ partiede eeite bourse. Dans le premier sent, les vingtcinq mille folles «iraient été égales à 150,000 1. steil.; dans le denier , dles n'auraient valu que cinq au six livres sterling. Le premier serait extravagant , et le «econd ridieule. 11 faut qu'il ait existé qndque valeur aïoyenne, désignée id sous le nom de folles; mais l'ambigiiité est hm faute inescusable dans la rédaction d'une loL

3 yicopolit in Actiaco Itttore sita possessions

DECADENCE DE L'EMMRE ROUAIN,

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nemies, coulèrent ensuite entre les champs d'un même particulier '. Une partie des Romains faisaient cultiver leurs titres par des esclaves, et d'autres les donnaient à bail à un fermier. Les économistes de l'antiquité recommandent la première de ces deux imanières de faire valoir comme la meilleure , lorsqu'elle est praticable; mais, si à raison de l'éloignement ou de l'étendue, le propriétaire ne pouvait point y veiller lui-même, ils conseillentde préférer un fermier -héréditaire qui s'attache au sol et qui est intéressé à la récolte, à un intendant mercenaire , souvent né^igent et quelquefois infidèle *.

L'opulente noblesse d'une ville immense, peu avide de la gloire militaire, et s'occupant encore moins du gouvernement civil , devait naturellement se livrer aux plaisirs de la vie privée. Les Romains méprisèrent toujours le commerce ; mais les sénateurs des premiers siècles de la république augmentaient leur patrimoine, et multipliaient leurs cliens par la pratique lucrative de l'usure. L'intérêt et l'inclination des deux parties concouraient à éluder ou à violer des lois antiques et oubliées *. Il devait y avoir toujours à Rome

vatra nunc pan vel maxima ett. (JérOm. inprafat. Comment, ad Epittol. ad TUum, t. tx, p. 243). M. de Tiliemont suppose , je ne sais sur quel fondemenl, qa'eUe fiùsait partie de la succession d'Agamemnon. ( Mém. Ecdes., t. xn, p. 85.)

< Séniipie, épisl. 89. Son discours est dans le g«re dédanutoire; mais il était difBdle de trouver des exprefsions qui pussent exagérer l'ararice et le luxe des Romains. Le philosophe n'a pas été lui-même exempt de reproche, s'il est vrai que la raitrée de quadrageniie», qui «cédait la somme de trois cent mille livres sterlings , et qu'il exigea ligoureutefflent de ceux anxquds il les avait prêtés à gros iotértt, ùt exdté une révolte en Bretagne. (Dion Cassius, I. un, p. 1003.) Selon la coqiecture de Gaie , dans son Ittnéndre d'Antonin (in BriUmn. p. 72), le même Fauttas possédait un domaine dans la province de SufTolk près Bari, et un autre dans le royaume de Naples.

2 Volusius, riche sénateur (Tadt. Annal., m, 30), préférât toiyours pour fermiers ceux qui étaient nés sur ses terres. Cohimdle, qui adopta de lui cette maxime , raisonne très-pertinemment sur ce sujet. ( De Se rustica , 1. 1, c. 7, p. 406, édit. Gesner, Ldpsick, 1735.)

3 \aksim(,adj4mmUin., xit,6) , a prouvé par le témoignage de Chrysostôme et d'Augustin , qu'il était défendu aux sénateurs de prêter leur argent i usure. Cependant il parait, par léCode Théodosien (Voyez Godetlroi, ad I. n, lit. 33, 1. 1, p. 230-2S9) , qu'il leur éuit permis de prendre six pour cent , ou une moitié de l'intérêt

une très-grande quantité de métaux, soit eu monnaie courante au coin de l'empire, on en vaisselle d'or et d'argent, et, du temps de Pline, on aurait trouvé dans le buffet d'un seul particulier, plus d'argent massif que Scipion n'en avait rapporté de Cartilage *. La majeure partie des nobles qui dissipaient leurs fortunes en profusion , se trouvaientpauvres au ntilien des richesses et désœuvrés an milieu d'un cercle perpétuel d'amnsemens. Des miUiers de bras travaillaient en vain à satisfaire leurs fantaisies; ils avaient à leurs ordres une nombreuse suite d'esclaves que la crainte du châtiment rendait actifs, et une multitude d'ouvriers et de marchands excités par le désir et l'espérance de s'enrichir. Les anciens manquaient d'une grande partie des commodités que nous possédons, et les progrès de l'industrie qui ont rendu le linge et le yerre d'un usage général, procurent aux haUtans de l'Europe des jouisanees infiniment préférables à toutes ceUes que les sénateurs de Rome tiraient de leur fastueuse profusion*. Leur luxe et leurs mœurs ont été fobjet de recherches très-exactes et très-détaillées; mais, comme elles m'éloigneraient]trop du plan de cet ouvrage, je présenterai au lecteur une description authentique de Rome et de ses habitans, qui a plus de rdation avec l'époque de l'invasion des Goths. Àmmien MarccUin , qui fixa sagement sa résidence dans la capitale comme plus convenable à l'homme qui voulait écrire l'histoire de son siècle, a m^angé le récit des événemens publics au tableau animé de scènes particulières dont il était tous les jours témoin. Le lecteur judicieux n'approuvera pas toujours l'amertume de sa censure, le choix des

et.ee qull y a de partieidkr, c'est que cette permission Ait accordée aux jeunci sénateurs.

< Pline, JTùt. Natur., xxxm, 50. Il flxela masse d'argent è 4,380 livres , que Tite-Live porte jusqu'à 100, 023 (xxx, 45.) La première estimation parait Ibrt ao-dessons d'une ville opulente , et la seconde est beaucoup trop considérable pour le bvlTet d'un particulier.

2 Le savant Arbuthnol (Table des andennes monnaies, etc., p. 153) a observé plaisamment, et sans doute avec vérité, qu'Auguste n'avait point de vitres à ses croisées, et qu'il ne possédait pas une seule chemise. Bans les' siëdes suivans , l'usée du linge et du verre devtnrenl uo peu plus communs.

(408dep.J.-G.J

PAR ED. GIBBOI^. CH. XXXI

circonstances et des expressions, et découvrira peut-être les préjugés et les animosités personnelles qui aigrissaient le caractère d'Ammien ; mais il verra sûrement avec plaisir le tableau original et intéressant des mœurs de Rome *.

c La grandeur de Rome, dit Ammien, était » fondée sur' l'alliance rare et presque in- » croyable de l'opulence et de la vertu. La

> longue période de son enfance se passa en

> efforts contre les tribus de l'Italie , voisi-

> nés et ennemies d'une ville naissante. Dans » la vigueur de sa jeunesse, elle se livra avec

* ardeur aux travaux et aux périls de la «guerre; elle porta ses armes victorieuses

> au-delà des montagbes , des fleuves et des » mers, et rapporta des lauriers cueillis dans

> toutes les parties du globe. Déclinant enfin » vers sa vieillesse , et triomphant encore » quelquefois par la terreur de son nom elle » chercha les douceurs du repos. La vénéra-

> ble cité qui avait foulé les têtes orgueil-

* leuses des nations les plus fières , et établi

> un code de lois pour protéger à jamais la «justice et la liberté, abandonna, en mère » sage et puissante , aux césars, ses enfans » favoris, le soin de gouverner ses immen- » ses possessions ». Une paix solide et pro- » fonde , qui rappelait le règne heureux

> de Numa succéda aux révolutions sanglan-

> tes de la république. Rome était toujours ■* adorée comme la reine de l'univers , et les » nations vaincues respectaient encore la di-

> gnité du peuple et la majesté du sénat. Mais » cette splendeur native, ajoute Ammien , » est ternie par la corruption d'une partie des » nobles, qui, oubliant et leur propre gloire

> n convient que j'aTcrtiase des diangemens que j'ai iwisia lil>ertë de faire au texte d'Ammien : 1" j'ai fondu enMmbleledxièmediapitredu quatorzième livre, et le quatrième diapitre du vingi-buitième livre ; 2" j'ai mis un peu d'ordre et de liaison dans ces matériaux épars ; 3° j'ai adouci qudques hyperboles extravagantes, et supprimé quelques superfluités de l'original ; 4° j'ai développé des observations qui n'étaient indiquées que d'une manière vague. Eu admettant ces licences, on trouvera une version, non pas littérale, mais exacte et Bdèle.

