CHAPITRE XXXn
Arcadios, empereur d'Orient. — Administration cl disgrâce d'Eutrope. — Révolte de Gainas. — Persécution de Saint-Jean Cbrysoslôme. — Théodose h, empereur d'Orient. — Sa sœnr Pulcbérie. — Sa femme Eudoxie. — Guerre de Perse, «t partage de l'Arménie.
Le partage du monde romain entre les fils de Théodose fixa les bornes de l'empire d'Orient, qui subsista mille cinquante-huit ans dans un état de faiblesse et de décadence prématurées, depuis le règne d'Honorius jusqu'à l'époque où les Turcs s'emparèrent de Constantinople. Le souverain de cet empire prit et conserva obstinément le titre vain et bientôt illusoire d'empereur des Romains. Les surnoms brillans de César et d'Auguste annonçaient toujours qu'il était le successeur du premier monarque qui avait régné sur toutes les nations. Le pakais de Constantinople égalait ou surpassait peut-être ceux de la Perse en magnificence; et' saint Chrysostôme, tout en blâmant le luxe de la capitale, a célébré dans ses sermons la pompe fastueuse du règne d'.Arcadius. < L'empereur, dit-il , » porte sur sa tète ou un diadème, ou une » couronne d'or enrichie de pierres précieu-
> ses d'ime valeur inestimable. Ces orne-
> mens et les vétemens teints en pourpre
> sont réservés à sa personne sacrée. Ses ro-
> bes de soie sont ornées d'une broderie d'or » qui représente des dragons. Son trône est » d'or massif ; il ne parait en public qu'envi-
< Le père MoDtfïucon , forcé par ses supérieurs bénédictins (Voyéï Loflguerue, 1. 1, p. 205) de rédiger la volumineuse édition de saint Chrysostôme, en 13 vol. in-fol., Paris, 1738, s'estamuséà extraire decette immense coUec- Bon quelques antiquités curieuses qui peignent les mœurs du siècle de Théodose. (Voy. Chrysoslôme, Opéra, t. xin, p. 192-196, et sa dissertation fhmçaise, dans les Mém. de l'Acad. des Inscrip. t. xni, p. 474-490)
PAR ED. GIRBON. CH. XXXII
» ronné de ses courtisans , de ses gardes et » de ses serviteurs. Leurs lances, leurs bou-
> cliers, leurs cuirasses, les brideset leshar-
> nais de leurs chevaux sont d'or, ou en ont * au moins l'apparence. La large plaque d'or
> qui brille au centre de leur bouclier est en- » tourée de plus petites, qui représeptent la
> fomàe d'un œil. Les deux mules attelées » au char de l'empereur sont parfaitement » blanches, et toutes couvertes d'or. Le char » d'or pur et massif excite l'admiration des » spectateurs ; ils contemplent les rideaux de » pourpre, la blancheur des tapis , le volume » des diamans et les plaques d'or qui jettent » l'éclat le plus vif lorsqu'elles sont agitées
> par les mouvemens du char. Les portraits
> de l'empereur sont blancs sur un fond
> bleu. Le monarque est représenté assis sur
> son trône avec ses armes ; ses chevaux et
> ses gardes à ses côtés, et ses ennemis vain- » eus à ses pieds. » Les successeurs de Constantin fixèrent leur résidence dans la ville impériale qu'il avait construite sur les frontières de l'Europe et de l'Asie. Inaccessibles aux menaces de leurs ennemis , et peut-être aux plaintes de leurs sujets , ils recevaient à chaque souffle de vent les productions et le tribut de tous les climats, et les fortifications de leur capitale bravèrent, durant une longue suite de siècles, toutes les entreprises des barbares. Leurs vastes états s'étendaient depnis le Tigre jusqu'à la mer Adriatique ; et l'intervalle de vingt-cinq jours de navigation qui séparait les glaces de la Scythie de la brûlante l'Ethiopie *, se trouvait enclavé dans les limites de l'empire d'Orient. Ces contrées délicieuses, remplies d'une population immense , étaient le siège des sciences et des
I En calculant qu'un vaisseau pouvait f^ire par un bon rent à pea prés mille stades ou cent vingt-cinq milles en vingt-quatre heur^ , Diodore de Sicile compte dix joars depuis les Palus Méotidesjnsqu'à l'ile de Rhodes, et quatre jours deRhodesà Alexandrie. La navigation du Nil depuis Alexandrie jusqu'à Sienne, sous le tropique du Cancer , exigeait dix jours , parce qu'il fallait remonter le fleuve. (Diodore de Sicile, 1. 1, 1. in, p. 200, édit Wesseling). Il pouvait, sans grande erreur, mesurer lYatrême chaleur depuis le commencement de la zone torride } mais il parle des Méolides situées au quarante-septième degré de latitude moderne, comme si elles étaient entravées dans le cercle polaire.
