fi
printemps de chaque annéft, ils équipaient une flotte nombreuse dans le port de Carthage ; et Genseric , quoique d'un âge trèsavancé, commandait lui-même les expéditions les plus importantes. Il couvrait ses desseins d'un voile impénétrable jusqu'au moment de mettre à la voile. Lorsque le pilote lui demandait quelle direction il devait prendre : « Suivez celle des vents , répondait Genseric » d'un ton de pieuse confiance; ils nous con-
> dniront sur la côte dont les habitans cri-
> minels ont oflensé la jnstice divine. > Mais, lorsque le roi des Vandales faisait le choix lui-même , les nations les plus riches lui paraissaient toujours les plus coupables. Les barbares désolèrent successivement les côtes de l'Espagne , de la Lignrie , de la Toscane, de la Campanie, de la Lucanie, du Bruttium, de la Fouille , de la Galabre, de la Vénétie, de la Dalmatie, de l'Epire, de la Grèce et de la Sicile. La situation avantageuse de la Sar» daigne, située au centre de la Méditerranée, les tenta d'y former un établissement , et ils répandirent les ravages et la terreur depuis les colonnes d'Hercule jusqu'aux bouches du Nil. Moins jaloux de gloire que de butin , ils attaquaient rarement les villes fortifiées on les .troupes régulières. Mais la rapidité de leurs mouvemens les mettait à même de menacer, presque au même instant, dr s endroits fort éloignés les uns des autres ; et, comme ils embarquaient toujours un nombre suffisant de chevaux, dès l'instant qu'ils avaient att«int la côte , leur cavalerie se répandait dans le pays épouvanté. Cependant, quoique leur souverain donnât l'exemple, les Vandales et les .\lains se dégoûtèrent bientôt du pénible et dangereux métier de la piraterie. L'intrépide génération des premiers conqoérans n'existait plus; leurs fils, nés en Afrique, jouissaient des délices des bains et des jar^ <lins, des douceurs du climat que leur avait conquis la valeur de leurs pères. Ils furent remplacés par des multitudes de Maures, de Romains, de captifs et de brigands ; et ces furieux , proscrits pour la plupart de l«ir patrie, étaient les premiers à commettre sans pitié les horreurs qui déshonorèrent les vic-
MiHM cxcMIum: n>iiTenoi|« ar<iliw Ml 'loirlda eancaM-o» infcrt ntbi Byrsa Airoifs.
DECADENCE DE L'EMPIRE RC^fAIM,
(462 dep. I.-C.)
toires de Genseric. Il éparifnait quelquefois ses captifs par un sentiment d'avarice , et il les sacrifiait, dans d'autres occasions, au plaisir de satisfaire sa cruauté. Le massacre de cinq cents citoyens nobles de Zante ou Zacynthus , dont il fit jeter les corps mutilés dans ia mer, a fait passer l'indignation publique jusqu'à sa dernière postérité.
Aucun prétexte n'autorisait ces crimes odieux ; mais ia guerre dont Genseric menaça bientôt l'empire avait un motif raisonnable. La veuve de Yaleniinien, Eudoxie, entraînée captive de Rome à Carthage , était la seule héritière de la maison de Théodose. Sa fille aînée Eudoxie avait été forcée d'épouser Hnneric , fils du roi des Vandales. Genseric réclama aussitôt, d'une manière impérieuse , qu'on mit son fils en possession de la part qui revenait à sa femme dans le patrimoine impérial : il était difficile de lui résister. Pour assurer une paix nécessaire, l'empereur d'Orient lui offrit un équivalent convenable; Eudoxie, et Placidie sa seconde fille, furent rétablies à Constantinople dans tous leurs honneurs , et les Vandales bornèrent leurs déprédations aux limites de l'empire d'Occident. Les Italiens , dépourvus d'une marine qui pouvait seule défendre leurs côtes, implorèrent humblement le secours des nations plus heureuses d'Orient, qui autrefois, dans la paix comme dans la guerre , avaient formellement reconnu la suprématie de Rome ; mais des divisions continuelles avaient aliéné depuis long-temps les deux empires : on objecta le traité récent, et, au lieu d'armes et de vaisseaux , les Romains de l'Occident n'obtinrent qu'une médiation froide et inutile. L'orgueilleux Ricimer, ne pouvant soutenir plus long-temps le fardeau qu'il s'était imposé, fut enfin forcé de s'adresser au monarque de Constantinople avec le langage modeste d'un sujet; et l'Italie, pour prix de la sécurité que lui donnait cette alliance , reçut un maître choisi par l'empereur d'Orient '.
* Le poète est forcé d'avouer l'embarras de Ridmer.
Pnrlcm Infletu Ricincr qum puUlc* ft»
RetrUiat, rroprio coin tIx Mate rapdlll Pkiitan per rani «afon.
Lllalie adresse ses plainl(5 au "nbre ; et Rome , à la sontcitation du fleuve divinisé , se transporte à Constantinople, renonce à ses anciennes prétentions, et implore le
L'objet de ce chapitre, ni même de ce volume, n'est point de suivre l'histoire de Byzance; mais un coup d'œil rapide sur le règne et sur le caractère de l'empereur Léon peut servir à faire apprécier les derniers efforts que l'ou tenta pour sauver l'empire d'Occident '.
Depuis la mort de Théodose-le-Jeune , la tranquillité de Constantinople n'avait été interrompue ni par des guerres étrangères, ni par des factions domestiques. Le modeste et vertueux Marcien reçut la main de Pulchérie et le sceptre de l'Orient ; il respecta le rang et la chasteté de son épouse, et l'empereur donna le premier, lorsqu'il la perdit, l'exemple du culte dû à la mémoire de cette sainte impératrice '. Occupé du bonheur de ses sujets , Marcien semblait contempler les malheurs de Rome avec indifférence; et on attribua le refus que faisait un prince actif et courageux de tirer l'épée contre les Vandales à une promesse secrète que Genseric lui avait arrachée lorsqu'il était son captif. Après un règne de sept ans, la mort de Marcien aurait exposé l'empire au danger d'une élection populaire, si l'autorité d'une seule famille n'eût pas suffi pour placer sur le trône le candidat dont elle soutenait les prétentions. Le patrice Aspar se serait facilement emparé du diadème, s'il eût voulu accepter publiquement la foi de Nicée *. Depuis trois générations, son père , lui et son fils Ardaburius commandaient les armées de l'Orient. Sa nombreuse garde de barbares en imposait au palais et à la capitale, et les immenses trésors, qu'il répandait avec profusion lui assuraient le vœu de la multi-
seoours d' Aurore, déesse de l'Orient. Telles sont les plates ressources auxquelles la muse de Sidonius est réduite.
■ Les auteurs originaux des règnes de Marcien, Léon et Zenon, sont réduits i quelques tlragmens; et il faut suppléer aux lacunes par les compilations plus récentes de Tbéophaoe, Zonare et Cedrenus.
2 Sainte Pulcbérie mourut (A. D. 453) quatre ans avant son mari titulaire; et les Grecs modernes célèbrent sa ISte le 10 de septembre. Elle légua son immense patrimoine aux pauvres , ou du moins à l'église. (Voy. Tillemont, .Mém. Ecclés., t. xv, p. 181-184.)
» Voy. Procop., de BeU. Fondai., I. j , c. 4, p. 186.
* On peut inférer de l'obstacle qui empèdia Aspar de monter sur te trône, que la tache d'hérésie était perpétuelle et indélébile, tandis que celle de harbarU disparaissait à la seconde génération.
(462 dep. J.-C.)
tnde. n osa présenter on homme obscnr , Léon de Thrace, tribun militaire, et principal intendant de sa maison; et le sénat ratifia cette nomination par ses suffrages unanimes. Le domestique d'Aspar reçut la couronne impériale des mains du patriarche ou évéque, à qui l'on permit d'annoncer, par cette cérémonie inusitée, le suffrage de la divinité '. On a donné à cet empereur, le premier du nom de Léon, le titre de grand, ce qui prouve que les souverains de Constantinople avaient rendu les Grecs fort peu exigeans sur l'étendue des vertus héroïques ou royales. La fermeté que Léon opposa à la tyrannie de son bienfaiteur montra cependant qu'il connaissait son devoir et son autorité. Aspar vit avec étonnement qu'il n'avait plus la liberté de nommer un préfet de Constantinople. Il osa reprocher à son souverain de manquer à ses engagemens; et secouant insolemment sa robe pourpre : « 11 ne convient pas, lui dit-il , qu'un
> homme , revêtu de cette robe, fausse sa pa- » role.> — «Il ne convient pas non plus, ré-
> pondit Léon, qu'un prince soit forcé.desou-
> mettre son propre jugement et l'intérêt
> public au caprice d'un de ses sujets *. > Après celte scène , il était impossible d'espérer une réconciliation sincère ou durable entre l'empereur et le patrice. Léon leva secrètement une armée d'Isauriens ', qu'il introduisit dans Constantinople ; et, tancQs qu'il minait sourdement la puissance d'une famille dont il méditait la ruine , son air modeste et circonspect tranquillisait Aspar, et le détournait des mesures violentes qui auraient entraîné sa perte ou celle de ses ennemis. Cette révolution changea tout le système pohtique de l'empire. Tant qii' Aspar avait dégradé, par sa tyrannie, la majesté dti trône, des motifs secrets d'intérêt et de religion l'engageaient
' Théoithane, p. 95. Cette cArénonie semble avoir éU l'origine de oeHe que tons les primes chrélieDS ont adoptée depuis , et de laquelle le dergé a tiré de si dangereuses eoaséipienees.
2 Cedrenus (p. 345, 346) a conservé les expressions d'Aspar.
3 La puissance des Isauriens agita l'empire d'Orient sons les deux rignes suivans de Zenon et d'Anastase; mais ces troubles finirent par la destruction de ces barbares , qui avaient défenda leur libmé ti maintenu leur indépendance durant deux cent trente années.
PAR ED. GIBBON. CH. XXXVI
à favoriser Genseric. Mais, dès que Léon fut délivré de cette servitude ignominieuse, il écouta les plaintes des Italiens , résolut de chasser les Vandales de F Afrique, et déclara sou alliance avec Anthemins, qu'il avait placé sur le trône de l'Occident.