» Claudien , qui semble avoir lu l'histoire d'Ammien p«rle de cette grande révolution d'un ton plus sévère.

PoiUiiuiii ytn ferox la k eommmla Caeur Tniutullt ; et lapsi mom, diuiieuqne prbdi Artlbiu,.ln gmnlsm padisenUe rcccssl.

DeBeU.eiUimlco,e.

et celle de leur pays , se livrent sans pudeur, aux plus méprisables excès du vice et de l'extravagance. Se disputant sans cesse des surnoms et des vains titres, ils choisissent ou inventen^des noms sonores, Reburms, ouFabimius, Pagonius, ou Tarrasius', afin de frapper la foule crédule d'étonnementetde respect. Dans la vaine espérance de perpétuer leur mémoire , ils multiplient leurs statues en bronze et en marbres, et ne sont point contens que ces monumens de leur vanité ne soient couverts de lames d'or; distinction honorable que le consul Acilius obtint après avoir détruit, par sa valeur et son génie , la puissance du monarque Antiochns. L'ostentation avec laquelle ils exposent aux regards et enflent peutêtre la liste de leurs domaines situés dans toutes les provinces de l'Orient et de l'Occident , excite l'indignation, lorsqu'on se rappelle la valeur et la pauvreté de leurs ancêtres, qui ne se distinguaient du simple soldat ni par la nourriture, ni par l'habillement ; mais nos nobles modernes calculent leur rang et leur considération par l'élévation de leur char *, et par la pesante magnificence de leurs vêtemens. Leurs longues robes de pourpre et de soie flottent au gré du vent , et laissent apercevoir ou par adresse , ou par hasard, de riches tuniques

t Les recherches les plus exactes des antiquaires ont été insuffisantes pour v^fler ces noms inconnus. Je suis persuadé qu'ils ont été invoités par l'historien lui-même, pour éviter toute application de satire personnelle. Toujours est-il vrai que les Romains adoptèrent l'usage d'ajocter à leur nouKpropre , quatre, cinq , et même jusqu'à sept surnoms , comme par exemple , Marcus , Mxcius , Maemmius , Furius, lialburius, Câedlianus , Pladdus. (Voyez Noris Cenotaph. Pisan. Dissert., rv, p.'438.)

2 Les Cnrrucœ, ou voilures des Romains , étaient souvent d'argent massif ciselé ou gravé. Les harnais des mules ou des chevaux étaient rdevésd'or en bosse. Cette magniflcence continua depuis le règne de Néron jusqu'à celui d'Honorius ; et la voie Appienne ftit couverte de magnifiques équipages qui allèrent à la rencontre de sainte Mélanie quand elle revint à Rome, six ans avant le siège des Goths. (Sénèque, Epistol. 87 ; Plin. Jlist. natur. xxxm, 49 ; Paulin Noian. , apud Baron. Annal. Eeclés. A. D. 997, n. 5.) Cependant le|faste est bien remplacé par la commodité , et un carrosse uni , suspendu sur de bons ressorts, vaut infiniment mieux que les charrettes d'argent et d'or dont les anciens ^lisaient usage , et qui , portant i plomb sur l'essieu , étaient ordinairement découverts et exposés à toutes les injures de l'air.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROAIAIIf,

(4M dep. J^.)

oraées d'une broderie qui représente dBffërens animaux '. Escortés d'ane suite de eînquante valets, leurs chars ébranlent les pilvés et les mais<Ui», «n parcourant le»ruefraiT8c autant de rai^té que s'ils couraient la poste. Lés matrones et les dames romaines imitentl'exemple des sénateurs , et leurs chars couverts sont sans cesse^ en course dans ta ville et dans les faubourgs. Si: quelqu'un de cette classe brillaote daigne entrer dans un bain public , il donne ses ordres d'un ton ii^aérieux, et apprsprie insolemment à son usage exclusif tontes lés conunodités destinées au public. S'il y rencontre par hasard quelque méprisable agent de ses pkiisirs, une tendre accolade exprime aussitôt sa satisfaction, tandis qu'il évite orgueillemement le salut de ses concitoyens, auxqnds il perraec à peine d'aspirer à lui basier la main on les genoux. En sortant du bain, ces fostuoix personnages reprennent lenrs bagues, leurs bijoux, et les marques de leur dignité; ils choisissent dans une garde -robe particulière garnie du plus beau linge, et suffisante pour ime douzaine de personnes, les vétemens qui flattent le plus leur fiantaisie, et conservent jusqu'au départ un main> tien arrogant, qu'on aurait à peine excusé dans le grand Marcellns après la conquête de Syracuse. Quelquefois à la vérité ces héros entreprennent des expéditions plus hardies; ils visitent leurs donaaines en Italie, et sont témoins d'une chasse dont leurs esclaves prennent tout le soin et la fatigue*. Si par hasard, et surtout par un soleil brûlant, ils ont le courage de faire dans leurs galères dorées le trajet du lac Lncrin * aux

t M. de Valois • découTert , dans une homélie d'Asterius , évAi|iie d'AcMsia ( eul Jmmian. , uv, 6) , que c'é- Ult une mode nonrelle de représenter en broderie des ours , des loups , des lions et des tigres, et des parties de dNisse; et que lesélégans plus dévots y substituaient la flgureoH la légende de leur saint ta vori.

2 Voyex lesépUres de Pline (i , 6). Trois énormes sangliers hirent attirés et pris dans les Blets sans distraire le ^àaaseur pUlosopbe de son élude.

3 Le diangefflenl du mot Jverne, qui se trouve dans Ammiai, est de peu deeenséquence. Lesdeux lafs Aveme et Lttcrin se communiquaient, et Dirent conduits, par le jM>ren du mded'AgriMM , dans le port de Julien , dont l'entrée étroite donnait dans le golfe de Poozzole. Virgile,

magnifiques maisons de campa^pue qarber^ dent la côte maritime de Pouzzole oa de Gaète ', ih comparent ces pénibles travaux aux marclws de César et d'Alexandre. Si une 1 mouche traverse leurs rideaux de soie, si un pli mal fermé admet nu ray«« du sc4eil, ils déplorent le malheur de leur situation, se lamentent, dans- un langage affecté, de n'être point nés dans le pays des Ciramériens*, séjour d'éternelle a^ curité. Quand ils partent pour ki camr pagne, le maître est suivi de toute sa maisonF ; et de même que, dans la marche d'une armée, les généraux font les dispositions pour la cavalerie etpoiu- l'infanterie, pour l'avant erl'arrière-garde, les officiers domestiques qui portent une baguette enmaui comme symbole de leur autorité, distribuent et rangent la nombreuse suite de serviteurs et d'esclaves. Le bagage et la garde-robe marchent «i tête, ensuite une foule de cuisiniers avec tous leurs subordonnés. Le corps de bataille est csnposé des esclaves entremêlés de plébéioM oiaib on de cliens. Une bande d'eanoqnes choisis

qui demeurait sur l<9Baa,adéerU (Géorpcn, 16t) cet oumge, et donnéUrdatedeSOBexéentioa. SesooBtmentateufs , principalement Gatrou , ont tiré beauoMiy de lumières de Strabon, de Suétone et de Dion. Des tremblemens de terre et des volcans ont changé la liiee da pays, cl le mont Nuoto a pris depuis lS38Ia place du lac Locrin. Voyei Camlllo PcUegrino [JKseonideUa Caa^ ptuUa fleliêe, p. 330-244, eto.; JntoiUSMfeUieUCaii*pania,f. 13-88.)

