‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire RomainChapitre 66 sur 105 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

Régne et conTersion de Cloris. — Ses victoires sor les Allemands, les Bourguignons et les Visigolhs. — Établissement de la monarchie française dans la Gaule. — Lois des barbares. — Situation des Romains. — Les Visigotbs d'Espagne. — Conqaite de la Bretagne par les Saxons.

Les Gaulois ', qui supportaient impatiemment le joug des Romains, reçurent une leçon mémorable d'un des lieutenans de Yespasien, dont Tacite * nous a transmis le discours d'un sens profond, rendu plus puissant encore par la force du génie de l'écrivain. < La

> protection de la république a délivré la

> Gaule des discordes civiles et des invasions I étrangères. En perdant votre indépen-

> dance nationale, vous avez acquis le nom

> et les privilèges de citoyens romains ; vous » jouissez en commun avec nous des avanta-

I Dam ce chapitre, je tirerai mes citations du Recueil des bistoriens des Gaules [et delà France, Paris, 1737- 1768, en onze volumes irv-foUo. Dom Bouquet et d'autres bénédletins ont placé tous les témoignages authentiques et origiimn dans l'ordre chronologique jusqu'à l'année 1 060, et 7 ont i^uté des noies savantes. Cet ouvrage national doit se continuer jusqu'à l'année 1500 et devrait exciter notre émulation.

3 Tadt., Hist., ir, 73, 74, du tom. i, p. 445. Ce serait ■ne présomption impardonnable de vouloir abréger Tacite; mais il peut m'élre permis de cltoisir les idées générales qu'il applique aux révolutions présentes et ftitores de la Gaole.

> ges durables du gouvernement civil ; et » votre éloignement vous met à l'abri desdés-

> ordres accidentels de la tyrannie. An lien » d'exercer les droits de la conquête , nous » n'avons imposé que des tributs indispensa-

> blés pour suffire aux dépenses qu'exige vo-

> tre sÂreté. La paix ne se maintient que par

> le secours des armées, et il faut que le

> peuple paie les armées qui le protègent.

> C'est pour vous, et non pour nous, que s nous défendons les barrières du Rhin con- » tre les féroces Germains qui ont si souvent » tenté et qui désirent toujours d'échanger

> leurs bois et leurs marais contre le terrain

> riche et fertile de la Gaule. La chute de

> Rome serait fatale à vos provinces ; vous

> seriez ensevelis sous les débris de l'édifice » élevé par la sagesse et la valeur de huit

> siècles. Un maître sauvage insulterait et op-

> primerait la libertéMontvous êtes si jaloux,

> et l'expulsion des Romains vous exposerait

> aux hostilités continuelles des conquérans

> barbares. ' » Les Gaulois reçurent favorablement cet avis salutaire, et cette étrange prophétie s'accomplit. Dans l'espace de quatre cents ans , les Gaulois, qui avaient combattu courageusement contre César se confondirent insensiblement dans la masse générale des citoyens et des sujets. L'empire d'Occident fut anéanti, les Germains passèrent le Rhin , entrèrent en vainqueurs dans la Gaule, et excitèrent le mépris ou l'horreur de ses habitans pacifiques et policés. Séduits par ce sentiment de vanité que les jouissances du luxe, la culture des arts et la supériorité de lumières manquent rarement d'inspirer, les Gaulois regardaient avec dédain les géans sauvages du Nord , et tournaient en ridicule leurs manières grossières, leur joie bruyante, leur appétit vorace, leur aspect dégoûtant, et leur odeur insupportable. On cultivait encore les belles-lettres dans les écoles d'Antun et de Bordeaiix , et la jeunesse gauloise parlait familièrement la lan-

1 I Eadem semper causa Germanis transcendendi in

> Gallias libido atque avaritix et mulandx sedisamor;

> ut relietis paludibus et solitudinibus suis fecundissi-

* mnm hoc solum vosqueipsos possiderent Nam pul-

■ sis Romanis, qnidaliud quàm bella omnium inter se

• gentinm existent? >

gne (le Gicéron et de Vii^ile. Le dialecte des Germains frappait désagréablement leur oreille, et ils disaient ingénieusement que la voix rauque d'un Bourguignon faisait fuir les muses épouvantées. Les Gaulois possédaient tons les dons de la nature et de l'art ; mais ils manquaient de courage pour se défendre; ils furent justement condamnés à obéir et ils se virent forcés de flatter des barbares victorieux , de la clémence desquels dépendaient leur fortune et leur vie '.

Dès qu'Odoacre eut renversé l'empire d'Occident , il rechercha l'amitié des plus puissans barbares. Le nouveau souverain de l'Italie fit à Euric, roi des Yisigoths, l'abandon de toutes les conquêtes des Romains audelà des Alpes jusqu'au Rhin et à l'Océan'. En ratifiant ce don magnifique, le sénat pouvait faire parade de son pouvoir sans diminuer la puissance ou le revenu de l'état. Les succès d'Euric légitimèrent ses prétentions, et les Goths purent espérer, sous son règne, d'envahir les monarchies de l'Espagne et de la Gaule. Arles et Marseille se soumirent; il se rendit maître de l'Auvergne, et l'évéque exilé consentit à mériter son rappel par un tribut de louanges justes, mais forcées. Sidonius attendit le monarque devant la porte de son palais , parmi une foule d'ambassadeurs et de supplians, dont les différentes négociations à la cour de Bordeaux attestaient la puissance et la renommée du roi des Yisigoths. Les Hérules venaient des côtes de l'Océan implorer sa protection , et les Saxons respectaient les provinces maritimes d'un prince dépourvu de vaisseaux. Les Bourguignons se soumirent à l'autorité d'Euric, et il ne rendit la liberté aux Francs qu'il tenait captifs, qu'après leur avoir fait accepter un traité de paix onéreux. Les Vandales de l'Afrique cultivaient son amitié ; et son alliance protégeait les Ostrogotbs de la Pannonie contre l'ambition des Huns leurs voisins. € D'un coupd'œil , dit énerçiquement le poète,

«'Sidonius ApoUinaris plaisante, sur l'embarras de sa situation, d'un ton de ga!lé qui ne parait point naturelle.

2 Voyez frocope, de Bello Gothico, ,1. i, c. 12 du tome II, p. 31. La réputation de Grolius me bit penser , qu'il n'a pas s«d>slilué le Rhin au Rhône (Hist. Gothorum, p. 175) sans rautorilé de quelque manuscrit.

DECADENCE DE. L'EMPIRE ROMAIN

(481 dep. J.>€.)

Euric agitait ou apaisait le Nord ; le puissant monarque de la Perse consultait l'oracle de l'Occident, et là divinité antique du Tibre était protégée par le génie de la Garonne '.» Le hasard a souvent décidé du sort des nations; et la France peut attribuer ses succès et sa gloire à la mort prématurée du roi des Goths, au moment ou son fils Alaric était dans l'enfance, et que Clovis*, son adversaire, entrait dans l'âge où le corps et l'esprit jouissent de leur plus grande activité.

Tant que Childéric vécut exilé dans la Germanie, le roi et la reine des Thuringiens le traitèrent avec distinction. Lorsqu'il fut rétabli sur son trône, Basine quitta son époux pour suivre son amant, et déclara que, si elle eût rencontré un homme plus beau, plus spirituel et plus vigoureux, elle lui aurait accordé la préférence '. Clovis dut la nai^ sance à cette union , et la mort de son père le mit dès l'âge de quinze ans à la tête de la tribu des Francs saliens. Son royaume était composé *, de l'île des Bataves et de l'ancien diocèse d'Arras et de Tournai '. Au moment où Clovis reçut le baptême, le nombre de ses guerriers n'excédait pas celui de cinq mille. Les autres tribus des Francs , qui habitaient les bords de l'Escaut, de la Meuse, de la Moselle et du Rhin , obéissaient

1 Sidonius, l. nn, épit. 3, 9, t. i, p. 800. Jomandès {deRebus Geticis, c. 47, p. 680), justifie en quelque f!içoD le portrait du monarque des Goths.

3 Je fais usage du nom de Clovis adopté généralement, ttlitéduMaChlodovechui on Chlodovceas; mais le ch n'exprime que l'aspiration des Germains, et le véritable nom diffère peu de celui de Luduin où Loids. (Mém. de l'Acad. des Inscriptions, t. ix, p. 68.)

3 Greg. de Tours, 1. n, c. 12, du tom. i, p. 168. Basine parle le langage de la nature : les Francs qui l'avaient vue dans leur jeunesse purent connaître Grégoire dans leur vieillesse et le lui raconter. L'évtquede Tours n'avait aucun intcrêt i entacher la mémoire de la mère du premier roi catholique.

* L'abbé Dubos (Hist. critique de l'établissement de la monarchie flrançaise dans les Gaules, 1. 1, p. 630-650) a le mérite de donner la description exacte du royaume primitif de Clovis, et de déterminer le nombre de ses SKJets nationaux.

2 < ËodedaminculUm, ac negUgentia dvium paga- > iiorumpraetermissam,vepriumdensitaleoppletam,elc. (ru.saneti Fedtutt, t. m, p. 372.) • Cette description suppose que les païens possédaient Arrat fort long-temps avant le baptême de Clovis.

(486 dep. J.-C.) PAR ED. GIBBON. CH

à des rois indépendaos, de race Mérovingienne, les égaux, les alliés, et quelquefois les ennemis du prince salien. Mais les Germains, soumis en temps de paix à la juridiction de leurs chefs, avaient la liberté de suivre à la guerre un général de leur choix, et le mérite de Glovis entraîna sous ses drapeaux toute leur confédération. En entrant en campagne, ils manquaient également d'argent et de subsistances '; mais Glovis imita Fexemple deGésar, qui dans le même pays s'était procuré des richesses avec son épéc , et des soldats avec le fruit de ses victoires. Après chaque bataille ou expédition heureuse, on faisait une masse des dépouilles; chaque guerrier recevait une part proportionnée à son rang. Le monarque se soumit comme les autres à la loi militaire, et apprit aux barbares à connaître les avantages d'une discipline régulière '. A la revue générale du mois de Mars , on faisait soigneusement l'inspection de leurs armes, et lorsqu'ils traversaient un pays neutre, il leiir était défendu d'arracher une pointe d'herbe. Inexorable dans sa justice, Glovis condamnait à mort surle-champ les soldats négligens ou indociles. n serait superflu de parler de la valeur d'un Franc; mais la valeur de Glovis était toujours dirigée par une prudence froide et consommée^. Il calculait, dans toutes les occasions, les passions , l'intérêt et l'opinion , et ses mesures étaient quelquefois adaptées aux mœurs sanguinaires des Germains, et quelquefois à la modération de Rome et du christianisme. 11 fut arrêté dans sa carrière de victoires par la mort qui le frappa dans la quarante-cinquième année de son âge; mais, dans un règne de trente ans, il avait déjà

' Grégoire de Toars (l.v, c. 1,1. ii, p. 233) fait contraster la pauvreté de Clovis avec l'opuleoce de ses succèsseurs.Cependant Kémi (t. iv, p. 52) parle de ct&paternas opes, comme suffisantes pour le rachat descaptiTs.

2 Voyez Grégoire, 1. u, c. 27, 37, du tom. ii, p. 175, 181, 182. La rameuse liisloire du vase de Soissons explique le caractère et la puissance de Clovis. Comme point de controverse, elle a été élrangemenl défigurée par Dubo«, Boulainvilliers, et d'autres antiquaires.

3 Le duc de Nivernais, homme d'état disiingué qui a conduit des négociations importantes cldélicatcs, explique ingénieusement le systi>me politique de Clovis. (Alcm. de I .\ci«d. des luHTiplions, t. xx, p. Ii7-I8i )

accompli l'établissement solide de la monarchie française dans les Gaides.

La défaite de Syagrius, fils d'^Egidius , fut le premier exploit de Glovis; et il est probable que le ressentiment personnel enflamma cette querelle publique. La gloire du père était un outrage pour la famille des Mérovingiens et il est possible que le 'pouvoir du fils excitât la jalousie ambitieuse du roi des Francs. Syagrius avait hérité de la ville et du diocèse de Soissons. Les restes de la seconde Belgique, Reims, Troyes, Amiens, et Beauvais, avaient probablement reconnu le patrice pour maître ', et, après la chute de l'empire d'Occident, U pouvait régner avec le titre ou au moins avec l'autorité de roi des Romains *. Gomme Romain , l'étude des belles-lettres et de la jurisprudence faisait partie de son éducation ; mais il s'était attaché, par hasard ou par politi(|ue, à parler familièrement l'idiome des Germains. Les barbares indépendans venaient en foide au tribunal d'un étranger , qui possédait le talent d'expliquer dans leur langue les règles de la raison et de l'équité. La diligence et l'afiabilité de leur juge le rendaient cher aux peuples ; ils se soumettaient sans murmure à la sagesse impartiale de ses ordonnances; et le règne de Syagrius sur les Francs et sitarles Bourguignons semblait faire renaître l'institution primitive de la société civile *. Au milieu de ces occupations paisibles , il re,çut et accepta le défi de Glovis, qui, à la. manière et à peu près dans le style de la chevalerie, lui envoyait le gage de bataille , en lui laissant le choix du jour et du lieu *.

< M. Biet, dans une dissertation qui mérita le prix de l'aeadémie de Soissons (p. 178-226) a soigneusement détaillé l'état et l'étendue du royaume de Syagrius et de son père /Egidius ; mais il s'en rapporte trop légèrement à l'autorité de Dutxts (t. ii, p. 54-57) lorsqu'il prive le patrice d'Amiens et de Beauvais.

2 Je ferai observer que Frédégaire, dans son Epilome de Gr^oire de Tours (t. n, p. 398) a prudemment substitué le nom de Patricius au titre peu croyable de Rex Romanorum.

3 Sidonius ( I. v, Epist. 5, 1. 1, p. 794 ) qui le nomme le Selon, l'Amphion des barbara, emploie, en s'adressant à ce roi imaginaire, le style de l'amitié et de réalité. Ce fut ainsi que Déjocès, premier roi des Mëdes, s'éleva an trône par la sagesse de ses jugemcns. (Hérodote, I. i,c. 96- 100.)