On a peut-être exagéré les vertus d'Anthe- , mius, aussi bien que rillustration de son origine, que l'on faisait remontera une suite d'empereurs, quoique l'usurpateur Procope soit le seul de ses ancêtres qui ait été honoré de la pourpre ' ; mais le mérite de ses derniers parens, leurs dignités et leurs richesses plaçaient Anthemius au nombre des plus illustres sajetÉ: de l'Orient. Procope , son père, avait obtenu , au retour de son ambassade en Perse, le rang de général et de patrice ; le nom d'Anthemius venait de son grand-père maternel , le célèbre préfet qui gouverna l'empire avec tant de sagesse et de succès durant l'enfance de Théodose. Le petit-fils du préfet sortit en quelque façon de la classe des sujets par son mariage avec Enphémie, fille de l'empereur Harcien. Cette alliance illustre, qui aurait pu suppléer au défaut de mérite, hâta l'élévation d'An» themius aux dignités successives de comte, de maître-général, de consul et de patrice, et ses talens ou la fortune lui valurent l'honneur d'une victoire qu'il remporta sur les Huns, près des bords du Danube. Le gendre de Marcien pouvait espérer d'être un jour son successeur, sans être accusé d'une ambition extravagante ; mais Anthemius soutint avec un courage modeste la perte de cette espérance ; et son élévation sur le trône de f Occident eut l'approbation universelle du peuple, qui l'en jugea digne jusqu'au moment où il y fut placé ». L'empereur de l'Occident partit de GOntsiantinople, suivi de plusieurs comtes de la première distinction , et d'une* garde dont le nombre équivalait presque à
1 TaUtndtlialiiiite Procoplo gmitore mIcM; cni prlsca propigo Aogiutls Toli k pronls.
Sl<l<mlas, Pmenr. Àialum^ ej-ax.
Le poète continue ensuite à raconter la ne privée et les aventures du futur empereur, dont il était probablement fort mal informé.
2 Sidonius avoue , avec assez d'ingénuité, que la modération d' Anthemius ajouta un nouveau lustre (210, etc.) aux vertus de ce prince, qm refusa un trdne, et n'accepta l'autre qu'avec répugnance (e. 23, eic.>
DECADENCE DE L'EMPlRE ROMAIN,
(462 dep. J.-C.)
une armée. II entra dans Rome en triomphe, et le choix de Léon fut unanimement confirmé par le sénat, par le peuple et par les barbares confédérés de l'Italie '. Après la cérémonie de son inauguration, Anthemius célébra le mariage de sa fille avec le patrice Ricimer; cet événement paraissait assurer l'union de l'empire et sa prospérité. Ou donna des fctes brillantes, et un grand nombre de sénateurs " consommèrent orgueilleusement leur ruine pour déguiser leur pauvreté. Toutes les affaires furent suspendues, les salles d'audience furent fermées ; les rues de Rome, les théâtres et les places publiques retentirent du bruit des danses et des chants de l'hyménée , et on conduisit pompeusement la princesse dans le palais de Ricimer, qui avait quitté son costume militaire, pour la recevoir en habit de sénateur et de consul. Dans cette occasion, Sidonins,dont l'ambition avait été sitôt déçue, parut, comme orateur de l'Auvergne, parmi les députés des provinces qui venaient adresser, au nouveau souverain, leurs plaintes ou leurs félicitations *. On approchait des calendes de janvier, et le poète vénal, qui avait aimé Avitus et estimé Majorien , célébra , à la sollicitation de ses amis , en vers héroïques , le mérite , le bonheur , le second consulat et les triomphes futurs de l'empereur Anthemius. Sidonius prononça, avec autant de succès que de confiance, un panégyrique qui existe encore; et, quels que fussent les défauts du sujet ou de la composition, le flatteur n'en obtint pas moins, pour récompense, la préfecture de Rome. Cette dignité le plaça au nombre des plus illustres sujets de l'empire , jusqu'au moment' où il la quitta pour l'évéché de la ville d'Auvergne, connue aujourd'hui sous le nom de Clermont, où tl mourut en odeur de «ainteté '.
* Le poète célèbre encore l'unanimité de tons les ordres 4e l'étal (15-22), et la chronique d'Idacius atteste les forces 4ont .'ia marche fut accompagnée.
2 « Interveni aulem nupliis patricii Kicimeris , cui
> Hlia perennis Augusti in spem public^e securitalis copu-
> labatnr. > Le voyage de Sidonius depuis Lyon, et les fêtes de Rome, sont décrits assez agréablement (I. i, ép». 5,p. 13;épU.9,p.21.)
3 Sidonius (l.i , épit 0, p. 23, 24) , déclare neltemcnt Mn motif, son travail , et sa récompense. Hie ipse panegyticus, si nonjudicium, eertievettbtm, boni ope-
Les Grecs exaltent la foi et la piété de l'empereur qu'ils donnèrent à l'Occident; et ils ont soin de remarquer qu'en quittant Constantinople Anthemius fit, de son palais, des fondations pieuses, des bains, une église et un hôpital pour les vieillards '. Cependant quelques apparences suspectes ternissent la réputation théologique de ce souverain. Il avait puisé des maximes de tolérance dans la conversation de Philotée , moine de la secte des Macédémoniens; et les hérétiques de Rome auraient pu tenir impunément leurs assemblées, si la censure véhémente que le pape Uilaire prononça dans l'église de Saint-Pierre , n'eût obligé le monarque à abjurer son impopukiire indulgence '. Les païens eux-mêmes, débris faible etobscur, fondaient quelques vaines espérances sur l'inditTérenceou même la faveur d'Anthemius. Ils attribuèrent à un dessein secret de rétablir l'ancien culte ' l'amitié dont il honorait le philosophe Severus , qu'il revêtit de la dignité de consul. Les idoles renversées traînaient dans la poussière , et la mythologie, autrefois si respectée des anciens, était devenue un mot si vide, que les poètes chrétiens pouvaient s'en servir sans causer de scandale et sans se rendre suspects *. Il restait cependant quelques vestiges de superstition, et on célébrait encore
ris accepU. Il passa à l'éreché de Clermont, A. D. 471. (Tillemont,Mém.Gcélés., t. ivi, p. 750.)
< Le palais d'Anthemius était^situésur les rives delà Propontide. Dans le neuvième siècle , Alexis, gendre de l'empereur Théophile , obtint la permission d'acheter le terrain , et finit ses jours dans un monastère qu'il y fonda. (Ducange, Constantinopolis Christiana, p. 117-152.)
2 • Papa Hilarius apud beatum Petnim Aposlolun,
> palam oeid fieret, clarâ voce constrinsit, in tantum ut
> non ea fadenda ciun inlerpoùtionejuramenti.idempro- » mitterel imperalor. »{Gelas. Epist. ad Jndronic.ap. Baron. A. D. 467, n. 3.) Le cardinal observe avec complaisance qu'il était beaucoup plus difDcile d'introduire une hérésie à Rome qu'à Conslantinople.
i Damadus , dans la vie du philosophe Isidore apuà Pliotium, p. 1049. Damascius , qui vivait sousierègnede Jnstinien, composa un'autreouvragedecinq centsoixaoledix histoires extraordinaires d'âmes , de dénions et d'apparilions, etc.
* Dans les œuvres poétiques de Sidonius , qu'il condamna dans la suite ( 1. is , épit. 16, p, 285 ), les principanx auteurs sont des divinités fabuleuses. Si les anges corrigèrent sé»'èrement Jérdme pouravoirlu Virgile, celle imitalion servile devait valoir à l'évêque de Clermont une correction encore plus sévère de la part des muses.
(462 dep. J.-C.)
sous le règne d'Anthemius les fêles liipcrcales, dont l'origine était antérieure à la fondation de Rome. Les simples cérémonies de cette, fête annonçaient l'état sauvage des nations avant l'invention des arts et de l'agriculture. Les divinités qui présidaient aux travaux et aux plaisirs champêtres, Pan, Faune et leur suite de Satyres, étaient tels que l'imagination de pâtres pouvait les inventer : gais, pétulans et lascifs. Leur puissance était fort limitée et leur malice inoffensive. Une chèvre semblait être l'offrande la mieux adaptée à leur caractère et à leurs attributs. On rôtissait la chair de la victime sur des bâtons ; les jeunes gens bruyans qui venaient en foule à la fêle , couraient tout nus dans les champs, une lanière de cuir à la main, et avaient la réputation de rendre fécondes toutes les femmes qui s'en laissaient toucher '. L'autel du dieu Pan fut peut-être élevé par l'arcadien Évandre, dans quelque endroit solitaire du mont Palatin, au milieu d'un bocage arrosé par une source d'eau vive. La tradition qui enseignait que, dans ce même endroit, une louve avait nourri Romulus et Remus de son lait, le rendait encore plus respectable et plus cher aux Romains. 11 fut insensiblement entouré des superbes édifices du Forum *. Après la conversion de Rome, les chrétiens continuèrent à célébrer tous les ans, dans le mois de février , la fête des Lupercales, à laquelle ils attribuaient une influence secrète et mystérieuse sur la fertilité du genre animal et végétal. Les évéques de Rome désiraient abolir celte coutume profane , si contraire à l'esprit du christianisme ; mais leur zèle n' était point, appuyé par l'autorité du magistrat civiL Cet abus invétéré subsista jusqu'à la fin du cinquième siècle, et le pape Gélase, qui purifia la capitale de ce reste d'idolâtrie, fut obligé d'a-
< Ovid. {Fast. I. n, 267-452) a donné une charmante description des folies de l'antiquité , qui inspiraient encore un si grand respect , qu'un grave magistrat qui courait tout nu les rues n'excitait ni le mépris ni la surprise.
2 Voyez Denysd'Halicam., 1. 1, p. 25-65, édit. Hudson. Les antiquaires romains , Donat., (I. u , c. 18 , p. 173 , 174), el Nardini (p. 386, 387), oui Iraraillé à découvrir la position exacte du Lupercal.
P.\R ED. GIBBON. Cil. XXXV L
paiser, par une apologie, les murmures du peuple et du sénat '.
Dans toutes ses déclarations publiques, l'empereur prend vis-à-vis d'Anthemius le ton d'autorité d'un père, et y ajoute les protestations du plus vif attachement pour le fils avec lequel il a partagé l'administration de l'univers *. Son caractère , et peut-être les circonstances , détournèrent Léon de s'exposer personnellement aux fatigues et aux dangers de la guerre d'Afrique ; mais il se servit avec vigueur de toutes les ressources de l'empire d'Orient, pour délivrer l'Italie et la Méditerranée de la tyrannie des Vandales ; et Genseric , qui ravageait depuis long-temps l'une et l'autre , se vit à son tour menacé d'une invasion formidable. Le préfet Héraclius ouvrit la campagne par une entreprise qui eut un plein succès *. Les troupes d'Egypte et de Libye s'embarquèrent sous ses ordres ; et les Arabes, avec le secours d'un grand nombre de chevaux et de chameaux, ouvrirent les routes du désert. Héraclius débarqua à Tripoli, surprit et soumit les villes de celte province, et entreprit, à l'exemple de Caton *, de joindre par une
< Baronius a publié , d'après les miamiscrits du Vatican , l'épUre du pape Gélase (A. D. 496; n, 28-45'), quia pour titre ; Jdversus Jndronutchum seneUorem , caterosque Romanos , qui Zuperealia , secundum morem pristintun, eolenda consUtuebant. Gélase suppose toujours que ses adversaires ont au moins le nomdedirétiens et, pour ne pas leur céder en préjugés absurdes , U impute toutes les calamités du siècle à la célébration de cette fête indifTérente.