< Le& Régna Ctanana et Puteolana; loca cceterofRt' valde expetenda, interpeUantium aatem muUitadinepwu fUgienda. (Cic, tcdJttte., vn, 17.)

2 L'expression prorerbiale d'obscurité dnmérieBM fUt originiùrement prise dans une description d^Homére. onlième Uvre de l'Odysséa, qu'il applique à mie eoaUée ftbulense sur les rives éloignées de l'Ooéan. Voyez Adagi* SratnU, dans ses œuvres (t. n, p. 593, édition de Leyde.;

i Sénèiitte rapporte trois droonstanees curieawes, rete- Uvementaus voyages des Romains (Epit oxxin). l'Os étaient précédés d'une troupe de cavalerie Nomide, ^ annonçait un ^nd seienedr i«r une nuée de poomière, 2" on chargeait sur des mules non-seulement les tmcs précieux, mais encore les ustensiles casoels de crislil H de murra. Le savant traducteur flrançeis de Sénd^M (t. m, p. 462-422) a presque démontré que murra sigmfiait des porcdaines de la Chine et du Japon-, 3* on emduisait d'une espèce d'onguent les belles Bgures des Jeunes esclaves, pour les mettre à l'abri des eflMs du soleil ou du grand flroid.

(408 dep. J.-G.)

fomenl l'arrière-garde, rangés par ordre d'âge, depuis les plus vieux jusqu'aux plus jeunes. Leur nombre et leur difformité font éprouver un mouvement d'horreur et d'indignation ; et les spectateurs maudis* sent la mémoire de Sémiram'ts qui inveata l'art cmei de mutiler la nature, et de détruire, dès sa naissance, l'espoir de la génération suivante. Dans l'exercice de la juridiction domestique , les nobles de Rome montrent une sensibilité extrême pour la plus faible injure qui leur est personnelle , et une indifférence dédaigneuse pour tout le reste de l'espèce humaine. Demandent-ils un vase plein d'eau chaude ? si l'esclave tarde à l'apporter, trois cents coups de fouet le corrigent de sa lenteur; mais si ce même esclave commet un meurtre, son maître l'avertit avec tranquillité qu'il est un fort mauvais sujet , et que, s'il récidive, il le fera punir comme il le mérite. Les Romains exerçaient autrefois la vertu de l'hospitalité ; tout étranger avait droit à leur bienfaisance; ils récompensaient le mérite et soulageaient l'infortune. Qu'on introduise aujourd'hui un étranger, même d'un rang respectable , chez un de nos riches sénateurs, il sera à la vérité bien reçu à sa première visita, et même avec de si vives protestations d'amitié et des questions si obligeantes.qu'il se retirera enchanté de l'affabilité de son illustre ami, et désolé peutêtre d'avoir différé si long-temps son voyage à la capitale, centre de la politesse et du bon goût. Assuré d'une réception gracieuse, il répète le lendemain sa visite, et s'aperçoit avec surprise que le sénateur a déjà oublié sa personne, son pays et jusqu'à son nom. Si sa patience lui permet de persévérer, il se trouve insensiblement classé dans le nombre des cliens, et obtient la stérile permission de faire assidûment et inutilement sa cour à un patron également incapable de reconnaissance et d'amitié, qui daigne à peine remarquer sa présence, son départ ou son retour. Lorsque les hommes opulens préparent une fête publique * , lorsqu'ils célèbrent avec une profusion fu-

■ Distributio solemnium sportularum. Les sportuUe ou sporteUa étaient de petits paniers qui étaieat suppo-

PAR ED. GIBBON. CH. XXXL

» ueste leurs banquets particuliers , le choix

> des convivesest l'objet d'une longue délibé-

* ration. Les citoyens sobres, savans on modes-

* tes, obtiennent rarement la préférence;

> et les nomenclateurs, qui ont presque tou-

> jours des motifs particuliers, insèrent adroi-

> tement les noms des plus méprisables ci-*

> toyens dans la liste de l'invitation. Mais les

* compagnons les plus familiers des grands ,

> ceux qu'ils chérissent le plus, sont ces para- » sites obscurs qui pratiquent effrontément le

> plus séduisant de tous les artifices, celui de

* l'adulation; qiu applaudissent avec vivacité

> à chaque action, à chaque parole de leur

> patron ; qui contemplent avec ravissement

> les colonnes de marbre et jusqu'aux pavés

> des appartemens, et qui font continuelle-

* meut l'éloge d'un faste et d'une élance

> que le riche considère comme une partie

> de son mérite personnel. Aux tables des

* Romains, les oiseaux, les loirs ' ou les

* poissons dont la taille excède la grandeur

* ordinaire excitent la plus sérieuse atten-

> tion : on apporte des balances pour s'assu-

* rer du poids ; et, tandis que les convives

> plus sensés détournent leurs regards de

* cette fastidieuse répétition , des notaires

ses contenir une qaantité de provisions ditudes de la valeur de cent quadrantes, ou environ vingt-cinq sous. On les rangeait avec ostentation dans la première salle, et on les distribuait i la foule aniamée qni assiégeait la porte. Les satires de Juvénal et hts épigranmes de Martial fbnt souvent fflention de cette coutume fastueuse et peu délicale. Voyex aussi Suélonios ( in Claud., c. xn; in Ife^ ron., e. xn ; tn Domitian., c. iv-tii). Cm paniersde pnn visions furent ensuite convertis en larges pièces d'or et d'argent monnayées , ou de vaisselles qui dans les occasions solennelles de mariage ou de consulats, etc., étaient réciproquement données et acceptées par les citoyens da premier rang, (voyez Symmaque, Epist. nr, 55, a, 124; ctJfMMU. p.256>.

< En latin glisii loir en français. Ce petit animal habite les bois , et paraît privé de mouvement dans les froids rigoureux. (Voyez PUne, Histoire Naturelle, t. thi, p. 81; Buffon, Hist. Nalur., t. vui, p. 158; etl'Abn^é do Pennaat sur les quadrupèdes, p. 289.) On s'occupait dans les maisons de campagne d'élever et d'engraisser une grande quantité ixgUs ou loirs, et on en faisait un article d'économie très-lucratif. (Varron, de He Bustieit, m, 15.) Ce mets fut plus recherché sur les tables somp^ tueuses, depuis la défense ridicule des censeurs. On assure qu'on en fait encore grand cas aujourd'hui i Home, et que les princes de la maison des Colonoa en fbnt souvent des présens. (Voyez Rrolier, dernier éditeur do Pline, t. II, p. 458, apuUBarbou, 1779.)