< l'ampum sibipararijussU. M. Biet (p. 226-251)

Dès le temps de César, Soissons aurait pu fournir cinquante mille cavaliers, et les armer complètement dans ses trois arsenaux '; mais le nombre et le courage de la jeunesse gauloise étaient épuisés depuis long-temps, et les volontaires ou mercenaires qui suivirent les drapeaux de Syagrius ne résistèrent point à l'impétuosité des Francs. Il serait injuste de condamner la fuite de Syagrius, sans connaître ses forces ou ses ressources. Après la perte de la bataille, il courut se réfugier à la cour de Toulouse. La faible minorité d'Alaric ne put ni le secourir, ni le protéger. Les Gotbs pusillanimes * se laissèrent intimider par les menaces de Glovis , et le roi des Romains fut livré à l'exécuteur. Les villes de la Gaule-Belgique se soumirent au roi des Francs, et Clovis réunit à ses états, du côté de l'Orient, le vaste diocèse de Tongres *, dont il s'empara dans la dixième année de son règne.

On a mal à propos attribué l'origine du nom des Allemands à leur établissement imaginaire sur les bords du lac Léman*. Cet heureux district, depuis le lac Avenche jusqu'au mont Jura, était occupé par les Bourguignons ''. Les Allemands avaient eo-

assure que la bataille se donna à Nogmt, abbaye des Bénédictins, éloignée de Soissons d'enriron dix milles vers le nord. Le diamp de bataille était environné d'un cercle de sépultures paieniMS, cl CloTis flt présent des terres voisines de Leuilli et de Couci à l'église de Reims.

1 Voyez les Commentaires de César, de Bell. Gallie., n, 4, 1. 1, p. 220; et la Aotitia, t. i, p. 126. Les trois bbriques de Soissons étaient Scularia, BaUstaria, et< CUnabaria. La dernière fournissait l'armure complète des cuirassierg.

1 Cette épilhète ne peut convenir qu'à la circonstance , et l'histoire ne peut pas justifier le préjugé (hmçais de Grégoire, I. ii, c. 27, t. n, p. 175, ut Gotkotvm pavere mosest.

3 Dubos me démontre (t. i , p. 277-286) que Grégoire de Tours, ses copistes ou ses lecteurs, ont tous confondu le royaume de Thuringia au-delà du Rhin , et la ville de Tongria sur la Meuse, anciennement pairie des Éburons, et plus récemment diocèse de Liège.

* Populi habitante* juxta Lemanum laeum Jlemanni diewitur. (Servius, ad FlrgUa, Géorgie, nr, 278.) D m Bouquet (t. i, p. 81 7) n'a cité que le texte phis récent et moins Bdèle d'Isidore de Séville.

< Grégoire de Tours envoie saint Lupidoos interilla Juremis deserti sécréta, quoe, inter Burgundiam Jtamanniamque $Ua, Jventiea adjacent civitati (t. i,p. 648). H.de Wateville (Hitt. de U oonfédératioa

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN, (406 dep. J.-C.)

vahi à la vérité la partie septentrionale de l'Helvétie , mais ils détruisirent de leurs propres mains le fruit de leur conquête. Une province, embellie et civilisée par les Romains, redevint déserte et sauvage. On aperçoit encore dans la vallée d'Aar quelques

vestiges de la ville de Yindonisse '. Depuis les sources du Rhin jusqu'au confluent du Mein et de la Moselle , les Allemands occupaient les deux rives du fleuve par le droit de possession ancienne ou de victoire récente. Us s'étaient répandus dans les provinces connues aujourd'hui sous les noms d'Alsace et de Lorraine, et l'invasion do royaume de Cologne appela le prince salien au secours de ses alliés , les Francs ripuaires. Clovis attaqua les usurpateurs de la Gaule dans la plaine de Tolbiac , k vingt milles environ de Cologne; et les deux plus belliqueuses nations de la Germanie s'animèrent au combat par la mémoire de leurs exploits passés, et par l'espérance de leur grandeur future. Après une résistance opiniâtre, les Francs cédèrent, et les Allemands les poursuivirent dans leur retraite en poussant des cris de victoire. Mais le génie, la valeur, et peut-être la piété de Clovis ranimèrent ses troupes; il rengagea le combat, et décida pour toujours l'alternative de Fempire et de la servitude. Le dernier roi des Allemands perdit la vie sur le champ de bataille ; ses peuples vaincus et poursuivis mirent bas les armes, et implorèrent la clémence du vainqueur. Le défaut de discipline leur ôtait les moyens de se rallier; ils avaient détruit dédaigneusement les murs et les fortifications qui auraient pu leur servir

helvéUqae,t.i,p.9, 10) a décrit leslimiKs du dudié d'Allemagne et de la Bourgogne trantijurane; elles comprenaient les diocèses de Constance, d'Avendie ou de Lausanne, et se distinguent encore dans la Suisse d'aujourd'hui par l'usage des langues française ou allemande. < Voyez Guillemain, de Rébus Eelveticis,l.M,t.3, p. 11, 12. Dans l'enceinte des murs de l'andenne Vlndonisse, on a vu s'élever succesdvemenl le chiteau d'Hababourg, l'abbaye de Konigsfleld, et U vOle de Brade. Le voyageur philosophe peut comparer les monumens ie la conquête des Romains, de la tyrannie féodale des Autrichiens, de la superstition monastique, et ceux de l'industrieuse liberté. S'il est réellement philosophe, il sentira le mérite et le bonheur de son tiède.

(4e6dep.J.-C.)

d'asile, et renneœi, qui ne lear cédait ni en valeur ni eu activité, les suivit jusqu'au fond de leurs forêts. Le grand Tbéodoric félicita de ses succès le victorieux Clovis, dont la sœur avait récemment épousé Albofléda, roi d'Italie; mais il intercéda, de concert avec son frère, en faveur des supplians et des fugitifs qui implorèrent sa protection. Le conquérant s'empara des territoires de la Gaule, occupés par les Allemands. La nation fière et indocile, que les Romains n'avaient pas pu dompter, reconnut la souveraineté des rois mérovingiens, et conserva ses usages ,et ses institutions particulières sous l'administration de gouverneurs, et dans la suite de ducs héréditaires. Après la conquête des provinces occidentales, les Francs conservèrent seuls leur ancien établissement au delà du Rhin. Ils conquirent et civilisèrent peu à peu toutes les nations jusqu'à l'Elbe et aux montagnes de la Bohême, et la soumission de la Germanie assura la paix de l'Europe '.

Clovis adora les dieux de ses ancêtres jusqu'à l'âge de trente ans *. Ses doutes ou son indifférence pour le christianisme pouvaient l'encourager à piller avec moins de scrupule les églises d'une nation ennemie; mais ses sujets de la Gaule jouirent de l'exercice libre de leur religion , et les évéques conçurent un espoir plus favorable de l'idolâtre que des hérétiques. Le prince mérovingien avait épousé Clolilde , nièce du roi de Bourgogne. Élevée dans la foi catholique, au milieu d'une cour arienne, son intérêt et son devoir * l'en-

< Grégoire de Tours, I. n , 30, 37 du tom. n, p. 176, 177, 182. Les Gesta Francorum, t. ii, p. 651 , et i'épttre de Théodoric. Cassiodore (Fariar, 1. n, c. 41 , t. nr, p. 4) décrit la débite des Allemands. QiHJques-nn«s de leurs tribus s'établirent dans la Rbétie, sous la protection de Théodoric, dont les successeurs cédèrent la colonie et leur pays au petit-flls de Clovis. On peut s'instruire de la (itnatioD des Allemands sous les rois mérovingiens, dans Maseou (Hist. des anciens Germains, xi, 8, elc, note 36); et Guillemain (de Rébus Helveticis, l. n, c 10, 12, p. 72-

2 Clotilde ou plutM Grégoire suppose que Clovis adorait les dieux de la Grèce et de Rome; le fait est incroya- Ue et prouve seulement qu'en moins d'un siècle la religion nationale des Francs (M abolie et complètement oubliée.

2 Gr^oirede Tours raconte le mariage et la conversion

PAR ED. GIBBON. CH. XXXVIII

gageaient également à essayer de convertir son mari ; et la voix de l'amour disposa peu à peu Clovis à écouter celle de la religion. II consentit à faire baptiser son fils aine ; mais cette clause fut peut-être stipulée avant son mariage. Quoique la mort subite de ce jeune prince excitât quelques craintes superstitieuses, on fit encore l'expérience du baptême sur son frère. A la bataille de Tolbiac, les troupes de Clovis ayant commencé à plier, le monarque invoqua à haute voix le dieu de Clotilde et des chrétiens. La victoire le disposa à écouter, avec une respecteuse reconnaissance, réloquent ' Rémi , archevêque de Reims*, qui sut faire valoir tous les avantages temporels et spirituels qu'apporterait au roi des Francs sa conversion. Le roi se déclara convaincu de la vérité de la foi catholique , et les raisons politiques , qui avaient pu suspendre sa profession publique , cédèrent aux légales et pieuses acclamations des Francs, qui se montrèrent préparés à suivre leur chef partout où il voudrait les conduire, que ce fût au champ de bataille ou aux fonts de baptême. Cette iD^>osante cérémonie eut lieu dans la cathédrale de Reims, avec toute la magnificence et la solennité capables d'inspirer aux nouveaux prosélytes un sentiment de respect pour la religion '. Le nouveau Constantin fut immé-

de Chms (I. b, c 28 , 31 ; L u , p. 175-178) ; FrédégMr« lui-mtme (t. n, p. 398-408), ainsi que l'auteur des Gest» Francorum (t n, p. 548-55*2) et Aimoin (t. i, c. 13; t. lu, p. 37-40) ne doivent pas être tout-à-hit rejetés. La tradition peut avoir conservé long-temps quelques circonstances curieuses de ces événemens imporlans.

> Un voyageur qui retournait de Reims en Angleterre a dérobé au secrétaire ou au libraire du modeste arcbevCque une copie de ses discours. (Sidonius Apollinar.. I. n, épit. 7). On a conservé quatre épUres de saint Rémi , qui existent encore (t. iv, p. 51 , 52, 53). Elles ne répondent point aux louanges et à l'admiration de Sidonius.

> Hincmar, l'un des successeurs de saint Rémi, A. D. 845-882, a composé une bistoire de sa vie (t. ni, p. 373- 380). L'autorité des anciens manuscrits de l'élise de Reims pourrait inspirer quelque confiance ; mais les fictions ridicule d'Hincmar la détruisent. Saint Rémi fut consacrée l'âge de vingt-deux ans, A. D. 457, et occupa la chaire épiscopale durant soixante-quatorze ans. (Pagi eri-^ tica, in Baron, t. u, p. 384-572.)

3 Une flole d'huile sainte, ou plutôt céleste , coinao sous le nom de sainte-ampoule, fut apportée par une colombe pour le baptême de Clovis, et on t'en sert encore

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(496 dep. J.-C.)

diatement baptisé avec trois mille de ses braves compagnons. Leur exemple fut bientôt imité par le reste de ces dociles barbares qui , cédant aux ordres du prélat victorieux , adorèrent la croix qu'ils avaient brûlée, et brûlèrent les idoles qu'ils avaient adorées '. L'imagination de Clovis était susceptible d'une ferveur passagère ; le récit pathétique de la passion et de la mort de Jésus-Christ excita sa colère, et, au lieu de réfléchir aux suites salutaires de ce divin sacrifice , il s'écria , avec une fureur indiscrète : < Que n'étais-je là, à la tête

> de mes invincibles Francs , j'aurais bien su

> venger son injure *. » Mais le conquérant sauvage des Gaules était hors d'état d'examiner les preuves d'une religion, qui exigeaient une recherche longue et pénible de faits historiques etde théologie spéculative. II pouvait encore moins goûter la modération des préceptes de l'Évangile, qui persuadent et purifient l'âme d'un prosélyte sincèrement converti. Son règne fut une violation continuelle des lois du christianisme et de l'humanité. Ses mains furent toujours teintes de sang, au sein de la paix comme au milieu de la guerre. A peine avait-il congédié un synode de l'église gallicane , qu'il faisait assassiner tous les princes mérovingiens *. Cependant le roi des Francs pouvait adorer sincèrement le Dieu des chrétiens comme un être plus puissant que ses divinités nationales; et la victoire de 'Tolbiac encouragea' Clovis à se confier dans

au couronneinent des rois de France. Hincmar , qui aspirait à devenir primai des Gaules , est le premier auteur de cette fable (t. m, p. 377) . L'abbé de Verlot ( Mém. de l'Acad. des Inscrip., L n, p. 619-633 ) en a détruit les fondemais flragiles avec autant d'adresse que de circonpection.

< MiUs depone coUa, Sieamber : adora quod ineendùti, incende quod adorasti. (firég. de tours, i. n, C.31, du tom. n, p. 177.)

2 Si ego ibidem cum Francis meit ftiistem, injurias ejus vindicassem. Grégoire a gardé prudemment le silence sur cette exclamation ; mais elle est citée comme uneefTusioD de zèle et de piété, par Frédégaire (Epitom., c. 2t, du lom. n, p. 400), par Aimoin (I. i. c. 16, t ui, p. 40), et par les chroniques de saint Denis (I. i, c. 20 , t. in, p. 171).

J Grégoire (1. u, c 40, t. n, p. 183-185), après aroir raconté ftroidement les crimes de Clovis et ses remords alTectés, termine, peut-être sans intention , par une leçou que l'ambition n'écoutera jamais : >His ita Iransac- »tis.... obiil. »

l'avenir à la protection du Dieu des armées. Saint Martin, le plus renommé des saints, avait rempli l'Occident du bruit des miracles que son sépulcre opérait continuellement à l'ours ; il accorda son secours visible ou invisible à un prince orthodoxe et libéral ; et , quoique Clovis 'ait dit lui-même que l'amitié du saint était un peu coûteuse ' , cette observation n'a nullement les symptômesd'un scepticisme permanent et rationnel. La terre se félicita aussi bien que le ciel de la conversion des barbares.Ensortant desfonts baptismaux, Clovis se trouva le seul des rois chrétiens qui méritât le nom et les privilèges de prince catholique. L'empereur Anastase avait adopté quelques erreurs relatives à la nature de la divine incarnation ; et les barbares d'Italie , d'Espagne, de l'Afrique et de la Gaule, étaient imbus de l'hérésie d'Arlus. Le fils aîné, ou plutôt le fils unique de l'église , fut reconnu par le clergé comme son souverain légitime et son libérateur; et les armes de Clovis trouvèrent de grands secours dans le zèle du parti catholique *.

