CHAPITRE XXXVII
Origine, progrès et efrela de la vie iDOBMliqoe. — Conversion des barbares au christianisme et i l'arianismc. — Persécution des Vandales en Afrique. — Extinction de l'arianisiDc parmi les Barbares.
La liaison indissoluble qui existe entre les affaires civiles et ecclésiastiques m'impose le devoir de raconter les progrès, les persécutions, l'établissement, le triomphe , et enfin la corruption du christianisme. J'ai différé à dessein toute réflexion sur deux événemens religieux fort intéressansdans l'étude de l'esprit humain , et qui ont eu une grande influence sur la décadence et sur la chute de l'empire romain. Je veux parler 1* de Finstitotion de la vie monastique *, et 2* de la conversion des barbares du Nord.
< Tels sont les raotil^de coasoUtion, ou pAttAt de pf tience, que Cicérori (,ad Familiares, I. ix, Epit 17,) oRIre à son ami Papirius Pxtus , sous le despotisme militaire de César. Cependant l'argument de Firere pulcherri' mum duxi , convient mieux à un pliilesopbe romaii qni pouvait choisir ison gré entre la vioet b mort.
2 Thomassin (Discipline de rEgl'tse, 1. 1, p. 1419-1426), et Hélist ( Hist. des ordres monastiques, 1. 1, p. 1-66) ont discuté savamment l'insUtulion monastique. Ces auteurs sont très-instruits et assez impartiaux, et leur difKreMcc d'opinions sert à jeter sur ce snjet un nouveau jour. Cependant les proteslans qui n'oseraient prendre pour guide un écrivain papiste peuvent consulter le septième livre des Antiquités chrétiennes de I
(476 dcp. J.-C.)
1". La paix et la prospérité introduisirent la distinction de simples chrétiens et de chrétiens ascétiques '. La multitude se contentait d'une pratique froide et relâchée. Le prince, le magistrat, le militaire et le marchand accommodaient leur foi et leur zèle à l'exercice de leurs professions et à la poursuite de leurs intérêts ou de leurs passions. Mais les ascétiques, qui suivaient à la rigueur les principes de l'Évangile dont ils abusaient, se représentaient, dans leur enthousiasme sauvage, l'homme comme un criminel, et dieu comme son tyran. Ils renonçaient aux aiTaires et aux plaisirs, rejetaient l'usage du vin, de la viande et de l'union entre les deux sexes, mortifiaient leurs corps et leurs affections , et se résignaient à une vie de misère , dont le prix devait être une félicité éternelle. Sous le règne de Constantin, les ascétiques se retirèrent d'un monde dégénéré dans une solitude perpétuelle on dans le sein de sociétés religieuses. A l'exemple des chrétiens de Jérusalem ', ils abandonnèrent l'usage ou la propriété de leurs possessions mondaines on temporelles, instituèrent des communautés d'un seul sexe, et prirent les noms d'ermites, de moines, ou d'anachorètes , noms qui exprimaient leur retraite solitaire dans un désert naturel on artiCciel. Ils obtinrent bientôt le respect du monde qu'ils méprisaient ; et on prodigua des applaudissemens à une philosophie divine ', qui, sans le secours de la science ou de l'étude, surpassait toutes les vertus des philosophes de la Grèce. Les moines
< Voyez Eusèb«, Démonslrat. érangél., 1. 1, p. 20, 21 , etlU. gran. Rob. Stephani, Paris, 1545, dans son Histoire ecclésiastique, publiée douze ans après la Démonstra- UoD, Eusèbe (I- n, c. 17) défend lechristianisme des Thérapeutes, mais il semble ignorer qu'il y avait alors une instilulion semblable dans l'Egypte.
2 Cassian. (Collât, xrui, 5) rapporte l'origine de cinobite à cette institution, qui dégénéra insensiblement Jusqu'au moment où elle fut rétablie par saint Antoine et par ses disciples.
et» « ToiruTN •iMrctia. Ce Sont les expressions de Sozoméne, qui décrit agréablement G- î> c. 12, 13, 14) l'origine et les progrès de cette philosophie monastique. (Voy. Suieer., Thés. Eccles., t.n, p. 1441.) Quelques"auteur8 modernes, Lipsius (t. ir, p. 448), Manuduct. adPItUos. itoic. (m, 13),-ellaMottele Vayer, (t.ix, delavertudcs Païens, p. 22S-262) ont comparé les. carmélites aux disciples de Pylhagore, et les cyniques aux capucins. GIBBON, I.
PAR ED. GIBBON. CH. XXXVII
pouvaient, à la vérité, le disputer aux stoïciens pour le mépris de la fortune, de la donleur et de la mort. On vit ressusciter dans cette rude discipline le silence et la soumission des disciples de Pythagore; et les moines surpassèrent les cyniques dans le mépris des usages et de la décence sociale. Mais les prosélytes de cette philosophie divine aspiraient à imiter un modèle plus pur et plus parfait. Ils marchaient sur les traces des prophètes , qui s'étaient retirés dans le désert ' , et ils ramenèrent la vie de dévotion contemplative, instituée par les Esséniens dans l'Egypte et dans la Palestine. L'œil philosophique ^de Pline avait contemplé avec étonnement un peuple de solitaires^qui habitaient parmi les palmiers de la mer Morte , subsistaient sans argent , se perpétuaient sans femmes , et que le dégoût ou le repentir des hommes recrutait continuellement de nouveaux associés *.
L'Egypte , mère féconde de toutes les superstitions, donna l'exemple de la vie monastique '. Antoine , né dans la Basse-Thébaïde , et dont l'éducation * avait été très-
' Les carraëliles tirent leur origine du prophète Élic. (Voyez les Thèses de Béziers , A. D. 1682 ; dans Bayle, Nouvelles de la république des Lettres, OËuvres, 1. 1, p. 82, etc., et la longue satire des ordres monastiques. Œuvres, 1. 1, p. 1-433 , Berlin, 1751.) Rome et l'inquisition d'Espagne imposèrent silence à la critique proftine dés Jésuites de Flandre (Hélyot, Hist. des ordres monastiques, 1. 1, p. 282-300) ; et la statue d'Ëlie le carmélite a éiéélevée dansl'église de Saint-Pierre. ( Voyage du P. Labat, t. m, p. 87.)
2 Pline, Hist. Nat., v, 15. • Gens sola et in toto orbe » pneler cxteras mira, sine uUa femina, omnivenere ab- » dicata, sine pecunia, socia palmarum. Ita per secuiorum » miUia, incrêlibile dictu , gens xterna est in qua nemo » nascitur. Tam tecunda illis aliorum yUx pœnitentia » est. » Il les place à une distance sufTlsante du lac, pour être à l'abri de ses exhalaisons malsaines, et nomme Engaddi et Masada comme les villes les plus prochaines. Le monastère de Saint-Sabas n'était pas vraisemblablement fort éloigné de cet endroit. (Voyez Roland. , Palest., 1. 1, p. 295 -, t. II , p. 763-874-880-890.)
» Voyez-Alhanase, Op., t. n, p. 450-505, et f'U. Patrum, p. 26-74, avec les notes de Rosweyde. La premi^e est l'original grec, la dernière une version latine très-aneieDDe,par Evagrius, ami de saint Jérôme.
* Tf*(*/*a.T»ftn ftniiit «X Mur^ft. CAlhanase, t. ii, in ni. seuict. Jnton., p. 452), et l'opinion de son ignorance a été adoptée par un grand nombre d'auteurs anciens et modernes : mais Tillemont (Mém. ecclés., t. viii, p. 666) démontre, par quelques argumens plausibles ,
(476 dep. i.-C.)
négligée, distribua son patrimoine ', abandonna très-jenne sa famille et son pays, et exécuta sa pénitence monastique avec toute l'intrépidité et la singidarité du fanatisme. Après un noviciat long et pénible au milieu des tombeaux et dans les ruines d'une tour, il s'avança hardiment pendant trois jours dans le désert, à l'orient du Nil, découvrit un endroit solitaire , ombragé par quelques arbres et arrosé par un roissean, et fixa sa dernière résidence sur le mont Coizim, aux environs de la mer Rouge, où un ancien monastère conserve encore le nom et la mémoire de saint Antoine *. La dévotion et la curiosité des chrétiens le poursuivirent dans le désert; et lorsque le saint fut obligé de paraître à Alexandrie, il soutint sa réputation avec autant de dignité que de modestie. Le paysan égyptien jouit de la familiarité d'Atbanase, dont il approuvait la doctrine, et refusa respectueusement Finvitation du grand Constantin. Le vénérable patriarche , car Antoine atteignit l'âge de cent cinq ans , ent la satisfaction de contempler la foule des disciples formés par son exemple et ses leçons. Les colonies de moines se multipliaient rapidement dans les sabl^ de la Libye, sur les rochers de la Thébaïde, et dans les villes voisines du Nil. Au sud d'Alexandrie , la montagne et le ,désert adjacent de Nitria étaient habités par cinq mille anachorètes , et les voyageurs peuvent apercevoir encore les mines de cinquante monastères élevés sur ce sol stérile par les disciples de saint Antoine ' . Pacôme et quatorze cents de ses
qu'Antoine savait lire 'et écrire dans sa 'propre langue, mais qu'il ne connaissait pas les caractères grecs Le philosophe Synésius (p. 51) avoue que l'esprit naturel d'Antoine n'avait pas besoin du secours de l'élude.
t Jrur<B autem erant ei trecenta uberes et vafdi optimal. Si Varura est une mesure carrée de cent coudées d'Egypte ( Rosweyde, Onomasticon ad Fit. Patrum, p. 1014, 1015) et que la coudée égyptienne de Ions les temps soit égale à vingt-deux pouces anglais (Greaves, vol. I , p. 233), Vamra fera à peu pris les deux tiers d'un acre anglais.
2 Jérôme (t. i , p. 248, 24d) et le P. Sicard ( Misions du Levant, t v, p. 122-200) donnent la description de ce monastère. Leurs récits ne peuvent pas toujours s'accorder. Jérâme peignait d'âpre son imagination et le jésuite d';<près son expérience.
3 JérOme, 1. 1, p. 146, ad Eusloehium ; Itiit. Lausiûc, e. 7, in fit. Patrum, p. 712. Le père Sicard
frères occupaient Die de Tabenne, dans la Haute-Thébaide '. Ce saint abbé fonda successivement neuf communautés d'hommes et une de femmes ; et il s'y rassemblait quelquefois aux fêtes de Pâques cinquante mille religieux ou religieuses qui suivaient la règle de sa discipline angélique ». La ville riche et populeuse d'Oxyrinchus , siège de l'orthodoxie chrétienne, avait consacré ses temples, ses édifices publics, et même ses remparts, à des usages de |dévotion et de charité ; et l'évêque pouvait y prêcher dans douze églises, et y comptait dix mille femmes et vingt mille honunes attachés à la profession monastique *- Les Égj'ptiens, qui se félicitaient de cette pieuse révolution, aimaient à croire que le nombre des moines était égal à celui du reste de la population * ; et la postérité put répéter le proverbe qu'on avait appliqué auparavant aux animaux sacrés du pays, qu'il était plus facile de trouver un dieu qu'un homme en Égj-pte.
Athanase introduisit à Rome la connaissance et la pratique de la vie monastique ; et les disciples d'Antoine, qui accompagnèrent leur primat au seuil sacré du Vatican, ouvrirent une école de cette nouvelle philosophie. L'extérieur burlesque et sauvage de
(Missions du Levant, t. n, p. 2^79) a visité et décrit ce désert qui conti«it aujourd'hui quatre monastères et viiKt ou tr«ite moines. (Voyez d'Anville, Description de l'Egypte, p. 74.) .^.. •
< Tabenne est une petite lie du Nil, dans le diocèse de Tantira on Dendera, entre la ville moderne de Giiçe et les ruines de l'ancienne Thèbes. (D'Anville, p. 194.) M. de Tillemont doute qu'il y ailf jamais eu une tie; mais je puis conclure, d'après les faits qu'il rapporte lui-mtaie, que le nom primitif a été transporté dans la suite an grand monast^ de Bau ou Pabau. (Mém. Eccl. L vu, p. 678-€88.)
2 Voyez dans le Codex KeguUmtm, publié par^Lucas Holstenius, Rome, 1661, une préfltce de saint JérAme, en tête de sa traduction latine de la règle de Pacdme (L i, p. 61).
3 RuRn., c. 5. in lit. Peitrum, p. 450. Il la nomme Civitas eunpla, veUdè populosa, et y compte douze églises. Strabon (I. xvii, p. 1166) etfAmmien (xxa, 16) parlent avantageusement d'Oxyrinchus, dont les habitant adoraient un petit poiseon dans un temple vaste et magnifique.
* • Quanti populi babentur in'urbibus, tantaepeDc > habentur m desertis mullitndines monachorum. > (Rvlln., c. 7, in Ht. Patrum, p. 461.) Il se félicite de cette heureuse révolution.
(476 dep. J.-C.)
ces Égyptiens excita d'abord rborreuir et le mépris ; mais on ne tarda pas à les applaudir et à les imiter. Les sénateurs, et principalement les matrones, convertirent leurs palais et leurs maisons de plaisance en monastères; et l'institution des six vestales fut bientôt éclipsée par le grand nombre de couvens élevés sur les ruines des temples et au milieu du Forum romain '. Excité par l'exemple d'Antoine , un jeune Syrien , nommé Uilarion *, se retira sur une langue de terre entre la mer et un marais, à environ sept milles de Gaza. La pénitence austère dans laquelle il persista durant quarante-huit ans multiplia le nombre des enthousiastes, et le saint homme était suivi de deux ou trois mille anachorètes toutes les fois qu'il visitait les nombreux monastères de la Palestine.
Basile s'est fait une réputation ioHnorielle dans l'histoire du monacbisme de l'Orient *. Avec an génie orné de l'éloquence et de l'érudition d'Athènes , et une ambition que l'archevêché de Gésarée put à peine satisfaire , Basile se retira dans une solitude sauvage du Pont , et daigna diriger quelque temps les colonies spirituelles qu'il avait répandues sur les côtes de la mer Moire. Dans l'Occident , Martin de Tours *, soldat, ermite, évéque et saint, établit les monastères de la Gaule. Deux mille de ses disciples suivirent son enterrement , et son éloquent
> Jërtaie cite par occsfBion (t. i, p. 119, 120, 199) l'époque ou la rie monutiqiie s'introduisit à Rome el dans l'Italie.
3 Voyez la vie d'Hilarion par saint Jérôme, 1. 1, p. 241 , 252. Le même auteur a parfaitement écrit les histoires de PanI, HUarion et Malcbus : on est (âclié, en lisant ces agréables conpodtions, qu'elles ne s'accordent ni avec la vérité ni avec la raison.
3 Sa première retraite (tit dans un petit nllage sur les bords de l'Iris , prés de Néo-Césarée; il eul à vaincre de longs et fréquens obstacles durant les dix ou douze années de sa vie monastique. Quelques critiques ont disputé l'authenticité de ses régies de discipline-, mais les preuves existantes sont irrécusables, et attestent un enthousiasme réel on afrecté.[(Voy. Tillemont, Mém. Ecclés., l. a, p. 63®- 644; Hélyot, Hist. des Ordres monastiques, t.i,pag. 175- 18t.)
4 Voyez sa vie et trois dialogues de Sulpioe Sévère, qui affirme ( Dialogue i, xn,) que les libraires de Kome se félicitaient de la facilité qu'ils trouvaient à vendre ses ou- Tr*ee*.