DECADENCE DE L'EBIPIRE KOMAIN, (408 dep. J.X.)

sont mandés et viennent dresser un procèsverbal de ce merveilleux événement. La profession de joueur est encore un moyen sûr de s'introduire dans la familiarité des grands. Les confédérés sont unis par un lien indissoluble d'attachement , ou plutôt de piraterie ; et un degré de science supérieure dans l'art tessérarien , ou jeu de trictrac ', est un moyen sûr d'acquérir de l'opulence et de la réputation. Un maître de cet art sublime, qui, dans un souper ou dans une assemblée, se trouverait placé audessous d'un magistrat, manifesterait la même surprise et la même indignation qu'a pu éprouver Caton, lorsqu'un peuple capricieux lui refusa son suffragepourla prétnre. L'envie de s'instruire tourmente rarement des nobles, qui aA)horrent toute espèce de fatigue et méprisent tous les avantages de l'étude. Les satires de Juvénal, les verbeuses et fabuleuses histoires de Marius Haximus * sont les seiris livres qu'ils daignent lire. Les bibliothèques dont ils ont hérité de leurs pères sont fermées comme des sépulcres, et le jour n'y pénètre jamais'; mais ils sont toujours environnés d'instrumens de théâtre, de flûtes, d'énormes lyres, et d'orgues hydrauliques; et leurs palais

> Ce jeu, qu'on peut nommer Irietrae, étùt le passetemps Ikvori des plus graves Romains , et le vieux jurisconsulte Mutius Scsevola avait la répulatioD de le joacr trèft-saramment. Oa le nommait hidia duodeeim tcriptorum, en rai«on des douze scripta ou lignes qui partageaient paiement Valveolus ou table. On plaçait régaliirement les deux armées, l'une blanche et l'autte nsire , sur cette table, et chaque armée consistait en quinze loldate ou calculi que l'on remuait couronnement aux règles du Jeu, et aux chances ou hasards des tesserœ ou dés. Le docteur Hyde, qui détaille soigneusemoil l'histoire et les variations <fai nerdiliulium , nom tiré de la langue perme, dqpab l'Irlande jusqu'au Japon, prodigue sur ce siqet peu intéressant une abondance d'érudition classique et orientale. (Voyez Jtrn^/na, Dissertât., 1.2, p. 217-405.)

* Mariu* Xaainuu, homo omnium verbotitsimiu, ^id et mjrthUtoiieis se volumirUbus iinplicavU. (VopiscHS, in £fUt. Jugust., p. 242.) Il a écrit la vie des empereurs depuis Tnùan jusqu'à Alexandre Sévère. ( Voyez Gérard Vossius, de Bistorieis latin., I. ii , c. 3, dans ses oeuvres, vol. iv, p. 57.)

3 II y a probablement de l'exagération dans cette satire. Les Saturnales de Macrobe et les Épttres de Jérôme prouvent d' unemamère satislUsante qu'un grand nombre de Bonains des deux sexes'et du premier rang cultivaient k littératuredassique et la théologie chrétienne.

retentissent sans cesse de la voix des cfaan< teurs et du son des instrumem. Dans ce» palais, on préfère le son au bon sens , et on s'occupe beaucoup plus du corps que de l'esprit. On y adopte pour maxnne, que le plus léger soupçon d'une maladie contagieuse est une excuse qui dispense les plu» ■intimes amis de se rendre visite: et si, dans ces occasions, l'on envoie un domestiqnes'informer des nouvelles, il ne rentre dans la maison qu'après s'être purifié par un bain. Cependantravaricel'emporte sur cettecrainte efféminée. Dès qu'il y a quelque chose à gar gner, le sénateur le plus goutteux ira jusqu'à Spolète. L'espoir d'une succesùon ou même d'un legs fait disparaître l'arrogance et la fierté. Un citoyen riche et sans .enfans est le plus respecté, le plus caressé des Romains. Ils sont très-experts dans l'art d'obtenir la signature d'un testament favorable» et même de hâter le moment de la jouissance. Il est arrivé que, dans la même maison, le mari et la femme ont appelé séparément chacim son notaire dans un appartement séparé, et, dans la louable intention de se survivre l'nn à l'autre, ont fait au même instant des dispositions tont-à-fait opposées. La détresse, qui est la suite et la punition d'un luxe extravagant, réduit souvent ces nobles orgueilleux aux plus honteux expédiens. S'agit-il d'emprunter ? ils deviennent bas et rampans comme l'esclave dans la comédie, mais, quand le malheureux créancier réckime son ai^^ent, ils prennent le ton tragique et impérieux des petits-fils d'Hercide ; si le demandeur les importune, ils obtiennent aisément d'ua des vils agens de leurs plaisirs une accusation de poison ou de magie contre le créancier insolent, qui sort rarement de prison sans avoir donné quittance. Aux vices honteux dont les Romains sont infectés, se joint une superstition ridicule, qui fait honte au bon sens. Ils écoutent avec crédulité les prédictions des aruspices, qui prétendent lire dans les entrailles d'une virtime les signes de leur grandeur future et de leur prospérité ; et un grand nombre d'entre eux n'oserait ni prendre le bain, ni diner , ni paraître en public avant d'avoir

PAR ED. GIBBON. CH. XXXI

(4o8 dep. J.-G.)

«consulté, selon les règles de l'astrologie ,

> la position de Mercore, et l'aspect de la

> lune *. Il est assez plaisant de déconvrir » cette crédulité chez un sceptique impie , t qui ose uier ou révoquer en doute l'exis-

> tence d'un Dieu tout-puissant. >

Dans les villes très-peuplées, où fleurissent le commerce et les manufactures , la classe moyenne, qui tire sa subsistance du travail de ses mains, se reproduit en plus grand nombre que les autres, est la plus utile, et en ce sens la pins respectable delà société civile. Mais les plébéiens de Rome, qui dédaignaient les arts serviles et sédentaires, avaient été écrasés, dès les premiers temps de la république, «ous le poids des dettes et de l'usure ; et le laboureur était forcé d'abandonner la culture de ses champs pendant son service militaire *. Les terres de l'Italie , originairement partagées entre des propriétaires libres et indigens . passèrent insensiblement dans les mains avides de la noblesse romaine, qui tantôt les achetait et tantôt les usurpait; et, dans le siècle qui précéda la destraction de la république , on ne comptait que deux mille citoyens qui possédassent une fortune indépendante*. Cependant, tant que les suffrages du peuple conférèrent les dignités de l'état, le commandement des légions, et l'administration des provinces, ce précieux privilège servit à adoucir les rigueurs de la pauvreté, et le nécessiteux trouvait une res- -source dans l'ambitieuse libéralité des candidats, qui voulaient s'assurer une majorité de suffrages des trente-cinq tribus on des cent

* Maerobe, «mi fomilier de ces nobles Romains , eon- «idère les étoiles comme la canse, on au moins comme l'iodice certain des érénemens (Utun. (De Somn. Scipion.,l.i,e.i9,f.eS.)

ï Les taisloires de Tite-Live (voy. particulièrement, vi, 36) parlent sans cesse des extorsions des riches et de la misire des débiteurs indigens. La triste histoire d'un brare et Tieux soldat (Denys dUal., 1. n, c. 26, p. 347, Mit Hudson, et Tite-Live, n, 23) doit s'être répétée fréquemment dans ces preaùers temps dont on a (bit mal i propos l'éioge.

* Non esse in cwitate duo milita homlnum qui rem Jiaberent.(Cicero,deOfflc., n,2l;el Comment. Paul. Manut., in edit. Greev.) Philippe, tribun du peuple , inséra ce dénombrement vague dans son discours (A. V. C, 649); et son objet, ainsi que celui des Gracques, était de déplorer et d'exagérer la misère du peuple. (Voyez Plularque. i

quatre-vingt-treize centuries dont le peuple deRome était composé. Mais, lorsque les communes eurent aliéné leur puissance et celle de leur postérité , elles furent réduites en peu de temps sous les empereurs à une vile populace qui aurait été bientôt anéaiitie , si elle n'eût pas été recrutée à chaque génération par la manumission des esclaves et le concours des étrangers. Dès le temps d'Adrien , les Romains se plaignaient que la capitale renfermait tous les vices de l'univers et les moeurs des nations les plus opposées. L'intempérance des Gaulois , la ruse et l'inconstance des Grecs , Tobstination des Juifs et des Égyptiens, la basse soumission des Asiatiques , et la prostitution efféminée des Syriens , se trouvaient mélangéesdansune multitude d'hommes qui, sous la vaine et fausse dénomination de Romains, dédaignaient leurs concitoyens et même leurs monarques , parce qu'ib n'habitaient point dans l'enceinte de la cité étemelk '.