Sous l'empire romain, l'opulence et la juridiction des é vêqu es, leur caractère sacré, l'inamovibilité de leur office, le nombre de leurs subordonnés , leur éloquence et leurs assemblées provinciales , les rendaient toujours respectables, et souvent dangereux. Le progrès de la dévotion augmenta leur influence ; et on peut attribuer en quelque façon l'établissement de la monarchie française à l'alliance d'une centaine de prélats, qui commandaient dans les villes révoltées on indépendantes des Gaules. Les fondemens fragiles de la république armoricaine avaient été fréquemment ébranlés on plutôt renversés; mais les peuples conservaient encore leur liberté domestique; ils soutenaient la dignité du nom romain, et

< Après la victoire remportée sur les Golhs, Clovis 61 de riches ofTIrandes à saint Martin de Tours. Il voulut racheter son cheval de bataille par le don de cent pièces d'or; mais un enchantement retint le coursier dans l'écurie , et il ne put an sortir que lorsque le roi eut doublé le prix de sa rançon.

^ojts l'épttre du pape Anastase an monarque converti, (t. IV, p. 50, 51.)[Avitus,évêque de Vienne, raidie Clovis à la même occasion (p. 49); et la plupart des évêques latins s'cmpressèreul de lui ténoigncr leur joie et leur allachcmcnt.

(497 dep. J.-C.)

repoussaient courageusement les incursions et les attaques régulières de Clovis, qui cher^ chait à étendre ses conquêtes de la Seine à la Loire. Le succès de leur résistance leur obtint une adjonction honorable. Les Francs estimaient la valeur des Armoricains* , qui se réconcilièrent avec les Francs, aussitôt après la conversion de ces derniers au christianisme. Les forces militaires, qui protégeaient les Gaules, étaient composées de cent dilTérentes troupes d'inGanterie et de cavalerie; et, quoiqu'elles prétendissent au nom et aux privilèges de soldats romains , la jeunesse barbare servait depuis long-temps à les recruter. Leur courage indomptable défendait encore les dernières fortifications et les débris de l'empire; mais leur retraite fut interceptée, et leur jonction devint impraticable. Abandonnés des princes grecs deConstantinople, ils rejetèrent toute communication avec les usurpateurs ariens de la Gaule, et acceptèrent, sans honte et sans répugnance, la capitulation avantageuse offerte par un héros catholique. Cette postérité légitime ou illégime des légions romaines n'en fut pas moins distinguée dans le siècle suivant par ses armes, ses enseignes, son habillement et ses institutions particulières.Gesaccessionsvolontairesaùgmentaient les forces nationales , et les peuples voisins des Francs redoutaient leur nombre autant que leur intrépidité. Au lien de s'opérer rapidement, par l'effet d'une seule victoire, la réduction des provinces septentrionales de la Gaule s'opéra lentement, tantôt par la guerre, et tantôt par les traités. Clovis n'obtint les différens objets de son ambition que par des efforts ou par des concessions proportionnées à leur valeur. Son caractère féroce et les vertus de Henri lY présentent les idées les plus opposées; on aperçoit cependant quelque ressemblance dans la situation de deux princes qui conquirent la France par leur

1 Au lieu de Apdf ux»t, peuple incounu, dont le nom se trouve dans le texte de Procope, Adrien de Valois a replacé le nom véritable Apfttpux"' et *«l'e correction a été presque universellemeot approuvée. Cependant un lecteur qui ne serait pas prévenu imaginerait que Procope parle d'une tribu de Germains alliés de Rome, et non pas d'une con fédération des villes de la Gaqle qui avaient secoué le joug de l'empire.

PAR ED. GIBBON. CH. XXXVIIL

courage , par leur politique et par le mérite d'une conversion faite à propos *.

Le royaume de Bourgogne, borné par la Saône et le Rhône , s'étendait depuis la forêt des Vosges jusqu'aux Alpes et à la mer de Marseille *. Gondebaut occupait le trône ; ce prince ambitieux s'en était frayé le chemin par le meurtre de deux de ses frères, dont l'un était le père de Glotilde'. Godégésil, le plus jeune, vivait encore, et Gondebaut lui abandonnait le gouvernement subordonné de la principauté de Genève. Le monarque arien fut justement alarmé de la joie et des espérances dont la conversion de Clovis semblait animer ses peuples et son clergé ; et Gondebaut convoqua , dans la ville de Lyon, une assemblée de ses évêques pour concilier, s'il était possible, les querelles politiques et reli> gieuses. La conférence entre les deux factions fut sans résultat utile. Les Ariens reprochèrent aux catholiques d'adorer trois dieux , et les catholiques se défendirent par des distinctions théologiques. Les demandes, les objections et les réponses se firent avec les clameurs et l'obstination ordinaires, jusqu'au moment où le monarque révéla ses craintes par une question claire et concise, qu'il adressa aux évêques orthodoxes. ,f Si

' • Une digression de Procope (de Bell. Gothic. 1. 1, c. 12; t. n. p. 29-36) éclaircit l'origine de la monardiie ttançaise ; cependant je dois observer 1° que l'historien grec montre une ignorance inexcusable de la géographie de l'Occident ; 2° que ces traités et ces privilèges, dont il devrait rester quelques traces , ne se trouvent ni dans Grégoire de Tours, nidansles Lois saliques, etc.

3 Regiutm eircà Rhodanutn aut Arcaim eumprovincid MasiUiensi retinebcmt. (Greg Tur., 1. n, c. 32, do tODi. u, p. 178.) La province de Marsdlle jusqu'à la Durance fut cédée par la suite aux Ostrogoths ; et la signature de vingt-cinq évêques est supposée représoiter le royaume de Bourgogne, A. D. 5t9. (Concile épaon., t. nr, p. 104, 105.) Cependant j'en voudraisexcepterVindonisse. L'évéque, quivivait sous le gouvernement d'Allemands qui professaient le paganisme, devait naturellement se rendre aux synodes des royaumes chrétiens et voisins. Mascou, dans sa quatrième remarque, a expliqué plusieurs circonstances relatives au royaume de Bourgogne.

3 Mascou (Hist. des Germains, xi, 10) se méfie avec raison de Grégoire de Tours, et a produit un passage d'Avilus, épiU 5, pour prouver que Gondebaut alTectait de déplorer les événemens tragiques que ses sujets feignùent d'approuver.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(499 dep. J.-C.)

* TOUS professez véritablement la religion I chrétienne, pourquoi ne retenez-vous pas » le roi des Francs ? II m'a déclaré la guerre ;

> il fait des alliances avec mes ennemis , et » médite avec eux ma destruction. Une âme

> avide et sanguinaire n'annonce point une

> pieuse conversion. Qu'il prouve la sincérité

* de sa foi par l'équité de sa conduite. > Avitus , évéque de Vienne , répondit au nom de ses confrères, du ton et de l'air d'un ange. < Nous ignorons les motifs et les in- » tentions du roi des Francs ; mais l'Écriture

nous apprend que les royaumes qui aban-

> donnent la loi divine ne tardent pas à être » détruits ; et que ceux qui se déclarent les

> ennemis de Dien trouvent de toutes parts 1 des ennemis à combattre. Retournez ainsi » que vos peuples à la loi de Dieu , il vous

> donnera la paix et la sécurité. > Le roi de Bourgogne n'étant point disposé à accepter cette condition , que les catholiques considéraient comme essentielle au traité, différa et enfin congédia l'assemblée ecclésiastique, après avoir reproché à ses évoques que Clovis, leur ami et leur prosélyte, avait tâché secrètement de faire révolter son frère '.

La fidélité de son frère était déjà séduite , et l'obéissance que Godégésil fit paraître en joignant l'étendard royal avec les troupes de Genève, contribua au succès de la conspiration. Tandis que les Francs et les Boui^nignons combattaient avec une valeur égale, sa désertion décida l'événement de la journée; et , comme Gondebaut était faiblement sontenu par les Gaulois peu affectionnés, il céda aux armes de Clovis, et se retira précipitamment du champ de bataille, situé, à ce qu'il semble, entre Langres et Dijon. Dijon ne lui parut point assez sûre, quoique environnée de deux rivières, d'un mur de trente pieds de hauteur et de quinze pieds d'épaisseur, fermé par quatre portes, et garni de trentetrois tours *. Gondebaut laissa Clovis maître

t Voyez l'original de la conrérenee (t. nr, p. 99-102). Avitns, principal acteur , et probablement secrétaire de l'assemblée, était év6que de Vienne. On peut trouver quelques détails sur sa personne et sur ses ouvrages dans Dupin (Btbliot. Ecclésiastique, t. t, p. 5-10).

2 Gr^oire de Tours (1. m, c. 19, t. n, p. 197) se livre à«on imagination, ou copie quelque écrivain plusâoquent dans la description qu'il bit de D^on, cUteau qui méri-

d'attaquer Lyon et Vienne, et s'enfuit jusqu'à Avignon, éloignée d'environ deux cent cinquante milles du champ de bataille. Un long siège, appuyé d'une habile négociation, fit sentir an roi des Francs le danger et la difficulté de cette entreprise. Il imposa nn tribut au prince bourguignon, l'obligea à pardonner àjson frère et à récompenser sa perfidie; et retourna glorieusement dans ses états avec les dépouilles et les captifs des provinces méridionales. Son triomphe fut bientôt troublé par la nouvelle que Gondebaut, oubliant ses nouveaux engagemens, avait surpris et massacré son frère Godégésil dans la ville de Vienne , où il était resté avec une garnison de cinq mille Francs '. Un pareil affront aurait enflammé la colère du souverain le plus pacifique; cependant le conquérant des Gaules dissimula cette injure, renonça an tribut , et accepta Falliance et le service militaire du roi de Bourgogne. Clovis ne possédait plus les avantages qui avaient assuré le succès de la guerre précédente ; et son rival, instruit par l'adversité , s'était créé de nouvelles ressources en gagnant l'affection de ses peuples. Les Romains et les Gaulois chérissaient la douceur et l'impartialité des lois de Gondebaut, qui leur procuraient un sort presque égal à ceini des cpnquérans. Le monarque adroit gagna les évéques, en les flattant de l'espoir prochain de sa conversion ; et, quoiqu'il en ait différé l'accomplissement jusqu'à sa mort , sa modération maintint la paix et dffiëra la ruine du royaume de Bourgogne ».

tait déjà le nom de cité. D^on dépendit des ëvCques de Langres jusqu'au douzième siècle, et devint ensuite la capitale des dues de Bourgogne. (Looguerue, descrip. de la France , part, i, p. 280.)

< L'abrévialeur de Grégoire de Tours a suppléé à son auteur en fixant le nombre des Francs ; mais il suppose légèrement que Gondebaut les tailla en pièces. Le prudent Bourguignon épargna les soldats de Clovis, et les renvoya au roi-dcs Visigottis, qui leur donna un établissement dans le territoire de Toulouse.

3 J'ai suivi dans cette guerre de Bourgogne l'autorité de Grégoire de Tours (I. ii, c. 32, 33 , tom. ii , p. 178 , 179). Son récit paraît si incompatible avec celui de Procope (de Bell. Goth. , I. i, c. 12, du tom. n, p. 31, 32) , que quelques critiques ont supposé deux guerres difTérrïltes. L'abbé Dubos (Bist. crit., etc., t. n, p. IW- 102 ) a présenté les causes et les événemens avec darté.

(ftOOflep. J.-C.)

PAR ED. GIBBON. CH. XXXVIII

Je suis impatient d'achever l'histoire de ce royaume , qui fut détruit sous le règne de Sigismond, fils de Gondebaut. Le piea\ Sigismood a obtenu les honneurs de saint et de martyr ' ; mais cet auguste saint teignit ses mains du sang d'un fils innocent, qu'il sacrifia au ressentiment et à la vanité de sa bellemère. Il découvrit bientôt son erreur, et déplora cette perte irréparable.TandisqueSigismondpleuraitsurlecorpsiuanimé de son malheureux fds, il reçut un avertissement sévère d'un de ses officiers : f O roi , lui dit-il, ce » n'est point le sort de votre fils, mais le vô- » tre qui doit inspirer de la douleur et de la I compassion! > Le monarque coiq>able tâcha d'apaiser le cri de sa conscience par les libéralités qu'il fit au monastère d'Agauunm eu de Saint-Maurice dans le Valais, qu'il avait fondé lui-même en l'honneur des martyrs imaginaires de la légion thébaine *. Sigismond y institua une psalmodie de prières continuelles ; il pratiquait les dévotions austères des moines, et suppliait le maître du monde de le punir de ses péchés avant sa mort. Une armée de Francs envahit ses provinces, et sa prière fut exaucée. Après la perte d'une bataille , Sigismond, qui voulait conserver sa vie pour prolonger sa pénitence, se cacha dans le désert sous an habit religieux ; mais ses sujets découvrirent sa retraite, et le livrèrent à leurs nouveaux maîtres. On transporta à Orléans le monarque captif avec sa femme et deux enfans ; les fils de Glovis , dont la cruauté peut tirer quelque excuse des maximes et dos exemples de ce siècle barbare , firent enterrer tout vifs dans on puits Sigismond et les siens. Leur ambi-

< Voyez sa vie ou sa légende, t. ni, p. 402. Un martyr! On a changé bien étrangement le'sens de ce mol, qui àgniflait dans son origine nn simple témoin. Saint Sigismond avait la réputation de guérir de la fièvre.