PAR ED. GIBBOM. Cil. XXXVH.
historien défie les déserts de la Tbébaide produire, sous un climat plus favorable, rival orné des mêmes vertus. Le moi cbisme se multiplia aussi rapidement aussi luiversellement que le christianismi tontes les provinces de l'empire, et à la i toutes les villes se remplirent d'une mul tude de moines, dont le nombre augment sans cesse. Les anachorètes chobirent I Ues désertes de la mer de Toscane, entre L rins et Lipari, pour le lieu de leur exil v lontaire. La communication était facile continuelle par terre et par mer ,. entre I différentes provinces de l'empire; et la ^ d'Hilarion est une preuve de la facilité av laquelle un ermite indigent de la Palestii pouvait traverser l'Egypte , s'embarqn pour la Sicile, fuir dans l'Ëpire, et s'étab enGn dans l'Ile de Chypre '. Les cbrétie latins embrassèrent les institutions religie ses de Rome. Les pèlerins qui visitaient i rusalem imitèrent avec zèle dans les clim: les plus éloignés le modèle de la vie moni tique. Les disciples d'Antoine se répandire au-delà du tropique dans tout l'empire chi tien de l'Ethiopie *. Le monastère de Ba gore, dans le Flintshire, contenait deux mi moines * ; il envoya une colonie de missio naires chez les barbares de l'Irlande *; lona, une des Hébrides peuplée par les mi nés irlandais , fit parvenir dans les régio du Nord quelques lueurs de science et u forte dose de superstition *.
< Lorsque Hilarion s'embarqua i Panelooium pour cap Rachlnus, il oITHt pour paiement de son passage livre des évangiles. Poslbumien , moine gaulois, quiav visité l'Egypte , trouva un vaisseau marchand qui part d'Alexandrie pour Marseille , et lit le voyage en tre Jours. (Sulp. Séver., Dialogun.) Athanase, qui envoj sa vie de saint Antoine aux moines étrangers, Ait obU de hiter son ouvrage, afln qu'il mt prêt pour le départ ( flotte (t. H, p. 4ôl).
2 Voyez Jérdme, 1. 1, p. 126 ; Jtsemanni, BiblU Orient., t. iT, p. 92, p. 857-919, et Geddes, Hist. del glise d'Ethiopie (p. 29, 30, 31). bes moines de l'Abyssii sidvent encore rigoureutefflent llnslitation primitive.
s Britannia de Camden , vol. i , p. 666 , 667.
* L'archevêque Uscer , dans ses Antiquités des églii britanniques, a rapporté tout ce qu'il est possible d'exlrai du btras de ces temps obscurs.
i Llle d'Iona , petite , mais fertile , nommée Hy < ColumbkiU, a deux millet de loogueai sur environ i
DECADENCE DE L'
Ces malheureux exilés de la vie sociale se livraient à l'impulsion de leur génie mélancolique et superstitieux; leur persévérance se soutenait par l'exemple d'une multitude des deux sexes, de tous les âges et de tous les rangs. Tout prosélyte qui entrait dans un monastère croyait être sur la route pénible, mais certaine, de la félicité étemelle'. Ces motifs agissaient toutefois avec plus ou moins de force, relativement au caractère et à la situation. La raison rejetait quelquefois leur influence, et les passions l'emportaient souvent sur le fanatisme. 11 étendait principalement son empire sur les âmes tendres, sur les esprits faibles des femmes et des enfans. Des événemeus malheureux et des remords secrets contribuaient à peupler les retraites, et le zèle des solitaires n'était pas toujours dépouillé des considérations d'intérêt ou de vanité. On supposait naturellement que des moines humbles et pieux, qui avaient renoncé au monde pour accomplir l'œuvre du salut , étaient propres à diriger le gouvernement spirituel des chrétiens, et l'ermite, arraché de sa cellule, allait habiter modestement un palais archiépiscopal. Les monastères de l'Egypte, de la Gaule et de l'Orient, fournissaient une succession abondante de saints et d'cvéques; et l'ambition découvrit bientôt la route qui conduisait aux richesses et aux honneurs '. Les moines les plus populaires ,
mille de largeur ; elle a été distingaée l" par le monattère de saint Colomban , fondé A. D. 566, dont l'abbé exerçait une juridiclion extraordinaire sur les évoques de Calédonie; 2° par une bibliolhëqueclassiquc où on espéraitYetrouver un Tile-Live eniier; 3° parles tombeaux de soixante rois écossais , irlandais ou norwégiens , qui y reposent en terre sainte. (Voyez Usber, p. 311-360-370, etBucbanan, Sérum Scot., 1. n, p. 15, édit. Ruddiman.)
> ChrysostOme, dans le premier tome de l'édition des bénédictins , a consacré trois livres à la louange et à la défense de la vie monastique ; et l'arche d'alliance lui parait un molif suffisant pour croire que ieséius, les moines, seront seuls sauvés (1. i, p. 55, 56). A la suite il devient cependant un peu plus humain (I. ui, p. 83, 84), et il admet différens d^rés de gloire, comme le soleil , la lune , les étoiles. Dans sa comparaison d'un roi à un moine , il suppose , je ne sais pas pourquoi , que le roi sera récompensé d'une manière moins brillante , et 'puni avec plus de sévérité.
2 Thomason. Discipline deréglise, 1. 1, p. 1436-1469), el Mabillon, OËuvres posthumes, t. n, p. 115-158. Les
EJIPIRE ROMAIN, (476 dep. J.-C.)
sur lesquels la réputation de leur ordre versait une partie de' son reflet, travaillaient assidûment à multiplier le nombre de leurs confrères '. Ils s'insinuaient dans' la familiarité des citoyens distingués par la naissance ou par la fortune, et ne négligeaient ni artifices ni séduction pour s'assurer des prosélytes qui devaient ajouter à l'aisance ou à la dignité de la profession monastique. Le père se voyait enlever son fils unique ; la fille crédule se laissait entraîner par sa vanité à violer les lois de la nature ; et la matrone renonçait aux vertus et aux devoirs de la vie domestique, pour parvenir à une perfection imaginaire *. Paule , séduite par l'éloquence persuasive de Jérôme , et par le litre profane de belle-mère de Dieu ', consacra la virginité de sa fille Eustochie. Par les conseils et sous la conduite de son guide spirituel, Paule abandonna Rome et son fils encore dans l'enfance, se retira dans le village de Bethléem, fonda un hôpital et quatre monastères, et acquit, par sa pénitence et ses aumônes , une grande renommée dans l'église catholique. On célébrait ces exemples illustres comme la gloire de leur siècle; mais les monastères étaient remplis d'une foule de plébéiens indigens *, qui trouvaient dans le cloître beaucoup plus qu'ils n'avaient sacrifié en
moines furent admis peu à peu dans la hiérarchie ecclésiastique.
< Le docteur Middleton(r, i , p. 110), critique fortement la conduite et les écrits de Chrysostdme, un des plus â»quens défenseurs de la vie monastique.
2 L'éloge delà dévotion de c« disciples femelles, occupe une grande partie des ouvrages de saint Jérôme , entre autres le panégyrique de sainte Paule, l'exorde en est un peu ampoulé. • Si tous les membres de mon corps se
• changeaient en langues, s'ils avaient tous la bculté de
> parler, il me serait encore impossible de , etc.» (Eplt de Paule, 1. 1, p. 16»-172. )
3 Socirus Dei esse capisti. (JérÔm., t, i , p. 140 , «i Eustochium. Huflnus {inHieronim., Oper.,t. nr, p. 223), justement scandalisé de celte expression, demandée son adversaire dans quel poète païen il l'a prise.
* • Nunc autem veniunt plerumque ad banc profes-
• sionem servitutis Dei , et ex conditione servili, vel etiam
> liberati , vel propter hoc a Dominis liberati sive libe- » randi; etexvitarusticana, etexopiOcum exercitatione, » et plebeio labore. > (Augustin , de Oper. Monaeh., c. 22; ap. Thomassin., Discipline de l'église, t. t, p. 1094.) L'Egyptien qui blâma Assenius avouait que la vie d'un moine était préférable à celle d'un pâtre. (Voy. Hllemonl, Mém. Ecoles., t. ur, p. 679.)
(476 dep. I.-C.)
PAR ED. GIBBON. CH. XXXVII
se séparant du monde. Des paysans, des es* claves et des artisans s'empressaient de quitter des travaux obscurs et pénibles , pour passer dans une profession tranquille et respectée, dont les peines apparentes étaient adoucies par l'habitude, par les applaudissemens publics, et par le relâchement secret de la discipline '. Les sujets de Rome, qu'on surchargeait d'impôts, échappaient à la tyrannie du gouvernement, et une partie des jeunes hommes préférait les rigueurs de la vie monastique aux dangers du service militaire. Les timides provinciaux de toutes les classes qui fuyaient à la vue des barbares y trouvaient une retraite et une subsistance; des légions entières s'enterraient dans ces asiles religieux, et la même cause qui adoucissait le sort de quelques particuliers détruisait peu à peu les forces et les ressources de l'empire *.
La profession monastique des anciens était un acte de dévotion volontaire ' ; le fanatique inconstant qui abandonnait la divinité était menacé de sa vengeance éternelle ; mais les portes du monastère s'ouvraient librement au repentir, étales moines, dont la passion ou la raison fortifiaient la conscience contre les terreurs religieuses , pouvaient reprendre le caractère d'homme et de citoyen ; les épouses même du Christ passaient légalement dans les bras d'un époux mortel*. Quelques exem-
* Un moine dominicain , qui logeait à Cadix dans un courent de son ordre , s'aperçut bientôt qu'on ne se rendait point aux prières nocturnes , quoiqu'on ne laissât pas de sonner pour l'édiflcalion du peuple. (Voyages du P. L«t)at. t. I, p. 10.)
2 Voyez une préface très-sensée de Lucas Holslenius au Codex Regularum. Les empereurs tâclièrent de faire valoir l'obligalion des devoirs publics et particuliers: mais ces faibles digues furent bientôt renversées par le torrent du fanatisme ; et Justinien favorisa les moines audelà de leurs espérances. (Tbomassin, 1. 1, p. 1782-1799; et Bingham, 1. m, c. 3, p. 253.)
3 Quatre voyageurs dévots ont décrit les institutions monastiques, et particulièrement celles de l'Egypte , vers l'an 400 : Rufln (fit. Patrum , 1. ii , ni , p. 424-536) ; Postbumien {Salp. Sever.), dialogue i;Palladius(ifift Zttriac, in Fit. Patrum., p. 709-863), etCassien. (Voy. t. vn, Bibliolh. Max. Patrum, ses quatre premiers livres des instituts, et les vingt-quatre conférences.)
* L'exemple de Malchus (Jérôme, 1. 1, p. 256) et le dessein de Cassien et de son ami (Conférence sxiv) sont des preuves incontestables de leur liberté, qu'Érasme a dé-
ples de scandale, et le progrès de la superstition, firent naître l'idée d'employer la contrainte pour les retenir. Après une épreuve suffisante, on s'assura de la fidélité du novice par un vœu solennel et perpétuel; et les lois de l'état et de l'église ratifièrent cet engagement irrévocable. Les fugitifs furent déclarés criminels, poursuivis, arrétéset reconduits dans leur prison perpétuelle ; et l'interposition de l'autorité civile, en détruisant la liberté d'action qui faisait le mérite de l'état monastique, arracha à la servitude abjecte de la discipline monacale le seul adoucissement qui pût la faire supporter *. Les actions d'un moine, ses paroles, ses pensées même furent asservies à une règle sévère et inflexible ', ou au caprice d'un supérieur. Les moindres fautes étaient punies par la prison, par des humiliations, des jeûnes, ou des flagellations. La plus légère désobéissance, un murmure ou un délai, passaient pour des péchés odieux '. La principale vertu des moines égyptiens consistait dans une obéissance aveugle à leur abbé , quelqu' absurdes ou même criminels que fussent ses ordres. Leur patience était souvent mise à l'épreuve par les ordres les plusextravagans ; on leur faisait déplacer des roches énormes, arroser pendant trois ans un bâton
crile éloquemment dans sa Vie de saint Jérôme. (Voyez Chardon , Hist. des Sacremens, t. ti, p. 279-300.)
1 Voyez les lois de Justinien ( Novell, cxxui, n* 42) et de saint Louis dans les historiens de France (t. 'vi , p. 427), etlajurisprudenceactuelledeFrance dansDenisart (Décisions, etc., t. iv, p. 855, etc.)
2 L'ancien Codex Begularum , recueilli par saint Benoit, réformateur des moines au commencement du neuvième siècle, et publié dans le dix-septième par Lucas Holslenius, contient trente différentes règles pour des communautés d'tiommes et de femmes. Sept furent composées en Egypte, une en Orient, une en Cappadoce, une en Italie, une en Afrique, quatre en Espagne, huit eo Gaule ou en France, et une en Angleterre.
3 La règle de Colomban, si suivie dans l'Occident, inflige cent coups de discipline pour les fautes les plus légèrefi. {,Cod. Beg., part, n, p. 174.) Avant le règne de Cliarlemagne, les abbés se permettaient de mutiler leurs moines et de leur arracher la yeux. Cette punition barbare était encore moins afh-euse que le vade inpaee, sépulcre ou souterrain qu'ils inventèrent depuis. (Voyez l'excellent Discours du savant Mabillon, OEuvres posthumes, t. n, p. 321-336.) Il paraît animé dans cette occasion par le génie de l'humanité , et on peut , en faveur de cet effort, lui pardonner sa défense de la sainte larme de Vendôme (p. 361-399).
(47« dep. J.-C.)
plaaté en terre, qui, au bout de ce temps, devait pousser des racines et produire une tige, marcher sur des brasiers ardens, ou jeter leur enfant dans un canal profond. Un grand nombre de saints ou d'insensés se sont immortalisés dans l'histoire du monaclùsme par cette résignation ridicule'. L'habitude de la soumission et de la crédulité détruisait la liberté de l'àme, source de tous les scntimens raisonnables ou généreux; et le moine contracta tous les vices de l'esclave , en se soumettant dévotement à la foi et aux passions de son .despote ecclésiastique. La paix de l'église de l'Orient fut continuellement troublée par des troupes de fanatiques, aussi incapables de crainte que dépourvus de raison et d'humanité ; et les légions impériales avouaient qu'elles redoutaient moins l'attaque des barbares les plus féroces *.
La superstition a inventé et consacré les vétemens bizarres'des moines,'; mais leur singularité apparente vient souvent de leur attachement à un modèle primitif que les révolutions de la mode ont rendu ridicule. Le fondateur des Bénédictins rejette toute idée de préférence ou de mérite dans le cboix de l'habillement ; il exhorte sagement ses disciples|à adopter'les vétemeus simples et grossiers du pays qu'ils habitent *. Les habits monastiques des anciens variaient selon les climats et la manière de vivre ; ils se couvraient indifféremment de la peau de mouton des paysans de l'Egypte, ou du manteau des philosophes de la Grèce. Les moines faisaient usage du linge en Egypte , où il était à bon marché, à raison du grand nombre de
> Snlp. Sév., Dialog. i, zn, zm, p. 532, etc.; Cassien, JnstU., I. IV, c. 26, 27. Pnrcipua ibi virtus et prima est obedientia. Parmi les verba Seniorum (in Fit. Peutrum, L V, p. 617), le quatorzième discours traite de l'obéissaDce, et le jésuite Rosweyde, qui publia cet énorme volume pour l'usage des couvens, a rassemblé tous les passages épars dans ses deux index.
> Le docteur Jorlin (Kemarques sur l'histoire ecclés., vol. IV, p. 161) cite la valeur dont lès moines de Cappadooe firent preuve à r^Hique du bannissement de saint Jean-Chrysostôme.
3 Cassien a donné un grand détail de rhabillement des moines d'Egypte (Institut., 1. 1) auquel Sozomène (1. m, c. 14) attribue un sens allégorique et des vertus secrètes.