Cependant on prononçait encore le nom de Rome avec respect; on souffrait les tumultes passagers de ses habitans avec indulgence ; et les successeurs de Constantin, au lien d'anéantir les faibles restes de la démocratie par le despotisme de la puissance militaire, adoptèrent la politique adroite d'Auguste, et s'occupèrent de soulager l'indigence et de distraire l'oisiveté du peuple de la capitale *.

t Vvrv ta troUénw satire (60-125) de Jnvéud qui H plaint avec indigDation,

Qonntoqaiiupanloteciiickcll

Mnfridta Srm la,TnMrtai «eaull Oroatct : ClUafiiain , a noKt, tie.

Sénèque lâche de consoler sa mère, en lui bisanÇobserrer que presque tous les hommes passent leur vie àins l'exO, et lui rappelle que la plupart des habitans de Rome ne sont point nés dans cette capitale. (Voyei Contûlat.ad Self., c. Ti.)

2 On trouve dans le quatorzième livre du Code de Théodose presque tout ce quia rapport au pain, à la viande . i l'huile et au vin. Il traite particulièrement de ta police des grandes villes. (Voyez les lit. 3 , 4 , 15 , 16, 17, 24.) U parait inutile de transcrire les témoignages secondaires qui se trouvent dans le commentateur GodefroL D'après une loi de Théodose, qui apprécie en argent ta ration militaire, une pièce d'or d'environ treize livres tournois était ta valeur de quatre-vingts livres de tard , ou de quatre-vingts livres d'huile, ou de douze modil ou mesures de sel. (Cod-Théod. I. viii , Ut. 4, loi 17.) Cette évaluation , comparée à une aulre de soixante-dix livres de tard pour une amphora (Cod. Théod. I. xiv, tit.4,loi 4), Axe le prix du vin envirM à huit sous ta boutetU*.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

1°. Pour la comiBodité des plébéiens paresseux, on substitua aux distributions de grains qui se faisaient tous les mois une ration de painque l'ondélivrait touslesjours. Ungrand nombre de fours furent construits et entretenus aux frais du public ; et à l'heure fixée, chaque citoyen, muni d'un billet, montait l'escalier qui avait été assigné à son quartier on à sa division; et recevait, ou gratis, ou à très-bas prix , un pain du poids de trois livres pour la subsistance de sa famille. 9°. Les forêts de la Lucanie, dont les glands servaient à engraisser du gros bétail et des porcs -sauvages', fournissaient, en manière de tribut , une abondance de viande saine et à bas prix. Durant dnq mois de l'année , on faisait aux citoyens pauvres une distribution régulière de lard ; et la consommation annuelle de la capitale , dans un temps où elle était déjà fort déchue de sou ancienne splendeur , fut fixée et assurée, par un édit de Valentioien III , à trois millions six cent vingt-huit mille livres '. 3°. Les usages de l'antiquité faisaient de l'huile un besoin indispensable pour la lampe et pour le bain ; et la taxe annuelle imposée sur l'Afrique au profit de Rome montait an poids de trois millions de livres. 4°. Le soin qu'Auguste avait pris d'approvisionner sa capitale d'une quantité de grains su disante, ne s'était étendu à aucun autre article de subsistance; et, lorsque le peuple se plaignait de la cherté du vin , l'empereur publiait une déclaration, dans laquelle il- rappelait à ses sujets qu'aucun d'eux ne pouvait se plaindre raisonnablement de la soif dans une ville où les aqueducs d'Agrippa distribuaient de tous côtés une si grande quantité d'eau pure et salutaire *. Cette sobriété sévère se relâcha insensible-

■ L'auteur anonyme de la Destription du monde (p. 14, t. m, Geograph. minor., Hudson) observe sur ta Lucanie , dans son latin barbare , Regio obtima et ipta omnibus habundans , et lardum muUum foràg emitttt Propter quod est bimontibus , cujus teseam jcuUmaliam varieun, etc.

2 Voyez Novai. ad caleem, Cod. Jlteod. D. Fitlent, 1. 1, lit. XT. Cette loi hit publiée à Rome, A. D. 452, le 29 du mois de juin.

3 SuetOD., in August., c. 42. La plus forte débanche de cet empereur, avec son vin (kTori de Rhétie, n'excéda Jamais un sextarius ou demi-pinte. ( Id. e. 77 ; Torrentiu:, adloe., et les labk* d'AAuthnot, p. 86.)

(406 dep. J.-C.)

ment; et, qvoiqiie le dessein d'Aurélien * n'ait pas été exécuté, à ce qu'il paraît, dans toute son étendue, on facilita beaucoup l'usage général du vin. Un magistrat d'un rang distingué avait l'administration des caves publiques, et une très-grande partie des vendanges de la Campanie était réservée pour les habitans de la capitale.

Les admirables aqueducs, si j iistement célébrés par Auguste, amenaient l'eau dans les les thermœ, ou bains construits dans tous les quartiers de la ville , avec une magnificence impériale. Les bains de Caracalla, qui étaient ouverts à des heures fixes pour le service des sénateurs et du peuple , contenaient plus de seize cents sièges de marbre, et on en comptait plus de trois mille dans les bains de Diodétien *. Les murs des appartemens étaient couverts de mosaïques qui imitaient la peinture par l'élégance du dessin et par la variété des couleurs. On y voyait le granit d'Egypte ingénieusement incrusté de marbre vert deNumidie.Le réservoir d'eau chaude coulait sans cesse dans de vastes bassins à travers de largesembouchnres d'argent massif; etie plus obscur des Romains pouvait, pour une petite pièce de cuivre, se procurerions les jours la jouissance d'un luxe fastueux, qui aur»t pu exciter l'envie d'un monarque asiatique * On voyait fréquemment sortir de ces superbes palais des bandes de plébéiens déguenillés, sans manteau et sans souliers, qui rôdaient tonte la journée dans les rues ou dans le Forum pour apprendre des nouvelles ou pour s'y quereller, qui perdaient au jeu ce qni aurait dû faire subsister leur famille , et passaient la nuit dans des tavernes on dans des lieux infâmes livrés aux excès des plus sales débauches *.

Mais les amusemens les plus chers à la

1 Son dessein était de planter des vignes tout le long de laoOte d*Étmrie(Vopigcus, inHitt. Augutt., p. 22S), les stériles et malsainieg nuiriemme» de la ToceuM Bodeme.

2 Olympiodor., tipud Pkot,, p. 197.

3 Sénëque {Epist., 1. xzxvi) compare les bains de Scipion l'AlHcain, dans sa maison deeampagne i Litemom, aux bains publics de Rome.