2 • Itaque nos quibus totius mundi regimen commisit
• supema provisio Piuset triumpfaator semper Au-
> gustus fllius noster Anlhemius, licet divina majestas
• et noslra creatio pietatiejus plenam imperii commiseril
• potestalem, etc Tel est le Ion de dignité que prend
Léon ; et Anlhemius le nomme respectueusement, DonUmuet pater meus priacepssaeratissimus Léo. (Voyez NoveU. Jnthem. , lit. u , m , p. 38 , (t<{ càkem. Cod. Tlieod.)
■ 3 L'expédition d'Héraclius est obscurcie d'un grand nombre de diflicultés. (Tillemont, Hist. des Emper., t. vi, p. 640); el il faut user avec circonspection des circonstances fournies par le récit de Tbéophane , pour ne pas con-. Irarier l'autorité plus respectable de Procope.
* La marche de Caton depuis Bérénice, dans la province de Cyrène , était beaucoup plus longue que celle d'Héraclius depuis Tripoli. Caton traversa les sables du désert ea. trente jours de marche, et il lui fallut s'approvisionner, en outre des nécessités ordinaires , d'un grand nombre d'ou-
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
(462 dep. J.-C.)
marche pénible, l'aroiée impériale sous les murs de Carthage. La nouvelle de ses succès arracha de Genseric quelques propositions de paix insidieuse ; mais son inquiétude redoubla, lorsqu'il apprit la réconciliation du comte Marcellinus avec les deux empires. Le patrice, renonçant à son indépendance, s'était déterminé à reconnaître l'autorité d'Anthemius, qu'il avait accompagné à Rome. Les flottes de Dalmatie furent reçues dans les ports d'Italie ; la valeur active de Marcellinus expulsa les Vandales de la Sardaigne ; et les efforts de l'empire d'Occident, tout languissans qu'ils fussent, ajoutèrent cependant quelques forces aux préparatifs immenses des Romains orientaux. On a fait l'évaluation exacte de l'armement naval que Léon envoya contre les Vandales d'Afrique, et elle nous donnera une idée de l'opulence de l'empire au moment de sa décadence. Les domaines de l'empereur fournirent dix-sept mille livres pesant d'or, et les préfets du prétoire levèrent sur les provinces sept cent mille livres d'argent. Mais les villes furent réduites à la plus extrême pauvreté; et le calcul des amendes et des confiscations, considérées comme une partie importante du revenu, ne donne pas une grande idée de la douceur et de l'équité de l'administration. Toutes les dépenses de la campagne d'Afrique, de quelque moyen qu'on se soit servi pour les défrayer, montèrent à la somme de cent trente mille livres d'or, environ cinq millions deux cent mille livres sterting , dans un temps où, à en juger par le prix de comparaison des grains, l'argent devait avoir un peu plus de valeur que dans le siècle présent *. La flotte qui cingla de Constantinople
1res pldnesd'eau, etde pVasimnpsjrUi, anxqoelsoii supposait l'art de guérir, en les suçant, les blessures des ser^ peosdeleur pays. (Voyez Plutarque, in Coton Uticens, t. nr, p. 275; Strabon , Géograph., 1. nu, p. 1193.)
t La somme totale est clairement énoncée par Protopt(,<UBeU. Fondai.,]. I,c.6,p. 191). Les parties sé^ parées dont elle était formée, et que Tillemonl (Hist. des Emper., tn,p. 396) a péniblement exlrailn des écrivains de Byzance , sont moins authentiques et moins intéressantes. L'historien Malchus déplore la misère pul)liqiie (:Excerpt. ex Suidd in corp. Hist. Byzant. , p. 58), mais c'est sûrement à tort qu'il aixuse Léon d'avoir entassé dans son trésor les sommes qu'il avait arrachées au peuplP.
a Carthage était composée de onze cent trente vaisseaux, et le nombre des matelots et des soldats excédait celui de cent mille. On en confia le commandement à Basiliscus, frère de llmpératrice Vorine. Sa sœur, femme de Léon, avait exagéré le mérite de ses anciens exploits contre les Scythes ; mais la guerre d' Afrique fit connaître sa perfidie ou son incapacité ; et ses amis furent réduits , pour sauver sa réputation militaire, à convenir qu'il s'était entendu avec Aspar pour épai^ner Genseric et trahir la dernière espérance de l'empire d'Occident.
L'expérience a démontré que le succès d'une invasion dépend presque toujours de la vigueur et de la célérité des opérations. Le moindre délai peut devenir de la plus funeste conséquence. Le courage et la santé des soldats déclinent sous un climat étranger; leur ardeur se ralentit , et les forces rassemblées par un effort pénible et peut-être irréparable se consument inutilement. Chaque instant perdu en négociations accoutume l'ennemi à contempler de sang-froid ce que la première impression lui avait peint comme irrésistible. La flotte formidable de Basiliscus atteignit sans accident la côte d'Afrique. D débarqua ses troupes an cap Bonne, ou sur le promontoire de Mercure, à environ quarante milles de Carthage *. Larmée d'Héracliuset la flottede Marcellinus joignirent ou secondèrent le général de l'empereur, et les Vandales furent vaincus parterre et par mer, partoutoù ils voulurent s'opposer à eux *. Si Basiliscus eût saisi le moment de la consternation pour marcher sur la capitale , Carthage se serait nécessairement rendue, et le royaume des Vandales était anéanti. Genseric'considéra le danger en homme de courage, et l'éluda avec sa vieille habileté. Il offrit respectueusement de soumettre sa personne et ses états à la
< Ce promontoire est i quarante milles de Carthage {Proeop., 1. 1 , c. 6 , p. 192 ,) et à vingt lieues de te Sicile. (Voyage de Shaw.p. 89.) Scipion aborda plus avant dans la baie au promontoire Blanc. (Voyez la description d« Tite-Live, xm, 26, 27.)
2 Théophane (p. 100) affirme que plusieurs vaisseaux des Vandales coulèrent bas. On doit entendre dans no sens tris-modiflé le témoignage de Jomandés, lorsqu'il assure que Basiliscus attaqua Carthage. {.lomandés de successione regn.)
discrétion de l'empereur; mais il demanda une trêve de cinq jours ponr stipuler les articles de sa soumission ; et sa libéralité, si l'ob peut en croire l'opinion universelle de ce siècle, lui fit aisément obtenir le succès de cette demande insidieuse. Au lieu de se refuser avecfermeté aux sollicitations de son ennemi, le coupable ou crédule Basiliscus consentit à cette trêve funeste , et se conduisit avec aussi peu de précautions que s'il eût été déjà le maître de l'Afrique. Dans ce court intervalle, les vents devinrent favorables aux desseins de Genseric. Il fit monter sur ses plus grands vaisseaux de guerre les plus déterminés de ses soldats; ils touèrent après eux de grandes barques rempliesde matières combustibles, et, après y avoir mis le feu, ils les dirigèrent pendant la nuit au milieu de la flotte ennemie sur laquelle le vent les portait. Les Romains fiirent éveillés par la vue des flammes qui consumaient leurs vaisseaux; et, comme ils étaient serrés les uns contre les autres, le feu s'y communiquait avec rapidité. L'obscurité, le bruit des vents , le craquement des bois, les cris des matelots et des soldats qui ne savaient ni obéir ni commander, augmentaient le désordre et la terreur des Romains. Tandis qu'ils tâchaient de s'éloigner des brûlots , et de sauver une partie de la flotte , les galères de Genseric les assaillirent de tous côtés, et une partie des vaisseaux sauvés des flammes devinrent la proie des Vandales. Au milieu des événemens de cette nuit désastreuse, Jean , un des principaux officiers de Basiliscus, a su par son courage héroïque, ou plutôt désespéré, arracher son nom de l'oubli. Lorsque le vaisseau qu'il avait bravement défendu fut presque consumé par les flammes, il refusa la pitié et l'esttiDd de G«nso, fils de Genseric ; et, se précipitant tout armé dans la mer, il s'écria, en disparaissant sous les vagues, tqu'il nevou- ( lait point tomber vivant dans les mains de * ces misérables impies. * Mais le méprisable Basiliscus, étranger à ce noble courage et placé an poste le plus éloigné de tout danger, prit honteusement la fuite dès le commencement du combat, retourna précipitamment à CoBStantiuople après avoir perdu moitié de sa flotte et de son armée, et se rétugia dans
PAR ED. GIBBON. CH. XXXVI
le sanctuaire de Sainte-Sophie, on il attendit que sa sœur eût obtenu par ses prières et ses larmes le pardon de rempereur indigné. Héraclius fit sa retraite à travers le désert ; Marcellinus se retira en Sicile, où il fut assassiné par l'un de ses propres oOiciers, à l'instigation sansdoute de Ricimer, et le roi des Vandales apprit avec surprise et satisfaction que les Romains s'empressaient eux-mêmes de le débarrasser de ses plus formidables adversaires *. Après le mauvais succès de cette grande expédition , Genseric reprit l'empire des mers, et les côtes de l'Italie, de la Grèce et de l'Asie, éprouvèrent tour à tour les fureurs de sa vengeance et de son avidité. La Sardaigne et Tripoli rentrèrent sous son obéissance; il ajouta la Sicile à ses provinces, et vit avant la fin de sa longue et glorieuse vie la destruction totale de l'empire d'Occident *. Durant tout le cours de son règne, le monarque africain cultiva soigneusement l'amitié des barbares de l'Europe, dont il se servait habilement pour faire des diversions contre les deux empires. Après la mort d'Attila, il renouvela son alliance avec les Visigoths de la Gaule; et les fils du premier Théodoric, qui régnèrent successivement sur cette nation guerrière , oublièrent aisément par des vues d'intérêt l'affront cruel que leur sœur * avait reçu de Genseric. La mort de l'empereur Majorien délivra le second Théodoric des liens de la crainte et peut-être de l'honneur; il viola le traité récemment conclu avec les Romains, et sa perfidie lui valut
< JOamattius in Fit. Isidor. apudPhot., p. 1048. En comparant les trois courtes ehroniques de ces temps, il semble résulter que MarcelUuus combattit près de Carthage, et qu'il fut tué en Sicile.