DECADENCE DE LEMPIRE ROMAIN
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nrts, du luxe et de l'opulence, et les habitans qm avaient adopté le langage et les mœurs (i« la Grèce se regardaient, avec quelque apparence de justice, comme la portion la plus civilisée et la plus éclairée de l'espèce humaine. La forme du gouvernement était absolument monarchique ; les provinces latines conservaient seules le nom de républitpie romaine, et la vaine tradition de l'ancienne liberté. Les souverains de Coustantinople ne mesuraient leur grandeur que par l'obéissance servile de leurs sujets. Ils ignoraient combien cette soumission abjecte énerve et dégrade toutes les facultés de l'àme. Des hommes qui avaient aveuglément soumis leurs volontés à tous les caprices d'un maître étaient également incapables de défendre leur vie et leur fortune contre les barbares, et de préserver leur raison des terreurs de la su[>erstition. Les premiers événemens du règne d'Arcadius et d'Houorins sont liés si intimement , que la révolte desGoths et la chute deRuBnont déjà occupé une place dans l'histoire de l'empire d'Occident. On a observé qu'Eutrope *, un des principaux eunuques du palais de Coustantinople , succéda au ministre dont il avait précipité la chute, et dont il imita bientôt les vices. Tous les ordres de l'état, se prosternaient devant le nouveau favori , et leur bassesse l'encourageait non-seulement à mépriser les lois , mais encore les mœurs et l'opinion publiques, ce qui est infiniment plus difficile et pins dangereux. Sous le plus faible des prédécesseurs d' Arcadius, le règne des eunuques était secret et presque invisible. Ils s'insinuaient dans la confiance de leur m^tre ; mais leurs fonctions ostensibles se renfermaient dans le service domestique delà garde-robe et de la chambre impériale. Ils dirigeaient sans doute secrètement les conseils publics, et détruisaient, par leurs manœuvres perfides, la fortune et la réputationdes plus illustres citoyens. Mais ils n'avaient jamais osé se montrer à la tête du gouvernementet pro-
1 Barthiu», quirérërail bob auteur avec l'areuglement d'ua commentateur, donne la prérérence aux deux lirres que Claadien ownpoaa contre Eutrope sur toug ses autres productions. (EaiUet, Jogemens des savans, t. n, p, 227.) <)b peut les considérer comme une satire très-Tire et trèsélnqwnte: die serait plus utHe k llùstoire, si les rcprocbes étaient moins vagues ei plus modérés.
Caner les dignités de l'état*. Eutrope fut lepremier de cette espèce dégradée qui ne craignit point decouvrirsa turpitude du caractère respectable dégénérai etdemagistrai'.Quelquefois, en présence du sénat indigné, il mentait sur le tribunal pour prononcer ou des jugemens ou des harangues. Dans d'autres occasions , le timide eunuque paraissait sur son cheval à la tête des légions, vêtu et armé comme un héros. Le mépris de la décence et des usages décèle toujours un esprit faible et déréglé ; et il ne parait pas qu'Eutrope ait compensé l'extravagance de ses entreprises par un mérite supérieur, ou par l'habileté de l'exécution. Les occupations de sa vie ne lui avaient permis ni l'étude des lois, ni les exercices militaires ; ses essais gauches excitaient le mépris des spectateurs. Les Golhsse félicitaient de voir un tel général commander lesar^ mées romaines , et le nom du ministre étak chargé d'un ridicule , plus dangereux que la haine pour la réputation d'un homme public. Les sujets d'Arcadius se rappelaient avec indignation que cet eunuque décrépit*, qui voulait singer l'homme , était né dans la servitude ; qu'avant d'entrer dans le palais impérial , il avait été successivement acheté et
■ AprésaToirdépiorél'ascendantqneleseunuquespr»nenl de plus en plus dans le palais, et aroff désigné les fonctions qui leur conviennent, Claiidien ajoute :
A rraote KceiUnt
ImpcriL
Al Aitratp., 1, 422.