1 Avant la On du cinquième siècle, l'église de saint Wlanrice et sa légion thébaine avaimt ttit d'Agaunum un lieu de pèlerinage. L'établissement du monastère régulier de Sigismond abolit, A. D. 515, quelques pratiques introduites par une ancienne communauté des deux sexes. Cinquante ans après, les moines, que Sigismond appelait ses anges de lumière, firent une sortie nocturne, dans le dessein de massacrer l'évéqne et son dei^é. (Voyez dans la Bibliothèque raisonnée, t. xxxn, p. 435-438, les savantes remarques de l'écrivain de Genève.)

tion, qui les poussait à s'assurer la conqaête , fat enflammée et déguisée par la piété filiale ; et Clotilde, dont la sainteté ne consistait pas dans le pardon des injures, les pressa dt venger la mort de son père sur la famille de son assassin. Quoique les Bourguignons eussent essayé de rompre leur chaine, on leur laissa leurs lois nationales, sous la redevance d'un tribut et du service militaire ; et les princes mérovingiens régnèrent paisiblement sur une nation conquise par la valeur de Clovis •.

La première victoire de Clovis avait hnmilié l'orgueil des Goths. Ses succès rapides leur inspirèrent un sentiment de terreur et de jalousie; et la renommée du jeune Alaric se trouva obscurcie par la supériorité de son rival. Quelques contestations inévitables s'élevèrent sur les confins des deux royaumes, et, aprèsdesdélaisetdes négociations inutiles, les deux rois proposèrent et acceptèrent une entrevue. Clovis et Alaric tinrent celte conférence dans une petite ile de la Loii>e, près d'Amboise. Ils s'embrassèrent, conversèrent familièrement, mangèrent ensemble, et se séparèrent avec des protestations mutuelles de paix et d'amitié. Mais cette réconciliation apparente cachait , sous l'air de la confiance, des soupçons réciproques d'ambition et de perfidie. Les deux monarques sollicitèrent, éludèrent et rejetèrent également un arrangement final. De retour à Paris, dont il faisait déjà le siège de son gouvernement, Clovis annonça, devant une assonblée de princes et de guerriers, ses motifs de déclarer la guerre aux Goths. c Je ne puis souffrir, » leur dit-il , de voir des Ariens posséder la » plus belle partie de la Gaule. Marchons

> contre eux avec l'aide de Dieu ; et quand

> nous aurons vaincu les hérétiques, nous

> partagerons et posséderons leurs fertiles

> provinces*. > Les Francs, pleins de zèle et

1 Marius, évêque d'Avencbe (Chron. , t. n, p. 15) a marqué les dates autbenUques-, et Grégoire de Tours (1. m , c 5, 6, t. II, p. 188, 189) a ex|diqué les bits priacipaux de la vie de Sigismond et de la conquête de la Bourgogne. (Procope, t. ii, p. 34 ; et Agalhias, t. ii, p. 49.)

3 Grégoire de Tours (I. 2, c. 37, t. u, p. 181) insère le discours persuasif et concis de Clovis. Faldè molesti feroqmdhi Ariani parlent teneant Galliarum. L'auteur des GesUt Francorum [i. ii, p. 5.53) ajoute i'épi-

llf

•06 DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

de valeur, applaudirent au dessein 'de leur monarque, promirent de vaincre on de mourir, et firent le vœu de laisser croître leur barbe jusqu'à ce qu'ils eussent remporté la victoire. Les instances publiques et secrètes de Ciotilde hâtèrent l'exécution de l'entreprise ; elle représenta au roi des Francs com^ bien quelques fondations pieuses pouvaient l'aider à obtenir la bénédiotion de Dieu, et de ses serviteurs. Le héros chrétien, lançant d'un bras nerveux sa hache de bataille : < Je

> promets, dit-il, d'élever dans l'endroit où » ma francisque ' tombera, une église en

> l'honneur des saints apôtres. » Cette ostentation de piété confirmait et justifiait en quelque façon l'attachement des catholiques avec lesquels il entretenait secrètement une correspondance; et le vœu des dévots se convertit insensiblement en une conspiration formidable. Les peuples de l'Aquitaine étaient justement alarmés desreproches in» discrets des Goths , qui les accusaient de préférer le gouvernement des Francs ; et leur partisan, Quintianus, évéque de Rhodez *, prêchait plus hardiment dans son exil qu'il n'avait fait dans son diocèse. Pour résister à ses ennemis domestiques et étrangers., Alaric rassembla ses forces militaires , infiniment supérieures en nombre à celles de Clovis. Les Visigoths reprirent l'exercice des armes, <]u'ils avaient négligé durant nne longue paix *. Une troupe d'esclaves choisis te mit

4héte i'optimam. Bamut eum Dei adjutorio ,-et , turperaUs eit, redigamus terram in dMonem iwstram.

< Tune rex projecU à se m direction bipennem tuam quod est ffancisca , etc. {Gest. Franc. , I. ii , p. 554.) La bnne et l'usage de cette arme ont été décrites par Proeope (t. n, p. 37). On peut trouver dans-le Glo«tairede Dticai^, et dans le grand Dictionnaire de Trévoux, des exemples de sa dénominatioD nationale en latin et en (hinçais.

I II est assez singulier de trouver pludeurs MU importans et authentiques dans nne vie de Quintianus , composée en vieux patois du Rouergue, et en vers. (Dubos, Hist. crit., etc., t. n,p. 179.)

3 • Quanvis fortitudini vestne confldentiam tribuat » parentum vestromm innumerabilis multitudo ; quamvis

• Attilam potentem reminiscamini Visigolharum viribus

* iaclinatum ; tanien quia pepulorum ferocii corda longa ■ pace molescnnl, cavete subito in aleam mittere, nuos > constat tantis temporibus exercitia non habere. • Tel ftat le salutaire avis que M donna inalilement Théodoric. (CanioHwe, 1. 3, éolt. 2.)

(500 dep. J.-G.)

en campagne à la suite de leurs maîtres ', et les villes de la Gaule fournirent avec répugnance leur contingent. Théodoric, roi des Ostrogoths, qui régnait en Italie, mainteitait, par sa médiation , la tranquillité de la Gaule. Mais les conquêtes de Clovis l'alarmèrent, et il résolut de soutenir les Goths dans leur guerre nationale et religieuse.

Les prodiges accidentels ou artificiels qui aocompagnèrent l'expédition de Clovis passèrent, dans un siècle de superstition, pour une preuve évidente de la faveur divine. H partit de Paris, «t voulut, en traversant le diocèse de Tours, consulter saint Martin, eracle de la Gaule. Ses envoyés eurent ordre d'être attentifs aux paroles du psaume que l'on chanterait lorsqu'ils entreraient dans l'église; ces paroles exprimaient heureusement la valeur et la victoire des champions du ciel, et il fut aisé d'en faire l'application au nouveau Josué qui allait combattre les ennemis du Seigneur *. Orléans assurait aux Francs -un pont sur la Loire; mais à envu'on quarante mille de Poitiers , la crue extraordinaire des eaux de la Vienne leur ferma le passage, et les Visigoths campaient sur la rive opposée. Les délais sont toujours funestes pour des barbares qui saccagent les pays où ils passent; et, lors même que Clovis aurait eu le loisir et des matériaux, il paraissait impraticable de construire im pont, ou de forcer le passage en présence d'un ennemi supérieur. Mais les paysans, qui regardaient les Francs comme leurs libérateurs, indiqurrcnt un gué, et l'interposition utile de la fraude et de la fiction rehaussa le mérite de cette découverte. Une biche blanche , reau^

< Montesquieu (Esprit des Lois, I. xv, e. 1^ cile el approuve la loi des Visigoths (I. ix, tiL n, t. iv, p- W qui obligeait tous les maîtres à armer et à envoyer ouonduire à l'armée la dhième partie de leurs esclaves.

2 Celle manière d'augurer, en acceptant pour présage les premiers mots qui se présentaient à l'oeil ou qui ftafpaienl l'ouïe, était Urée de la coutume des païens. On substitua le psautier ou la Bible aux poèmes d'Hooère ei de Virgile. Depuis le quatrième jusqu'au qnalorïièiM siècle, ces sortes tanetorum , comme on les appfl«' alors, ftirent condamnés plusieurs fois par les conciles, e| pratiqués malgré les défenses par les rote, les évêques, « les sa'mis. (Voy. une DisserUtion curieuse de l'abbé *i Resnel, dans les Mém. de l'Acad., t. xix, p. 287-310.)

(607 dep. J.-C.)

PAR ED. GIBBON. CH. XXXVIII

quable par sa taille et par sa beauté , sembla conduire et aaimer l'armée des catholiques. Le trouble et l'irrésolution régnaient dans le conseil desVisigoths. Une foule de guerriers impatiens et présomptueux, et dédaignant de fttir devant les brigands delà Germanie, excitèrent Alaricà soutenir la gloiredusang etdunomde l'ancien conquérant de Rome» Les plus prudens des chefs l'engageaient à éluder la première impétuosité des Francs, et à attendre dans les provinces méridionales de la Gaule les vieilles bandes des victorieux Ostrogoths, que le roi d'Italie avait fait partir pour joindre son armée. Les momens décisifs se passaient en. vaines délibérations : les Goths abandonnèrent peut-être trop tôt une position avantageuse; ils perdirent, par leurs manœuvres lentes et incertaines , l'occasion d'opérer sûrement leur retraite. Lorsque Clovis eut passé le gué , nommé le Gué du Cerf, il avança rapidement et fièrement pour prévenir la fuite de l'ennemi; un météore enflammé , suspendu au-dessus de la cathédrale de Poitiers , dirigeait sa marche pendant la nuit; et ce signal, qui pouvait avoir été concerté avec le successeur orthodoxe de saint Uilaire , fut comparé à la colonne de. feu qui guidait les Israélites dans le désert. A. la troisième heure du Jour, à environ dix milles au-dessus de Poitiers , Glovis atteignit et attaqua sans délai l'armée des Goths, dont la terreur et la confusion préparaient la défaite. Ils se rallièrent cependant au fort du combat, et les jeunes guerriers qui avaient demandé la bataille ne voulurent point survivre à la honte d'une fuite. Les deux rois se rencontrèrent, et Alaric périt de la main de son rival. La bonté de sacuirasseet la vigueur de son cheva^ sauvèrent le victorieux Glovis de la poursuite de deux cavaliers Goths, qui voulaient venger la mort de leur souverain. L'expression vague d'une montagne de morts indique du moins un grand carnage ; mais Grégoire n'oublie pas d'observer que son vaillant compatriote, Apollinaris, fils de Sidonius , perdit la vie à la tête des nobles de l'Auvergne. Peut-être ces catholiques suspects furent - ils exposés exprès à la première fureur de l'ennemi, et peut-être l'attachement personnel ou 1 houneur mili-

taire ' l'emportèrent-ils sur l'influence de la religion.

Tel est l'empire du hasard, s'il nous est permis de déguiser sous ce nom notre ignorance, qu'il parait également difficile de prévoir les événemens de la guerre et d'en expliquer les différens eflets. Une victoire sanglante et complète n'a souvent fait perdre que le champ de bataille, et la perte de dix mille hommes a quelquefois suffi pour détruire en. un jour l'ouvrage de- plusieurs siècles. La conquête de l'Aquitaine fut le prix de la bataille de Poitiers. Alaric laissait, en mourant, un fils dans l'enfance, un bâtard ambitieux pour lui disputer le trônç-, une noblesse factieuse, et des peuples perfides. Les forces qui restaient aux Goths étaient ou abattues par la consternation, ou divisées par les discordes civiles. Le roi des Francs assiégea Angoulém&sansperdre-de temps. Au son de sa trompette, les murs de la viil» ixni-. tcrent l'exemple de Jéridio, et tombèrent.de' toutes parts. On pourrait réduire ce briUaotmiracle, à la supposition que quelques clercs firent, le métier-d'ibgénieurs, et minèrent les fondemensdu rempart*. Bordeaux se soumit sans résistance ; Clovis y établit ses quartiers d'hiver, et y transporta prudemment le trésor royal qui était déposé à Toulouse, capitale de la monarchie. Le conquérant pénétra jusqu'aux confins de l'Espagne ^ rétablit

1 Après aToir corrigé le texte ou excusé la m^se de Procope, qui place la défaite d' Alaric près de Carcas^ sonne, nous pouvons conclure, sur l'autorité de Gr^oire, de Fortunatus et de l'auteur des Gesta Francorum, que la bataille se donna ùt eampo Focladensi, sur les bord* du Clain, environ à dix milles an sud de Poitiers. Clovis atteignit et attaqua les Vis^oths près de Vivonne , et la victoire se décida dans les environs d'un village appelé encore aujourd'hui Champagné-Saint-Hylaire. (Voyez les Dissertations de l'abbé le Boeuf, 1. 1 , p. 304-331.)