* Hegul. Benedict, n* 55, in Cod. Regul., part, n,
fL51.
manufactures ; mais dans l'Occident Us renonçaient à ce luxe étrangère! dispendieux *. Leur usage général était de se couper ou raser les cheveux, et de couvrir leur tète d'un capuchon, pour se dérober la vue des objets profanes. Us allaient les pieds et les jambes nus, excepté dans les grands froids , et aidaient d'un bâton leur marche lente et mal assurée. L'aspect d'un véritable anachorète éuit horrible et dégoûtant. Toute sensation pénible ou désagréable pour l'homme passait peur agréable à Dieu. La règle de Tabenne défendait de se laver ou de s'oindre d'huile *. Les moines austères couchaient sur le plancher, sur un paillasson,'ousurune couverture grossière, et une botte de feuilles de palmier leur servait de siège durant le jour, et d'oreiller pour la nuit. Leurs cellules prLmitivesétaientde petites huttes construites de matériaux peu solides , dont la distribution régulière formait des rues et un village dans lequel il se trouvait une église, un hôpital, et peut-être une bibliothèque, un jardin, et une fontaine ou un réservoir d'eau pure. Trente ou quarante moines composaient une famille qui vivait en communauté sous la disdphne de sa règle particulière, et les grands monastères de l'Egypte renfermaient trente ou quarante familles.
Plaisir et crime étaient synonymes en langage monastique; et l'expérience apprit bientôt aux solitaires que rien ne mortifiait la chair et n'éteignait aussi elBcacement les désirs impurs que les jeûnes fréquens et la sobriété habituelle '. Les règles d'abstinence qu'ils s'imposaient et pratiquaient n'é-
< Voyez la règle de Ferréol, évêque d'Uzès, n" 31 (m Cod. Regul., part, ii, p. 138) , et d'Isidore , évêque de SiviUe, n° 13 (in Cod. Regul., part, u, p. 214).
> On accordait quelque indulgence pour les mains et les pieds. • Totum autem corpus nemo unguet , nisl causa
• inilnnitatis; nec lavabitur aqua nudo corpore, nisi lan-
• guor perspicuus sil. » (Regul., Pachom., xcn, part, i, p. 78.)
î Saint Jérôme feit l'éloge des jeûnes en termes expressif^, mais indiscrets : « Non qn'od Deus nnlversitalis > Creator et Dominus intestinorum nostrorum mgitu, et » inanitate ventris pulmonisque ardore ddectelur , sed
• quod aliter pudicilia tuta esse non possit. » (Op., 1. 1, p. 137, ad Eustochium.) (Voy. la douzième et la vingtdeuxième conférence de Cassien , de Castitate et de
l iUuslonibus noclumis.
PAR ED. GIBBON. Cil. XXXVll.
talent cependant ni perpétuelles ni uniformes; mais les réjouissances de la Pentecôte trouvaient une amplecompensation dans les privations sévères du carême. La ferveur des nonveaux monastères se relâcha insensiblement; eti'appétit vorace desGanlois ne put se faire à la tempérance patiente des Égyptiens •. Les disciples d'Antoine et de Pacftme se contentaient pour pitance journalière ' de douze onces de pain , ou plutôt de biscuit ', dont ils faisaient deux minces repas, l'un après midi et l'autre le soir. C'était un mérite et presque un devoir de s'abstenir des légumes bouillis destinés pour le réfectoire ; mais l'indulgence de l'abbé allait quelquefois jusqu'à lenr accorder du fromage, du lait, des fruits, de la salade, et même des poissons secs du Nil *. On y ajouta peu à peu une plus ample proportion de poisson de mer et de rivière ; mais on ne tolérait l'usage de la viande que pour les malades et pour les voyageurs ; et, lorsque les monastères moins rigides de TEurope adoptèrent cette nourriture, ils introduisirent une distinction assez extraordinaire ; et les oiseaux sauvages ou domestiques furent déclarés moins profanes que la viande plus grossière des quadrupèdes. Les premiers moines n'avaient que de l'eau pour boisson, et le fondateur des bénédictins déclame contre l'intempérance du siècle, qui le forçait d'accorder un demi-setier de vin par
1 EdeeUas in Graeis gula est , in Gallis natura. (Dialog., I, c. 4, p. 521.) Cassien avoue qu'il est impossibie d'observCT strictemeat l'abstineDce dans la Gaule, et il en donne pour raison : Aerum intempéries, et quor titas nostrce firagUitalis. (Institut., iv, 11.) La règle de Colomban est la plus austère dans le pays pauvre de l'Irlande, dont la IVugalité et l'austérité ne le cédaient point à cdles de l'Egypte. La règle d'Isidore est la plus douce; elle permet de manger de la viande les jours de fêtes.
2 Ceux qui ne boivent que de l'eau et ne se permettent aucune liqueur nourrissante doivent avoir au moins une livre et demie de pain par jour, vingt-quatre onces. (Etat des prisons, par M. Howard, p. 40.)
* Voyez Cassien, CoUat., 1. n, 19, 20, 2t. On avait donné aux pains qui pesaient six onces, le nom de praximocta (Rosweyde, Onomasticon, p. 1045). Pacdme accorda une augmentation de nourriture à ses moines ; mais il les taisait travailler en proportion. (Pallad., in Hist. lataiac., c. 38, 39 ; w fif . PtUrum, 1. vm, p. 736, 737.)
* Voyez le repas auquel Cassien ( CoUat. , vin , 1 ) Tut invité par Serenus, abbé d'Egypte.
jour à chaque religieux '. Les vignes de l'Italie pouvaient aisément fournir cette modique provision ; et les nombreux disciples de saint Benoît qui passèrent les Alpes, le Rhin ou la mer Baltique, exigèrent, au lieu de vin, une portion de cidre ou de bière forte.
Le candidat qui aspirait à la vertu de pauvreté évangélique abjurait, en entrant dans une communauté, l'idée et même le nom de toute possession exclusive ou particnlière * ; les frères vivaient en commun du fruit de leurs travaux ; le travail leur était recommandé comme pénitence , comme exercice , et comme le moyen le plus estimable d'assurer leur subsistance '. Les moines cultivaient soigneusement les jardins et les terres qn'ils avaient défrichés dans les forêts, ou desséchés dans des marais. Ils exécutaient sans répugnance toutes les œuvres serviles des domestiques et des esclaves , et l'enceinte des grands monastères contenait tons les métiers nécessaires à la confection de leurs habits, de leurs ustensiles et de leurs cellules. Les études monastiques ont plusconlribué à épaissir qu'à éclaircir les ténèbres de la superstition. Le zèle et la curiosité de quelques savans solitaires ont cultivé les sciences ecclésiastiques et profanes ; et la postérité doit avouer avec reconnaissance qu'on leur doit la conservation des monumens de la littérature grecque et latine * : mais le plus grand nom-
< Voyez la règle de saint Benott, n. 39, 40, in Cod. Regul., part n, p. 41, 4'i. • Licet legamus vinun omnino > mona<Âorum non esse, sed quia nostris temporibus • id mouacbis non persuaderi potest. • Il leur accorde une hemina romaine, mesure qui peut être évaluée avec le secours des tables d'Arbuthnot
> Les expressions de nwn livre, mon manteau, mes souliers , etc. , étaient rigoureusement interdites cbez les moines de l'Occident {Cod. Regul., part, ii, p.J74- 235-288) , et la règle de Colomban les punissait de six coups de discipline. L'auteur des ordres monastiques, qui plaisante sur les usages des couvens modernes, semble ignorer que les anciens n'étaient pas moins ridicules.
3 Deux grands maîtres de la science ecclésiastique, le P. Thomassin (Discipline de l'Eglise, t. ui, p. t090- 1139) et le P. Mabillon (Etudes monastiques, 1. 1, p. 116- 155) ont examiné sérieusement les travaux et les ouvrages méoiniques des moines, que le premier considère comme méritoires, et le second comme un devoir qu'ils remplissaient.
* Mabillon (Etudes monastiques, 1. 1, p. 47, 55) a rassemblé plusieurs faits curieux pour démontrer l'utilité des
bre des moines , surtout en Egypte, ne s'occupaient qu'à faire des sandales de bois, des paniers et des paillassons de feuilles de palmier; ils vendaient le superflu pour subvenir aux besoins de la communauté. Les bateaux de Tabenne et des autres monastères de la Thébaïde descendaient leNil jusqu'à Alexandrie ; et, dans un marché de chrétiens, la sainteté des ouvriers pouvait augmenter la valeur intrinsèque de l'ouvrage.
Mais le travail des mains devint bientôt inutile. La pernicieuse indulgence des lois permettait non-seulement au novice de disposer de sa fortune en faveur des saints avec lesquels il devait passer sa vie, mais encore de recevoir des legs ou des successions après son entrée dans le monastère '. Mélanie vendit sa vaisselle d'argent , du poids de trois cents livres , et sainte Paule contracta une dette très-considérable pour soulager ses moines favoris, qui la récompensèrent de ses libéralités en l'associant au mérite de leurs prières *. L'opulence des monastères s'accrut insensiblement, et, dans le premier siècle de leur institution, le païen Zozime a observé malignement que, sous le prétexte de secourir les pauvres, les moines chrétiens avaient réduit un grand nombre de familles opulentes à la plus extrême pauvreté '. Tant
travaux littéraires de ses prédécesseurs dans l'Orient et dans l'Occident. On faisait de fort belles copies des livres dans les anciens monastères de l'Egypte. (Cassien, Instit., 1. nr, c. 12.) Les disciples de saint Martin se livrèrent aussi à ce genre de travail. (Sulp. Sévèr., in Kit. Martin., t. 7, p. 473.) Cassiodore a accordé une grande latitude aux études des moines, et nous ne devons pas être scandalisés de voir leur plume quitter quelquefois Augustin et ChrysostOme pour Homère et Virgile.
■ Tbomassin (Discipline de l'Eglise, t. m, p. 118-145, 146-171-179) a examiné les révolutions de la loi civile et canonique. La France moderne a confirmé la mort civile que les moines se sont infligée eux-mêmes, et les prive avec raison du droit de recevoir des successions.
2 Voy. Jérôme, 1. 1, p. 176-183. Le moine Pambo fit ane réponse sublime à Mélanie, qui désirait faire l'évaluation de ce qu'elle donnait à l'église, c Est-ce à moi ou i » Dieu que vous l'oflVez? Si c'est à Dieu, celui qui pèse
> l'univers dans sa balance n'a pas besoin que vous lui ap-
> preniez la valeur de votre argent. • (Pallad. , ffist. Laus. , c. 10; in Fit. Patrum, 1. vm, p. 715.)
3 To «tXV (iiftt Tu; ^«c tutiarairo , ncpturti T»>
««TccDo-KiTi;. (Zosime, I. v,p. 325.) L'opulence desbéné-
(476 dep. J.-C.)
qu'ils conservèrent leur première ferveur, ils se montrèrent les fidèles et judicieux dispensateurs des charités qui leur étaient confiées. Mais leur discipline se relâcha dans la prospérité. La vanité fut une suite de l'opulence, et le faste une suite de la vanité. On pouvait excuser la magnificence du culte religieux, et le luxe des bàtimens destinés à une société toujours renaissante ; niaisl'égiise a déclamé, dès les premiers siècles, contre la corruption des moines, qui, oubliant l'objet de leur institution, se livraient aux plaisirs du monde , auxquels ils avaient renoncé *, et abusaient scandaleusement des richesses acquises par les vertus austères de leurs fondateurs *. L'œil d'un philosophe verra sans surprise et sans colère des vertus pénibles et dangereuses faire place aux vices ordinaires de l'humanité.
La vie des anciens moines se passait dans la solitude et dans la pénitence , sans être jamais interrompue par les diverses occupations qui remplissent les heures et excitent les facultés de tout être raisonnable, actif et social. Un religieux ne sortait jamais de son couvent sans être accompagné d'un de ses frères; ils se servaient ainsi mutuellement d'espions l'un à l'autre, et devaient, à leur retour, oublier ou taire ce qu'ils avaient vu on entendu dans le monde. Tout étranger qui professait la foi orthodoxe pouvait recevoir l'hospitalité dans les monastères ; mais ils n'étaient admis que dans un appartement
dictins surpassait de beaucoup oioore celle des moines de l'Orient.
1 Le sixième concile général, le Quiiùsext. in Trullo, canon utu (dans Beveridge, 1. 1 , p. 213), défend aux femmes de passer la nuit dans un couvent d'hommes, et réciproquement aux couvens de femmes de donner l'hospitalité nocturne à des hommes. Le septième concile général, le second de Nicée, canon xx (dans Beveridge, 1. 1, p. 325), défend l'institution de monastères composés des deux sexes; mais il parait , d'après Balsamon, que cette défense fUl inefficace. (Voyez Tbomassin, t. m, p. 1334-1368, relativement aux dépenses et aux irrégularités du clergé et des moines.)
2 J'ai lu, ou entendu raconter qudque part, la conflission naïve d'un abbé de l'ordre des bénédictins. • Mon
> vceu de pauvreté m'a valu cent mille écus de rente ; moa
> vœu d'obéi^^ce m'a élevé au rang de prince souve-
> rain. > Je ne me rappelle pas ce que lui a valu son voeu de chasteté.
(476 (lep. J.-C.)
séparé, et on n'exposait anx dangers dé leur conversation mondaine que d'andens religieux d'une prudence et d'une discrétion éprouTées. L'esclave clottré ne recevait qu'en leur présence la visite de ses amis ou de sa famille ; et c'était une action très-méritoire que d'affliger ou une sœur affectueuse, ou un vieux père, du refus d'un mot ou d'un regard '. Rassemblés par hasard dans une prison on ils étaient retenus par la force ou par le préjugé, les religieux n'avaient aucun attachement personnel. Des solitaires fanatiques avaient peu d'idées ou de sentimens à se communiquer. L'abbé fixait par nne autorisation particulière l'heure et la durée des visites qu'ils se rendaient; et dans leurs repas silencieux, ils ne se présentaient qu'enveloppés d'un capuce, et presque invisibles les uns aux autres *. L'étude est la ressource de la solitude ; mais les paysans et les artisans , dont les couvens étaient remplis , n'avaient été ni préparés , ni disposés par leur éducation, à l'étude des sciences ou des bellesrlettres : ils auraient pu travailler de leurs mains ; mais la vanité leur persuada bientôt que le travail altérait les vertus contemplatives et la perfection spirituelle, et l'industrien'a jamais beaucoup d'activité lorsqu'elle n'est point aiguillonnée par l'intérêt personnel ».
Selon l'ardeur de leur foi ou de leur zèle, les moines employaient à des oraisons vocales ou mentales le temps qu'ils passaient pendant le jour dans leurs cellules; ils s'assemblaient le soir et se relevaient dans la nuit pour célébrer le culte public du monastère. On connaissait l'heure par la position des étoiles, que les nuages obscurcissent rarement en Egypte , et une sorte de trompette
< Pior, moine égyptien, reçut la visite de sa sœur; mais il tint les yeux fermés tout le temps qu'elle resta avec Ini. (Voy. ru. Patntm, I. m. p. 504.) On pourrait citer beaucoup d'antres exemples de ce genre.
>Les7, 8, 29, 30, 31, 34, 57, 60, 86 et 05 articles de la règle de PacAme imposent le silence et la mortification les plus sévères.
3 Cassien détaille longuement, dans les troisième et quatrième livres de ses institutions, les prières que les moines disaient jour et nuit, et il donne la préférence à la liturgie qu'un ange avait dictée aux monastères de Tabenne.