* Ponr la guerre d'Aftique , toj« Procope ( de Bell. FéuuUU, 1. 1, c 6, p. 191 , 192, 193);'niéQplMBe (pag. 9», 100,101); Cedreaus( p. 349, 350),elZoiure(t. n, 1. 14, p. 50, 51 ). Montesquieu ( CoDsidéraUoos sur la grandeur, etc., c. 20, l.iii,p. 497) a fait une obserration judicieuse sur le mauvais suocis de cet armement nar^L
3 Jomaod&s est le màUeur guide pour les r^es de Théodoric 11 et d'Euric. {De Rébus Cetias, c 44 47, p. 676-681 .) Idacius finit trop lâl , et Isidore «st trop réservé sur les afTaires d'Espagne , dont il aurait pu rendre compte. L'abbé Dubos (dans son troisième livre de l'Bisl. criL 1. 1, p. 424-620), a édaird lesévéuenens relatift à la Gaule.
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
le vaste lerriloire de Narbonne, qu'il réunit à ses états. Pur une politique méprisable, Ricinier rencourageait à'envahir les provinces qui obéissaient à son rival iEgidius. Mais l'activité du comte défendit Arles, remporta une victoire à Orléans, sauva la Gaule, et arrêta, tant qu'il vécut, les progrès des Yisigoths. Leur ambition ne tarda pas à se rallumer , et le dessein d'arracher la Gaule et l'Espagne au gouvernement romain fut conçu et presque entièrement exécuté sous le règne d'Euric, qui assassina son frère Théodoric, et déploya avec plus de férocité de très-grands talens politiques et militaires. Il passa les Pyrénées à la tête d'une armée nombreuse, soumit les villes de Saragosse et de Pampelune, vainquit, en bataille rangée Ja noblesse guei^ rière de la province tarragonaise, porta ses armes victorieuses jusqu'au cœur de la Lusitanie, et laissa jouir les Suèves de la possession tranquille de la Galice, sous l'autorité de la monarchie des Goths d'Espagne '. Les entreprises d'Euric ne furent pas moins vigoureuses et n'eurent pas moins de succès dans la Gaule ; et, depuis les Pyrénées j usqu'au Rhône et à la Loire, l'Auvergne et le Berri furent les seuls diocèses qui refusaient de le reponnaitre pour maitre *. Dans la défense deClermont, chef-lieu du pays, les Auvergnats souffrirent avec intrépidité les fatigues de la guerre et les fléaux de la peste et de la famine. Les Yisigoths, forcés d'abandonner le siège, renoncèrent pour le moment à cette conquête. La jeunesse de la province était animée par la valeur héroïque et presque incroyable d'Ecdicius, fils de l'empereur Avitus *. Suivi de dix-huit cavaliers, il osa sortir de la ville et braver l'armée des Goths ; et, après avoir escarmouche quelques instans, il se retira sans perte dans les murs de Clermont. Sa générosité était égale à son courage ; il nourrit quatre mille pauvres dans un
I Voyez Maruma, Bist. Hispan. 1. 1 , 1. v, e. 5 ,p. 162.
ï On trouve un tableau imparfait de la Gaule, et prindpalement de l'Auvergne , dans Sidonius, qui , comme sénateur et ensuite comme évCque , s'inléressail vivement au son de son pays. (Voy. 1. v , épit. i , v, a, etc.)
s Sidonius , 1. m , épit, 3, p. 65-68 ; Grëg. de TouM 1. II, c. 24, du t. Il, p. 174; Jomandès, e. 46, p. 675. Écdidus n'était peut-<trequ« le l»e«u-fils d'Avllu», et né d'an premier mariage de la femme de cet empereur.
(462 dep. J.-C.)
temps de disette , et leva à ses propres dépens une armée de Bourguignons pour la défense de l'Auvergne. Les sujets fidèles de la Gaule n'attendaient plus leur délivrance et leur liberté que de son courage ; mais ce courage ne suflBsait pas pour sauver de sa ruine prochaine un pays dont les habitans attendaient son exemple et son autorité pour savoir lequel ils devaient préférer de l'exil ou de la servitude '. La confiance publique était perdue, les ressources de l'état étaient épuisées, et les Gaulois avaient trop de raisons de croire qu'Anthemius, qui régnait en Italie , était incapable de protéger ses sujets au-delà des Alpes. Le faible empereur ne put lever pour leur défense qu'un corps de doiue mille Bretons auxiliaires. Riothamus, un des rois ou chefs indépendans de cette île, conseniità transporter ses troupes dans la Gaule; il remonta la Loire, et établit ses quartiers dans le Berri, où les peuples eurent beaucoup à se plaindre de ces alliés sauvages jusqu'au moment où les Yisigoths les détruisirent ou les. dispersèrent *.
Le procès et la condamnation du préfet Arvandus sont un des derniers actes d'autorité que le sénat romain ait exercée sur les sujets de la Gaide. Sidonius, qui se félicitait de vivre sous un règne où il était permis de plaindre et de consoler un criminel d'état, avoue avec franchise les indiscrétions et les fautes de son ami '. Les périlsauxquels Arvandus avait échappé , lui inspirèrent moins de sagesse que de présomption, et il se conduisit dans toutes les occasions avec
< Si nulUe a repuUied vires , nulla prœtidia , 'ti nuUœ, quantum rumorest; Jnthemii principis ope* statttit, teauetore, nobilUasseu patriam [dimittere seu capUlos. (Sidon , 1. ii , épit i, p. 33.) Ces derniers mot$(not., p. 25) peuvent signiAer la tonsure dérieale, dont StdoBins fit cIhhk lui-même.
1 Oo peut suivre l'iiistoire de ces Bretons dans Joniandès (c. 45, p. 678), Sidonius (1. m, épîl. 9, p. 73], 74) , et Gri^. de Tours (I. n, c. 18, du t. 2, p. 170). Sidonius qui appelle ces troupes meroenaires, die eirgutot armatos, tumultuosos,virtate, numéro, contubemio, contumaces, prend, en parlant de leur général, le ton de l'estime et de l'amitié.
1 Voyez Sidonius (I. i , éptt. 7 , p. 15-20 ) et les notes de Sirmond. Cette lettre fait autant d'honneurison cœur qn'à son esprit. La prose de Sidonius, quoiqu'on peu déflgurée par l'affectation et le mauvais goût , est infini^ ment préférable à tes vers insipides.
(462 dep. J.-C.)
tant d'imprudence, qu'on doit moins s'étonner de sa chute que de ses succès. La seconde préfecture qu'il obtint après le terme de cinq ans effaça tout le mérite de sa première administration. Son caractère facile fut corrompu par la flatterie et exaspéré par l'opposition. Forcé de dépouiller sa province pour apaiser ses propres créanciers, il offensa les nobles de la Gaule par l'insolence de sa tyrannie, et succomba sous le poids de la haine publique. Le mandat impérial qui le révoquait lut ordonnait en même temps de se justiGer devant le sénat ; et il passa la mer de Toscane avec un vent favorable, qu'il regarda comme le présage de ses succès. On conservait encore du respect pour le rang de préfet. Arvandus, en arrivant à Rome , fut confié plutôt aux soins qu'à la garde de Flavius Asellus, comte des sacrées largesses, qui demeurait dans le Capitole '. Les quatre députés de la Gaule , ses accusateurs, distingués par leur naissance , leurs dignités et leur éloquence le poursuivirent vigoureusement. Ils intentèrent une action civile et criminelle au nom d'une grande province, et selon les formes ordinaires de la jurisprudence romaine, avec la demande de restitutions équivalentes aux pertes des particuliers, et d'une punition qui pût satisfaire la justice. Les chefs d'accusation étaient violens et en grand nombre ; mais les adversaires d' Arvandus fondaient leur principale espérance sur une lettre qu'ils avaient interceptée, et dont le témoignage de son secrétaire l'accusait d'être l'auteur. Dans cette lettre, on détournait le roi des Yisigoths de faire la paix avec l'empereur grec ; on conseillait l'attaque contre les Bretons sur les bords de la Loire , et on recommandait de partager la Gaule , selon les lois des nations, entre les Yisigoths et les Bourguignons *. Ces projets dangereux, qu'on ne pouvait
* Quand le Capitole cessa d'élre un temple , on en fit la demeure des magistrats civils, et il est encore la résidence du sénateur romaio. On permettait aux bycutiers, etc., etc., d'étaler leurs marchandises sous les portiques.
2«Hxca4regem Golborum charla videbatur emitti, » pacem cum griBco imperatore dissuadens, Brilannos
• super Ligerim silos impugnari opporlere demonstrans, > cum Bui^undioDÏbus jure genlium Gallias dividi de-
• bere conllrmans. »
PAR ED. GIBBON. CH. XXXVL
pallier que par l'aveu de vanité et d'indiscrétion, étaient susceptibles d'une interprétation très-criminelle; et les députés étaient convenus de ne produire cette pièce irrécusable qu'au moment décisif. Mais le zèle de Sidonius découvrit leur intention. H avertit sur-le-champ le criminel de son danger , et le blâma, du ton obligeant de l'intérêt, d'avoir toujours rejeté avec hauteur les conseils de ses iamis les plus sincères. Avant d'être instruit de ce qui le menaçait , Arvandus se montrait dans le Capitole en robe de candidat, saluait d'un air de tranquillité, acceptait les offres de services, examinait les boutiques des marchands, les soieries et les pierres précieuses, tantôt de l'œil indifférent d'un spectateur, et tantôt avec l'attention d'un homme qui voulait acheter , se plaignant toujours des temps, du sénat, du prince, et des délais de la justice. Il n'eut pas long-temps lieu de s'en plaindre. On annonça le jour de son jugement, et Arvandus parut avec ses accusateurs devant la nombreuse assemblée du sénat romain. La contenance triste des députés intéressait les juges en leur faveur, et ils étaient scandalisés de l'air libre et de l'habillement magnifique de leur adversaire. Lorsque le préfet Arvandus et le premier des députés de la Gaule furent conduits à leurs places, sur le banc des sénateurs, on remarqua le même contraste d'orgueil et de modestie dans leur maintien. Dans ce jugement, image de l'ancienne république, les Gaulois exposèrent avec force et liberté les griefs de la province ; et , lorsque l'audience parut suffisamment animée contre le préfet, ils firent la lecture de la fatale lettre. Arvandus fondait sa présomption opiniâtre sur ce qu'on ne pouvait pas, disait-il, convaincre de trahison un sujet qui n'avait ni conspiré contre le souverain, ni tenté d'usurper la pourpre. A la lecture de la lettre, il déclara d'une voix haute et à plusieurs reprises qu'il en était bien réellement l'auteur, et sa surprise égala son effroi, lorsque, d'une voix unanime, les sénateurs le déclarèrent coupable de haute trahison. Le décret le dégrada du rang de préfet à celui de plébéien, et des esclaves le traînèrent ignominieusement en prison. Après un délaide quinze jours, le sénat s'assembla une seconde fois pour pro-
804 DECADENCE DE
noncer sa sentence de mort. Mais, tandis qu'il attendait douloureusement dans File d'Esculape l'expiration des trente jouris accordes par une ancienne loi aux plus vils malfaiteurs ', ses amis agirent auprès de l'empereur ; Anlhemius s'apaisa, et le préfet de la Gaule en fut quitte pour Texil et la confiscation. Les fautes d'Arvandus pouvaient mériter quelque indulgence ; mais Timpunité de Seronatus fut la honte de la justice romaine, jusqu'au moment oti les plaintes des Auvergnats le firent condamner et exécuter. Ce ministre perfide, le Catilina de son siècle et de sou pays, était en correspondance avec les Visigoths pour trahir la province qu'H tyrannisait. Son avarice inventait chaque jour de nouveaux impôts et découvrait d'anciens crimes; et ses vices exiravagans auraient inspiré le mépris , s'ils, n'eussent pas fait naître un sentiment de crainte et d'horreur *.