* Ammien(l.xiv,e.6.etl.xxnB,c4),aprte avoir décrit le luxe et l'orgoeil des nobles Romains, dédane avec la même indignation contre les vices et l'extravagaiee du peuple.

multitude oisive étaieui tes jeux du cirque et les spectacles. La piété des princes chrétiens avait supprimé les combats des gladiateurs ; mais la peuple romain regardait encore le cirque comme sa demeure, comme son temple, et comme le siège de la république. La foule impatiente se levait avant le jour pour s'assurer une place; et quelquesuns passaient la nuit sous les portiques des environs. Depuis le lever de l'aurore jusqu'à la nuit , trois ou quatre cent mille spectateurs , peu sensibles à la pluie ou à l'ardeur du soleil , restaient les yeux fixés avec attention sur les chars et sur leurs conducteurs, et l'àme altemalivemeniagitée de crainte etd'espérance pour le succès de la couleur à laquelle ils s'attachaient. Â les voir, on aurait pu penser que l'événement d'une course devait décider du destin de la république Mis n'étaient pas moins impétueux dans leurs clameurs et dans leurs applaudisseraens, soit qu'on leur donnât une chasse d'animaux sauvages ou quelque pièce de théâtre. Dans les capitales modernes , les représentations théâtrales peuvent être considérées comme l'école du bon goût, et quelquefois de la vertu; mais la muse tragique et comique des Romains , qui n'aspirait guère qu'à une imitation servile du génie attiqne *, était presque condamnée au silence depuis la chute de la république ' : on n'entendit plus sur la scène

> Jnrénal, Satire xi, 191, etc. Les expressions de l'historien Atnmien ne sont ni moins fortes ni moins animées que celles du poète satirique; et l'un et l'autre peignaient d'après nature. Le nombre de spectateurs que le cirque pouvait contenir est tiré des WotUiae de la ville. Les dirûrences que l'on y rencontre prouvent qu'elles ne se copiaient pas ; et cette multitude paraîtra moins incroyable, si l'on considère que dans ces occasions tous les habitant de la campagne accooraient en Ovule dans la capitale.

> Ils composaient à la vérité quelquefois des pièces origlnales.

VotlglaGrca

AiHt dnencc et oeMnre dsnotiai fiicU.

(Horace {Epist. ad Pisones, 28i), et ta savante et obscure note de Dacier, qui aurait pu atcordor le nom de tragédies au Brutus et au Décius de Paeuvius , ou an Catoa de Halernus). L'Oetavie, attribuée i un des Sénèqnes, eKisle encore, et ne donne pas grande opinion de U tragédie romaine.

3 Do temps de Pline et de QuinUlien, nn poète tra- ^que fut réduit à la triste ressource de louer nne gnsde galle pour y lire sa pièce i l'assemblée qu'il y avait invitée.

PAR ED. GIBRON. CH. XXXI

que des Garces indécentes et de la mnsiqud efféminée. Les pantomimes ', qui soutinrent leur réputation depuis le temps d'Auguste jusqu'au sixième siècle, exprimaient, sans le secours de la parole, les différentes fables des dieux de l'antiquité ; et la perfection de leur art , qui désarmait quelquefois la gravité du philosophe, excitait toujours les applaudissemens et l'admiration du peuple. Les vastes et magnifiques théâtres de Rome avaieitt toujours à leurs gages trois mille danseuses et autant de chanteuses, avec les maîtres de (Ëfférens chœurs. Telle était la faveur dont elles jouissaient, que, dans un temps de disette, le mérite d'amuser le peuple les fit excepter d'une loi qui bannissait tous les étrangers de la capitale, et qui fut si strictement exécutée , que les professeurs des arts libéraux ne purent pas obtenir d'en être dispensés '.

On prétend qu'Elagabale eut l'extravagance de vouloir juger du nombre des habitans de Rome par la quantité des toiles d'a^ raignée. 11 eût été digne des plus sag» empereurs d'employer à cette recherche des moyens moins ridicules. Ils auraient pu bci' lement résoudre une question si importante pour le gouvernement romain , et si intéressante pour la postérité. On enregistrait exactement la ntort et la naissance de tous les habitans; et si un des écrivains de l'antiquité avait daigné faire mention du résultat d'uM année ou des listes de vérificatioBs particuitères , nous pourrions présenter un calcul qui détruirait probablement les assertions exagérées des critiques , et confirmerait peut-être les conjectures plus modestes et plus pro-

(Veyez DUUog. de Oratoribiu, en, 11, et PliM, Spist. TU, 17.)

> VoyezlediaI<^edeLiideo, iiiUUté(I«5<i^ta<ion<^ t. n, p.aS5-317, édit. Rdtz. L« pantomimes obtinrent le nom honorable de x!iit»rtti , et on exigeait qn'eUes eussent une teinture de tous les arts et de toutes les sciences. Burette (dansles mémoires de l'Acadénie des Inscriptions, 1. 1, p. 127, etc.) a donné une histoire abrégée de l'art des pantomiBies.

2 Ammien, I. xit,c6. Il se plaint de ce que les mes de Rome sont planes de filles qui auraient pu donner des enllMS à l'état et qui n'ont d'autre oecupation que cellt de friser leurs cheveux ; etjactari volubUihut gyrii, dàm exprimunt innumera sinuUacra , qua finxére fabula théâtrales.

babies des philosophes '. Les DieiUeures recherches à cette occasion sont fondées sur les preuves suivantes, qui, toutes faibles qu'elles paraissent , peuvent cependant éclairer jusqu'à un certain point la question de la population de l'ancienne Rome. 1<* Lorsque la capitale de|rempire fut assiégée par lesGoths, le mathématicien Ammien mesura exactement l'enceinte de Rome, et trouva que la circonférence était de vingt-un milles*. On ne doit pas oublier que le plan de la ville formait presque un cercle , et que cette figure géométrique est celle qui contient le plus d'espace dans nue circonférence donnée. 2° L'architecte Vitruve , qui vivait du temps d'Auguste, et dont l'autorité a un grand poids dans cette occasion , observe que les habitations du peuple romain se seraient étendues fort au-delà des limites de la ville , et que le manque de terrain , probablement resserré de tous côtés par des jardins et des maisons de campagne , suggéra la pratique ordinaire , quoique incommode , d'élever les maisons à une hauteur considérable* : mais l'élévation de ces bàlimens, souvent construits à la hâte et avec de mauvais matériaux, occasiona des accidens fréquens et funestes , et les édits d'Auguste et de Néron défendirent plusieurs fois d'élever les maisons des particuliers, dans l'enceinte de Rome, i plus de soixante-dix pieds du niveau des fondemens*. 3°. Juvénal déplore, probablement par sa triste expérience , les souffrances des citoyens |mal aisés auxquels il conseille de

t (Lipse t. m. , p. 423, de MagnUudine romand, I. m, c. 3), et IsaacVossius {^Observât. Far., p. 26-34), adaptent l'étrange idée de quatre, huit , et néme quatorze millions d'Iiabitans i Rome. M. Hume, dans ses Estais (toI. I, p. 450-457), montre, à tnrrers beaucoup de bon sens et de scepticisme, une envie secrète de rabaisser la population des anciens temps.

» (Hympiodore, apudPhot., pl97. (Vojrez Fabridus, (£<M. Cr<«e.,l.n,p.400.)

3 « In ei'auteffl mâjestateurbis, etdvium inflnitâ flre- « qnenliâ innumerabiles habitatiooesopusniit explicare. > ErgD cùm recipere non posset area plana tantam mulli- • tudinem in urbe, ad auxilium altitudinis sedifldorum » res ipsa coïgit dereaire. > (Vitrur., n , 8.) Ce passage, dont }e suis redevable à Nenins , est fort clair et conds.

* Les témoignages snecessin de Pline, Aristide, Claudi«a , Rntilius , etc. prouvent que les édits ne suffisent point pour anCler l'abus. (Voyez Lipse, étJgasnitudine roffkuut,!. m,c. 4.)