PAR ED. GIBBON. CH. XXXVIL
ou cornet rustique interrompait deux fms dans les vingt-quatre heures le vaste silence du désert; on leur mesurait jusqu'au sommeil, dernier .refuge des malheureux; les heures de loisir, vides de plaisirs ou d'affaires, marchaient pesamment et lentement, et le moine, ennuyé de son existence, accusait vingt fois par jour la lenteur du soleil '. Dans cette situation désolante, la superstition poursuivait encore ses victimes *. Le repos qu'elles avaient cherché dans le cloître était troublé par des repentirs tardifs, des doutés profanes et des désirs criminels. Considérant toute impulsion de la nature comme un péché impardonnable, ils se croyaient toujours prêts à tomber dans un abime dévorant et sans fond. La mort seule ou quelquefois l'aliénation d'esprit, suite de leur désespoir, pouvaient terminer les combats pénibles que leur livraient la maladie ou le désespoir; et, dans le sixième siècle, on fonda à Jérusalem un hôpital pour recevoir les pénitens austères qui avaient perdu la raison *. Mais avant de tomber dans l'excès d'un délire constaté , leurs visions ont fourni des matériaux abondans à l'histmre des prodiges et des miracles. Ils se persuadaient qu'une multitude d'ennemis invisibles, de démons innombrables, voltigeaient sans cesse autour d'eux, et que, prenant à leur gré toutes sortes de formes, ces êtres malfaisans guettaient l'occasion de les épouvanter et de tenter ou de surprendre leur vertu. L'illusion du fanatisme agissait violemment sur leuris sens et sur leur imagination ; et l'hermite qui
< Cassien décrit, d'après sa propre expérience, l'acedia ou engourdissement de corps et d'esprit auquel un moine était exposé dans l'ennui de sa solitude, i Saepiùsque > cgreditur et ingredilur cellam , et solem vdut ad occa- » sumtardinsproperaotemcrebriùsintuetur.» (Institut., x,i.)
> Le jeone Slagirius fit confidence à son ami saint Chrysostdme de ses soufUrances et de ses tentations. (Voyez les Œuvres de Middleton, vol. i, p. 107-210.) On ironve quelque chose de semblable au commencement de la vie de presqne tous les saints; et le hme» Inigo ou Ignace, fondateur des jésuites, peut servir d'exemple. (Vie d'Ignace de Guipuscoa, 1. 1, p. 29-38.)
* Fleuri, Bist. EecUs., t. vn, p. 46. J'ai lu dans la vie des "Piret, mais je ne me rappelle pas dans quel endroit, que plusieurs moines qui n'osèrent pas révéler leurs tentations i leur abbé se rendirent criminds de suicide.
DECADENCE i>E L'EMPIRE ROUAIN. (47« dep. J.-G.)
sommeOlait malgré loi en récitant ses prières Boctnmes , croyait souvent avoir vu pendant son réveil les fantômes horribles on sédnisans qui lui étaient apparus en songe *.
On distinguait les moines en deux espèces ; les cénobites, qui suivaient en communauté la même règle, et les anachorètes, qui vivaient seuls et suivaient librement l'impulsion de leur fanatisme insocial et indépendant '. Les plus dévots ou les plus ambitieux renonçaient aux couvens comme au monde.
Les monastères de rËg3^te, de la Palestine "M de la Syrie étaient environnés d'une laurà', nom donné k un certain nombre de grottes •ou cellules qui formaient une chaîne à quel- -q«e distance autour du couvent. Les applauclisseraens des religieux excitaient les austérités extravagantes des ermites*; ils se chargeaient le corps, le cou, les bras et les jambes, de croix, de chaînes et de liens de fer d'un poids énorme. Quelques-uns d'eux renonçaient à tous autres vétemens ; et on a admiré des saints des deux sexes , dont la fludité n'était couverte que par Ia° longueur de leurs cheveux. Us semblaient jaloux de se réduire à cet état sauvage et misérable, qui 'assimile l'homme au reste des animaux. Une nombreuse secte d'anachorètes de la Mésopotamie tira son nom de l'habitude qu'ils
I Voyez les septième et buitième conCf renées de Cassien, 'qui examine gravement poorqaoi les démons sont moins mmbreui et moins malfaisans qne du temps de saint Antoine. L'Index de Rocweyde (fît. Patnun) indique on grand nombre de seines infernales. Les diables étaient toujours plus i craindre quand ils paraissaient sous la forme d'une femme.
> Pour la distincfioD des cénobites et des ermites, principalement en Egypte, voyez Jérôme ( 1. 1, p. 45, ad ibwfteiiin) le preaier dialogue de Sulpiee Sévère, Rnfln (c. 22 , m ru. Patrum, l. tih, p. 712-758) et par-dessas tont les dix-huitième et dix-neuvième eonférences de Cassien. Ces écrivains , en comparant la vie du citoym et edle du solitaire, découvrent l'abus et le danger de b dernière.
3 Suicer. , Thetaur. EecUt. I. n, p. 205, 2<8. Tbomastin (Discipline de l'Eglise, 1. 1, p. 1S01, 1502) dôme une description de ces cdlules. Quand Gérasimas Amda son monastère dans le désert du Jourdain, il Ait environné d'une laura de soixante-<fix ceUnles.
* Thëodoret, dans un teorme volume, le PbilolMe (jm Fit. Patnun, la., 9. 793-863), a rassemblé la vieH les mirades de trente anachorètes. ETvagrius (1. i, c 12) Mt un éloge plus concis des ermites de la Palestine.
avaient de brouter dans les champs avec les troupeaux '. Ils s'emparaient de b retraite d'une béte sauvage, et s'efforçaient de lui ressembler. On trouve encore dans les carrières de la Thébaide des blocs de 'marbre dont les inscriptions servent de monumens i leur pénitence*. La perfection des ermites consistait à se passer plusieurs jours de nourriture , à se priver du sommeil, et à garder le silence durant plusieurs années. Et une gloire certaine attendait l'homme (si le nom d'homme peut être donné à de tels êtres ) assez ingénieux pour imaginer une cellule qui, dans la posture la plus gênante , pût l'exposer en tout temps à la rigueur des saisons.
I^nni les héros de la vie monastique, Siméon Stylite a immortalisé son nom par Finvention d'une pénitence extraordinaire '. A l'âge de treize ans, le jeune pâtre de Syrie quitta son métier, et se renferma dans un monastère. Après un noviciat long et pénible, pendant lequel il n'échappa qu'avec beaucoup de peine à un pieux suicide, il établit sa résidence sur une montagne , à trente on qtiarante milles à l'orient d'Antioche. Dans l'enceinte d'une mandara ou cercle de pierres oà irs'attacha lui-même avec une chaîne pesante, Siméon monta sur une colonne qui fut successivement élevée de neuf pieds à la hauteur de soixante *. Ce fut dans ce lieu élevé qne l'anachorète syrien passa trente années exposé à l'ardeur brûlante des étés et aux froids rigoureux de l'hiver. L'habitude et la pratique lui apprirent à se maintenir sans crainte ni vertiges dans ce poste difficile, et à y prendre
i Sozonen., 1. n, e. 33. Le grand saint Efiriae bit le pao^rique de ces moines jSontoi, ou moines brou- Uns. (Tillemont, Mém. Ëcclés., t. via, p. 292.)
î Le père Sicard (Missions du Levant , t. u , p. 217-23Î) a examiné les cavernes de la Basse-Thébaide avec aoUnt de surprise que de dévotion. Les inscriptions sont en caractères syriaques, dont les chrétiens de l'Abyssinie taisaient nsage.
3 Voy. Théodoret, in Ht. Patrum, I. a, p. 848-854; Antoine, in ru. Patrum, 1. i, p. 170-177; Cosme, w ^««mm.,Biblioth. Oriental., 1 1, p. 239-253; Evagnus, I. i,c. 13, 14; et Tillemont, Mém. Ecdés., t. xv, P- 347-^92.
* U dfeonttrenee étroiu de deux coudées ou H«^**? qu'Evagrins donne au sommet de U tour ne s'accorde m avec le bon sens , ni avec les règles de l'architecture; («^ qni la voyaient d'en bas pouvaient aisément se Iromper-
(476dep.J.-C.)
PAR ED. GIBBON. CH. XXXVII
différentes postures de dévotion. Il priait quelquefois debout, et les bras tendus en form.e de croix. Mais son exercice le plus ordinaire était de courber et de redresser alternativement son corps décharné, en baissant sa tète presque jusqu'à ses pieds. Un spectateur curieux, après avoir compté jusqu'à douze cent quarantenjuatre répétitions de ce geste , n'eut pas la patience de pousser plus loin son calcul. Les suites d'un ulcère ' à la cuisse abrégèrent la vie de Siméon Stylite, mais n'interrompirent point sa ûngulière pénitence , et il monmt patiemment sans bouger de dessus sa colonne. Un prince dont le caprice infligerait de pareilles torturés, passerait pour le plus cruel des tyrans; mais il serait au-dessus de toute sa puissance de prolonger de force la misérable existence de sa- victime.. Ce martyre volontaire avait sans doute détruit peu à peu la sensibilité du eorps et de l'âme ; il ne serait pas raisonnable de supposer que des fanatiques si cruels pour eux-mêmes fussent susceptibles d'affection pour les autres. L'insensibilité a été le caractère distinctif des moines dans tous les temps et dans tous les pays; mais leur âme froide et inaccessible au sentiment de l'amitie s'enflammait aisément d'une haine religieuse, et leur zèle impitoyable n'a jamais manqué au saint ofiice de l'inquisition.
Les saints moines, qui n'excitent que la pitié et le mépris des philosophes, obtenaient la vénération et presque l'adoration des peuples et des souverains. Des multitudes de pèlerins venaient de la Gaule et des Indes se prosterner devant le pilier de Siméon. Des tribus de Sarrasins se disputaient par les armes l'honneur de sa bénédiction ; les reines de Perse et d'Arabie rendaient hommage à ses vertus surnaturelles ; et le jeune Théodose consulta le pieux ermite sur les affaires les plus importantes de l'état et de l'église. Le patriarche, le maître-général de l'Orient, six évêques, vingt-un comtes ou tribuns, et six
< Je ne dois point taire une ancienne accusation relative à l'ulcère de Siméon Slylile : on raconte que le diable, ayant pris la (Orme d'un ange, inviu le saint i monter comme Éliedans un chariot de feu. Stylite leva trop précipitamment le pied, et Satan saisit cette .occasion de le punir de sa vanité.
mille soldats, transportèrent processionnellement les restes de Siméon, de la montagne de Télénisse dans la ville d'Antioche , qui les révéra comme son plus glorieux ornement et sa forteresse la plus inexpugnable.
Les anachorètes, éclipsèrent peu à peu la renommée des apôtres et des martyrs; 1« monde chrétien se prosterna devant leurs reliques, et. les miracles attribués à leurs re^es précieux surpassèrent eau nombre et en duréie les exploits spirituels de leqr vie. Hais leurs légendes * ont été surchargées de faits apocryphes par la politique on par la crédulité de leurs conflrères, et un siècle crédule s'est laissé persuader que la volonté d'un moine d'Egypte ou de Syrie suffisait pour interrompre l'ordre éternel de l'univers. Les favoris du ciel étaient habitués à guérir les malades les plus désespérés, en les toitchant de la main, quelquefois même avec une parole,, ou par un message lorsqu'ils se trouvaient trop éloignés. Ils forçaient les démons les plus opiniâtres à sortir ou des âmes, pu des corps dont ils s'étaient emparés; ils abordaient familièrement les lions elles serpens du désert et leur imposaient des ordres. Ils passaient le Nil sur le dos d'un crocodile, et se rafraîchissaient dans une fournaise ardente. Ces contes extravagans, qui ressemblent à des fictions poétiques dépourvues degénie, corrompirent la raison, la foi et la morale des chrétiens. Leur crédulité dégrada et, vicia les facultés de leur âme ; ils falsifiaient le témoignage de l'histoire , et les erreurs de la superstition éteignirent peu à peu les. lumières des sciences et de Ut philosophie. Larévélation ou la sanction divine vint à l'appui de toutes les pratiques religieuses introduites par les saints et de toutes les doctrines mystérieuses qu'ils adoptaient; et sous le règne des moines on vit disparaitre le pa-
' Je ne sais comment choisir ou indiquer les miracles contenus in Ht.Patrum de Kosweyde, dont le nombre excède cdui de mille pages de cet ouvrage. On en trouvera un esti^t dans les dialogues de Sulpice Sévère , et dans la Vie de saint Martin. Il révère les moines de l'Egypte ; mais il fait souvent une remaniue insultante, c'est qu'ils ne ressuscitèrent jamais des morts, tandis qae l'évèque de Tours en a rappelé trois à la vie.
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
triotisine et les vertus des citoyens. S'il était possible de mesurer l'intervalle entre les écrits philosophiques de Cicéron et la légende de Théodoret , entre le caractère de Caton et celui de Siméon Stylite , nous apprécierions peut-être la révolution que l'empire romain éprouva dans une période de cinq cents ans.
II. Le christianisme remporta successivement deux victoires glorieuses et décisives; la première, sur les citoyens éclairés et civilisés de l'empire romain ; et l'autre, sur les barbares de la Scythie et de la Germanie, qoi renversèrent l'empire et embrassèrent la religion des Romains. Parmi ces sauvages prosélytes, les Gotbs furent les premiers qui donnèrent l'exemple, et la nation fut redevable de sa conversion à un compatriote, ou du moins à un sujet digue d'être mis au rang de ces inventeurs des arts utiles qui ont mérité le souvenir et la reconnaissance de la postérité. Les Goths qui ravagèrent l'Asie sons le règne de Galien avaient emmené un grand nombre de provindaux en captivité. Parmi ces captib ,il se trouvait beaucoup de chrétiens et d'ecclésiastiques; . et ces missionnaires forcés travaillèrent avec succès à la conversion de leurs maîtres dans les villages de la Dacie oii ils étaient dispersés. Les germes de la doctrine de l'Évangile qu'ils avaient semés se propagèrent insensiblement ; et en moins d'un siècle , cette pieuse entreprise fut achevée par les travaux d'UIphilas , dont les ancêtres avaient été transportés d'une petite ville de Cappadoce au-delà du Danube.
Ulphilas , évéque et apdtre des Goths *, mérita le respect et l'afTection des barbares par sa vie exemplaire et son zèle infatigable. Ils reçurent avec confiance la doctrine de la vertu et de la vérité qu'il prêchait, et dont il donnait l'exemple. Ulphilas exécuta la tâche pénible de traduire l'Écriture sainte dans leur langue, dialecte de ,1a langue germaine ou teutonique; mais il supprima prudem-
1 ReUtiTCfflent à DIpbilas et i la oonTersion des Gotbs voyez Sozomène, 1 . n, c. 37; Socrate, 1. nr , & 33 ; Théodoret, 1. ix, e. 37 ; Philostorge, 1. n, c. 5. Llié- (MedePbilostorge semble lui avoir procuré des sonrces 4'instmction plus certiânM.
(476dep. J.^.)
ment les quatre livres des Rois, qui auraient pu exciter et autoriser le lèle féroce des barbares. Son génie perfectionna le raide et imparfait idiome de pâtres et de soldats, idiome si peu propre à communiquer des idées métaphysiques. Avant de travailler à sa traduction, Ulphilas fut forcé de composer un nouvel alphabet de vingt-quatre lettres, pour exprimer des sons inconnus dans la prononciation grecque et latine *; mais la guerre et les dissensions civiles troublèrent bientôt la paix de l'église des Goths ; et les chefs , divisés par l'intérêt , le furent aussi par la religion. Fritigern, allié des Romains, devint le prosélyte d'UIphilas , tandis que le fougueux Athanaric rejetait l'alliance de l'empire et le joug de l'Évangile. La persécution qu'il exclu servit à éprouver la foi des nouveaux convertis. On fit promener sur un chariot l'image de Thor ou de Woden dans toutes les rues du camp, et on brûla dans leurs tentes, avec toutes leurs familles, ceux qui refusèrent d'adorer le dieu de leurs ancêtres. Le mérite d'UIphilas lui acquit l'estime de la cour d'Orient, où il parut deux fois comme ministre de paix. Le respecuble prélat plaida la cause des Goths, qui imploraient la protection de Yalens ; et on donna le surnom de Moïse à ce guide spirituel qni conduisit son peuple à travers les eaux profondes dn Danube, dans les terres qni leur étaient promises *. Les pâtres, attachés à sa personne, et dociles à sa voix , s'établirent aux pieds des montagnes de la Mœsie , dans un pays de bois et de pâturages qui foB^ nissaient une nourriture abondante aux troupeaux, et procuraient les moyens cacheter le blé et le vin des provinces voisines.