Cependant il ne paraît pas que l'eunuque ait occupé nominativement aucune des dignités de l'empire , puisque, dans l'édit de son bannissement , il est dénommé, pr»positiu sacri eubieuU. {Voyez Cod. Tbéod., 1. n, tit xi, leg. 17.)
2 haiqii<obIlta ni, mn sobrta dirttlli nens la niieru Icgn konhum^ae MioUa MU :
Jndfcat oiDDchus
Arma etfam Tlo]ar« jmmi ....
Claudiea (i. 22»-270) avec ee mélange de raiHerie et dlndignation qui plait toujours dans une satire, décrit l'extravagance de l'eunuque , la honte de l'empire et la joie des Goths.
.... Gandet, cqm Tldarit bortii.
Et acnUt (an ieetit vlroa.
3 La description que le poète fait de sa dilTormité (1, 110-125) est confirmée por le témoignage de Chr;sostôme (t, ni, p. ;i84, édit. Moninncoa), qui observe que, Isrsque le visage d'Eutrope n'était point terdé, il était cent fois plus laid et plus ridé qu'une vieine femme. Ctamdiea remarque (i, 466) que cher les eunuques on ne remarquait presque point d'intervalle entre la jeunesse et la décrépitude; et sa remarfue était sans doute Ibndée sur l'expérienee.
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revendu par plusieura mattres, qui avaieot employé ses forces et sa jeunesse dans les emplois les plus bas et les plus infâmes, et dont le dernier l'avait rendu dans sa vieillesse à la liberté et à la misère ' . £n aiéene temps que ces détails honteux et peut-être exagérés faisaient te sujet de la conversation publique, on prodiguaità la vanité du favori les honneurs les plus extraordinaires. Dans Iesénat,daa8la capitaleetdans les provinces, on élevait à E ut rope des statues en aiar^ bre et en bronze ; elles étaient décorées des symboles de ses vertus civiles et militaires , et de pompeuses inscriptions lui donnaient le surnom de troisième fondateur de Gonstantinople. Il obtint le rang de patrice.mot qui dans son acception populaire et même légale commençait à signifier le père de Femperear, et la dernière année du quatrième siècle offrit le honteux spectacle du consulat d'un eunuque et d'un esclave. Cette étrange et inexplicable innovation* éveilla cependant le ressentiment des Romains. L'Occident rejeta le vil consul comme une tache indélébile dans les annales de la république ; et , sans invoquer le& ombres de Brutus et de Camille, le collègue d'Eutrope, magistrat respectable *, et distingué par ses talens , (aisait assez coonaitre la clilTérence des maximes qui dirigeaient les deux administrations.
L'âme fière et hardie de RuGn avait montré plus de disposition à la vengeance et à la
1 Eutrope était né, à ce qu'il paraît , dans l'Armëiiie on l'Assyrie. Les trois esclavages que Claudien délaiUe particulièrement furent ceux «i-après. 1° H passa plusieurs années au serrice de Ptolémëe , palenwiier ou soldat des écuries impériales; 2" Ptolémée le doBU au vieux général Ârynlheus, qu'il servit avec beaucoup d'inlelltgence en qualité de proxéoète ; 3" Aryntheusen fit présent à sa fille , lorsqu'il la maria; «t l'emphri dn consul futur était de lui peigner les ebeveux , de loi présenter l'aiguiére, de la Uner et de l'évenler durant la chaleur. (Voyesr 1. 1, 31-137.)
2 Uandien (I. i, in Eutrop, i, 22), après avcrir rapporté un grand nombre de prodiges , tels que la naissance des moBslres , des animaux qui parlaient , des pluies de sang eu de cailloux , un donble soleil, etc. ajoute :
Oomla «accmnt oimicbo eoiiMile wnstra.
Le premier livre Onit par un superbe discours de la divinité de Rome, adressera Honorius, son (ïvori, à qui elle se plaint delà nouvelle ignominie qu'elle venail d'éprouver.