DECADENCE DE L'EBIPIRE ROMAIN, (468 dep. 1.-C.)

s'éloigner an pins vHe de la fumée de Rome',

et d'acheter, dans quelque petite ville de l'Italie, une maison commode, dont le prix n'excédera pas celui qu'ils paient annuellement pour occuper un galetas dans la capitale. Les loyers y étaient donc excessivement cbers. Les riches sacrifiaient des sommes immenses à l'acquisition du terrain où ils construisaient leurs palais et leurs jardins ; mais le peuple romain se trouvait entasse dans un petit espace, et les familles des plébéiens se partageaient , comme à Paris et dans beaucoup d'autres villes , les différens étages et les appartemens d'une même maison. 4° On trouve dans une description exacte de Rome, faite sous le règne de Théodose , que la totalité des maisons montait à quarante-huit mille trois cent quatre-vingt-deux*. Les deux classes de domiciles comprenaient, sous les noms de domut et d'tnntte ,' toutes les habitations de la capitale , depuis le superbe palais des Aniciens avec des nombreux iogemens pour lesaffrancbis et les esclaves inclusivement, jusqu'à la petite maison borgne où le poète Codrus occupait avec sa femme un coin de grenier sous les tuiles. En adoptant le calcul appliqué à la ville de Paris ', et en ac-

I TiM<U<IM|talertl*tannt,

Tu neadt ; nua il gr*dniutr«piil3tia' ab Imit , UlUmui anlebtt, queia tegnla MU tottar

ÀplOfll.

IttTifial, tatirt m, IM.

Lisez la troisième satire entière , mais particulièrement 166, 223, etc. La description delà foule entassée dans une iiMuia ou auberge (Voyez Pélrone, c. 95, 97) justifie les complaintes de Juvénal ; et Heineccius ( BisL Jaris Roman., c. iv,p. 181) dont l'autorilé n'est pas récusable, nousapprendquedu tempsd'AugustelesdifTérens ctenaeula, ou appartemens d'une imula, produisaient ordinairement un revenu de quarante mQle sesterces, entre trois et quatre cents livres sterling {Pandect., I. xix, lit. 11 , n. 30), somme qui prouve i la fois l'étendue et la valeur de ces Iogemens.

2 Celte somme lolale est composée de mille sept cent quatre-vingts donuis ou maisons principales , et de quarante-six mille six cent deux tnsiUae ou habitations du peuple (voyez Nardini, Borna Jntiea , I. in, p. 88) ; et ce dénombrement est justifié par la conformité des textes des attéKatta notitUe. (Nardini, 1. vni, p. 496-500.)

» Usez les Recherches de M. de Messance , écrivain exaet, sur la poputation (p. 175-197). Il assigne à Paris, d'après des calculs siirs ou probables , vingt-trois miHe dnq cent soixanteHinq maisons, soixante-onze mille cent quatorze fimrilles, et cinq cent smxanle-scize mille six cent trente babitans.

cordant vingt-cinq personnes par maison de tonte espèce, noas évaluerons les faabitans de Rome à douze cent mille; et ce nombre ne peut pas paraître incroyable pour la capitale d'un empire immense, quoiqu'il excède la population des plus grandes villes de l'Europe moderne'.

Tel était l'état de Rome sous le règne d'Honorins , au moment où les Goths en formèrent le siège ou plutôt le blocus* . Par une disposition habile de sa nombreuse armée , qui attendait avec impatience le moment de l'assaut, Alaric environna toute l'enceinte de la capitale , masqua les douze portes , intei^ cepta toute communication avec le pays voisin, et, fermant soigneusement la navigation du Tibre, priva les Romains de la seule ressource qui pouvait maintenir l'abondance et leur procurer de nouvelles provisions. La noblesse et le peuple romain éprouvèrent an mouvement de surprise et d'indignation , en apprenant qu'un barbare avait l'audace d'assiéger là capitale du monde; mais le malheur abattit bientôt leur fierté. Trop lâches pour entreprendre de repousser un ennemi armé, ils exercèrent leurs fureurs sur une victime innocente et sans défense. Peut-être les Romains auraient-ils dû respecter dans la personne de Sérène la nièce du grand Théodose, la tante et la mère adoptive de l'empereur régnant; mais la veuve de Stilicon leur faisait horreur, et ils adoptèrent avec autant de plaisir que de crédulité la calomnie qui accusait cette princesse d'entretenir une correspondance criminelle avec le monarque des Goths. Les sénateurs, séduits ou entraînés malgré «ux par la frénésie populaire , prononcèrent l'arrêt de sa mort, sans exiger aucune preuve de son crime. Sérène fut ignominieusement étranglée , et la multitude aveuglée ne pouvait concevoir comment cette action barbare n'avait pas encore opéré la

• Ce calcul ne dirtêre pas beaucoup de celui que M. Brolier, dernier éditeur de Tacite (t. n, p. 380), a fait d'après les mêmes principes, qnoiqu'il semble prétendre à une précision qui n'est ni possible, ni fort importante.

* Relativement aux événemens du premier siège de Rome , que l'on confond souvent avec le second et avec le troisième, voyez Zozirae {I. t, p. 350-354), Sozomène 0. u, c. 6), Olympiodor. (apuil P/iot, p. 180), Philostofge (I. XII , c. 3), et Godefroi (Dissertât, p. 467-475).

PAR ED. GIBBON. CH. XXXL 743

délivrance de Rome et la retraite des barbares. La disette commençait à se faire sentir dans la capitale, et ses malheureux habitans éprouvèrent bientôt toutes les horreurs de la famine. La distribution du pain fiit réduite de trois livres à une demi-livre, ensuite à un quarteron et enfin à rien ; et le blé monta peu à peu à un prix oîi les citoyens indigens ne pouvaient point atteindre. Privés de tout moyen de subsister, ils sollicitaient humblement les secours de l'opulence. L'humanité de Laeta , veuve de l'empereur Gratien , qui avait fixé sa résidence à Rome , soulagea quelque temps la misère publique, et répandit sur l'indigence l'immense revenu que les sucesseurs de son mari payaient à la veuve de leur bienfaiteur*. Mais ces charités, quelque considérables qu'elles fussent , ne suffirent pas long-temps à la populace affamée d'une ville ou les vivres devenaient tous les jours plus rares et plus chers, et la calamité publique s'étendit jusque dans le palais des sénateurs. Ceux à qui l'éducation et l'habitude avaient fait du luxe un besoin indispensable, apprirent combien peu de chose il fallait pour satisfaire la nature ; et ils répandirent leurs trésors pour obtenir quelques alimens grossiers, dont ils auraient détourné dédaigneusement leurs regards dans des temps plus heureux. Les Romains se disputaient avec acharnement, s'arrachaient avec fureur et dévoraient avec avidité la nourriture la plus dégoûtante et la plus malsaine. Le bruit se répandit alors que quelques malheureux , devenus féroces par le désespoir, avaient massacré d'autres hommes pour se nourrir secrètement de la chair de leurs victimes : et tel dut être le combat affreux des deux plus puissans instincts de la nature, que même des mères avaient égorgé leurs propres enfans pour en faire un horrible repas * ! Des milliers

< La mère de Loeta portait le nom de Pinumena. On ignore le pays, la famille et le nom de son père. (Ducange Fam. Bjaant., p. 59.)