« On publia , A. D., 665 , un fragment de la tradadJM des quatre évangiles dans la langue gothique, et on le regarde comme le plus ancien monument de la langw teutonique, quoique Westein entreprenne, sur des eonjectures frivoles , d'enlever à Ulphlla» le mérite ffawtf composé cet ouvrage. Deux des quatre lettres aprinwBt. l-nnele W, et l'auU-e le(ft des Anglais. ( Voy. Simon , Hist. Crit. du Nouveau Testament, t. n, p. 219-m nm. ProUgom. p. 151 , édil Kusteri; Westein Prolegom.,t. I, p. 114.)
» Philostorge place mal i propos leur passage «0B« " .règne de Constantin; mais ie suis tenté de croire f>" précéda ta grande ânigratioii.
(476 dep. J.-C.)
PAR ED. GIBBON
Ces barbares se mnlUplièrent en paix dans la foi de l'Évangile '.
Les belliqueux Yisigotbs, leurs compatriotes, adoptèrent nniverseliement la religion des Romains, avec lesquels ils entretenaient des relations continuelles de guerre, d'alliance ou de conquête. Dans leur marche longue et victorieuse depuis le Danube jusqu'à l'océan Atlantique , ils convertirent leurs alliés, et instruisirent la génération naissante : la dévotion qui régnait dans le camp d'Aiaric et à la cour de Toulouse aurait pu servir d'exemple et de leçon aux palais de Rome et de Gonstaniinople *. Yers la même époque , tous les barbares qui s'établirent sur les ruines de l'empire d'Occident, embrassèrent le christianisme : les Bourguignons dans la Gaule, les Snèves en Espagne, les Vandales en Afrique, les Ostrogoths en Pannonie, et les différentes bandes de mercenaires qui placèrent Odoacre sur le trône de l'Italie. Les Francs et les Saxons persévéraient dans les erreurs du paganisme; mais les Francs obtinrent la monarchie de la Gaule par leur soumission , à l'exemple de Clovis; et les missionnaires de Rome éclairèrent la superstition sauvage des conquérans saxons de la Bretagne. Ces prosélytes barbares déployèrent avec succès leur zèle pour la propagation de la foi ; les rois Mérovingiens et leurs successeurs, Chariemagne et les Othons, étendirent l'empire de la croix par leurs lois et par leurs victoires; l'Angleterre produisit l'apôtre de la Germanie , et la lumière de l'Évangile se répandit insensiblement depuis les bords du Rhin jusqu'aux nations voisines de l'Elbe , de la Vistule, et de la mer Baltique *.
i Nous avoiu l'obligation i Jornandés, {de tteb Get.) du tableau couds et intéressant de cdte tribu desGoths. GoOU minores , poptdus immensus cum suopontiflce ipsoque primate WulfUà. Les derniers mois, s'ils ne sont point une répétition ^inutile, indiquent quelque espèce de juridiction temporelle.
< < At non ità Gotbi , non ità Vandali ; malis lieet doo-
> toribus instituti , meliores tamen etiam bac parte quam
> nostri. > (Salvien, de Gubemat. Dei, i. vn, p. 243.) 3 Moshdm a donné une esquisse des progrès du christianisme dans le nord , depuis le quatrième siècle jusqu'au quatorzième. Ce sujet odKrait des matériaux sofflsans pour une histoire ecclésiastique, etmCmepoiir one histoire philosophique. "~ ■ - -
GBAP. XXXVn. «to
n n'est pas aisé d'établir les dilTérens motifs soit de raison , soit de passion, qui contribuèrent à la conversion des barbares ; le caprice, un accident, un songe, un présage, ou le rapport d'un miracle, l'exemple d'un prêtre ou d'un héros, les charmes d'une épouse pieuse, et plus encore le succès d'une prière ou d'un vœu adressé an Dieu des chrétiens dans le moment du danger '. Le torrent de l'habitude et de la société effaça insensiblement les préjugés de l'enfance et de l'éducation ; les vertus extravagantes des moines soutinrent les préceptes moraux de l'Évangile, et la théologie spirituelle se maintint par la puissance visible des reliques et la pompe du culte religieux. Mais les missionnaires qui travaillaient à la conversion des infidèles , pouvaient employer quelquefois un moyen de persuasion ingénieux et sensé , qui fut suggéré à un saint par un évoque saxon *. c Admettez, disait-il, tontes les
> fables qu'ils racontent de la généalogie de
> leurs dieux, engendrés les uns par les au- » très; partez de ce principe pour démontrer
> l'imperfection de leur nature et leurs infir- » mités humaines, pour prouver qu'ils ont » commencé à exister en naissant, et qu'il est
> probablequ'ils mourront. Dans quel temps, » par quel moyen, par quelle cause le plus » ancien de leurs dieux a-t-il été produit ?
> Continuent-ils, on ont-ils cessé d'engen- » drer? S'ils n'engendrent plus, sommex » votre adversaire de vous rendre raison d'un
> changement si extraordinaire. S'ils engen- » drent encore, le nombre des dieux doit se » multiplier ^ l'infini : et ne risque-t-on pas » d'exciter le ressentiment du Dieu supé- » rieur , en adorant indiscrètement une di-
> vinité impuissante? Le ciel, la terre, et » tout le système de l'univers, peuvent être » conçus par l'imagination, comme créés ou
< C'est à cette cause que Socrale (1. vn, c.30) attribue la conversion des Bourguignons, dont Orose a célébré la piété chrétienne (I. vn, c. 19).
* Voyei une épître originale et curieuse de Damel, premier éTêque de Winchester (Beda , Hist Eccles., Angl. 1. T , c. 18. p. 203. Edit. Smith), à S. Bonifiice, qui prêcha l'Evangile aux sauvages de la Hesse et de la Thuringe. (Bplttol. BonifacU, vxm. InmaximaBibliothecaPatrum., t. un , p. 93.)
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
» comme éternels. S'ils ont été créés, où et ' * comment les dieux pouvaient-iis exister
* avant la création? Si au contraire l'univers » est éternel, comment les dieux ont-ils pu t donner des lois à un monde qui existait » avant eux ? Servez-vous de ces arguroeus
> avec modération ; faites sentir dans les oc- I casions favorables la vérité et la beauté de
> la révélation chrétienne ; et tàdiez de con-
* fondre les incrédules sans exciter leur eo-
> 1ère. > Ce raisonnement métaphysique et trop raffiné, peut-être, pour des barbares de la Germanie, fut fortifié par l'argument plus puissant du consentement public. La fortune, avec tous ses avantages temporels, avait abandonné la cause des païens , et avait passé du côté du christianisme ; les Romains eux-mêmes , la nation la plus puissante et la plus éclairée du globe , avaient renoncé à leurs anciennes superstitions. Si les ruines de l'Empire semblaient accuser l'impuissance de la nouvelle religion, la conversion des tioths victorieux détruisait toute la valeur de cet aliment. Les baii>ares qui envahirent l'empire d'Occident offrirent tous successivement le même exemple édifiant. Avant le siècle de Charlemagne , les nations chrétieanes de l'Europe pouvaient se vanter de posséder seules tous les climats tempérés, et les pays fertiles qui produisent l'huile, les blés et les vins, tandis que les idolâtres et leurs impuissantes idoles se trouvaient renfermés dans les régions glacées du Nord '.
Le christianisme, qui ouvrit les portes du dei aux barbares, opéra une grande révolution dans leur situation morale et politiqne. Ils acquirent l'usage des lettres , si essentiel ^ à une religion dont la doctrine est contenue dans des livres , et, tont en étudiant les vérités divines , leur imagination s'enrichissait des connaissances de l'histoire, de la nature, des arts , et de la société. La traduction des Ecritures dans leur langue nationale, après avoir facilité leur conversion , donna sans doute à leur clergé l'envie de lire le texte ori-
* L'épée de Cbarlemagne ajouta du poids à l'argument; mais lorsque Daniel écriviL cette épttre ( A. D. 723), les Maliométans , dont les possessions s'étendaient depuis l'Inde Jusqu'en Espagne, auraient pu le rétorquer contre les dirétiens.
(47«dep. J.-C.)
ginal, de comprendre la liturgie de l'église, et d'examiner dans les écrits des Pères la chaîne de la tradition ecclésiastique. Ces dons spirituels se conservaient dans les langues grecque et latine, qui recelaient aussi les monumens précieu;^ des connaisseurs de l'antiquité. Les productions immortelles de Virgile, de Cicéroa et de Tite-Live, qui devinrent accessibles aux chrétiens barbares, furent transmises silencieusement de génération en généraftion, depuis le règne d'Auguste jusqu'au temps de Clovis et de Charlemagne. Le souvenir des temps passés alluma l'émulation des hommes, et la lumière de la science se conserva pour animer et éclairer un jour dans leur maturité les nations de l'Occident. Quelque corrompu qu'ait été leur christianisme , les barbares trouvaieat dans la loi des principes d'équité , et dans l'Évangile des préceptes de charité et d'indulgence ; et si la connaissance de leur devoir ne suffisait pas pour diriger leurs actions ou régler leurs passions, ils étaient retenus quelquefois par (a «onscience, et souvent punis par le remords. Mais l'autorité immédiate de la religion avait moins d'empire sur eux que la confraternité qui les unissait avec tous les chrétiens. L'influence de ce sentiment contribuait à maintenir leur fidélité au service ou à l'alliance des Romains, à alléger les horreurs de la guerre, à modérer les rigueurs de la conquête, et à conserver, dans la chute de l'Empire, le respea du nom et des institutions de Rome. Pendant les jours de prospérité du paganisme, les prêtres de la Gaule et de la Germanie avaient commandé- au peuple, et contrôlé la juridiction des magistrats; les prosélytes zélés poussèrent encore plus loin l'obéissance pour les pontifes de la foi chrétienne. Le caractère sacré des évéques était encore relevé par la possession des biens temporels. Ils avaient une place honorable dans les assemblées législatives des soldats et des hommes libres ; et il était de leur intérêt autant que de leur devoir d'adoucir par leurs conquêtes pacifiques la férocité des barbares. La correspondance continuelle entre les membres du clei^é latin , les pèlerinages fréquens de Rome et de Jé-
(476 dep. J.-C.)
PAR ED. GIBBON. CH. XXXVII
rnsalem, et l'autorité naissante des papes, cimentèrent l'union de la république chrétienne, et produisirent insensiblement l'nnité de morale et de jurisprudence qui a distingué les nations indépendantes el souvent hostiles de l'Europe moderne du reste du genre humain.
Mais ces causes produisirent lentement leur effet, et un hasard malheureux versa long-temps un poison mortel dans la coupe du salut. Quels qu'aient été les premiers sentimens d'Ulphilas, ses liaisons avec l'empire et avec l'église s'étaient formées durant le règne' de l'arianisme. L'apôtre des Goths signa la confession de foi de Rimini, soutint publiquement que le fiU n'était ni égal , ni consubstantiel au père ', communiqua cette erreur au peuple et au dergé , et infecta les barbares d'une hérésie * que le grand Théodose avait proscrite et éteinte chez les Romains. Le caractère et l'intelligence des nouveaux prosélytes lès rendaient peu propres à s'occuper des subtilités métaphysiques ; mais ils défendaient avec fermeté les principes qu'ils avaient reçus pieusement comme la véritable doctrine du christianisme. L'avantage de prêcher et d'interpréter iessaintes Écritures en langue teutonique facilita les succès apostoliques d'Ulphilas et de ses successeurs ; et ils ordonnèrent un nombre suffisant d'évéques et de prêtres pour instruire les' tribus de leurs compatriotes. Les Ostrogoths, les Bourguignons, les Suèves et les Vandales préférèrent les leçons plus intelligibles de leurs prédicateurs na-
< Les opinioDS d'Ulphilas et des Goths iodinaieDl vers le semi-arianisme, puisqu'ils ne convenaient pas que le flis rot une créature, quoiqu'ils reçussent dans leur communion ceux qui maintenaient cette doctrine. Leur apôtre représenta toute celte controverse comme unequestion indifférente qui avait été élevée par la ftireur de disputer (I. iT , c. 37.)
* On a imputé l'hérésie des Goths i l'empcrenr Valens, Jta^uejusto deijudieio ipsieum vmim ineenderunt, qmproptereumetiam mortui , vitio erroria anuri sunt. (Orose, l.vn/c.SS, p.Sô4.) Cette sentence cruelle est eonflrmée par TiUemont (Mém. Ecdés., t. vi,p.604- 610 ) qui dit froidement : • Un seul homme entraîna dans > l'enfer nn nombre inOni de septentrioiuas , etc. > Sal- TieB(<te Gubem. Dei, I. v, p. 150, 151) plaint et excuse relie erreur involontaire.
tionaux, à l'éloquence du clergé latin ' ; et les guerriers établis sur les ruines de l'empire d'Occident adoptèrent l'arianisme pour leur foi nationale. Cette différence de religion était une source perpétuelle de haine et de jalousie ; on ajoutait au nom de barbare l'épithète pins odieuse d'hérétique ; le» héros du Nord , après avoir eu beaucoup de peine à croire que leurs ancêtres païens étaient condamnés à des supplices éternels', apprirent avec autant d'indignation que de surprise , qu'ils n'avaient rien fait eux-mêmes, que prendre un autre chemin pour arriver au même but. Au lieu des louanges et des applaudissemens que les rois chrétien» sont accoutumés à recevoir de leurs loyaux prélats, les évéqueset le clergé orthodoxe étaient toujours en contestation avec les cours ariennes. Leur opposition indiscrète devenait souvent criminelle, et quelqnef<»s dangereuse*. Les chaires, organes privilégiés de la sédition, retentissaient des noms de Pharaon et d'Hoiopherne *. L'espérance ou la promesse d'une déirvrance glorieuse enflammait le ressentiment du peuple, et les prélats séditieux travaillaient eux-mêmes au succès de leurs prédictions. Malgré ces violences, les catholiques de l'Espagne, de la Gaule et de l'Italie, jouissaient, sous le règne des Ariens, de l'exercice libre de leur religion. Leurs maîtres hautains respectaient le zèle d'un peuple nombreux, déterminé à mourir aux pieds de ses autels, et les barbares admiraient et imitaient eux-mêmes la constance de leur dévotion. Les vainqueurs
« Orose affirme, dans l'année 416 G- ▼"■«• ^t. P- 5W), que les églises chrétiennes, c'est-à-dire des catholiques, étaient rempliesde Huns, deSuèves, de Vandales et de Bourguignons.
2 Kadbod, roi des Frisons, fbt si irrité de cette déclaration qu'un missionnaire lui fit imprudemment, qu'il se retira snr-le-ehamp des fbnts baptismaux oà il vemdt d'entrer. (Voyei Heury, Hist. Ecdés. t. ix, p. 167.)
3 Les épitres de Sidonius, lévêque de Germont sous les Visigolhs, el d'Avitus, évêque de Vienne sous les Bourguignons, donnent quelques notions imparlïdtes de la conduite générale des catholiques. L'histoire de Oovis et de Théodoric fournira quelques l^ts particuliers.
< Genseric sembla avouer la justesse de la comparaison, par la rigueur avec laquelle il punit ees allusioDS indiscrWcs. (Victor Vilensis, t. vn, p. 10.)