3 FI. MaUius Tbéodorus , dont Claudien a célébré, dans nn très-beau panégyriqur, les honneurs civils et lesoiwrafiCi philosophiques.
PAR ED. GIBBON. CH. XXXII
cruauté ; mais l'avarice de l'eunuque n'était pas moins infatigable que celle du préfet *. Tant qu'il se contenta d'arracher les dépontl» les du peuple à ses oppresseurs , il pnt satisfaire son avidité sans qu'on eût beaucoup à se plaindre de soa injustice ; mais Euu*ope attaqua bientôt la fortune des plus respectables citoyens. La succession la plus légitime^ le fruit de l'industrie la plus louable, n'étaient pointa l'abride sa voracité. H augmenta et perfectionna les moyens de vexation ; et Claudiennous a laissé nn tableau original et frappant dela vente publique de l'étatà l'enchère, c L'nu* puissance de l'eunuque , dit ce poète satirique, ne sert qu'à enflammer son avarice. La main qui s'est essayée par de petits vols dans le coffre de son maître se saisit aujourd'hui des richesses de l'univers, et cet infâme brocanteur de l'empire met à prix, nH>rcèle et vend toutes les provinces romaines, depuis le Tigre jusqu'au mont Hœmus. L'im obtient le proconsniat de l'Asie en échange de sa magnifique maison de campagne; l'autre achète la Syrie avec les diamans de sa femme. Un troisième se plaint d'avoir sacrifié son patrimoine pour parvenir au gouvernement de la Bithynie. Ou trouve sur une grande liste, publiquement exposée dans l'antichambre d'Eu-' trope , le prix fixé pour toutes les provinces. Les différentes valeurs du Pont, de la Galatie , et de la Lydie , y sont soigneusement .énoncées. Le prix de la Lycie n'est que de quelques milliers de pièces d'or; mais l'opulente Phrygie exige une somme beaucoup plus considérable. L'eunuque cherche à cacher sa propre turpitude dans l'ignominie générale ; et, comme il a été vendu souvent lui-même , il voudrait vendre à son tour toute l'humanité. La concurrence des acheteurs tient quelquefois longtemps suspendues les balances qui contiennent le sort d'une province et la fortune de ses habitans , et le juge impartial attend avec impatience qu'on ajoute assez d'or
I fiiivmf tt tf» ta irwTm, cnivrë de richessses, est le terme expressif dont Zosime tiil usage (I. v, p. 301). Suida», dans son Lexieon , et Marcetlin, dans sa Chronique , détestent égriement l'avarice d'Eutrope. Cbrysasl6ffle avait averti souvent le favori du danger auquel de grandes richesses exposent leur possesseur (l.iii, p..W(.)
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
(415 dep. J. C.)
> pour les faire pencher'. Tels sont, ajoute
> le poète avec indignation , tels sont les
> fruits de la valeur des Romains , de la dé-
> faite d'Antiochus et des triomphes de Pom- » pée. > Cette prostitution vénale des honneur^ publics assurait l'impunité des crimes futurs; mais les richesses qu'Eutrope tirait des confiscations étaient déjà souillées par l'injustice.. On accusait sans honte-, et on condamnait sans remords tous les riches propriétaires dont il était impatient de saisir les dépouilles. Le sang de plusieurs nobles citoyens coula sous la main des bourreaux , et les contrées les plus sauvages de l'empire se peuplèrent d'illustres exilés. Parmi les consuls et les généraux de l'Orient , Abundantius' devait s'attendre à essuyer le premier les effets du ressentiment d'Ëutrope. 11 avait à se reprocher le crime impardonnable de l'avoir introduit dans le palais de Gonstantinople; et on peut accoi-der quelque sorte d'éloges à un favori ingrat et puissant qui se contente de la disgrâce de son bienfaiteur. Abundantins lut dépouillé de sa fortune par tu mandat de l'empereur, et banni à Pityus, dernière frontière des Romains sur la mer Noire, où il subsista de la charité des barbares jusqu'à la mort de son persécuteur, après laquelle cet infortuné obtint un exil moins rigoureux à Sidon , en Phénicie. La chute de 'fimase' exigea plus d'adresse et de