De tels coupables n'étaient pas hors de Fatteinie de la justice ; mais , quels que fussent les crimes de Ricimer, ce puissant barbare pouvait ou résister, ou négocier avec le souverain dont il avait daigné devenir le gendre. La discorde et le malheui* troublèrent bientôt le règne heureux et paisible qu'Anthemius avait fait espérer à^l'Occident. Ricimer, las de voir un supérieur dont il se méfiah peut-être, quitta Rome, et fixa sa résidence à Milan, dont la position avantageuse lai facilitait les moyens d'appeler on de repousser les barbares qui habitaient entre les Alpes et le Danube '. L'Italie se trouva insensiblement divisée en deux royaumes indépendans et jaloux ; et les nobles de la Ligurte , qui prë-
• Senatut-eonsultum Tiberiemum. (Sirmoild., IM., p. 17.) MaU celte toi n'admeUaU que dix jours entre la -sentcBoe etl'extaiâon ; ce toi T1iéotoe<^ ajouU les Tingt attires.
1 CatUiiui scKuU nostrù (Sidoiiius,1. n, épU. i, p. 33, 1. ?, éptt. 13, p. 143; 1. VII, éptt. 7, p. 185). U parle avec horrenr des crimes de Seronatus, et apphndit ^ sa mort, peut-<tre arec l'indigintion d'nn citoyen verbieux «I peàl-ttre avec la haine secrète d'un ennemi personnel.
3 Ricimer défit, sous le règne d* Anlhemius, et tua de sa propre main Beorgor, roi des Alains, dans une bataille. Vjomand. c. 45, p. 678 ). Sasoear épousa leroi desBoorpAgotm, eltt oMHtrra loHJoarsdes liaisons arec la colonie de Suères éUblis dans la Morique ^ la Pannooie.
L'EMPIRE ROMAIN, i (462 dep. J.-C.)
voyaient l'approche funeste d'une guerre civile , supplièrent humblement le patrice d'avoir compassion de leur pays.|< Je suis encore * disposé, répondit Ricimer du ton d'un in-
> solente modération , à vivre en bonne amn 1 tié avec le Galatien ' : mais qui osera en-
> treprendre de calmer sa colère ou d'apprit voîser son orgueil, que notre soumission
> ne fait qu'augmenter ? » Ils lui indiquèrent Epiphane, évêque de Pavie ', qui joignait, disaient-ils, la prudence du serpent à l'innocence de la colombe, et paraissaient certains qne l'éloquence d'un tel ambassadeur triompherait de tous les obstacles que pourraient lui opposer les intérêts et les passions. Ricimer se rendit à leur opinion; et, investi des fonctions bienveillantes de médiateur , Epiphane partit sur-le-champ pour Rome, où il fut reçu avec les honneurs dus à son mérite et à sa réputation. On imaginera facilement le discours d'un évéque en faveur de la paix ; U prouva que dans toutes sortes de circonstances le pardon des injures était nécessairement un acte de bonté, de grandeur d'âme ou de prudence , et il représenta sérieusement à l'empereur qu'une guerre contre un barbare emporté ne pourrait être que ruineuse pour ses états, et peut-être funeste pour lui-même. Anthemius reconnaissait la vérité de ces maximes; mais la conduite de Ricimer excitait vivement son indignation, et|la colère luimspira de l'éloquence et de l'énergie, f Quelles faveurs , » s'écria-t-il, avons-nous refusées à cet in-
> grat ? Combien d'insultes n'avons-nous pas
> dissimulées ? N'ai-je pas dérogé pour lui
> à la majesté impériale; et, en lui donnant
> ma fille, n'ai-je pas sacrifié mon propre
> sang à la tranquillité de la république? Les t libéralités qui auraient dû m' attacher éter-
< GaUUam coneUatum. Sirmond , dans ses notes sar Ennodius,applique cette expression à Anlhemius lui*m£nie. L'empereur était probablement né dans la Galatie , dont on accusait les h.ibitans de réunir les Tiees des peuples sauvages à ceux des nations civilisées et corrompues.
2 Epiphane occupa trente ans le siège épiscopal de Pavie, A. D. 467-497. (Voy. Tillem., Mém. Eeciés., t. xn, p. 788.) Son nom et ses actions seraient demeurés inconnus à la poslérilé, si Ennodius, un de ses successeurs, n'avait pas écrit sa vie, (Sirmond, Opéra, 1. 1, 1647-1692), dans laquelle il le représente comme un des plus grandi génies de son siède.
(472 d«p. I.-CO
1 ternellemeiit Ricimer, n'ont servi qn'à l'ir- I riter contre son bienfaiteur. Combien de » guerres n'avait-il point sascitéesàrempire? * Combien de fois n'a4-ii pas secondé la fureur » des ennemis? Dois-je encore accepter ses I protestations d'amitié perfides ? Et puis-je > espérer .qu'après avoir manqué à tous les » devoirs d'un fils, il respectera la foi d'un traité ? » Mais le ressentiment d'Anthemius s'évapora avec ses plaintes. Il céda insensi' blement aux demandes d'Épipbane, et le préfet retourna dans son diocèse avec la satisfaction d'avoir rendu la paix à l'Italie par une réconciliation ', dont on pouvait raisonnablement révoquer en doute la durée et la sincérité. L'empereur pardonna par faiblesse, et Ricimer suspendit ses desseins ambitieux pour préparer en secret les moyens de renverser le trône d'Anthemius^ Se dépouillant alors du masque de la modération, il augmenta son année d'un corps nombreux de Bourguignons etdeSuèves orientaux, refusa toute soumission à l'empereur grec, marcha de Milan aux portes de Rome, et campa sur les bords de l'Anio, en attendant l'arrivée d'Olybrius , dont il voulait faire un nouvel empereur.
Olybrius, descendant de la famille Anicienne, pouvait se regarder comme l'héritier légitime de l'empire d'Occident. Il avait épousé Placidie, la plus jeune des filles de Valentinien, après son retour d'Afrique, ou Genseric retenait encore sa sœur Eudoxie, femme ou plutôt esclave de son fils Hunneric. Le roi des Vandales menaça de soutenir les droits de son allié, et allégua pour motif de la guerre le refus que le peuple et le sénat romain faisaient de reconnaître leur prince légitime, et la préférence qu'ils avaient donnée injustement à un étranger *. La protection de l'ennemi public augmentait sans doute l'aversion des Italiens pour Olybrius ; mais, en méditant la ruine d'Anthemius, Ricimer s'était assuré
* EoDodlus (p. 1659-1664) rend compte de l'ambassade d'Epiphane, et son récit, tout verbeux et ampoulé qu'il est, éelaircit quelques ciroonslances intéressantes delà cbute de l'empire d'Occident.
îPriscus. Exeerpt. LegaUoH.;^. 74, Proeop., de Bell, yandal., 1. 1, c. 6, p. 191. Après la mort de Msrjorien , Eudoxie e( sa flile obtiarent la liberté. Peut-ilre •ocorda-t-on les honneurs du consulat à Olybrius, comme présent de noces.
t>AR ED. GIBBON. CH. XXXVl. 88à
d'un candidat dont le nom illustre et l'ai'' liance auguste pussent pallier la perfidie dd sa révolte. Le mari de Placidie, élevé à la dignité consulaire comme la plupart de ses ancêtres, aurait pu jouir paisiblement de son opulence à Constantinopie; et il ne semble pas qu'il fût doué d'un de ces génies trop vastes ou trop actifs, pour ne pouvoir s'occuper d'autre chose que de l'administration d'un empire. Cependant Olybrius céda aux sollicitations de ses amis, peut-être aux importunités de sa femme, se précipita inconsidérément dans les dangers d'une guerre civile, et accepta, avec l'approbation secrète de l'empereur Léon, un diadème qu'un barbare donnait et reprenait au gré de son caprice. Genseric \ maitre de la mer, fit débarquer sans obstacle le mari de Placidie à Raveune ou au port d'Ostie , et l'empereur futur se rendit a» camp de Ricimer, où il fut reçu comme Le monarque de l'Occident '.