DECADENCE HE L'EMPIRE ROMAIN
(47«dep.X.-C.)
déguisèrent leurs craintes, en attribuant leur indulgence à un sentiment d'humanité ; et, en affectant le langage du véritable christianisme, ils en prirent insensiblement le véritable esprit.
L'indiscrétion des catholiques et Fimpatience des barbares interrompirent quelquefois la paix de l'église. Mais les écrivains orthodoxes ont fort exagéré la sévérité et les injustices du clei^ arien. On peut accuser du crime de persécution Euric, roi des Yisigoths, qui suspendit l'exercice des fonctions ecclésiastiques, ou du moins celles des évèques, et qui punit le zèle des prélats de l'Aquitaine par la prison , l'exil et la confiscation '. Mais les seuls Vandales eurent l'imprudence et la cruauté de vouloir forcer les opinions religieuses d'une nation entière. Genseric avait renoncé dès sa jeunesse à la communion orthodoxe : irrité d'éprouver dans les églises et dans les synodes la résistance des Africains qu'il avait vu fuir dans la plaine, ce chef féroce, également incapable de crainte et de pitié , prononça contre ses sujets catholiques les lois les plus intolérantes et les punitions les plus arbitraires. Son langage furieux , et ses intentions connues , autorisaient à donner à ses actions l'interprétation la plus défavorable. On fit un crime aux Ariens du sang qui souilla les étals et le palais du tyran. Son fils Hunneric, qui n'hérita que de ses vices, exerça contre les catholiques les mêmes fureurs qui avaient été funestes à son frère, à ses neveux, aux amis et aux favoris de son père, et même au patriarche arien , qui avait été inhumainement brûlé vif au milieu de Gartbage. Une trêve insidieuse précéda et prépara la guerre de religion ; la persécution devint la principale affaire de la cour de Carthage, et la mort d'Hunneric vengea les injures de l'église sans contribuer à sa délivrance. Le trône d'Afrique fut successivement occupé par deux neveux d'Hun-
' Telles sont les plaintes de Sidonius, érèqne de Clermont, et contemporain (I. m, e. 9, p. 18S, etc., édit. Sirmond). Grégoire de Tonrt, qui die cette épttre(I.n, e. 2S do t. II, p. 174 ) donne pour preuve neaf évéchés racans dans l'Aquitaine, et dont la ptapart des titulaires andeat souRMIe martyre
neric, Gnndamond, qui r^na environ douxe ans, et Transimond, qui gouverna les Africains pendant vingt-sept années. Le parti orthodoxe eut également à souffrir de ces deux administrations. Gnndamond sembla d'abord prétendre h surpasser son oncle en cruauté ; et lorsqu'il se repentit, et qu'il rappela les évéques et rendit la liberté à la doctrine d'Athanase, sa mort fit perdre tout le fruit de cette clémence tardive. Son frère Trasimond, le plus accompli des rois vandales , fut célèbre par sa beauté, sa prudence et sa grandeur d'âme ; mais son fanatisme et les moyens insidieux qu'il employa pour le satisfaire ternirent ses qualités brillantes. Au lieu de menaces et de tortures, il eut recours à la puissance plus eflicace de la séduction. Les dignités, les richesses, et les faveurs étaient la récompense assurée de l'apostasie ; en renonçant à leur foi, les catholiques obtenaient le pardon de tous les crimes; et toutes les fois que Trasimond méditait quelques mesures de rigueur, il attendait que ses adversaires lui en fournissent le prétexte par quelque indiscrétion. Fanatique jusqu'à sa dernière heure, il fit faire à son successeur le serment de ne jamais tolérer les disciples d'Athanase. Mais Hilderic, prince sage et compatissant, quoique fils du sauvage Hunneric, préféra les devoirs de la justice et de l'humanité à l'obligation d'un vœn impie, et son règne ramena la paix et la liberté universelles. Son cousin Gelimer, arien zélé, usurpa le trène de ce souverain, faible et vertueux. Mais Bélisaire l'en fit descendre, et détruisit la monarchie des Vandales, avant que leur nouveau souverain eût pu jouir ou abuser de son pouvoir ; et ce fut le tonr du pard orthodoxe de faire sentira ses adversures les souffrances dont ils l'avaient accablé'.
I Les monnmens originaux de la perséention des VaiK dales sont amtenét dans cinq livres de l'histoire de Victor Vitensis , de peneeutUme vandaliea ( cet «Mqne avait ëlé exUé par Hunneric), dansU Vie de saint FulgflMr, qui se distingua dans la persécution de Trasimoad, (in Bibliotk. Max. Patnm, L n, p. 4-16), et dans le pranier Uvre de la guerre des Vandales, par Proeope ( c 7, 8, p. 1M, 198, 199.) Dom Ruinart, denier éditeur de Victor, a édairci tout ce si^et par des Dolcs lri»-s«vanla , et par un supplément (I^s, 1064).
(476 dcp. J.-C.)
PAR ED. GIBBON. CH. XXXVII
Les déclamations violentes des catholiques, les seuls qui aient écrit l'histoire de cette persécution, ne présentent ni le tableau suivi des causes et des événemens, ni le portrait impartial des caractères particuliers. Les faits qui méritent la conBance ou l'attention peuvent se réduire aux articles suivans. i° dans la loi originale qui nous a été conservée S Hunneric déclare , et cette déclaration paraît conforme à la vérité, n'avoir fait que transcrire littéralement les règlemens et les punitions prononcés par les édits impériaux contre les assemblées des hérétiques, et contre le clergé et les sujets qui rejetaient la religion établie. Si les droits de la conscience eussent pu se faire entendre, les catholiques auraient été forcés de condamner leur propre conduite passée, ou d'approuver la sévérité dont ils étaient les victimes : mais ils réclamaient une indulgence qu'ils refusaient d'accorder. Quoique tremblans sous la verge de la persécution, ils prodiguaient des louanges à la sévérité d'Hunneric contre les Manichéens, dont plusieurs furent brûlés vifs ', et refusaient avec horreur l'offre de laisser jouir les disciples d'Arius et d'Alhanase d'une liberté égale et réciproque dans les états des Romains et des Vandales '.
II. On se servit, contre les catholiques, de l'usage des conférences si souvent employées par eux-mêmes pour insulter ou punir l'obstination de leurs adversaires *. Hunneric fit assembler quatre cent soixante-six évéques orthodoxes à Carthage; mais, en entrant dans la salle d'audience, ils eurent la morti-
' Victor, Vf, 2, p. 65. Hunneric reftjse le nom de catholique aux Homoousiens. Il présente comme les véritables DU'ince majestatis cultores son propre parti , qui professait une foi approuvée par plus de mille évéques, dans les synodes de Kimini et de Séleucie.
2 Victor, II, p. 121 , 122. LaudabOior. videbatur.
Dans les manuscrits qui omettent ce mot , le passage devient inintdlisibte. (Voy. Ruinarl, Nol., p. 164.)
î Victor, II, 2, p. 22, 23. Le clergé de Carthage appelait ces conclusions periculosœ, et elles semblent à la vérité avoir été proposées pour faire tomber les évéques catholiques dans le piège.
* Voyez le récit de cet te conférence, et la manière dont les évéques firent traités dans Victor (11, 13, 18, p. 35- 42), et tout le quatrième livre (p. 63-171). Le troisième livre (p. 42-62,) ne contient que leur apologie et leur confession de foi.
GIBnON, I.
fication d'apercevoir Cyrille l'arien, assis sur le trône patriarcal. Les deux partis se séparèrent après s'être reproché mutuellement , comme à l'ordinaire , et leurs bruyantes clameurs et leurs réticences , et leurs délais et leur précipitation , et leur emploi de la forc« militaire et des clameurs populaires.
On choisit parmi les évéques orthodoxes un martyr et un confesseur. Vingt-huit prirent la fuite, et quatre-vingt-huit cédèrent. Quarante-six allèrent en Corse travailler dans les furets pour le service de la marine royale; trois cent deux furent bannis dans différens cantons de l'Afrique, exposés aux insultes de leurs ennemis, et privés soigneusement de tous secours spirituels et temporels '. Les souffrances de dix ans d'exil réduisirent sans doute leur nombre; et, s'ils eussent observé la loi deThrasimond, qui défendait les consécrations épiscopales, l'église orthodoxe de l'Afrique aurait expiré avec ses membres. Us désobéirent, et deux cent trente huit évéques exilés en Sardaigne , expièrent cette nouvelle désobéissance. Après y avoir langui quinze ans, ils durent leur délivrance à l'avènement du bienveillant Hildéric '. Ces deux lies avaient été bien choisies par la haine des Ariens. Sénèque a déploré, d'après sa propre expérience , et exagéré probablement la misère de la Corse ^ ; et l'air malsain de la Sardaigne contrebalançait sa fertilité *.
< Voyez la liste des érèques afVicains dans Victor (p. 1 1 7- 140) et les notes de Ruinart (p. 215-397). Le nom schismatique de Donatus se trouve souvent répété;' et ils paraissent avoir adopté ; comme nos fïmatiques du dernier siècle, les pieux surnoms de Deodatus , Deogratias , Quulvidldeus, Hahetdeum, etc.
2 Fulgence, Vit., c. 16-29. Thrasimond aimait à entendre louer sa modération et son érudition, et Fulgence dédia au tyran arien trois livres de controverses, en lui donnant le litte de pussime rex {Bibliot. max. Patrum, t. n, p. 41). Dans la vie de Fulgence, le nombre des évéques exilés n'est porté qu'à soixante. Victor deTunone et Isidore en comptent cent vingt. Mais l'^istoria Wiscella, et une chronique authentique de ces temps fixent le nombre à deux cent vingt. (Voyez Ruinart, p. 570, 571.)
3 Voyez les épigrammes plates et insipides de Sénèque ; le disciple du stoïcisme ne supporta pas l'exil plus courageusement qu'Ovide. La Corse ne produisait peut-être ni grains, ni vins, ni huile ; mais elle produisait de l'herbe et ne manquait pas d'eau, et on pouvait y faire du feu.
* Si oh gravitntem caeli interissent, vUetlamnum. (Taeit., ^imaL, ii, 85.) Dans celle application , Thrasi-
DECADENCE DE LEMi>IRE ROMAIN, (476 dep. J.-C )
III. Le zèle de Genseric et de ses successeurs pour la conversion des catholiques devait les rendre plus jaloux de conserver la doctrine arienne dans toute sa pureté. Avant que les églises fussent absolument fermées, c'était un crime d'y paraître en habit de barbare , et on en chassait ignominieusement ceux qui négligeaient de se conformer à l'ordre du souverain '. Les officiers palatins qui refusaient d'embrasser la religion de lear prince perdaient leur rang et leur emploi ; on les bannissait dans les lies de Sai^ daigne ou de Sicile, on on les condamnait à travailler dans les champs d'Utique avec les paysans et les esclaves. L'exercice de la religion catholique élaitplus strictement défendu dans les districts particulièrement assignés aux Vandales ; la punition tombait également sur le missionnaire et le prosélyte. Ces précautions maintinrent le sèle des barbares; ils faisaient dévotement le méUer d'espion, de délateur et de bourreau ; et lorsque leur cavalerie entrait en campagne, ils insultaient par plaisir les églises et le clergé des catholiques qui se trouvaient sur leur route ».
IV. Par un raffinement de cruauté , on livrait aux Maures du déserties citoyens accoutumés au luxe des provinces romaines. Hunneric fit arracher de leur demeure et chasser de leur pays natal un grand nombre d'évêques, de prêtres et de diacres, et quatre mille quatre-vingt-seize habitans dont le crime n'est pas bien connu. Durant la nuit, on les entassait comme un troupeau dans leur propre ordure : dans le jour ils continuaient leur marche vers les sables brûlans du désert; et, lorsque, épuisés de chaleur et de fatigue, ils s'arrêtaient ou ralentissaient leur marche , on les chassait à coups de fouet, ou on les traînait jusqu'à ce qu'ils expirassent entre les mains de leurs persécuteurs '. Lorsque ces
mond aurait adopté volontiers la varia nie de qaelques critiques, qui lisent utile damnum.
* Lisez le prélude d'une persécution générale dans Victor ( n, 3, 4, 7), et les deux édits d'Hunneric (1. ii, p. 35; i. IV, p. 64).
ï Voy. Procope, de BeU. Vandal., 1. 1 , c T, p. 197, 193. Un prince maure s'efTorça d'apaiser le dieu des chrétiens, en eflhçant les traces des sacrilèges commis par les Vandales.
^ î Voyez cette Histoire dans Vider (ii. 8-12, p. 30-34).
malheureux exilés attâgnirent les huttes des Maures, ils excitèrent sans doute la compas-sion d'un peuple, dont l'humaBÎté n'était ni perfectionnée par le raisonnemont ni corrompue par le fanatisme. Mais, s'ils échappaient aux fatigues et aux dangers de la route, ils avaient à endurer ensuite la misère d'une vie sauvage. Y. Avant d'entreprendre une persécution, les princes devraient se demander sérieusement s'ils sont résolus à la soutenir jusqu'à la dernière extrémité : ils excitent la flamme en cherchant à l'éteindre, et sont bientôt forcés de châtier la désobéissance du coupable à ia nouvelle loi avec autant de sévérité que son crime. L'amende qu'il est hors d'état ou qu'il refuse de payer expose sa personne à la rigueur de la loi , et l'inefficacité des punitions plus légères amène la nécessité d'une peine capitale. A travers le voile des fictions et des déclamations outrées, on aperçoit distinctement que les catholiques éprouvèrent les traitemens les plus ignominieux, principalement sous le règne d'Hunneric*. Des citoyens respectables, des matrones d'une naissance illustre, des viciées consacrées, furent hissés tout nus à des poulies avec des poids suspendus à leurs pieds. Dans cette pénible attitude on leur déchirait le corps à coups de fouet, et on leur brûlait les parties les plus sensibles avec des fers rouges. Les Ariens poussèrent la cruauté envers les catholiques jusqu'à leur faire couper les oreilles, le nez, ia langue et la main droite; et, quoiqu'on ne puisse pas assurer précisément le nombre de leurs victimes, il est évident qu'ils en firent beaucoup, et l'on cite un évéque» et un proconsul ' parmi ceux qui purent réclamer la couronne du martyre. On accorde le même honneur à la mémoire du comte Sébastien , qui professa la foi de Nicée avec une constance inébranlable. Gen-
Victor raconte le malheur de ces victimes, comme en ayant été le témoin ooculaire.
« Voyez le premier livre de Victor; la justice de ses plaintes est confirmée par le témoignage impartial de Procope, et par la déclaration puhliquede Justinien. (Cod., (I. I, t. 27.
» Victor, II, 18, p. 41.
3 Victor, v, 4, p. 74, 75. H se nommait Victorianus,Dé AAdrumelum, d'une Tamille opulente; il Jouissait delà faveur du monarque, qui lui procura l'office, ou au moins le titre de proconsul d'Afrique.