2 Angoulfime est sur la route de Poitiers à Bordeaux ; et quoique Grégoire diffère le siège, j'aime mieux croire qu'il a dérangé l'ordre historique , que d'imagino' que Clovis ait négligé les règles de la guerre. ,

3 Pyrenaos montes usgue Perpinianum athjeeU, dit Roricon, qui trahit sa date récente, puisque Pai>ignan n'existait point avant le dixième siècle. (Marca Hispaniea, p. 458.) Ce brillant et fabuleux écrivain, peut-être moine d'Amiens (voyei l'abbé le Bœuf, Mém. de l'Acad. , t. xvn, p. 228-245) raconte, sous le personnage allégorique d'un berger, l'histoire générale de ses compatriolea les Francs; mais son récit finit à la mort de Clovis.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

les honneors de l'église catholique, plaça une colonie de Francs * dans l'Aquitaine, et re> mit à ses lientenuis la tâche facile de soumettre ou de détruire les Visigoths. Mais le monarque de l'Italie protégeait cette nation vaincae. Tant que la balance parut égale, Théodoric retarda peut-être la niarclte des Ostrogoths ; mais à leur arrivée ils repoussèrent l'ambitieux Clovis; et l'armée des Francs et des Bourguignons leva honteusement le siège d'Arles avec perte, dit-on, de trente mille hommes. Ce revers disposa Clovis à 'accepter an traité de paix avantageux. Les Visigoths conservèrent la Septimanie, dont le territoire étroit s'étend le long des côtes de la mer, depuis le Rhône jusqu'aux Pyrénées ; mais la province d'Aquitaine, depuis ces montagnes jusqu'à la Loire, fut indissolublement unie au royaume de France.* Après le succès de la guerre des Goths, Clovis accepta les honneurs du consulat romain. L'empereur Anastase décora politiquement de cette dignité le plus puissant rival de Théodoric. Cependant , par quelque raison inconnue, le nom' de Clovis n« se trouve inscrit ni dans les Castes de l'Orient , ni dans ceux de l'Occident '. Dans un jour

< L'wtear des Getta franeonon afBrme positiTaneiit que OoTis établit une colonie de Francs dan» la Sainlonge et dans le Bordelais; et Koricon est arec raison de son sentiment : Eleetos milites atque forUssimos, cum parvalit eUque mulieribus. Cependant il est probable qu'ils (tarent confondus avec les Romains de l'Aquitaine, jusqu'au temps où Charlemagne y conduisit une seconde colonie plus nombreuse. (Dubos, Hist. crit., t. n, p. 215.) * En écrivant la guerre des Gotlis, je me suis servi des matériaux suivans avec la circonqiectioB nécessaire pour les réduire à leur valeur : quatre épUres de Théodoric, roi d'Italie, Cassiodore, 1. m, épît. M, p. 3-5; Procope, de BeU. Gotli., 1. 1, c 12, t n, p. 32, 33; Grégoire de Tours, 1. u, c 35, 36, 37. du tome n, p. 181, 183; Jorr uandès, de Bebus Getieis, c. 58, du tome ii, p. 28; Fortunalus, in Fit. S. BUarii, t. lu , p. 380; Isidore, in Chron. Goth., t. n, p. 702; l'Alti^égé de Giégoire de Tours, t u, p. 401 ; l'auteur des Gesta Francorum, t. n, p. 553-555; les Fragmens de Frédégaire, t. n, p. 463; Âimoin, 1. 1, c 20, t ni, p. 41, 42; et Rorioon, I. nr l.iii, p. 14-19.

3 Les rasles de l'Italie pouvaient r^eter le nom d'un consul ennemi de leur souverain ; mais toutes les raisons ingénieuses qui pourraient expliquer le silence de Constautinople et de l'Ëgjrpte sont détruites par le silenre gardé aussi par Marins, évéque d'Aveoche, qui composa SCS fastes dans le royaume de Bourgogne. Si l'autorité de

(510 dep. 1.4:..)

de solennité, le monarque de la Gaule plaça lui-même son diadème sur sa tète, et se laissa revêtir d'une tunique et d'un manteau de pourpre. Après cette cérémonie, il se rendit à cheval à la cathédrale de Tours, sema de sa propre main dans les rues des pièces d'oretd'ai^en^en profusion, etjouit des acclamations de la populace, qui, en les ramassant, répétait à grands cris les noms de consul et d'auguste. La dignité consulaire ne pouvait rien ajouter à l'autorité légale ou réelle de Clovis. Ce n'était qu'un vain titre ; et, si le conquérant eût réclamé les privilèges de ce brillant office, ils auraient cessé en moins d'une année. Hais les Romains révéraient dans la personne de leur mailre ce titre antique que les empereurs ne dédaignaient pas de porter ; le barbare sembla contracter l'obligation de respecter la majesté de la république ; et les successeurs de Théodose, en recherchant son amitié , pardonnèrent tacitement et ratifièrent en quelque façon l'usurpation de la Gaule.

Vingt-cinq ans après la mort de Clovis, cette importante concession fut déclarée pins forntellement dans un traité entre ses 61s et l'empereur lustinien. Les Ostrogoths de l'Italie , ne pouvant pas défendre leurs acquisitions éloignées, cédèrent aux Francs les villes d'Arles et de Marseille. Arles était encore le siège du préfet du prétoire, et Marseille jouissait des avantages de la navigation *■ et d'un commerce florissant. L'autorité impériale confirma cette transaction ; et Justinien, en cédant aux Francs b souveraineté des provinces au-delà des Alpes qu'ils possédaient déjà, dispensa généreusement les provinciaux de leur serment de fidélité, et donna une base plus légitime, mais non pas plus solide, au trône des Uéro-

Grégoire de Tours était moins respectable ou moins positive G. u, c. 38, t. n, p. 183), je croirais que Clovis reçut, comme Odoaere, le titre de petrice. (Pagi, Critica, l. u, p. 474-492.)

< Sens les rois mérovin^eas, Marseille tirait encore de l'Orient du papier, du vin, de l'huile, de la toile, des soieries, des pierres précieuses, des épiées, etc. Les Gaulois ou les Francs commerçaient en Syrie, et les Syriens VéUblissaienl dans la Gaule. (Voyez M. de Guignts, Mém. de l'Académie, t. xxxvn, p. 471-175.)

PAR ED. GIBBON. CH. XXXVIU

[)uis cette époque, ils jouirent lébrer les jeux du cirque dans s ; et, par un privilège particude Perse n'avait pas pu obtele d'or, frappée à leur coin et à tait reçue dans toutes les proipire*. Un historien grec a loué ibliques et privées des Francs usiasme dont on ne trouve point I dans leurs annales*. Il célèbre \ et leur urbanité, la régularité rernement, et l'orthodoxie de ; et assure hardiment qu'on ne guer ces barbares des sujets de ar le langage et l'habillement.

Francs annonçaient-ils déjà ces ociales, ces grâces et celte viins tous les siècles, ont déguisé L souvent caché leur mérite naire, Agatliias et les Grecs furentar les succès rapides de leurs r l'éclat de leur empire. Depuis le la Bourgogne, toute la Ganle, la province de Septimanie oces Goths, obéissait aux fils de avaient envahi le royaume de t leur puissance s'étendait aua jusqu'au fond des forêts, leurs abitations. Les Allemands et les

lédaralion de Procope (</« BeU. Goth. , II, p. 41) suffirait presque pour justifler

4|ui exploilèrent probablement les miDes foaet d'Arles, imitèrent la monnaie de Lsant ringt-deux solidi ou pièces d'une comme les Francs n'établissaient qu'une iple entre l'or et l'argent , on peut évaluer r à dis schellings. C'était le prix de l'ae diez les barbares. Il contenait quarante es d'argent de sis sous ; douze de ces dein solidus ouscfadling, la vingtième partie livre numérique, et du poids d'une livre I été si étrangement réduite dans la France fa Le Blanc, Traité historique des Mon- B, p. 37-43, etc.)

i. u , p. 47. Grégoire de Tours présente un Térent. Peut-être ne serait-il pas facile de 'hishrire d'un même nombre d'années plus is de vertus ; on est continuellement cboqué Hrange de mœurs sauvages et de mœurs

Bavarois, établis dans les provinces romaines de Rhétie et de Norique, au fond du Danube, se reconnaissaient vassaux des Francs, et la faible barrière des Alpes était incapable de résister à leur ambition. Lorsque le dernier des fils de Glovis réunit l'héritage et les conquêtes des Mérovingiens, son royaume excédait de beaucoup les limites de la France moderne : tels ont été cependant les progrès des arts et de la politique, que la France moderne surpasse de beaucoup en richesse, en puissance et en population, les vastes et sauvages états de Clotaire et de Dagobert *.

Les Francs on les Français sont le seul peuple de l'Europe dont l'origine remonte , par une succession non interrompue, jusqu'aux conquérans de l'empire d'Occident ; mais la conquête de la Gaule fut suivie de dix siècles d'ignorance et d'anarchie. A la renaissance des lettres , les érudits , formés dans les écoles de Rome et d'Athènes , dédaignèrent leurs barbares ancêtres ; et il fallut de grands travaux et beaucoup de temps pour rassembler des matériaux qui pussent satisfaire ou exciter la curiosité de siècles plus éclairés *. Enfin l'œil de la critique et de la philosophie se dirigea sur les antiquités de la France ; mais les philosophes eux-mêmes n'ont pas été exempts de passions et de préjugés. On a inventé et défendu avec une chaleur égale les deux systèmes opposés sur la servitude personnelle des Gaulois , et sur leur alliance volontaire et égale avec les Francs. Les deux partis se sont accusées mutuellement de conspirer contre les prérogatives de la couronne et la dignité de la noblesse , ou contre la liberté des peuples. Ce-

< M. de Foncemagne a tracé, dans une dissertation correcte et élégante (Mém. de l'Arad. , t. viii , p. 505-528), l'étendue et les limites de la monarchie flran^dse.

2 L'abbé Dubos (Hist. crit., 1. 1, p. 2»-36) a représenté agréablemoit et avec vérité le progrés lent de ces études; et il observe que Grégoire de Tours ne Ait imprimé que vers l'an 1560. Heioeccius {Opéra, t. ni, sylloge 3, p. 248, etc.) se plaint que l'Allemagne recevait avec mépris les codes de lois barbares qui f\irent publiés par Meroldus et Lindenbrog, etc. Ces mêmes lois, au moins celles qui sont relatives à la Gaule, à l'histoire de Grégoire de Tours, et aux monumens de la race mérovingienne, se trouvent aujourd'hui publiées d'une manière fort correcte dans les quatre premiers volumes des Uisloriens de France.

pen(iu»i i^oiie (;uuirover8e a exercé utilement le génie de l'érudition ; et chaque antagoniste, alternativement vainqueur ou vaincu, dissipait quelques anciennes erreurs , et établissait quelques vérités intéressantes. Un étranger impartial , instruit par leurs découvertes, parleurs disputes, et même parleurs fautes , est aujourd'hui en état , avec le secours de ces matériaux , de présenter l'état des provinces romaines après la conquête de la Gaule par les rois mérovingiens '.

La société humaine , même dans l'état le plus servile ou le plus grossier, adopte quelques règles générales de conduite. Lorsque Tacite étudia la simplicité primitive des Germains , il y découvrit quelques maximes ou coutumes permanentes relatives à la vie publique et privée , qui se conservèrent par tradition jusqu'au temps où ils acquirent l'usage de l'écriture et de la langue romaine *. Avant l'élection des rois mérovingiens, la puissante nation ou tribu des Francs nomma quatre de ses chefs pour composer les lois saliques '. Le peuple revit et approuva leurs travaux dans trois assemblées suwessives. Après avoir reçu le baptême , Clovis réforma dÛrérens articles qui paraissaient incompatibles avec le christianisme : ses fils corrigèrent encore la loi salique ; et Dagobert fit réviser et publier le code dans la forme actuelle , cent ans après l'établissement de la monar-

I Dans un espace de trente ans (1728-1765), ce sqiel a été traité par le comte de Boulainvilliers (Mém. historiques sur l'état de la France , particulièrement 1. 1 , p. 16- 49); par Pabbé Dubos (Hist. erit. de l'élablisseoMot d« la moDarchie flrançaise dans les Gaules, 2 vol. iu-S»); par le président de Montesquieu (particulièrement liv. xviu, xxx, xxxi); et par l'abbé de Mably (Observalions sur l'Histoire de France, 2 vol. in-12).

3 J'ai tiré de grandes instructions de deux savans ouvrages d'Heineccius , Vffistoire et les Elément de la loi germanique. Dans sa préface judicieuse des Elémens, il considère et tâche d'excuser les délâuts de celte jurisprudence barbare.

3 II parait que la lof salique tut originairement rédigée en latin, et composée probablement au commencement du cinquième siècle (A. D. 421) avant le règne réel ou ttbvleux de Pharamond. La préface cite les quatre cantons qui fournirent les quatre législateurs ; et plusieurs provinces, ta Franconie . ta Saxe, le Hanovre , et le Brabant , les ont rédamés comme leur appartenant. (Voyez une excellente dissertation d'Heineccius, de Lcge Salicd, t. m, Sylloge

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(&36dep.J.-C.>

chie française. Vers la même époque , les Ripuaires écrivirent et promulguèrent leurs coutumes. Cbarlemagne lui-même, législateur de son pays et de son siècle , avait étudié avec attention les deux lois nationales , toujours en vigueur parmi les Francs *. Us prirent le même soin de leurs vassaux ; et (•» institutions grossières desAllemands et des Bavarois furent rédigées et ratifiées par l'autorité des rois mérovingiens. Les Visigoths et les Boui^ignons, dont les conquêtes dans la Gaule précédèrent celle des Francs , montrèrent moins d'empressement d'atteindre à cet avantage principal de la société civilisée. Euric fut le premier roi des Gotbs qui fit rédiger par écrit les usages et coutumes de son peuple , et la politique présida plus que la justice à la composition des lois des Bourguignons. Ils sentirent la nécessité d'adoucir la situation de leurs sujets gaulois, et de regagner leur afTection *. Ainsi , par un concours de circonstances extraordinaires» les Germains formèrent leurs simples institutions à une époque où le système compli-^ que de la jurisprudence romaine était arrivé , à sa dernière perfection. En comparant les lois saliques aux Pandectes de Justinien, on peut distinguer les élémens primitifs de la vie sociale et la pleine maturité de la sagesse civile; et, quels que soient les préjugés en faveur des barbares, la réflexion accordera toujours aux Romains les avantages nonseulement de la science et de la raison , mais aussi de la justice et de l'humanité. Cependant les lois des barbares étaient adaptées à leurs besoins et à leurs désirs, à leurs occupations et à leur intelligence : elles contribuaient à maintenir la paix et à perfeaionner la société à l'usage de laquelle on les avait originairement établies. Au lieu d'imposer

• Eginbard, ia Fit. CaroU Magni, c. 29, t. v, p. 100. Par ces deux lois, ta plupart des critiques entendent ta Salique et la Ripuaire; ta première s'étendait à tout le pays depuis ta forêt Carbonnaire jusqu'à ta Loire (L nr, p. 151); et l'autre était en vigueur depuis celte même forêt jusqu'au Rhin (t. iv, p. 222).

2 Consultez les préfaces anciennes et modernes des différens codes, dans le quatrième volume des Historiens de France. Le prologue i ta loi salique, quoique dans un idiome étranger; peint plus fortement le caractère A» Francs, que dix volumes de Grégoire de Tours.

(536 dep. J.-G.)