Le patrice, qui avait étendu ses postes de» puis l'Anio jusqu'au pont de Milvius, était déjà le maitre de deux quartiers de Rome, le Janicule et le Vatican, que le Tibre séparait du reste de la ville *; et on peut conjecturer qu'une assemblée d'un petit nombre de sénateurs proclamèrent Olybrius , en imitant les formes ordinaires de la république. Mais le peuple et le corps du sénat restèrent fidèles à Anthemius ; et le secours d'une armée de Visigoths prolongea durant trois mois son règne et les calamités publiques, qui furent accompagnées de la peste et de la
< La durée du règne d'Olybrius fixe la date de soa arrivée, quoi qu'en puisse dire Pagi; Théopbane et la Chronique Pasch. coniriennent dufcoDsentement de l'empereur Léon. Nous ignorons quels étaientj ses' motifs, et notre ignorance s'étend à presque tous les faits publies et intéressans de ces temps obscurs
> Des quatorze quartiers dont Rome était composée do temps d'Auguste, d'après la division que ce prince en avait faite, il n'y en avait qu'un sur le côté toscan du Tibre, et c'était le Janicule-, mais dans le cinquième siècle le faubourg du Vatican formait une partie considérable de la ville; et dans la distribution ecclésiastique nouvellement faite par SimpUdus, pape régnant, deux des sept paroisses de Kome dépendirent de l'église de Saint-Pierre. (Voyez Nardini, Roma JnOca, p. 67.) Je serais forcé de faire une dissertation aussi flastidleose que longne , si Je ' voulais indiquer exactement toutes les circonstances où Je travaille à ne point m'écarter de la top<%rapfaie de ce savant Romaioi
806 DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
famine. Enfin Ridmer fit attaquer vigoureusement le pont d'Adrieu ou de Saint-Ange, et les Goths le défendirent avec intrépidité jusqu'à la mort de leur chef Giiimer. Après avoir abattu la barrière, les troupes victorieuses pénétrèrent jusque dans le cœur de la ville, et Rome, dit un pape contemporain, fut saccagée par les fureurs civiles de Ricimer et d'Anthemius *. Ou arracha l'infortuné Antbemius de sa retraite; et il fut inhumainement massacré par l'ordre de son beau-fils, qui ajouta ainsi par sa mort un troisième ou peut-être un quatrième empereur au nombre de ses victimes. Les soldats , qui réunissaient les fureurs de citoyens factieux à la férocité des nations barbares, se rassasièrent impunément de meurtres et de pillage. La foule des esclaves et des plébéiens, qui ne prenaient point d'intérêt à l'événement, ne pouvait que gagner au désordre ; et le tumulte de Rome présentait l'étrange contraste d'une «rnauté réfléchie et d'une licence effrénée *. Quarante jours après cet événement funeste, 4ine maladie douloureuse délivra l'Italie dn iyran Ricimer, qui légua le commandement de son armée à son neveu Gundobald, un des princes bourguignons. Dans la même année , tous les principaux acteurs de cette révolution disparurent de la scène, et le règne d'Olybrius , dont la mort parait avoir été naturelle , se trouve renfermé dans le cours de sept mois. Il laissa une fille de son mariage avec Placidie, et la famille du grand Théodose , transplantée d'Espagne à Constantinople, se propagea du côté maternel jusqu'à la îiuitième génération '.
< Niq^r AnUiemii et Ricimeris cù>Ui furore svlbversaat. (Gelas., in EpUit. ad Andromack., apud Baron., A. D. 496, n. 42.) Sigooius (t. i , 1. 14 , de ■occir dentaUJn^rio, p. 542, 543) et Muratori(.<^iinai( d'Ita- Ua, t nr, p. 308, 309) ont éclairé cette scène sanglante et obscure avec k secours d'un manuscrit moins imparfait de VBistor, Miscell.
2 Telle avait été la sœva ac defomUs urbe totd faciès, Conque Rome UA assaillie et emportée par les soldats de Vespasien. (Voy. Tacit., £fUt., m, 82, 83, et toutes les ttpèces de désordre avaient acquis depuis beaucoup d'activité. Tous les 'Siècles présentent à peu prés les mêmes calamités, mais ils ne produisent pas tous des Tacites 4MHir les décrire.
^Vojrez Oaemge, Familice Bjvantin., p, 74. 75. Ar- «obinde qui paraît avoir épousé ta aiéce de l'empereur
(472 dep. 3.-C.)
Tandis que l'Italie , sans maître , était abandonnée aux fureurs des barbares ', le conseil de Léon s'occupait sérieusement de l'é ection d'un nouveau collègue. L'impératrice Vérine, jalouse d'élever sa propre famille, avait marié une de ses nièces à Julius Nepo . qui régnait sur la Dalmatie depuis la mort de son oncle Marcellinus ,- et cette possession paisible valait infiniment mieux que le titre d'empereur d'Occident qu'on le força d'accepter. Mais la cour de Ryzance agissait avec tant de lenteur et d'irrésolution, que plusieurs mois s'écoiUèrent après la mort d'Anthemius et même d'Olybrius, sans que celui qui devait leur succéder pût se montrer à ses sujets d'Italie avec des forces imposantes. Dans cet intervalle, Gundobald revêtit de la pourpre un de ses soldats, nommé Glyccrius; mais le prince bourguignon manqua de moyens ou de volonté pour allumer une guerre civile en faveur de son protégé. Son ambition personnelle le rappela au-delà des Alpes *, et son client troqua le diadème d'empereur de l'Occident pour la mitre d'évêque de Salone. Après s'être défait de son compétiteur, Nepos fut reconnu par les Italiens, par le sénat, et par les provinces de la Gaule. On célébra ses vertus morales et ses talens millitaires; et ceux qui tiraient quelque avantage de son gouvernement annoncèrent hardiment le retour de la prospérité publique '. En moins d'une année leurs espérances, en 'supposant qu'ils en eussent, furent complètement dé-
Juslinien, était le buitième descendant du premier Théodose.
t Théopbane (p. 102) donne une idée inptdkile des dernières révolutions de l'empirt d'Occident , ainsi que Jornandès (c. 45, p. 679.), la chronique de Marcellinus cl les (Vagmens d'un auteur anonyme , publiés par Valois i la Bn d'Ammien (p. 716, 717.) Si Photius n'eflt pas été si coads, nous aurions pu tirer de grands secours des histoires contemporaines de Maldius et de CaDdidns.
>VoyezGrég. deTours, 1. u,c.28,dulomen,p. 175; Dubos, Hist. critiq. 1. 1, p.613. Par la mort ou par le meurtre de ses deux fVères, Gundobald acquit la possession entière du royaume de Bourgogne, dont U discorde hâta la destroclioo.
3 Mius ffepot armïM pariler sumnuis ougusbu ae moribui. Sidonius (I. v, éptt. 16,p. 146.). îiepos donna àEcdiciusIetitre de patrice qu'Antltemius lui avait promis. DeeesKorii Anthemiifidem abtolvU. (Voy. 1. viu , Ep. 7, p. 224.)
(472dep.J.-C)
truites, et son règne court et honteux n'offre poar tont événement qu'un traité de paix qui cédait l'Auvergne aux Visigoths. L'empereur d'Italie sacriBa les plus fidèles sujets de la Gaule à sa sûreté personnelle '; mais son repos n'en fut pas moins troublé par la révolte des barbares confédérés , qui partirent de Rome sous la conduite d'Oreste, leur commandant , pour l'assiéger dans Ravenne. Au lien de mettre sa confiance dans la force de la place, Nepos s'enfuit précipitamment sur ses vaisseaux , et se rétira dans la principauté de Dalmatie, sur la côte opposée de- la mer Adriatique. Au moyen de cette honteuse abdication, irtralna sa vie, ou plutôt son exil, durant cinq années, jusqu'au moment où le perfide Glycérius, évêquede Salone, l'assassina, et fut élevé, peut-être pour prix de son crime, au siège archiépiscopal de Milan*.
Les nations qui avaient ma'mtenu leur indépendance depuis la mort d'Attila étaient établies, par droit de conquête ou de possession, dans les vastes pays situés au nord du Danube on dans les provinces romaines entre ce fleuve et les Alpes. Mais leiu'plus bravejeuncsse suivait les drape!)ux des confédérés qui défendaient et opprimaient l'Italie *; et leurs bandes étaient composés en majeure partie d'Hérules, de Scyrres", d'Alains, de Turcilinges, et de Rugiens. Oreste *, fils deTatuUuset père du dernier empereur de l'Occident, suivit l'exemple de ses compatriotes. Oreste,
1 Nepos envoya Épipbane coaunine ambassadeur chez lea^Visigolhs, pour fixer fines imperiiitalici. (Ennoâus in Sirmond. , t.'i, p.l6QSi-li!69.) Son discours pathétique déguisa le secret honteux qui excita depuis les reproches amers et justes de l'éréque de Clermont
2 ftlaldnis ap. Phot, p. 172 ; Ennodius; Epigr. uxsn, in Sirmond. Opéra, 1. 1, p. 1879. On pourraitcepeodant élever quelques doute* sur l'identité de l'empereur et de l'archevêque.
3 Relativement aux mercenaires qui renvosèrent l'eîDpire d'Occident, nous suivons Procope, de Bell. GoVùco I. I, c. I, p. 306. L'opinion générale el quelques écrivains trè»-modemes représentent mal à propos Udoacre comme nn monarque étranger qui envahit l'Italie avec une armée de ses sujets naturels.
* Orales, qui eo tempore, quando AtlHaad JtaUam venit,seiUijunxit,etejus notarius foetus fUerat.{SjionymVales., p. 716.) Use trompe sur la date; mais son opinion paraît, fondée, lorsqu'il assure que le secrétaire d'Attila Tut le père d'Augustule. {
PAR ED. GIRBON. CH. XXXVl.
dont nous avons déjà eu occasion de parler dans cette histoire, n'avait jamais trahi son pays. La naissance et la fortune le plaçaient au nombre des plus illustres sujets de la Pannonie. Lorsque les Romains cédèrent cette province aux Huns, il entra au service d'Attila, son souverain légitime, devint son secrétaire, et fut envoyé plusieurs foison ambassade à Constantinople , où il représenta la personne et déclara les ordres de son impérieux monarque. La mort du conquérant lui rendit la liberté; et Oreste put honorablement refuser de suivre les fils d'Attila dans les déserts de la Scythie, et d'obéir aux Ostrogoths, qui avaient envahi la Pannonie. II aima mieux servir les successeurs de Valentinien. Ses talens, sa valeur et son expérience lui frayèrent un chemin rapide dans la profession militaire, et il dut à la faveur de Nepos les dignités de patrice et de maitre-général des armées. Elles étaient accoutumées depuis long-temps à respecter la personne et l'autorité d'Oreste , qui affectait leurs manières, parlait Ifiur langue, et vivait en intimité avec tous leurs chefs. Ils prirent les armes, et se révoltèrent, à sa sollicitation, contre Nepos, Grec obscnrquj réclamait leur obéissance, et lorsque le secrétaire d'Attila refusa , par quelque motif secret, de prendre lui-même la pourpre, les barbares consentirent avec la même docilité à reconnaître son fils Augustule pour empereur de l'Occident. L'abdication de Nepos rempilât compléteoient les vues ambitieuses d'Oreste ; mais il aperçut, avant la fin de l'année, qu'un rebelle est toujours tôt ou tard la victime des leçons d'ingratitude et de perfi-. die qu'il a données, et que le souverain précaire de l'Italie n'avait qu'à choisir entre les. rôles d'esclave ou de victime de ses tyrans, mercenaires. La dangereuse alliance des barbares avait annéanti les faibles restes de. la grandeur et de la liberté des Romains. A. chaque révolution ils obtenaient une augmen*. tation de paie et de nouveaux privilèges; mais leur insolence parvint à un degré plus, extravagant encore. Jaloux des succès de leurs compatriotes, dont les armes victorieuses avaient acquis des établissemens hérédi-^ taires en Espagne, en Afrique et dans la Gaule, ils exigèrent qu'on partageât sans
DECADENCE DE L'EMPIRE ROUAIN
(476 dep. J.-G.)