(476 dèp. J.-C.)
série poursuivait peut-être comme liéiélique le brave et ambitieux fugitif dont ii redoutait la rivalité '. YI. Les ministres ariens employèrent UB nouveau moyen de conversion , qui pouvait subjuguer la faiblesse et alarmer la timidité. Ils faisaient administrer le sacrement dn baptême par force ou par ruse , et punissaient les catholiques comme apostats , lorsqu'ils désavouaient une cérémonie qui violait la liberté de la volonté et l'unité du sacrement *. Les deux partis avaient reconnu précédemment la validité du baptême conféré par leurs adversaires, et on ne peut imputer l'innovation des Ariens qu'aux conseils et à l'exemple des donatistes. VIL Le clei^ arien surpassait Genseric et ses Vandales eu cruauté religieuse ; mais les ecclésiastiques de cette secte n'étaient pas assez nombreux pour desservir le culte religieux qu'ils voulaient envahir. Un patriarche* pouvait s'asseoir^ sur le trône de Garthage; quelques évéques, dans les principales villes, pouvaient usurper la place de leurs rivaux, mais leur petit nombre et leur ignorance de la langue latine* les rendaient pour la plupart peu propres à remplir les fonctions de l'église. Après la perte de leurs pasteurs orthodoxes, les Africains furent privés de l'exercice public du christianisme. VIII. Les empereurs protégeaient la doctrine homoousienne; et les peuples de l'Afrique, comme catholiques et comme Romains, préféraient leur souveraineté légitime au gouvernement des hérétiques barbares. Durant un intervalle de paix, Hunneric rétablit la cathédrale de Garthage à la sollicitation de Zenon , qui régnait en
PAR ED. GIDBON. GU. XXXVII. 801
Orient, et de Plaridie, dei'nière postérii® des empereurs, et sœur de la reine des Vandales '. Hais U se lassa bientôt de ces égards , et prouva publiquement son mépris pour la religion de l'empire , en plaçant à dessein les preuves sanglantes de la persécution dans toutes les rues que l'ambassadeur devait traverser pour se rendre au palais*. Hunnericexigea des évéques qui s'assemblèrent à Garthage un serment de conserver le trône à son fils Hilderic, et de renoncer à toute correspondance avec les étrangers et au delà des] mers. Les plus prudens de l'assemblée refusèrent, sous le prétexte qu'il ne convenait pas à un chrétien de jurer '. Cet engagement ne présente cependant rien de conthiire à ta morale, ni aux devoirs de la religion; et une pareille excuse dut exciter le ressentiment d'un tyran soupçonneux.
Les catholiques , opprimés par l'autorité royale et par la force militaire , étaient fort supérieurs à leurs antagonistes en nombre et en érudition. Les armes dont les pères grecs et romains s'étaient servis contre lesdisciples de l'arianisme leur servaient à réduire au silence ou à terrasser les ignorans successeurs d'Ulphilas *. Le sentiment de leur supériorité aurait dû leur faire mépriser les artifices et la supercherie ; cependant les écrivains orthodoxes eurent la faiblesse de composer des fictions auxquelles on ne peut guère donner d'autre nom que celui de fraude et d'imposture. Ils attribuaient leurs propres ouvrages polémiques auxplus respectables écrivains de l'antiquité. Vigiliuset ses disciples contrefirent assez maladroitement les noms d'Atha-
* Vktor, 1,6, p. 8, 9. Apri« avoir raconté la résistance conrageuM et la réponse du comte Sél>asllen . il lùoate : Quart alia generis argumento posteà belUcosum virum oceidit.
2 Victor V, 12, (3. Tillemont, Mem. Ecdés., t. vi, p. 600.
* Primat êlail plus proprement le titre de l'évêque de Carthage ; mais les sectes et les nations donnèrent le nom Ae patriarche i leur premier ecclésiastique. (Voyez Thomassin, Disdpline de l'église, 1. 1, p. 155-158.)
* Le patriaohe Cyrille déclara publiquement qu'il n'entendait pas le latin. (Victor, u, 18, p. 42.) ffeseio UUiné, «tll était possible qu'il se servit de cette langue pour la conversation , sans être en élatdeprêdier et d'argumenter en latin. Le clergé vandale était encore plus ignorant, et il ne pouvait donner beaiiooup de confiance aux Àflricaios qui avaient déserté le parti des catholiques.
< Vicloni, I, 2, p. 22.
2 Victor, T, 7, p. 77. Il en appelle i l'ambassadeur luimême : son nom était Uranius.
3 Mtutiores, Victor , iv, 4, p. 70. Il donne dairement ft entendre que leur citation de l'Évangile, Nonjwàbitis in toto, servit de prétexte pour éluder le sermoit qu'on leur demandait. Les quarante-six évéques qui retasèrent (Urent bannis en Corse -, les trois cent deux qui firent le sermoit se partagèrent les provinces de l'An-ique.
* Fulgence, évtque de Russie, descendait d'une famille de sénateurs, et avait reçu une éducation soignée : il savait Homère et Ménandre par coeur avant qu'on lui permit d'apprendre le latin, langue de son pays, (fit Pulgent, c. 1.) Il est probable qu'un grand nombre des évéques afKcains entendaient le grec, et ils traduisirent de grec en. latin une grande quantité d'ouvrages théologiques.
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
nase et de saint Aiij^ustin ', et leur école est fortement soupçonnée* d'avoir composé le famenx symbole qui explique si clairement les mystères de la trinité et de l'incarnation ; ils osèrent même falsifier les) Écritures. Le texte mémorable par lequel est affirmée l'unité des trois qui rendent témoignage dans le ciel ^ a été condamné par le silence universel des pères orthodoxes, par les anciennes traductions et par les manuscrits authentiques*. Les évéques catholiques qu'Hunneric appela à la conférence de Carthage, furent les premiers qui le citèrent ". Une interprétation allégorique , en forme peut-être de note matinale, passa dans le texte des Bibles latines qui ont été revues et corrigées durant une période obscure de dix siècles *.
> Comparez les deux préfiices au dialogue de Vigile de Tliapsus, p. 118, 119, édit. Chiflet; il aurait pu amuser Eon lecteur d'une ilction innocente ; mais le sujet était trop sérieux , el les AJiicains trop ignorans;.
2 Le père Quesnel amionça le premier cette opinion , qui Tut reçue Tavorablement : mais les trois vérités suivantes, toutes surprenantes qu'elles puissent paraître, sont universellement reconnues aujourd'hui. (Gérard Vossius, t. Ti, p. 516-552; Tillemont , Mém. Ecclés., t. tui, p. 667-671.) 1* Saint Atbanase n'est point l'auteur du symbole qui se lit si souvent dans nos églises; 2° il oe parait avoir existé qu'un siècle après la mort du sa'int prélat ; 3* il a été composé originairement en latin, et par conséquent dans les provinces d'Occident. Gennadius, patriarche de Constantinople, Ait si scandalisé de cet ouvrage extraordinaire, qu'il prononça hardiment que c'était l'ouvrage d'un homme ivre. (Petau , Dogmat. Theologica , t. II, I. vu, c. 8, p. 687.)
3 Jean, v, 7. Voyez Simon (Hist. crit. du Nouveau Testament, part, i, r. 18, p. 203-218; et part, u, c. 9, p. 9^121) el la savante préface avec les notes du docteur Mill et de Wetslein, à leurs éditions du Testament grec. En 1689, Simon le catholique voulut être libre; en 1707, Mill, protestant, désira être esclave; en 1751, Wetslein l'arménien profita de la liberté de sa secte et de son siècle.
< De tous les manuscrits qui existent, il y en a plus de qualre'vingls, dont plusieurs ont au moins douze cents ans (Wetslein, ad toc). Les copies orthodoxes du Vatican, des éditeurs complulensiens, de Robert Etienne, sont devenues invisibles, et les deux nianuscrits|de Dublin et de Berlin ne sont pas dignes de faire exception. (Voy. les Œuvres d'Emlyn, vol. ii, p. 227-255, 269-299, el les quatre lettres ingénieuses de M. de Missy, l. vui cl ix du Journal Britannique.)
£ Ou plus proprement, les quatre évfiques qui composèrent et publièrent la profession de foi au nonr de leurs couflrères. Us appellent oe texte Ince clarius. (Victor Vilensis. de Persecut. fondai. , I. ni , c. 2, p. 54.) Il est dlé immédiatement après par Vigilius et Fulgence.
6 Dans les onzième et douzième siècles, les Bibles ont
(47Ô dep. J.-C.)
Après l'invention de l'imprimerie ', les éditeurs du Testament grec cédèrent ou à leurs propres préjugés, ou à ceux de leur temps *; et la fraude pieuse que Rome et Genève embrassèrent avec un zèle égal, se répandit dans tous les pays et dans toutes les langues de l'Europe moderne.
L'exemple de la fraude excite naturellement le soupçon , et l'on peut attribuer avec plus de raison à l'industrie des catholiques d'Afrique , qu'à la protection dn ciel , les miracles qu'ils citèrent à l'appui de la justice et de la vérité de leur cause. Cependant l'historien qui examine cette querelle religieuse d'un œil impartial peut se permettre de citer un événement surnaturel qui édifiera les dévots et étonnera les incrédules. Les habitans de Tipasa ^, colonie maritime de Mauritanie, environ à seize milles de Césarée, s'étaient distingués dans tous les temps par leur zèle pour la foi orthodoxe ; ils avaient bravé la fureur des Donatistes *, etrepoussé ou éludé la tyrannie des Ariens. Tous abandonnèrent la ville à l'arrivéed'un évêque hérétique; ceux qui purent se procurer des vaisseaux passèrent sur les côtes d'Espagne, et les restes in-
été corrigées par Lanfranc, archevêque de Cantorbery, et parMeolas, cardinal et bibliothécaire de l'église de Kome, seeundwnorthodoxam fidem (Welstein, Prolegomen,, p. 84 , 85). Malgré ces corrections , ce passage manque encore dans vingt-cinq manuscrits latins (Welstein , ad loc.) les plus anciens el les plus beaux, deux qualités qui s'Unissent rarement , excepté dans les manuscrits.
< L'art que les Allemands avaient inventé fut employé en Italie pour les écrils des écrivains profanes de Kome el de la Grèce. L'original grec du Tcstamenl fut public à peu près dans le même Umps (A. D. 1514, 1516, 1520) par l'industrie d'Erasme el la libéralité du cardinal de amenés. Le Polyglotte Compluleasien coûta au cardiBal 50,000 ducaU. (Voy. Matlaire, Annal. Typograph., t. u, p. 2, 8, 125-133 ; el Wetslein, ProUgomena, p. 1 16-127.)
2 hes trois témoins ont été établis dans nos lestamens grecs par la prudence d'Érasme , la dévotion excessive des éditeurs complulensiens, la (hiude typographique on l'erreur de Robert Etienne, qui a placé une virgule, el la biusselé méditée ou l'étrange méprise de lltéodore de Bèze.
3 Pline, Hist. Nattir., v, 1, Jtiner WeaseUng, p. 15; Cellarios, Geograp. antiq., t. u, part 2, p. 127. Il ne fout pas confondre celte ville de Tipasa avec une autre du. même nom , située en Numidie ; celle dont il est question devait être une ville un peu considérable, puisque Vespa-^ sien lui accorda les privilèges du Lalium.
* Optât, de Milève, de Schis. Donaiist., \. u, p. 38.
(476 dep. J.-C.)
PAR El). GIBBON. CH. XXXVll.
fortunés , refusant de reconnaître l'usurpateur , continuèrent à tenir leurs assemblées pieuses mais illégales. Cette désobéissance enflamma la colère du barbare Hunneric. Un comte militaire partit de Carthage pour Tipasa ; il rassembla les catholiques dans le forum , et fit couper la main droite et la langue aux coupables ; mais les saints confesseurs continuèrent de parler après cette exécution inhumaine ; et ce miracle est attesté par Victor , évéque africain , qui publia une histoire de la persécution deux ans après l'événement '. « Si quelqu'un , dit Vic-
> tor, révoque ce fait en doute , qu'il aille à
> Gonstantinople , il entendra parler distinc- » tement Restitutus, sous-diacre, qui fut une
> de ces glorieuses victimes, et qui habite en » ce moment le palais de l'empereur Zenon,
> où il jouit de la vénération de la pieuse im-
> pératrice.* Gonstantinople nous offre l'attestation d'un second témoin sans passion , désintéressé, savant et irrécusable. Énée de Gaza, philosophe de la secle de Platon, a décrit clairement ses observations sur les martyrs d'Afrique: < Je les ai vus de mes t yeux , dit-il , je les ai entendus parler ; je t me suis informé soigneusement de .ce qui
> pouvait produire des sons articulés sans le
> secours de la langue , et je me suis servi de
> mes yeux pour confirmer le témoignage de
> mes oreilles. J'ai ouvert leur bouche, et je
> me suis assuré que la langue avait été to-
> talement arrachée jusqu'à la racine , opéra- » tion que les médecins assurent être toujours » mortelle'.»
Le récit d'Énée de Gaza est confirmé par un édit de l'empereur Justinien , par la chronique du comte Marcellinus , et par le pape Grégoire premier, qui avait résidé à Gonstantinople en qualité de [ministre du pontife romain ^. Ils vécurent tous dans le siècle qui
' Victor Vtlensig, v, 76, p. 6; Kuinart, p. 483-487.
2 Muea& Gazoeus', in Theophrasto (in Bibliot. Patrum, t. VIII, p. 664-665.) Il était chrélien, et composa ce dial(^e,le Théopbrasle, sur rimmortalité de l'âme et la résurrection du corps, outre vingt-six épUres encore existantes. ^Voy. Cave, HUt. Litteraria, p. 297; et Fabricius, BiblioOi. Graic., 1. 1 , p. 4.)
' Jastinian. Codex, I. i, lit. 27; Marcdlin, in Chroniq., p. 45; «n 'fltesaur. Temporum Scaliger; Procop., de Bell. Fandal., I. i, c. 7, p. 196; Greg.
fut témoin de ce prodige , et tous l'attestent comme témoins oculaires , ou comme en ayant la certitude par la notoriété publique. Ges miracles , dont il y eut plusieurs exemples successifs, se passèrent sur le théâtre le plus vaste du monde, et furent soumis durant plusieurs années à l'examen des incrédules. Ge don surnaturel des confesseurs africains qui parlaient, quoique privés de l'organe de la parole, entraînera sans doute la conviction de ceux , mais de ceux seulement qui croient que leur langage était aussi pur qu'orthodoxe; mais l'esprit des infidèles tient toujours devant soi , comme un rempart, les soupçons secrets. L'arien ou socinien , qui a rejeté la doctrine de la trinité, résistera toujours aux miracles les plus évidens, opérés par les disciples d'Athanase.
Les Vandales et les Ostrogoths persévérèrent dans l'hérésie d'Arius jusqu'à la destruction totale des royaumes qu'ils avaient fondés en Afrique et en Italie. Les barbares de la Gaule se soumirent à la puissance des Francs et embrassèrent leur doctrine orthodoxe ; et la conversion volontaire des Visigoths rétablit la foi catholique en Espagne.
Gette révolution salutaire fut hâtée par l'exemple d'un martyr illustre, qu'on pourrait, en ne consultant que la froide raison , accuser de révolte et d'ingratitude*. Léogivild, qui régnait sur les Golhs d'Espagne, méritait l'estime de ses ennemis et l'amour de ses sujets. Les catholiques jouissaient dans ses états de la plus grande tolérance, et les synodes ariens tâchèrent, sans beaucoup de succès, de réconcilier les deux partis en supprimant la cérémonie d'un second baptême. Herménégild, son fils aine , à qui il avait donné le titre de roi , et la souverai-
Magnus, Dialog., ni, 32. Aucun de ces témoins n'a donné le nombre de ces confesseurs. Un ancien Martyrologe (op. Ruvnart, p. 486) le flxe à soixante. Deux d'entre eux perdirent le don de la parole en commettant le péché de romicalion ; la circonstance la plus singulière de ces prodiges est un enfant qui n'avait jamais parlé avant qu'on lui coupât la langue.
' Voyez les deux histoires générales de l'Espagne, Mariana, Hist. de Rébus Hispania, t. i, I. v, c. 12-16, p.182-194 ; et Ferreras, traduction française, t. u , p. 206- 247. Mariana semble oublier sa qualité de jésuite pour prendre le style et l'esprit d'un littérateur romain. Ferreras examine ses faits et rectifle sa chronologie.