2 Jd ne fondas cibos erupit esurientium ràbies , et sua invicem memhra lanlàmnt diun inater non parci t laetanti infantite; et recipit utero, quempaulo anlèeffUderat {ièràme, ad Principiam, t. i, p. 121.) On raconte les mf mes horreurs du siège de Jérusalem et de celui de Paris. Relativement au dernier, comparez le dixième livre de laUenriade avec le Journal de Henri IV,

de Romains expirèrent d'inanition dans leor» maisons et dans les raes. Comme les cimetières publics, situés hors de la ville, étaient au pouvoir de l'ennemi , la puanteur qui s'exhalait d'un si grand nombre de cadavres restés sans sépulture infecta l'air ; et une maladie contagieuse et pestilentielle augmenta les korreurs de la fiamine. Les assurances que la cour de Ravenne donna plusieurs fois d'un prompt et puissant secours soutinrent quelque temps l'espérance dans le cœur des timides Romains. Privés de tout secours humaÏB, ils acceptèrent l'offre d'une délivrance surnaturelle. Des magiciens toscans avaient persuadé à Pompéianns , préfet de la ville , que, par la force mystérieuse de charmes et de sacrifices, ils pouvaient extraire la foudre des nuages , et lancer ces feux célestes dans le camp des barbares '. On communiqua ce secret important à Innocent, é véque de Rome, «t le successeur de saint Pierre est accusé , peut-être légèrement, de s'être relâché, en faveur de la sûreté publique, de la sévérité des règles du christianisme. Mais lorsqu'on agita cette question dans le sénat, lorsqu'on exigea comme condition essentielle que les sacrifices fussent célébrés dans le Capitule en présence et sous l'autorité des magistrats, la majeure partie de cette respectable assemblée, craignant d'offenser ou Dieu ou l'empereur, refusa de participer à une cérémonie qui paraissait équivalente à la restauration du paganisme *.

( 1. 1 , p. 47-83) ; et tous observerez qu'un simple rédt <U ce* (Ûts estinfiuiment plus pathétique que les descriptions les plus recberdiées d'un pcMème épique.

< Zosime (I. t, p. 356, 3S6) parle de ces cérémonies comme un Grec qui n'avait aucune connaissance des superstitions romaines ou toscanes. Je soupçonne qu'elles consistaient en deux parties , l'une secrète et l'autre publique. La première était probablement une imitation des enchantemens , au moyen desquels Numa avait fait descendre Jupiter, armé de la foudre, sur le mont Avenlin.

. . . Qald agint biinU, (|m araloa dleast,

Qii<4M trahaDt niperla ledlbu arU Jonn, SdK nefas homliii.

Les aneilia ou boucliers de Mars , les pignora Imperii que l'on portait en procession aux calendes de mars, tiraient leur origine de cet événement mystérieux. (Ovid. Fast. III , 239-398.) L<e dessein était probablement de rétablir cette ancienne fMe, que Théodose avait supprimée. En ce cas-là , nous retrouvons une date chronologique que l'on n'a point encore observée.

2 Sozomdne (I. ix, c. 6) insinue que «(te expérience

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN, , ,408 dep. J.-C.)

Il ne resta de ressource aux Romains qne dans la clémence ou du moins dans la modération du roi des Goths. Le sénat, qui, dans ces tristes circonstances, avait pris les rênes du gouvernement, lui envoya deux ambassadeurs. On confia ceue commission importante à Basilius, Espagnol d'extraction , qui s'était distingué dans l'administration des provinces , et à Jean , le premier tribun des notaires, également propre à cette négociation par sa grande habileté dans les affaires, et par son ancienne intimité avec le prince barbare. Après avoir été admis en sa présence , ils déclarèrent avec plus de haotenr que leiu- humble situation ne semblait le permettre , que les Romains étaient résolus de maintenir leur dignité , soit en paix , soit en guerre; et que, si Alaric refusait de lear accorder une capitulation honorable, il pouvait donner le signal et se préparer à combatu« une multitude de guerriers exercés aux ar> mes et animés par le désespoir, c Plus l'herbe » est serrée, et mieux la faux y mord, » leur répondit laconiquement le roi des Goths, en aocompagnantcette réponse d'unéclatde rire in* sultant, qui annonçait son mépris pour les menaces d'im peuple énervé par le luxe et épuisé parla famine. Il condescendit à stipuler la rançon qu'il exigeait pour se retirerdes portes de Rome ; tout l'or et l'argent qui se trouvait daas la ville, sans distinction de ce qui appartenait i l'état et aux particuliers, tous les meubles de prix et tous les esclaves, barbares de naissance ou d'origine. Les députés du sénat se permirent de lui demanderd'unton modeste et suppliant : < O roi, si telles sont vos intentions,

> que comptez - vous donc laisser aux Ro-

> mains?» — f La vie, répliqua l'orgueilleux

> vainqueur. > Avant leur départ, on convint cependant d'une courte suspension d'armes , qui facilita une négociation moins rigoureuse. Alaric se radoucit, et rabattit beaucoup de sa première demande ; il consentit enfin à lever le siège aussitôt qu'il aurait reçu cinq mille livres pesant d'or et trente mille livres pesant d'ai^ent , quatre mille robes de soie ,

fht tentée sans succès ; mais il ne parle point d'FnnoccBt , et Tillemont (Mém. Ecclés., t. 10, p. 645) est décidé i me point croire qu'an pape ait été capable de participer à om cérémonie aussi impie.

f408 dep.'J.-C.)

PAR ED. GIBBON. CH. XXXI

trois mille pièces de fin drap écarlate et trois mille livres de poivre*. Mais le trésor public était épuisé et les calamités de la guerre interceptaient les revenus de tous les grands domaines de l'Italie et des provinces. Durant la famine , on avait échangé l'or et l'argent contre les alimens les plus grossiers ; l'avarice des citoyens s'obstinait à cacher les trésors, et il ne resta de ressource à la ville, pour éviter sa destruction, que dans les dépouilles consacrées. Dès que les Romains eurent satisfait aux demandes d'Alaric, ils commencèrent à jouir, en quelque façon , de la paix et de l'abondance. On ouvrit avec précaution plusieurs portes de la ville. Les barbares laissèrent passer sans opposition les provisions sur la rivière et sur les chemins , et les citoyens coururent en foule au marché, qui tint trois jours de suite dans les fauboui^s. Tandis que les marchands s'enrichissaient à ce commerce lucratif, on assurait la subsistance future delà ville, en remplissant de vastes magasins publics et particuliers. Alaric maint'mt dans son camp une discipline plus exacte qu'on ne pouvait l'espérer ; et le prudent barbare' prouva sa fidélité pour les traités par le châtiment sévère d'un parti de Goths , qui avait insulté des citoyens de Rome sur le chemin d'Ostie. Son armée, enrichie des contributions de la capitale , s'avança lentement dans la fertile province de Toscane', où il ^se proposait;,de prendre ses quartiers d'hiver. Quarante mille esclaves barbares, délivrés de leurs chaînes , se réfugièrent sous ses drapeaux, et aspirèrent à se venger, sous la conduite de leur libérateur, des souffrances de leur servitude. Il reçut en même temps un renfort plus honorable de Goths et de Huns, qu'Adolphe *, frère de sa

« Le poivre élail l'ingrédient favori de la cuisine la plus recherchée des Romains, la meilleure espèce se vendait communément vingt deniers, ou environ douze francs la livre. Voyez Pline {Hist. Ifatur., xn, 14). On l'apportait des Indes, et le même pays, la côte du Malabar, en fournit encore abondamment. Mais le commerce et la navigation ont multiplié la quantité et diminué le prix. (Voyez Hist. polit, el philosoph., etc. , 1. 1, p. 457.)

2 Ce chef des Goths est nommé par Jomandès  par Isidore, Athaulphe, parZosime et Orose, Jtaulphe, et par Olympiodore, Jdoulphe. Je me suis servi du nom plus connu d'Adolphe , adopté par les Suédois , frères ou flls des anciens Goths..

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