■ délai entre eux le tiers des terres de l'Italie. Oreste, dont le courage mérite notre estime, malgré son infidélité, préféra braver une multitude armée, plutôt que de souscrire à la mine d'un peuple innocent. Il rejeta la demande, et son refus favorisa rambition d'Odoacre. Cet audacieux barbare assura les mécontens que, s'ils voulaient le suivre, il leur ferait bientôt rendre la justice qu'on leur avait refusée. Les confédérés sortirent en foule' de tous les camps et de toutes les garnisons de l'Italie, pour se ranger sous ses drapeaux, et le patriee abandonné se retira dans la forteresse de Pavie, siège épiscopal de saint Epiphaoite , où il fut immédiatement assiégé par les confédérés. Us emportèrent d'assaut les fortifications, pillèrent la ville, et, malgré les efforts que le saint prélat fit pour sauver les richesses de son église et la chasteté des captives, le tumulte ne cessa qu'après l'exécution sanglante de l'infortuné Oreste •. Son frère Paul perdit la vie dans un combat près de Ravenne; et Augustule implora la clémence du meurtrier de son père.'
Le barbare vainqueur était fils d'Edécon, qui avait été le collègue d'Oreste et l'ambassadeur d'Attila dans des circonstances dont BOUS avons traité dans le chapitre précédent. L'honneur d'un ambassadeur devrait être à Tabri du reproché, et Edécon s'était rendu suspect dans une conspiration tramée contre la vie de son souverain. Mais son mérite ou son repentir effacèrent le soupçon du crime ; il conserva la faveur de son maitre, et les troupea qu'il commandait étaient composées de Scyrres, ses sujets héréditaires , qui gardaient à leur tour le village royal qu'habitait Attila.
Lorsque les nations se révoltèrent après la mort d'.\ttila , les Scyrres suivirent le sort des Huns, et le nom dEdécon tient une place honorable dans l'histoire de la guerre contre les Ostrogoths, qui fut terminée par deux batailles sanglantes, et la défaite totale et la
> Vojrez EnDwlins in Fit. Epiph.; Sirnioiid. , t- 1 1 p. 1669 , 1670. II confime le rédt de Procope ; cependant un peut douter que le diable ait suscité le siège de Pavie pour vexer l'évfi^ue et sou troupeau
dispersion des Scyrres '. Leur chef ne survécut pas aux malheurs de sa nation: il laissa deux fils, Onulf et Odoacre, qui n'eurent pour héritage que leur valeur, et le pillage ou le service étranger, pour (aire subsister les compagnons de leur exil. Onulf se dirigea vers Constantinople , où il déshonora la gloire de ses armes par le meurtre de son bienfaiteur. Son frère Odoacre mena quelque temps une vie errante parmi les barbares de la Norique; l'intrépidité de son caractère et sa situation le disposaient à tenter les entreprises les plus hardies. Lorsqu'il eut fait un choix, il visita pieusement la grotte de saint Severin, saint du canton , pour solliciter sa bénédiction. La porte était basse, et Odoacre fut forcé de se courber; mais à travers l'hunoilité apparente de celte attitude le saint aperçut les signes de sa grandeur future, c Poursuis ton dessein,
> lui dit-il ; va en Italie ; tu y troqueras bien* * tôt ces fourrures grossières pour des vête*
> mens plus magnifiques, et ta fortune sera
> digne de la grandeur de ton âme *. > Le barbare, dont l'audace accepta et ratifia cette prédiction, fut admis au service de l'empire d'Occident, et obtint bientôt ua poste distin* gué dans les gardes. Ses mœurs s'adaueirent, ses talens militaires se perfectionnèrent, et les coniëdérés de l'ItaUe n'auraient pas choisi Odoacre pour général , si ses exploits n'eussent pas établi sa réputation de valeur et de capacité *. Ses compagnons lui donoèreot d'une voix unanime le titre de roi; mais il s'abstint, durant tout son règne, de l'usage
1 Jioraan^èi , c. 53, 54, p. ««2-695. M. de But (JM. des peuples de l'Europe, t. nn, p. 221-228) a expM clairerBeot l'origine et les BTentures d'OdoiMre. Je nii porté à croire que ce Itat lui qui pilla Angen, etqaitoamandail la flotte des pirstei stxont sur l'Océan. (Gr^de Tours, 1. n, c. 18, du t. u, p. 170.)
2 Fade ad Jlaliam , vade vUissimis nime pelliiiu eoopertis : ted muUts eilo pUtrima largttunu. (Aao^ nym. Vales., p. 717. ) Il cite la rie de saint Severin, qii nous a été conservée, et contient des particularilés trèscurieuses de l'histoire.' Elle ftit mmpoiée par son disciple Eugippe (A. D. 511), trente ans après sa mort. (Vojr. TOlemont, Mém. Ecclés., t. xn, p. 168-181.)
3 Tbéophane, qui lui donne le oomde GoUi, assure qu'il fut élevé , aUaUé, t^ ««.ttoc » en WlUt, p. 102 j «l comme celte expression ne peut soutenir une interprétation littérale, on doit présumer qu'elle signifie un trte-loDg service dans les gardes impériales.
(476 dep. J.-C.)
de la pourpre et du diadème * , pour ne point éveiller la jalousie des princes, dont les sujets avaient formé par leur réunion une armée que le temps et un gouvernement sage pouvaient convertir en une grande nation.
Les barbares aimaient la royauté par habitude, et tes peuples de l'Italie étaient disposés à reconnaître l'autorité qu'il consentirait à exercer comme vice-gérant ou vice-roi de l'empereur d'Occident; mais Odoacre avait résolu d'abolir ce titre inutile; et telle est la force des anciens préjugés, qu'il lui fallut de l'audace et de la pénétration pour concevoir la facilité de cette entreprise. On fit servir le faible Augustule d'instrument à sa propre disgrâce ; il signifia sa résignation au sénat, et cette assemblée affecta encore , dans son dernier acte d'obéissance à un prince romain, le courage , la liberté et les formes de l'ancienne constitution. Par un décret unanime, les sénateurs adressèrent une lettre à l'empereur Zenon, gendre et successeur de Léon, qui, à la suite d'une révolte passagère, venait d'être rétabli sur le trône de Constanlinople. Les pères conscrits y désavouent la nécessité et même le désir de prolonger [plus long-temps la succession impériale en Italie, et déclarent qu'un seul monarque suffit pour gouverner et défendre l'Orient et l'Occident. Us consentent, au nom du peuple et du sénat, à transférer le siège universel de l'empire à Constantinoide, et renoncent hautement au droit de se choisir un maître, seul vestige de l'autorité qui avait imposé des lois à l'univers. Prononçant encore sans rougir le nom antique et respectable de la république, ils assurent [que les vertus civiles et militaires d'Odoacre méritent toute leur confiance , et supplient l'empereur de lui accorder le titre de patrice, et le gouvernement du diocèse dltalie. On reçut les députés du sénat à Constanlinople avec quelques marques de déplaisir et d'indignation, et, lorsqu'ils furent admis à son audience, Zenon leur reprocha le sort des deux empereurs, Âothemius et
< Nomenregis OdoaeerassumptU, cum tamen neque purpura nec regalUnu uteretur insignibut. ( Cassiodore, in Ckron., A. D. 476.) H parait qu'il prit le titre vagne de roi .sans y aUacher le nom d'aucune nation ni d'aucun pays.
PAR ED. GIBBON. CH. XXXYI
Nepos, que le monarque d'Orient avait successivement envoyés en Italie d'après Jours sollicitations, f Vous avez assassiné le pre- I mier , leur ditril d'un ton sévère , et^ vou»
> avez chassé l'autre; mais il existe encore,
> et jusqu'à sa mort il sera votre souverain lé-
> gitime. * La prudence de Zenon ne lui permit toutefois pas de soutenir long-temps ^la cause de son collègue; sa vanité fut flattée do titre d'empereur unique et des statues élevées à Rome en son honneur; il entretint une correspondance amicale, mais douteuse, avec le patrice Odoacre, et accepta les enseignes impériales, les ornemen» du trône et du palais', dont le prince barbare n'était pas fâché de dérober la vue au peuple , dans l'espérance de lui en faire perdre le souvenir '.
Depuis la mort de Valentinien, neuf empereurs avaient successivement passé du trône à la mort; et le fils d'Oreste,[dont la jeunesse et la beauté constituaient tout le mérite, aurait eu peu de droits au souvenir de Ut postérité, si son règne, qui consomma l'extinaionde l'empire d'Occident, n'était point lié à une époque mémorable *. Le patrice Oresteavait épousé lafille du comte Romulns, de Pétovio en Norique. Malgré la jalousie des empereurs, on faisait à Aqnilée un usage familier du surnom d'Auguste, et le dernier successeur des césars réunissait, par un hasard extraordinaire, les deux noms du fondateur de la ville et de celui de la royauté'. Le fils d'Oreste porta et déshonora les noms de Romulus Augnstus; mais les Grecs cfaan-
< Malehus , que nous perdons avec regret , a conservé, (in Exeerp., p. 93) cette ambassade extraordinaire du sénat à Zdnon ; les Fragmens d'un Anonyme, p. 717 , et l'extrait de Candidus (,apud. Phot. p. 176), sont aussi de qnelqne utilité.
» On ne peut pas flxer avec exactitude l'année <|ni vit consommer la destruction de l'empire d'Occident. Les chroniques authentiques semblent avoir adopté l'an de Jésus-Chiist 47(5. Mais les deux dates de Jornandis (c. 46, p. 680) éloigneraient cet événement jutqu'eu 479, et, quoique M. de Bual méprise son antorilé , il rapporte (t. vin. p. 271 -283 ) différenteg preuvesà l'appui de cette opinion.
> Voyez ses médailles dans Docange {Peanil. Byzantin. p. 81) , Priscus ( Excerpt. légat., p. 46 ) , Maffei (O». servazioni lUterari, t. n, p. 314). Les sujets les phis obscurs de l'empire romain prenaient souvent le nom de Patrice , qui s'est communiqué à toute une nation par la conversion de l'irbnde.
EMPIRE ROMAIN , (476 dep. J.<C.)
Lorsque les Vandales répandirent la terreor sur les côtes de la mer, la maison de Lacol- 1ns, située sur le promontoire de Misène, prit insensiblement la forme et le nom d'ane forteresse qui servit de retraite ou de prison an dernier empereur de l'Occident. Environ vingt ans après, on en fit une église et on monastère, pour y déposer les restes de saint Séverin, et, parmi les trophées brisés des victoires sur les Cîmbres et sur les Arméniens, Ils y reposèrent en sûreté jusqa'as commencement du dixième siècle. Les babitans d» Naples détruisirent alors cette forteresse, de peur qu'elle ne servit de repaire aux Sarrasins '.