Beté de la Bétique ou Andalousie, épousa la fille de Sigebert, roid'Àustrasie, et de la fameuse Brunehaut. La belle Ingundis, de race mérovifigienne, et attachée à la foi orthodoxe , passa , dès Tàge de treize ans , à la cour arienne de Tolède , où elle fut reçue , aimée et persécutée. Goisvintha, r^nedes Gotbs et grand'mère maternelle d'Iagundis , abusa de sa double autorité , et se servit alternativement des caresses et de la violence'. Irritée de la pieuse résistance de cette jeune princesse , Goisvintha la saisit par ses longs cheveux, la terrassa, la mit toute en sang à force de coups, et termina cette scène de fureur par l'ordre inhumain de dépouiller Ingundis et de la plonger dans un étang* .L'amour et l'honneur excitèrent sans doute Herménégild à venger l'injure de son épouse ; il se persuada insensiblement qu'elle avait souflert pour la cause de la vérité. Les plaintes touchantes de la princesse , et les argumens de Léandre, archevêque de SéviUe, achevèrent sa conversion : l'héritier de la couronne des Goths embrassa la foi de Micée, et y fut initié par la cérémonie de la confirmation *. Le jeune prince , emporté par son zèle , et peut-être par l'ambition , oublia le devoir de fils et de sujet, et les catholiques d'Espagne, qucuqu'ils n'eussent point à se plaindre de la persécution, applaudirent à sa pieuse rébellion contre un père hérétique. La guerre civile fut prolongée par les sièges de Séville, de Mérida et de Cordone , villes qui soutenaient vivement le parti d'Herménégild. Il invita les barbares orthodoxes , les Suèves et les Francs, à envahir ses états hé-
I GoisTintha épousa suctessivemenl deux rou des Visigoths. Alhanigild, dont elle eut Bniuehaut, mère d'Ingundis, el Leovigild, dout les deux ffls, Herménégild et Kecarède, étaient nés d'un premier mariage.
* • Iracundix nirore succensa, adprebeosam pcr co- > mam capitis puellam in terram conlidit, et diu calcibus • verlieratam , ac sanguine cruentatam, jussit expoliari , » et pisdna immergi. • (Greg. Turon., 1. t, c. 39 du t. II, p. 255.) Grégoire est une de nos meilleures autorités pour cette portion de l'Iiisioire.
3 Les catholiques, qui reconnaissaient la validité du baptême des hérétiques, répéUient la cérémonie, ou, comme on l'appela par la suite , le sacrement de la confirmation , à laquelle ils attribuaient des prérogatives mystiques, visibles et invisibles. (Voyez Chardon, Hisl. des $acremens, 1. 1, p. 405-452.)
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
(476 dep. J.-C. )
réditaires ; il sollicita le secours dangereux des Romains, qui possédaient l'Afrique et une partie des côtes maritimes de l'Espagne; et l'archevêque Léandre , son pieux ambassadeur, négocia personnellement avec la cour de Byzance. Mais l'activité du monarque, qui disposait des forces et des trésors de l'Espagne, anéantit l'espoir des catholiques r et le coupable Herménégild , après avoir essayé successivement de résister et de fuir, fut forcé de se rendre et d'implorer la clémence d'un père justement irrité. Leovigild n'avait point encore oublié que le rebelle était son fils ; il se contenta de le dépouiller du rang et du titre de souverain , et lui permit de continuer à professer sa religion dans im exil éloigné ; mais de nouvelles perfidies enflammèrent l'indignation du monarque ; et la sentence de mort qu'il prononça enfin contre son fils fut exécutée en secret dans la tour de Séville. La constance inflexible avec laquelle ce prince refusa de sauver sa vie en acceptant la communion arienne peut excuser les honneurs que l'on rendit à la mé*' moire de saint Herménégild. Les Romain»
retinrent sa femme et son fils dans une captivité ignomineuse, et cette calamité domotique ternit la gloire et rendit fort amers les. derniers momens de Leovigild.
Recarède, son second fils , son successeur, et le premier roi catholique de l'Espagne, avait adopté les principes religieux de son frère, mais il les soutint avec plus de prudence et de succès. Au lieu de se révolter contre son père , Recarède attendit patiemment le moment de sa mort. Bien loin de condamner sa mémoire, il supposa pieusement que le monarque expirant avait abjuré les erreurs de l'arianisme, et recommandé à son fils de travailler à convenir ses sujets. Recarède convoqua une assemblée du clergé arien et de la noblesse, déclara publiquement qu'il était catholique, et les pressa d'imiter l'exemple de leur souverain. L'interprétation de textes douteux, et la recherche d'argumens métaphysiques, auraient élevé une controverse interminable ; le monarque n'en présenta que deux , substantiels et visibles, près de son ignorant auditoire, le témoignage de la terre et du ciel. La terre entière s'était soumise au
Ii76 dej). J.-C.)
synode de Nicée ; les Romains, les barbares et les habitans de l'Espagne le professaient nnanimement ; et les Visigoths résistaient presque seuls an vœu du monde chrétien. Dans un siècle de superstition, on pourrait révérer comme témoignage du ciel les cures surnaturelles efTectuées pas la vertu ou par l'adresse du clergé : les fonts baptismaux d'Osset eu Bétiqne ' remplis exactement chaque année la veille de Pâques * ; et la châsse de Saint-Martin de Tours, qui avait déjà converti le souverain des Suèves et les peuples de la Galice '. Le roi catholique ne réussit point sans peine à réformer la religion na* tionale. La reine douairière conspira contre sa vie , et deux comtes excitèrent une révolte dangereuse dans la Gaule Narbonnaise ; mais Recarède désarma les conspirateurs , défit les rebelles, et, exerça une vengeance que les Ariens auraient pu traiter à leur lourde persécution. Huit évéques, dont les noms attestent l'origine barbare , abjurèrent leur erreur, et les livres de théologie arienne furent réduits en cendres avec le bâtiment où Us étaient rassemblés. Les Suèves et les Visigoths adoptèrent unanimement , ou feignirent d'adopter la doctrine orthodoxe ; la foi de la génération naissante fut fervente et sincère ; et les barbares de l'Espagne enrichirent les églises et les monastères de leurs libéralités. Soixante-dix évéques assemblés dans le concile de Tolède, reçurent la soumission de leurs vainqueurs, et le zèle des Espagnols perfectionna le symbole de Nicée, en déclarant que le Saint-Esprit procédait également du Père et du Fils. Ce point de
< Osset, ou Julia Constantia, était située vis-à-vis de SériHe, sur la rive septentrionale du fleuve Beetis, aujourd'hui Guadalqnivir. (Pline, ^ù^Aatur., in, 3.) Le témoignage de Grégoire de Tours {Ifist Franeorum, I. vi, ' c 43, p. 288) mérite plus de conGance que le nom de Lusitania {de Gloria Martyr., c. 24), adopté par la vanité superstitieuse des Portugais. (Ferreras, Hist. d'Espagne, t. n, p.' 166.)
2 Ce miracle s'exécutait adroitement. Un roi qui suivait la doctrine d'Arius Ht mettre son sreau sur les portes, et «reuser un fossé profond autour de l'église , et les fonts baptismaux ne furent pas moins remplis à l'ordinaire la veille de Pâques.
î Ferreras (t. n, p. 168-175, A. D. 550) a édairci les difficultés relatives au temps et aux circonstances de la conversion des Suèves. Léovigild les avait récemment réunis à la monarchie des Goths en Espagne.
PAR ED. GIBBON. CH. XXXVU
doctrin« important produisit long-temps après le schisme des églises grecque et latines '. Après ce succès, le monarque des Yisigoths'consulta le pape Grégoire, surnommé le Grand, prélat pieux et savant, qui eut le bonheur de convertir sous son règne les infidèles et les hérétiques. Les ambassadeurs de Recarède lui offrirent respectueusement de l'or et des pierres précieuses, et accepté» rent en échange quelques cheveux de saint Jean-Baptiste, une croix où était renfermé un morceau de la croix de Jésus-Christ et une clef qui contenait quelques limailles de* chaînes de saint Pierre *.
Le même Grégoire, après avoir converti la Bretagne, encouragea la pieuse Théodelinde, reine des Lombards, à répandre la foi de Nicée parmi les sauvages victorieux, dont le christianisme récent était souQlé par l'hérésie d'Arius. Ses pieux travaux laissèrent encore cependant la carrière ouverte aux travaux et aux triomphes des missionnaires futurs, et les évéques des deux partis se disputèrent encore plusieurs villes de l'Italie. Mais l'influence de la vérité, de l'exemple et de l'intérêt, anéantit insensiblement la doctrine arienne ; et les Lombards d'Italie terminèrent par leur conversion, après un« guerre de trois cents ans, la controverse dont l'Egypte avait puisé les principes dans l'école de Platon '.
Les premiers missionnaires qui prêchèrent l'Évangile aux barbares en appelèrent au témoignage de la raison, et réclamèrent les lois naturelles de la tolérance*; mais, dès
I Cette addition au Symbole de Mcée, ou plutôt de Conslantinople , fat d'abord proposée et exécutée dans le IiuiUème concile de Tolède (A, D. 633) ; mais elle était conforme à la doctrine adoptée par le peuple. (Gâ«rd Vossius, t. n, p. 627, de Tribus Symbolis.)
I Voy. Grég. Magn., I. vn , épist. 126; <tp. Baronium, Annal. Ecdés., A. D. 599, n. 25, 26.
3 Paul Warnefrid (de Gesis Langobard., 1. w, c. 44, p. 853, édit. Grot.) avoue que l'arianisme prévalait encore sous le règne de Rotharis (A. D. 536-552). Le pieux diacre ne donne point la date prédse de la conversion nationale, qui fut toutefois accomplie avant la fln du septième siècle.
* « Quorum fldei et conversioni ita congratulatus esse » rexperhibetur, ulnullum tamen cogeret ad christia- » nismum.... Didicerat enim à doctoribus, auetoribusque » sux salutis , servitium Christi voluutarium non coacti- • tium esse debere. .'(Bèdc, Hist. Ecoles., 1. i, c. 26, p. 62, édit. Smith.)
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
que leur aatorité spirituelle fut établie, ils exhortèrent les rois chrétiens à extirper sans miséricorde les restes des superstitions romaines et barbares. Les successeurs de Clovis condamnèrent les paysans qui refusaient de détruire leurs idoles à recevoir cent coups de verge ou de courroie. Les Anglo-Saxons punirent les sacrifices aux démons par l'emprisonnement et la confiscation ; et le sage Alfred adopta lui-même la rigueur des lois mosaïques ' comme un devoir indispensable. Mais le crime et la punidon disparurent peu à peu chez les peuples chrétiens. L'ignorance suspendit les querelles théologiques, et l'esprit d'intolérance ne trouvant plus ni d'hérétiques ni d'idolâtres à persécuter, exerça contre les Juifs son activité barbare. Cette nation exilée avait fondé quelques synagogues dans les villes de la Gaule ; mais , depuis le règne d'Adrien, l'Espagne était remplie de leurs nombreuses colonies *. Les richesses produites par le commerce et par l'administration des finances excitèrent la pieuse avarice de leurs maîtres, et ceux-ci purent opprimer impunément un peuple qui avait perdu l'usage' et jusqu'au souvenir des armes. Sisebut, roi des Goths, qui régnait au commencement du septième siècle, commença la persécution par le dernier excès de la rigueur *. On força quatre-vingt-dix mille Juifs à recevoir le sacrement du baptême ; ceux qui rehisèrent furent dépouillés de leur fortune ; on leur fit souffrir la torture, et il parait qu'ils n'obtinrent pas la liberté de sortir de leur pays. Le zèle de Sisebut était si excessif, que le clergé d'Espagne voulut le modérer, et prononça la sentence la plus in-
« Voyez les historiens de France, t. rv, p. 114, et Wilkins, Leges Jnglo-Saxonicae , p. 11-31. Si quU saerificium tmmolaverit preeter Deo soli, morte moriatur.
2 Les Juifs prétendent qu'ils furent introduits en Espagne par les flottes de Salomon et les armes de Nabucbodonosor ; qu'Adrien transporta quarante mille familles de la tribu de Juda, et dix mille de celle de Benjamin , etc. (Basnage, Histoire des Juil^, t. ni, c. 9, p. 240-256.)
3 Isidore, alors érèque de Séville, félicite Sisebut de son zèle', cl cependant le désapprouve. 'Chron. Goth., p. 728.) Baronius (\. D. 614, n° 41) flxe le nombre sur l'autorité d'Aimoin (I. iv, c. 22). Mais celle autorité est ftiible ; et il ne m'a pas été possible de vériQer la citation des Historiens de France (t. m, p. 127).
conséquente. On ne devait pas, disaient-ils , forcer à recevoir les saeremens ; mais il fallait, pour l'honneur de l'église, que les Juifs qui avaient été baptisés persévérassent dans la pratique extérieure d'une religion qu'ils croyaient fausse, et qui leur était odieuse. Leurs fréquentes apostasies déterminèrent un des successeurs de Sisebut à bannir la nation entière de ses états; et le décret d'un concile de Tolède prononça que tous les rois des Goths feraient serment de maintenir l'exécution de cet édit salutaire. Mais les tyrans ne consentirent ni à éloigner les victimes qu'ils se plaisaient à persécuter, ni à se priver d'esclaves industrieux, dont l'oppression satisfaisait leur avarice. Les Juifs restèrent en Espagne sous la verge des lois civiles et ecclésiastiques, qui ont été fidèlement transcrites dans le code de l'inquisition. Les rois des Goths et les évêques éprouvèrent enfin que l'injustice et les injures engendrent la haine, et que la haine saisit avidement l'occasion de se venger. La nation ennemie du christianisme se multiplia dans l'esclavage ; et les intrigues des Juifs facilitèrent la conquête rapide'des Arabes '.
L'hérésie d'Arius fut anéantie dès que les barbares cessèrent de la soutenir ; mais les Grecs conservèrent leur penchant pour la controverse. L'établissement d'une doctrine obscure suggéra de nouvelles questions et de nouvelles disputes; un évéque ambitieux ou un moine fanatique réussirent toujours aisément à troubler la paix de l'église et de l'état. L'historien de l'empire peut mépriser des disputes qui furent renfermées dans l'obscurité des écoles et des synodes. Les Manichéens, qui voulaient réconcilier la religion du Christ et celle de Zoroastre , s'étaient introduits secrètement dans les provinces ; mais ces sectaires étrangers furent enveloppés dans la proscription des Gnostiques , et la haine publique se chargea de l'exécution des lois impériales. Les opinions plus raisonnables des Pélagiens se répandirent de
I Basnage (t. vm, c. 13, p. 388-400) représente fidèlement la siUiation des Juife; mais il aurait pu aiouler anx canons des condles espagnols et aux lois des Visigoths des circonstances curieuses et essentielles à son sujet, quoiqu'elles soient étrangères an mien.
(476 dep. J.-C.)
PAR ED. €IBBON. CH. XXXVIII
la Grande-Bretagne à Rome, dans l'Afrique et dans la Palestine, et expirèrent silencieusement dans un siècle de superstition. Hais les controverses d'Euticbès et de Nestorius déchirèrent l'Orient. En cherchant à expliquer le mystère de l'incarnation , ils hâtèrent h ruine du christianisme dans le pays qui lui avait servi de berceau. Ces controverses s'agitèrent dès le règne du second Théodose ; mais les événemens qui en furent les suites m'entraîneraient fort au-delà des bornes que je me suis proposées dans ce volume. La chaîne des argumens métaphysiques, les contestations d'un clergé ambitieux, et son influence politique sur le déclin de l'empire d'Orient, peuvent fournir des matériaux à une histoire intéressante et instructive, depuis les conciles généraux d'Éphèse et de Chalcé- 4^06 , jusqu'à la conquête d'Orient par les successeurs de Mahomet.