PAR ED. GIBBON. CH. XXXVIII

une règle de conduite uniforme à tous leurs sujets , les princes mérovingiens permettaient à chaque peuple, à chaque famille de leur empire, de conserver librement ses institutions domestiques' ; et les Romains n'étaient point exclus de cette tolérance légaie *. Les enfans suivaient la loi de leurs parens; la femme , celle de son mari; l'affranchi, celle de son patron; et, dans toutes les causes où les parties appartenaient à une nation différente , le plaignant ou accusateur était forcé de plaider devant le tribunal du défendeur, qui avait toujours pour lui la présomption du droit et de l'innocence. On poussa plus loin l'indulgence, s'il est vrai que chaque citoyen fut libre de déclarer, eu présence du juge , la loi sous laquelle il préférait vivre , et la société nationale à laquelle il désirait appartenir. Mais cette liberté aurait anéanti les avantages de la victoire ; et les provinciaux romains devaient supporter patiemment les désagrémens de leursituation, puisqu'il aurait dépendu d'eux de conserver les privilèges des barbares s'ils avaient eu le courage d'en adopter les habitudes guerrières '.

< La loi Ripuaire dédàre et explique celte indulgence «n faveur du plaignant (tit. 31, t. iv, p. 240), et la mAme tolérance est exprimée ou sous-entendue dans tous les codes , eicepté dans celui des Visigolhs d'Espagne. < Tanta diversitas legum ( dit Agobard dans le neuvième > siècle) quanta non solum in regionibus, aut civitatibus, » sed etiam in multis domibns habetur. Nam plerumque

* contingit ut simul eant aut sedeant quinque Itomines,

* et nullus eorum communem legem cum altero habeat > (t. VI, p. 356). Il propose d'introduire l'unirorinilé de loi -comme de religion.

2 later Romanos negotia causarum romanis tribus prœcipUnus temUnari. Telles sont les expresdons de la constitution générale promulguée par Clolaire, fils de Clovis, et seul monarque des Francs (t. ir, p. 116, vers l'an 560).

3 M. de Montesquieu (Esprit des Lois, I. xxxvni, 2) s'est adroitement fondé sur une constitution de Lothaire I, pour prouver celte libmé de choix. {,Leg. Langobard. , i. n, tiL 57 du code de Lindenbrog , p. 664.) Mais cet exemple est trop récent. D'après une variante de la loi salique (tit. 44) l'abbé de Mably a conjecturé que les barbares eurent d'abord seuls le droit de suivre la loi salique , et qu'insensiblement elle devint commune à tous, et par conséquent aux Romains. Je suis fâché de contredire cette ingénieuse conjecture, en observant que le sens est exprimé slriclemeot dans la copie corrigée du temps de Charle- Juagne par le mol barbarum, el qu'il est conQrm'' r" >-

Lorsque la loi condamne irrémissiblement le meurtrier à la mort, chaque citoyen considère la loi et le gouvernement comme les garans de la sûreté personnelle ; mais, dans la société licencieuse des Germains , la vengeance était toujours honorable et souvent méritoire. Tout guerrier indépendant châtiait de sa propre main l'ennemi dont il avait à se plaindre, ou qu'il avait lui-même offensé, sans craindre d'autre danger que le ressentiment des fils ou des parens de ceux qu'il avait sacrifiés à ses passions. Le magistrat, sans autorité , n'osant entreprendre de punir, lâchait de réconcilier, et se trouvait heureux lorsqu'il pouvait obtenir du meurtrier une réparation pécuniaire , comme prix du sang versé , et la faire accepter '. Le caractère fougueux et indocile des Francs ne se serait point soumis à une sentence plus rigoureuse, et des punitions légères n'étaient pas susceptibles de les arrêter. Lorsque le luxe de la Gaule eut corrompu la simplicité de leurs mœurs, la tranquillité publique fut continuellement troublée pardes actes de violence et par des crimes prémédités. Dans tous les gouvernemens équitables, la même peine pour le meurtre est infligée , ou au moins imposée , au prince et au paysan. Mais l'inégalité établie par les Francs , dans leur procédure criminelle , fut la dernière insulte et le plus cruel abus de la victoire *. Ils prononcèrent solennellement , dans le calme de la réflexion , et arrêtèrent légalement que la vie d'un Romain était moins précieuse que

manuscrit royal et celui de Wolfenbuttel. L'interprétation plus vague A'hominem n'est autorisée que par le manus^ crit de Fulde, où Héroldus publia son édition. (Voyez les quatre textes originaux de la loi salique, t. nr, p. 147, 173, 196, 200.)

1 Dans les temps héroiques de la Grèce , le meurtre s'expiait par une satisfaction pécuniaire offerte aux parens du mort. (Feilhius, Jntiquiiat. Homeriea, I. ii , c. 8.) Heineccius, dans sa préface des Elémens de la loi germanique, remarque qu'à Rome et à Athènes l'homicide n'était pnni que de l'exil. Le fait est vrai; mais l'exil était une peine capitale pour les citoyens de Rome et d'Athènes.

3 Cette proportion est fixée par la loi salique (tit. 44, L IV, p. 147) et dans la Ripuaire (tit. 7, 11, 36, t. nr, p. 237). Mais la dernière n'observe aucune difTérence entre les Romains de toutes les classes. Cependant l'ordre du clergé est placé au-dessus des Francs eoi-mimes, et les Bourguignons sont placés, conjointement avec les Allemands , entre les Francs et les Romain*.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(&36 dep. J. C.)

celle d'an barbare. L'antnistion ', dont le nom annonçait la naissance ou la dignité la plus illustre parmi les Francs , fut apprécié à une somme <le six cents pièces d'or ; et on pouvait assassiner, en payant trois cents pièces , le noble de province que les rois admettaient à leur table ; deux cents pièces expiaient le meurtre d'un simple Franc ; mais la vie d'un Romain des dernières classes était peu garantie par la faible amende de cent ou même cinquante pièces. Si l'équité on la raison avait pu se faire entendre dans la rédaction de ces lois , la protection publique aurait dû augmenter en proportion de la faiblesse et du danger des citoyens ; mais le législateur pesait dans la balance de la politique, et non pas de la justice, la perte d'un guerrier et celle d'un esclave. La tête d'an barbare avide et arrogant était assurée par une amende considérable , tandis que la vie d'un snjet faible et pacifique n'obtenait qu'une insignifiante protection. Après un certain temps , les vaincus devinrent moins dociles , et les vainqueurs moins oi^ieilleux. L'expérience apprit aux plus fiers d'entre eux que l'impunité dont ils profitaient quelquefois les exposait à des dangers continuels. A mesure que les Francs devinrent moins féroces , leurs lois devinrent plus sévères et les rois mérovingiens essayèrent tf introduire dans leurs états la rigueur impartiale des Yisigoths et des Bourguignons *. Sous le règne de Charlemagne , le meurtre

< Les JnUvttionei , qui in truste dominied sunt, leudi, fidèles, représentent éndemment la première classe des Francs; mais on ne sait si leur dignité était personnelle ou bérédilaire. L'abbé de Mably (t. i, p. 334- 347) n'est pas fâché de mortifier l'orgueil des nobl«$ (Es|irit,l.xxx,c. 25) en ne Diisant remonter l'origine de la noblesse flrançaise qu'au règne de Clolaire II (A. D. 615).

2 Voyez les loisboa^u^^nes ( til. 2, t. it, p. 257); le code desVisigolbs (I. vi, lit. 5, L nr, p. 384) ; et laconslittttioo de Cbildebert, non pas de Paris, mais très-évidemnHnt d'Austrasie (U nr, p. 112). Leur sévérité prématurée Ail quelquefois imprudente et excessire. Cbildebert condamnait à mort noD-seulement les assassins, mais les voleurs : Quomodo sine Uge àwoUurit, sine lege mariatur; et Iftjuge négligent se trouvait envdoppé dans la même sealeuce. Les Visigotbs abandonnaient un chirurgien qui n'avait pu guérir son malade aux parois du délant : Ut quoU de eo faeere volueriiU habeant potestaUin (I. XI, tit. 1, t. If, p. 436).

fut universellement puni de mort, et les peines capitales se multiplièrent depuis avec excès dans la jurisprudence de l'Europe moderne'.

Les Francs réunirent les professions civiles et militaires que Constantin avait séparées. On substitua les titres latins de duc, de comte et de préfet aux dénominations barbares de la langue teutonique ; et le même officier fut chargé, dans son district, du commandement des troupes et de l'administration de la justice *. Mais la plupart de ces chefs illettrés et fougueux étaient peu^capables d'exercer les fonctions de juge qui exigent toutes les lumières d'un esprit philosophique, laborieusement cultivées par l'expérience et par l'élude, et leur grossière ignorance les força de recourir à quelque méthode shnple qui pût distinguer visiblement la vérité du mensonge. Dans tous lesj temps et dans tontes les religions, les hommes ont recours an témoignage de la divinité pour faire triompher la vérité ou punir le mensonge. Mais la simplicité des législateurs germains abusa de ce paissant moyen. L'accusé pouvait se justifier, en présentant un certain nombre de témoins qui déclarassent solennellement, devant le tribunal, qu'ils étaient sûrs ou même persuadés de son innocence. Pins l'accusation était 'grave , et plus il fallait de ces témoins à déchaîne appelés eompurgatores. Il allait soixantedouze voix pour disculper un incendiaire on un assassin ; et, dans une circonstance où la chasteté d'une reine de France parut suspecte, trois cents nobles jurèrent sans hésiter que l'enfant dont elle était accouchée appartenait légitimement au défunt Chilpéric '. La fréquence et le scandale de parjures

I Voyez dans le sixième volume des (Kuvres d'Heineeeius, Elementa Juris Germaniei, I. n, p. 2, n" 261, 262, 280, 283. Cependant on trouve dans la Germanie, jusqu'au seizième siècle , des traces de la composition péeaniaire pour le meurtre.

ï Heineccius {Elément. Jur. Germanie.) a traité tort " en détail des juges de la Germanie et de leur jurisdiction (I. m, n° 1-72). Je n'ai trouvé aucune preuve qui m'autorise à croire que les scabini ou assesseurs fussent dwiàs par le peuple.

» Greg. de Tours, I. viii, c. 9, t. n, p. 316. Montesquieu remarque (Esprit des Lois, I. xxviii, c. 13) que la

(536 dep. J.-C.)

PAR ED. GIBBON. CH. XXXVUI

manifestes détermiaèrent les magistrats à faire cesser ces dangereuses tentatives et à suppléer an défaut des témoignages humains par les fameuses épreuves du feu et de l'eau. Ces étranges procédures étaient si arbitrairement combinées qne, dans beaucoup d'occasions, le crime, et dans d'autres l'innocence, ne pouvait pas se découvrir sans le secours d'un miracle. La fraude et la crédulité y pourvurent bientôt. Les causes les plus obscures se décidaient par cette méthode facile et jugée infaillible ; et les barbares indisciplinés, qui auraient dédaigné la sentence d'un magistrat, se soumettaient docilement an jugement de Dieu '.

Mais les épreuves du combat singulier obtinrent bientôt une confiance et une autorité supérieure chez un peuple qui ne croyait pas que l'homme vaillant pût être coupable, et que le lâche méritât de vivre *. En matière civile et criminelle , le plaignant on accusateur, le défenseur et même le témoin s'exposaient à recevoir un défi à mort de l'adversaire qui n'avait point de preuves légales à offrir; et ils étaient forcés, ou d'abandonner leur cause, ou de soutenir publiquement leur honneur en champ clos. Ils combattaient à pied on à cheval, selon l'usage de leur nation *; et la décision de la lance on de l'épée était ratifiée par la sanction du ciel , du magistrat et du peuple. Les Bourguignons introduisirent dans la Gaule cette loi sangui-

loi siEque n'admettait point les preuves négatÏTes si nni- TcrscUement établies, dans les codes des barbares. Cependant Frédégonde, cette concubine obscure, qui devint la fenune du petil-Qls de Clovis, suivait sans doute la loi salique.

I MuratorI, dans les Antiquités d'Itdie, a donné deux dissertations (38, 39) sur les Jugement de Dieu. On supposait que le feu ne brûlerait point l'innocent , et que, Veau ne voulant point recevoir un coupable, il devait y surnager sans aller à fond.

> Montesquieu (Esprit des Lois, L xxvm, e. 17) a entrepris d'expliquer et d'excuser la manière de penser de nos pères au sujet des combats judiciaires. 11 suit cette étrange institution depuis le siècle de Gondebaut jusqu'à celui de saint Louis, et le philosophe s'égare quelquefois au milieu des rceherdies de l'antiquaire.

3 Dans un duel mémorable à Atx-Ia-Chapdle (A. D. 820) en présence de l'empereur Louis-le-Débonnaire. Son biographe observe, secundum legem propriam, utpote quia uterque Gothus erat, equestri pugnd congressus ut. {ru. Lud. PU,e.33, t. vi, p. 103.) Ermoldus Nigd- ,

naire ; et Gondebaut ' , leur législateur , daigna répondre aux plaintes et aux objections d'Avitus son sujet : c N'est-il pas vrai, * dit le roi de Bourg(^ne au prélat, que > Dieu dirige l'événement des guerres natio- » nales et des combats particuliers, et qu'il t accorde la victoire au parti le phis juste? > A l'aide de ces argumens spécieux, l'usage absurde et barbare des duels judiciaires, pratiqués originairement par quelques tribus sauvages de la Germanie, s'introduisit et s'établit dans toutes le» monarchies de l'Europe, depuis la Sicile jusqu'à la mer Baltique. Après dix siècles , le règne de la violence légale n'était pas encore totalement anéanti; et les censures inutiles des saints, des papes et des synodes > semblent prouver qne l'influence de la superstition finit par s'affaiblir et par céder à la voix de la raison et de l'humanité. Les tribunaux furent teints du sang des citoyens respectables et peut-être innocens ; la loi , qui favorise aujourd'hui l'opulence , se taisait alors devant la force ; les vieillards , les faibles et les infirmes étaient contraints d'abandonner leurs droits évidens et leurs possessions, ou de s'exposer aux dangers d'un combat inégal * , ou bien de confier la défense de leur fortune, de lenr honneur et de leur vie , au zèle suspect d'un cham"pion mercenaire. Cette jurisprudence tyrannique fut imposée aux provinciaux de la Gaule, qui se plaignaient d'avoir été lésés dans leur personne ou dans leur fortune. Quels que fussent en général la forcé et le courage des particuliers, les conquérans bar^ bares excellaient dans l'exercice des armes , dont ils faisaient leur plaisir et leur unique

.us (1- m, 543.028, t. »i, p. 48-50), qui décrit le dud, admire l'art nouveau de combattre à cheval, ineoonu jusqu'alors aux Francs.