Odoacre fut le premier prince barbare qni régna en Italie sur un peuple dont presque tout l'univers avait subi la loi. La chute des Romains excite encore an sentiment de respect, et nous partageons l'indignation imaginaire de leur méprisable postérité. Mais les calamités de l'Italie éteignirent pea à pe« tout sentiment de gloire et de liberté. Ans» long-temps, que la vertu romaine subsista, toutes les province* étaient soumises aax ar* mes, tous les citoyens aux lois de la répabiique. Une fois que ces lois eurent été anéanties par les discordes civiles de Rome, le» provinces devinrent l'humble propriété d'à» nsuipateur. Le temps et la violence anéwK tirent les formes de la constitution, qui adoucissaient ou déguisaient la hoote de l'esclavage; les Italiens se plaignaient akernativement de Tabsence et de la présence de leurs souverains, objet de leur crainte <m de leurs mépris; et cinq siècles soccessiCi amenèrent insensiblement les maux funestes de la licence militaire, du despotisme, et de
magniflquM à Baies, à Naples.à Tusculam, etc. H se rw lait de dianger dedimal avec les gmes et les dgogMs. (PtutarqiM, in LueuU. , t. m, p. 193.)
I Saint Séverin mourut dans la Noriqoe , A.D. 482. Six ans après , son corps (Ut transporté en Italie par tes disciples, et opéra dans la route une suite conllna<tte ée mirades. Une dame napolitaine remplaça dérotement Aigustule par «aiut Severin ; le premier n'existait probablement plus. (Voy.Baroniiis,^nmi/.£(wtf«., A. D.Mt, n. 50, 51 , et TiUemoDt', Mém. Ecdés., t. xn, p. 17»-18l, d'après la Vie originale , par Eugipiiis). Le récit4eli translation du saint iNapies est aiisà wae pièce Mlfcni
(478 dep. J.-C.)
la tyrannie. .Durant cette période , les barbares sortirent de leur obscurité ; les guerriers scythes et germains furent reçus dans les provinces, d'abord comme les serviteurs, ensuite comme les alliés , et enfin comme les maîtres des Romains qu'ils défendaient et insultaient tour à tour. La timidité des rpeuples imposait silence à leur aversion ; ils ■respectaient la valeur des chefs revêtus des dignités de la république, et le sort de Rome dépendit long-temps de ces formidables •étrangers. L'orgueilleux Ricimer, qui donnait et reprenait à son gré le diadème impérial, avait exercé l'autorité d'un roi sans en ■prendre le titre: et les Romains s'accoutumèrent insensiblement à reconnaître pour souverains Odoacre et ses successeurs.
Le premier roi de l'Italie n'était point in- ■digne du haut rang où le placèrent sa valeur «t la fortune. 11 avait dépouillé dans la société la rudesse de ses mœurs, et, bien que conquérant et barbare, il respecta les institutions et les préjugés de ses sujets. Après un intervalle de sept ans, Odoacre rétablit le consulat de l'Occident, et refusa, par orgueil ou par modestie , d'accepter un titre que les empereurs de l'Orient ne dédaignaient point enrx)re déporter; mais la chaire curule fut successivement occupée par onze des plus illustres sénateurs ', parmi lesquels on trouve le nom du respectable Basilius, dont les vertus obtinrent l'amitié et les louanges de son client Sidonius *. On fit exécuter sévèrement les lois des empereurs, et l'adminis- ■tration civile de l'Italie continua d'être exercée par un préfet du prétoire et par ses officiers. Odoacre imposa aux magistntts romains la tâche odieuse de lever les impôts publics, et se réserva exclusivement le droit de faire grâce ou d'accorder des fa-
< On p«it trouver les Fastes consulaires dans Pagi eu 4ao8 Muratori. 11 parait que les consuls noramés par Odoacre, ou peut-être par le sénat , étaient reconnus dans l'empire d'Orient.
2 Sidonius A4)ollinar. (1. i . Éplt. 9, p. 22, édit. Sir- «nond ) a comparé les deux chelSs des sénateurs de son temps (A. D. 468), Geanadius Avienus, et Caesina Basilius. Il peint le premier comme douéde qualités brillantes, «t accorde au second le rare assemblage des vertus publiqueset domestiques ; on Basilius, probablement son flis, flal consul dans l'année 480.
PAR ED. GIBBON. CIL XXXVL «71
venrs '. Elevé, comme la plupart des barbares, dans les principes de î'arianisme, il resr pecta toujours le caractère épiscopal ou monastique; et le silence des catholiques suffit pour attester la liberté dont Odoacre les laissajouir. La tranquillité de la ville exigea l'interposition de son préfet Basilius dans le choix d'un pontife romain. La défense faite au clergé d'aliéner ses terres fut un acte de bienfaisance pour le peuple , dont la dévotion se croyait tenue de réparer les pertes de l'église *. Le conquérant de l'Italie en devint le défenseur, et il fit respecter ses frontières parles barbaresde la Gaule et delà Germanie, qui insultaient depuis si long-temps les faibles descendans d u grand Théodose. Odoacre passa la mer Adriatique pour châtier les assassins de Nepos , et envahir en même temps la province maritime de Dalmatie. Il traversa les Alpes, attaqua Fava on Felethens, roi des Rugiens, qui s'était emparé des restes de la Nerique. Feletheus peiidit la bataille, et fut fait prisonnier. Odoacre ramena en Italie une colonie nombreuse de sujete et de captifs; et Rome, après une longue suite de défaites, dut à son roi barbare le spectacle d'un triomphe '.
Malgré la prudence et les succès d'Odoacre, son royaume offrait de toutes parts la misère et la désolation. Dès le siècle de Tibère , on s'était plaint en Italie de la décadence de l'agriculture ; et les Romains , forcés de tirer leur subsistance des provinces éloignées, la voyaient avec inquiétude dépendre des accidens de la mer et des vents *. Mais lorsque
t ^pipbane intercéda pour le peuple de Parie ; le'roi accorda d'abord une exemption de cinq ans, et les délivra ensuite de la tyrannie du préfet Pelage. (Ennodius , in vit. S. Epiphan., Opéra Sirmond., 1. 1, p. 1670-1672.)
» Voyez Baronius, Annal. Ecclés. A. D. 483, n. 10, 15. Seize ans après, le pape Symmaque condamna dans un synode romain la conduite irréguliire du préfet Basilius.
3 On trouve un récit abrégé îles guerres d'Odoacre dans Paul Diacre ((2e Gestis Lungobard.,}. i,c. 19, p. 757, édiL Grol.) et dans les deux chroniques de Ca^iodore et de Cuspinien. La vie'de S. Séverin par Engipius que le comte de Buat (Hist. des Peuples, etc. t. viii, c. i 4,8, 9) a soigneusement étudiée, édaircil les événemens, retatifs à la perte de la Norique et les antiquités de te Bavière.
< Tacit ., Annal., m. 53. Les recherches sur l'administratration des terres chéries Komains(p. 3Sl-d61 } donnent un tableau suivi de cette révolution.
daas le déclin et la division de l'empire, l'Afrique et l'Egypte lui furent enlevées, les babitans de Rome diminuèrent avec les moyens de subsistance , et la populati<m fut engloutie par les fléaux de la guerre, de la peste et de û lamine '. Saint Ambroise a déploré la ruine d'un district florissant, qui comptait Bologne , Modène , Regiun et Placentia, au nombre de ses villes *; le pape Gélase, sujet d'Odoacre , affirme que riÊinilie, la Toscane et les provinces voisines étaient presque entiè* rement dépeuplées *• Les plébéiens de Rome, accoutumés à recevoir leur subsistance des empereurs , périrent oa disparurent dès que œtte libéralité fut supprimée. Le déclin des arts réduisit les citoyens industrieux à l'oisiveté et à la misère; et les sénateurs, qui auraient peut-être contemplé la destruction de leur patrie avec indiflërence , ne s'accoutumèrent point à la perte de leurs richesses personnelles. De ces vastes domaines, considérés comme la cause originaire de la ruine de l'Italie*, un tiers passa entre les mains des conquéraos. Aux injustices on ajoutait un mépris plus insupportable encore. La crainte de l'avenir aggravait les maux présens ; et , comme on accordait des terres à tous les nouveaux essaims de barbares, les sénateurs tremblaient d'y voir comprendre ou leurs fermes ou leurs maisons de campagne. Les moins malheureux étaientsansdoute ceux qui savaient s'accommoder aux circonstances.
Puisque l'amour de la vie l'emportait chez eux sur toute autre considération, ils devaient une certaine reconnaissance au conquérant qui leurpermettait d'exister; et, puisqu'il était le maître absolu de leur fortune, la portion
1 Un poète fhmçaisa décrit élmpiemmeal eoproseeten vers la Tamine qui affligea l'Italie lorsqu'^e (ul eovabie par Odoacre, roi des Herules. (Les Mois, t, u, p. 174-206y edit. in-12.) J'ignore où il a puisé ses autorités; mais Je suis convaincu qu'une partie des faits qu'il raconle sont incompatibles avec la vérité de l'histoire.
2 Voyez la trente-neuvième Ëpiire de saint Ambroise, telle qu'elle est citée par Mnratori {soprà le antichitd UaUane, 1. 1, disserUt. xxi, p. 354).
> jBmiXia, Tuseia, cœUraque provincial in quibut hominum prope nuUiu existit. (.Géiasùa , Epitt. ad Jn'lromaelium, ap. BaronUtm, Anncd. Eccles. A. D.
* f'erumqueconfitentUttts, latifundia peniidéreJta- Uam. (Pline, Nist. natur., xtiii,7.)
(476 dep. J.-C.)
qu'il ne leur enlevait pas devait être considérée comme nn don de sa générosité '.Odoacre s'était solennellement engagé, pour prix de son élévation , à satisfaire aux demandes de ses soldats ; mais sa prudence adoucit le sort de l'Italie. Les rois des barbares furent sonvent peu obéis, et fréquemment même déposés ou assassinés, par leurs sujets naturels; et les bandes d'Italiens mercenaires, qui s'as' semblaient sous un chef de leur choix , réclamaient une plus large part de dépouilles et de licence. Une monarchie sans union nationale et sans droit héréditaire tendait rapdement vers sa dissolution. Après un règne de quatorze ans, Odoacre fut forcé de céder à la supéri(Mritédu génie de Théodoric, roi des Ostro* goths. Ce héros possédait les talens mMitaires et les vertus d'un législateur; il ramena des jours de paix et de prospérité, et son nom excite et mérite également l'atten* tion de la postérité.