« Dans l'original de son édit, publié i Lyon (A. D. 501), Gondebaut établit et justiQe l'usage du combat judiciaire (Leg. Burgund., lit. 45, t. n, p. 267, 268). Trois cenU ans après, Agobard, évfique de Lyon, sollieiU Louis-le- Débonnaire d'abolir la loi d'un tyran arien (t. n, p. 3S6- 358). 11 raconte la conversation de Gondebaut et d'Avilus.

1 • Acddit, dit Agobard, ut non solum valentes viri- ■ bus, sed etiam inflrmi et senes laeessantur ad pugnam, > etiam pro vilissimis rébus. Quibus foralibas certamini-

• bus contingunt homicidia ii^usta , et crudeles ac per-

• versi evenlus judiciorum. . Il supprime, en habile rhétoricioi, le privilège de loUer ou payer un champion.

DECADENCE DE L'EBIPIKE ROUAIN,

(53« dep. I.-C.)

occupation ; et il était injuste de faire répéter au Romain une épreuve personnelle et sanglante , suffisamment décidée par le sort de toute leur nation '.

Une armée de cent vingt mille Germains avait anciennement passé le Rhin , sous la conduite d'Arioviste; ils s'étaient partagé la troisième partie des terres fertiles occupées par les Sequani, et le conquérant exigea bientôt l'abandon d'un second tiers , pour le distribuer à une nouvelle colonie composée de vingt-quatre mille barbares qui venaient , à sa sollicitation , partager les richesses de la Gaule*. Cinq cents ans après, les Visigoths et les Bourguignons, qui vengèrent la défaite d'Arioviste , exigèrent aussi la concession de deux tiers des terres de leur conquête. Mais cette distribution , au lieu de s'étendre à toute la province, n'eut lieu pro- 4}ablement que dans les districts particuliers qui furent choisis par le peuple victorieux ou par la politique de son général. Dans ces districts , chaque barbare était attaché par les liens de l'hospitalité à quelque provincial romain qui était forcé d'abandonner à cet hftte incommode les deux tiers de son patrimoine. Mais le Germain pâtre ou chasseur pouvait se contenter d'un grand bois ou d'une vaste pâture, et céder la portion moins étendue , mais plus précieuse , h l'industrie du laboureur '. Le silence des écrivains de

< Montesquieu (Esprit des lois, xxvm, c. 14), qui comprend pourquoi le duel judiciaire Tut admis par les Bourguignons, les Ripuaires, les Allemands , les Bavarois, les Lombards, les Thuringieos, les Frisons et les Saxons, assure, et Agobard semble confirmer cette assertion, que le combat n'était point autorisé par la loi salique. Cependant cet usage, au moins dans le cas de trahison, est dté par Ermoldus Nigellus (I. in, 543, t. vi, p. 48) et par le biographe anonyme de Louis-le-Débonnaire (c. 46, t. vi, p. 112) comme • mos antiquus Praneomin, more Francis tolito. » Ces expressions sont trop générales pour exclure la plus glorieuse et la plus noble de leurs tribus.

î Capsar, de Bell. Gall.,}. i, c. 31, 1. 1, p. 213.

3 Le président de Montesquieu a expliqué savamment (Esprit des lois, I. xxx, c. 7, 8, 9) les citations obscures dans la division des terres qui se trouvent dans les lois des Bourguignons (Tit. liv. , n* 1, 2, t. w, p. 271, 272) et des Visigoths (I. x, tit. i, n» 8, 9, 16, t. nr, p. 428, 429, 430). J'ajouterai seulement que, parmi les Gotbs, le partage semble avoir été constaté par le jugement des voisins; que l«$ barbares s'emparaient souvent du tiers

l'antiquité autorise à croire que les Francs ne modérèrent ni ne déguisèrent leurs usurpations par aucune formalité légale de partage ; qu'ils se répandirent dans les provinces de la Gaule au gré de leur caprice, et que choque tyran victorieux mesurait ses nouvelles possessions avec son épée , à raison de ses besoins , de ses forces , ou de son avidité. Les barbares, qui se trouvaient éloignés de leur souverain, pouvaient exercer ces vexations arbitraires ; mais la politique ferme et habile de Clovis n'aurait point souffert un désordre qui , en aggravant la misère des vaincus , tendait à détruire la discipline et l'union des vainqueurs. Le fameux vase de Soissons est un garant et un monument de la régularité que Clovis observait dans la distribution des dépouilles. Son devoir et son intérêt l'obligeaient de pourvoir aux récompenses d'une armée victorieuse et à l'établissement d'un peuple nombreux, sans exercer une tyrannie atroce et inutile contre les catholiques de la Gaule qui lui étaient affectionnés. L'acquisition légitime du patrimoine impérial , des terres vacantes et des usurpations des Gotbs, diminuait la nécessité des confiscations, et les provinciaux devaient supporter plus patiemment leurs pertes lorsqu'ils les voyaient distribuées avec égalité et régularité '.

La richesse des princes mérovingiens consistait dans l'étendue de leurs domaines particuliers. Après avoir conquis la Gaule, ils aimèrent à conserver l'antique simplicité de leurs ancêtres. Les villes dépeuplées tombaient en ruines; et leurs monnaies, leurs édits et leurs synodes portent tous le nom de quelque maison de campagne ou de quelque palais agreste oii ils résidèrent successivement. On comptait dans les différentes provinces qui composaient le royaume cent soixante de ces palais, mot qui n'entraîne

restant , et que les Romains pouvaient réclamer leur droit en justice, à moins qu'il n'y eût une prescription de cinquante ans.

< Il est assez singulier que le président de Montesquieu (Esprit des lois, 1. xxx, c. 7) et l'abbé de Malily (Obserr valions, 1. 1, p. 21, 22) adoptent l'un et laulre l'élrange supposition dune rapine arbitraire et individuelle. Le comte de Boulainvillicrs (Etat de la France, 1. 1, p. 22, 23)

(53« dep. J.-C.)

avec soi aucune idée d'art ni de luxe. Quel» ques-uns pouvaient passer pour des forteresses; mais la plupart n'étaient que de riches fermes, environnées de basses-cours et d'étabies pour nourrir des volailles et enclore des troupeaux. Les jardins né contenaient que des légumes utiles; et des serviteurs gagés exerçaient les diffcrens métiers et travaux de l'agriculture, et môme la pèche et la chasse au profit du souverain. Les magasins des rois chevelus étaient remplis de blés et de vins; ils vendaient le surplus de leur consommation; et toute l'administration était réglée par les plus strictes maximes de l'économie domestique *. Ces vastes domaines fournissaient à l'abondance de la table de Clovis et de ses successeurs, et servaient à récompenser la fidélité des braves compagnons qui, en temps de paix comme en temps de guerre , se dévouaient à leur service personnel. Au lieu d'un cheval ou d'une armure, chaque compagnon recevait à raison de son rang, de son mérite ou de la faveur du prince, un bénéfice, nom primitif et forme la plus simple des possessions féodales. Le souverain pouvait le reprendre quand bon lui semblait, et ses faibles prérogatives tiraient leur plus grande force de l'influence de sa libéralité. Mais l'indépendance et l'avidité de la noblesse française abolit * insensiblement cette mouvance précaire, et elle obtint la propriété perpétuelle et héréditaire des bénéfices. Cette révolution fut avantageuse à l'agriculture.

déploie une intelligence rare, au milien d'un brouillard é|»is d'ignorance et de préjugés.

< Voyez l'édit ou plutAt le code de Cbarlemagpe, qui contient soixante-dix règlemens (t. t, p. 052-657). Il exige le compte des cornes et des peaux des chevaux, ordonne que l'on vende son poisson , et qu'on nourrisse dans chacun de ses plus grands manoirs, eapUanea, cent poules et trente oies, et dans les plus petits, mansionoies, cinquante poules et douze oies. Mabillon (de Re Diplomaticd) a fait des recherches sur les noms, le nombre et la situation des maisons de plaisance mérovingiennes.

> D'après un passage de la loi des Bourguignons (t. i, n* 4; t. IV, p. 257), il est évident qu'un Sis qui s'en montrait digne pouvait espérer de conserver les terres que son pire tenait de la libéralité de Goodebaut. Les Bourguignons voulurent sans doute conserver leurs privilèges, et leur exemple encouragea peut-être les béncficicrs de France.

PAR ED. GIBBON. CH. XXXVIIL

ai;

qui avait été négligée par des maîtres précaires '. Indépendamment de ces bénéfices royaux , une grande partie des terres de la Gaule étaient divisées en saliques et en allodiales, exemptes de tout tribut les unes et les autres; les terres saliques se partageaient en portion égale entre les descendans mâles des Francs *.

Pendant les discordes sanglantes et la décadence de la race mérovingienne , une nouvelle espèce de tyrans parut dan» les provinces : sous la dénomination de tenioret ou seigneurs, ils usurpèrent le droit de gouverner ou plutôt d'opprimer les habitans de leur territoire particulier. La résistance d'un égal pouvait restreindre quelquefois leur ambition ; mais les lois étaient sans vigueur, et les barbares sacrilèges , qui ne craignaient point de provoquer la vengeance d'un saint ou d'un évéque ', respectaient rarement les bornes territoriales d'un voisin faible et obscur. Les droits naturels, tels qu'ils ont toujours été définis par la jurisprudence romaine *, furent exposés à de fréquens empiètemens sous les conquérans germains, tyranniquement jalouxde la chasse, qu'ils aimaient avec passion. L'empire que l'homme s'est arrogé sur les sauvages habitans de la terre , de l'air et des eaux , n'appartenait qu'à quelques individus fortunés de l'espèce humaine. De vastes forêts reparurent sur la surface de la Gaule, et les anifloaux , réservés pour l'usage ou le plaisir d'un seigneur oisif, pouvaient ravager impunément les champs de ses vassaux industrieux. La chasse devint le privilège sacré des nobles et de leurs domestiques. La loi les

< L'abbé de Hably a soigneusement défini les révolutions des tiers et des bénéfices, et sa distinction des temps lui donne à cet égard une supériorité à laquelle Montesquieu lui-même n'a point atteint.

2 Voyez la loi salique, tit. 62, t. nr, p. 156. L'origtaio et la nature de ces terres saliques, parfaitement connues dans les temps d'ignorance, embarrassent aujourd'hui nos critiques les plus instruits et les plus intelligens.

3 La plupart des 'i06 miracles de saint Martin de Tours furent destinés à punir les sacrilèges (Gr^. de Tours, in maxinia BiblwthecaPatrum,l. xi,p. 896-932). Judite heec omnes, s'écrie l'évêque de Tours, potestatem habentes, après avoir raconté comment quelques chevaux, arrachés de ses saintes prairies , étaient devenus enragés.

* Heineccius, Elément, fur. Germait., I. ii, p. i, n»8.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(636 dep. J.-C.)

autorisait à punir d'un certain nombre de coups de bâton , ou à emprisonner les plébéiens assez hardis pour partager leurs plaisirs'; et, dans un siècle qui admettait une faible rétribution pécuniaire comme une compensation pour le meurtre d'un citoyen, c'était un crime capital de tuer an cerf ou im taureau sauvage dans l'enceinte des forêts royales *.

Selon les anciennes lois de la guerre, le vainqueur devenait le maître légitime et absolu de l'ennemi qu'il avait vaincu , ou dont il avait eu la vie à sa disposition *. Les hostilités perpétuelles des barbares indépendans ressucitèrent et multiplièrent les motifs lucratifs de la servitude personnelle, abolie par le paisible gouvernement de Rome. Au retour d'une expédition heureuse, le Goth, le Bourguignon ou le Franc traînait après lui une longue suite de bœufs, de montons, de femmes et d'hommes , qu'il traitait tous avec le même mépris ou la même brutalité. Ils réservaient pour leur service personnel les jeunes gens des deux sexes, qui se faisaient remarquer par leur beauté ou leurs agrémens, et qui, dans cette situation douteuse, étaient alternativement exposés au malheur de plaire ou de déplaire à des maîtres violens. Les ouvriers de toute espèce, serruriers, charpen-

' 3mm, éveqHe d'OHéans, A. D. 821-826. Care (I/ist. IMtnuia, p. 443) blâme la tpaanie lëgide des nobles, t Pm ftris, quag cura bonùiiuiD «on «luit, sed Deu« in » commune mortalibitsad utendum concessit, pauperes a

• potenlioribus gpoliantur, flagellanlur, ergastulis detru-

• duDtur, et multa alla patiantnr. Hoc enim qui fiMàunt ,

• lege mundi se bcere juste potw cootendant. > (De Institut. UUcorum, I. n, c. 23, apud Thomassin, Discipline de l'Eglise, t. m, p. 1348.)

>Sur un simple soupçon, Chnodo, ehambdUm de Contran, roi de Bourgogne, fut lapidé. (Grég. de Tours, 1. X , c. 10, t. II , p. 369.) Jean de Salisbury {Polycrat., 1. 1, e. 4) dérend les droits de la nature, et se récrie contre a pratique cruelle du douzième siècle. (Voyez Heineccius, Elément. Jur. Germon., t. n, p. 1, n" 51-57.)

3 L'usage de réduire les prisonniers en esclavage flit toutà-foit aboli dans le ireizième siècle par l'influence bienftii- «ante du cbristianisme. Mais on peut prouva' par un grand nombre de passages de Gr^oire de Tours qu'on le pratiqu9it sous les rois mérovingiens sans encourir de censure. Grolius lui-même (de Jure BeUi et Pacis, 1. ni, c. 7), et Barbeyrac, son commentateur, ont litM de prouver qu'il ne blessait ni les lois de la raison, ni celles de la nature.

tiers, tailleurs, cordonniers, cuisiniers, jardiniers, teinturiers, orfèvres, travaillaient de leur métier au profit de leur maître ; et il condamnait, sans égard pour leur rang, les captifs romains qui n'avaient point d'industrie, à soigner ses troupeaux ou à travailler dans ses terres. Le nombre des esclaves héréditaires attachés aux terres gauloises s'accroissait continuellement par de nouvelles recrues, et le sort de ces malheureux dépendait de la situation et du caractère d'un maître, qui tantêties élevait, par une indulgence momentanée,à une condition meilleure, et le plus souvent les accablait de son despotisme capricieux. 0 exerçait à son gré sur eux le pouvoir absolu de vie et de mort', et, lorsqu'il mariait sa fille, il lui donnait pour présent de noces un certain nombre d'esclaves qui la suivaient, retenus par des chaînes à ses chariots, pour qu'ils ne pussent s'échapper*. La majesté des lois romaines protégeait le citoyen contre les efi'ets des malheurs ou du désespoir; mais les sujets des rois mérovingiens pouvaient vendre leur liberté personnelle ; et cet acte de suicide, qui se pratiquait légalement , est énoncé dans les termes les plus afBigeans et les plus honteux pour la dignité de la nature humaine'. L'exemple des pauvres, qui rachetaient la vie au prix de tout ce qui peut rendre la vie désirable, fut insensiblement imité par les faibles et par les dévots. Dans les temps de troubles, ils couraient lâchement s'enfermer dans la forteresse d'un chef ou dans l'enceinte de quelque

i On trouve un détail de l'état et des professioDS des esclaves germains, italiens et gaulois, dans Heineccius (Elément. Jur. Germon., 1. 1, n" 2S-47), Munlori (Dissertation., 14, 15) , Ducange (Glots. tub voee Servi), et l'abbé de Mably (Observations, t. ii, p. 3, etc. , p. 237, etc.)

i Greg. de Tours G- vi, c. 45, L u, p. 289) cite un exemple dans lequel Cbilpéric abusa des droits de maître. U lit tran^orter de force en Espagne plusieurs famillei qui appartenaient à ses domus flscoles, situées dans les «BviroDS de Paris.

3 • Licentiam babeatis mihi qualemconque volueritis

• disdplinam ponere, vel venumdare, aut quod votif

* placuerit de me bcere. • (Marculf., Eormul., I. n , 38, t. nr, p. 497.) La formule de Undenbrog (p. 559) et ecli* d'Aujou (p. 565) servaient au même objet. Grég. de Tours 0- vn , c 45, t. n, p. 331) cite plusieurs àtoyens qui se vendirent pour obtenir du pain dans un temps df fbmine.

(536 dep. J.-G.)

PAR ED. GIBBON. CH. XXXVHI

sanctuaire révéré. Les patrons spirituels ou temporels recevaient leur soumission, et cette transaction absurde imposait l'esclavage jusqu'à leur dernière postérité. Depuis le règne de Glovis, les lois et les mœurs de la Gaule tendirent, durant cinq siècles consécutifs, à multiplier la servitude personuelle et à en assurer la durée. Le temps et la violence anéantirent tous les rangs intermédiaires de la société, et ne laissèrent qu'un espace vide entre le noble et l'esclave. L'oi^ueil et les préjugés ont converti cette division arbitraire en distinction nationale, établie universellement par les armes et par les lois des mérovingiens. Les nobles, qui prétendaient tirer leur origine , vraie ou fabuleuse , des Francs indépendans et victorieux, ont fait valoir jusqu'à l'abus le droit de conquête sur une foule d'esclaves et de plébéiens, auxquels ils imputaient l'ignominie imaginaire d'une extraction romaine ou gauloise.

L'exemple particulier d'une province , d'un diocèse ou d'une famille sénatoriale , pourra donner une idée de l'état général et des révolutions de la France, qu'on appela ainsi du nom de ses conquérans. L'Auvergne avait anciennement obtenu une juste prééminence parmi les villes et les états indépendans de la Gaule; ses braves et nombreux habitans avaient conservé un remarquable trophée, c'était l'épée que César avait perdue lorsqu'il fut repoussé devant les murs de Gei^ovie '. Gomme descendans des Troyens , ils réclamaient l'alliance fraternelle des Romains * ; et, si chaque province eût imité le courage et la loyauté de l'Auvergne, elles auraient évité ou au moins différé la chute de l'empire d'Occident. Les Auvergnats conservèrent fidèlement aux Visigotbs la foi qu'ils leur avaient jurée avec répugnance; mais , leur

1 Lonqae César la vit, il se mit à rire. (Plstarqne , ùi Catar., 1. 1, p. 409.) Cependast il raconte le laauvais snccès du si^e de Gergovie avec moins de franchise qu'on n'aurait droit d'en attendre d'un liéros accoutumé à la victoire ; mais il avoue qu'il perdit sept cents hommes et quarante-sept centurions i une seule attaque. {De Bell. GalUe., I. Ti, c. 44, S3, 1. 1, p. 270-272.}

2 Judebant se quondam fratres Latio dieere, et sanguine ab IlUuio populos computare. (Siàou. Apollinar., 1. vn, éptt. 7, 1. 1, p. 790.) Je ne suis peint instruit des d<%rés ou des drconstances de cette fabuleuse parenté.

plus brave jeunesse ayant succombé à la bataille de Poitiers, ils acceptèrent sans résistance pour souverain un prince catholique donné par la victoire. Théodoric, roi d'Austrasie et fils aîné de Glovis, acheva cette conquête; mais elle se trouvait séparée do ses éuts par les royaumes intermédiaires de Paris, d'Orléans et de Soissons, qui composaient, à la mort de leur père, l'héritage de ses trois fils. Le voisinage et la beauté de l'Auvergne tentèrent Ghildebert, roi de Paris '. La Haute-Auvergne, qui s'étend au sud jusqu'aux montagnes des Gévenues, offrait une riche perspective de bois et de pâturages; les flancs des montagnes étaient plantés de vignes, et chaque coteau était couronné d'un manoir ou châteaq. Dans la Basse-Aovei^ne, la rivière d'Allier traverse la belle et vaste plaine de Limagne, et la fertilité inépuisable du sol fournissait et fournit encore tous les ans des moissons abondantes sans aucun intervalle de repos *. Trompé par un faux rapport qui annonçait que leur légitime souverain avait été tué dans la Germanie, le petit-fils de Sidonius ApoUinaris livra la ville et le diocèse d'Auvergne. Ghildebert jouit de cette victoire peu glorieuse, et les guerriers indépendans de Théodoric menacèrent de quitter ses drapeaux, s'il s'occupait de sa vengeance particulière avant la fin de la guerre contre les Bourguignons. Mais les Francs d'Austrasie cédèrent aisément à l'éloquence persuasive de leur souverain, t Sutvez-moi , >leur dit Théodoric, suivez-moi en Auver- * gne, je vous conduirai dans une province > où vous trouverez de l'or, de l'argent, des » troupeaux , des esclaves, et des richesses de » toute espèce. Je vous engage ma parole de » vous abandonner les peuples et tous leurs

« Dans le premier on dans le second partage des flte de Clovis, Ghildebert arah eu leBerri (Gr^. de Tonrs, I. m, c 12, l. u, p. 192). Felim, dit-il, Arvemam Lemanem, qua tanta jucunditatis gratid refttlgere dteitur oculU eemere. (I. m , e. 9, p. 191.) Un brouillard épai^ cachait ta rue du pays, lorsque le roi de Paris « son entrée dans Clermoat.

ï Voyez Sidonius pour la description de l'Anveiçne, 1. w, épît 21 , t. 1, p. 793, avec les notes de Savaron et de SirmoBd , p. 279, et &1 de leurs éditions. (Boulainvilliers , Etat de ta France, t. n, p. 242-268; et l'abbé de LoBgweme, Description delà France, pari, i, p. 132-139 )

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(53« dep. J.-C.)

» biens ; vons les transporterez, si vous vou- > 1er, dans votre pays. > Par l'exécution de cette promesse, Tbéodoric perdit tousses droits sur un peuple qu'il dévouait à la destruction. Ses troupes, secondées d'un corps composé des plus féroces barbares de la Germanie, semèrent la désolation dans la fertile Auvergne '. Une forteresse et un sanctuaire échappèrent seuls à leurs fureurs licencieuses. Le château de Meroliac * était situé sur un rocher élevé de cent pieds audessus de la plaine. H renfermait dans l'enceinte de .ses fortifications un vaste réservoir d'eau vive, et quelques terres labourables. Les Francs contemplèrent avec dépit cette forteresse imprenable ; mais , ayant surpris cinquante tralneurs, et se trouvant embarrassés du nombre de leurs prisonniers , ils offrirent de les rendre pour une faible rançon, et se préparèrent à les massacrer en cas que la garnison refusât de les racheter. TJn autre détachement pénétra jusqu'à Brive ou Brioude , dont les habitans s'étaient réfugiés, avec leurs effets les plus précieux , dans le sanctuaire de Saint-Julien. Les portes de l'église résistèrent à leurs efforts ; mais un soldat audacieux entra par une fenêtre du chœur, et ouvrit un passage à ses camarades. Le peuple et le clergé, les dépouilles profanes et< sacrées, tout fut arraché des autels, et le partage sacrilège se fit dans les environs de Brioude. Hais le pieux fils de Clovis punit sévèrement cette violence impie; les plus coupables l'expièrent par leur mort : leurs complices secrets furent abandonnés à la violence de Saint-Julien; il relâcha les captifs, rendit le butin et étendit le droit de sanctuaire à cinq milles autour du sépulcre des saints martyrs '.

< Purorem gentium, quœ de uUeriore Bheni amnis parte venertuit,superare non poterat. (Gris- de Tours, 1. nr, e. 50, t. u, p. 22i>.) Ce ftit cette mèDoie excuse dont un autre roi d'Auslrasie se servit, lorsque les troupes qu'il commaDdait ravagèrent les enviroiis de Paris.

2 D'après lé nom et la position , les éditeurs bénédictins de Grégoire de Tours (l. n , p. 192) placent cette Torteresse dans un endroit nommé castel Meiiiae , à deux miOes de Mauriac dans la Haute-Auvergne. Dans celte description, je traduis inflra comme s'il y avait intra. Grégoire ou ses copistes confondent i tout instant ces deux prépositions, et le sens doit toujours décider.

1 Voyez les révolulions et les guerres de l'Auvergne,

Avant de rappeler l'armée austrasienne de l'Auvergne, Théodoric exigea des gages de la fidélité future d'un peuple dont la haine ne pouvait plus être contenue que par la terreur, et emmena les iils des plus illustres sénateurs comme otages et garans de la foi de Childebert et de la province. Au premier bruit de guerre, on condamna ces jeunes infortunés à la plus humiliante servitude ; et l'un d'eux , Attale ', dont les aventures sont plus particulièrement connues, fut réduit à garder les chevaux de son maître dans le diocèse de Trêves. Après l'avoir cherché long-temps, les émissaires de son grand-père, Grégoire, évêque de Langres, le découvrirent dans cette vile occupation; mais son maître avide, se refusant à toutes les offres raisonnables , exigea dix livres d'or pour prix de sa rançon. Léon, esclave et cuisinier de l'évéque de Langres *, se servit d'un stratagème pour le délivrer : un agent inconnu présenta Léon au barbare, qui l'acheta au prix de dix pièces d'or, et apprit avec joie qu'il avait servi dans les cuisines délicates d'un évêque. t Diman-

> che, lui dit le Franc, j'inviterai mes pa-

> rensct mesamis. Exercez vostalens, et fai-

> tes-leur avouer qu'ils n'ont rien mangé de

> sibon, même à la table du roi.» Léon promit qu'il aurait satisfaction, si on lui fournissait une quantité de volaille suffisante. Lavanité du barbare s'appropria toutes les louanges prodiguées à son cuisinier, et Léon obtint

dans Grégoire de Tours , I. in, e. 37, t. ii, p. 183; et I. m, c. 9, 12, 13, t. Il, p. 191 ,192. {De Miraculis saneU JuliatU, e. 12 , t. Il , p. 106.) Il laisse souvent apereeroif sa partialité pour son pays.

< L'Histoire d' Attale se trouve dans Grégoire de Tours, I. m, c. 16, t. n , p. 193-193. Sou éditeur, le père Don Ruinart, confond cet Attale encore enfant, puer, dans l'année 532, avec un ami de Sidonius du même nom , et qui était comte d'Autun cinquante ou soixante ans plus tbt.Une telle bévue, qui ne peut être imputée i l'ignorance, est si grossière qu'elle en devient inotfensive.

2 Ce Grégoire, l'aieul de Grégoire de Tours (t. ii , p. 197, 490) vécut quatre-vingt-douze ans; il (Ut quarante ans comte d'Autun , et trente-deux ans évêque de Langres. Si l'on peut en croire le poète Fortunatus, Grégoire fit admirer également son mérite dans ces deux postes distingués.

fiobIHt anllqna 4ecnrreDs proie parefitun .

HObUlor geUU, noDC taper a>ln Miiet. i

Arbllcr aat< feroi, dtlii i>lii> \fx unrdM ,

Quo» domttlt t«in, roid tmmt yiti'it.

(536 dep. J.-C.)

bientôt sa confiance et l'administration de toute sa maison. Après avoir resté patiemment une année entière dans cette situation, il instruisit Attale de son projet, et loi recon^manda de se préparer à partir la nuit suivante. A l'heure de minuit, les convives intempérans quittèrent la table, et le gendre du Franc , que Léon accompagnait à son appartement avec la potion qu'il avait l'habitude de lui préparer pour la nuit, le plaisanta sur la facilité avec laquelle il pourrait trahir sa confiance. L'intrépide esclave, après avoir fort bien soutenu cette raillerie dangereuse , entra dans la chambre à coucher de son maître , cacha sa lance et son bouclier, tira deux des meilleurs chevaux de l'écurie, ouvrit les portes pesantes et pressa Attale de sauver sa liberté et sa vie par une prompte fuite. La crainte les obligea à laisser leurs chevaux sur les bords de la Meuse ' ; ils passèrent la rivière à la nage , et errèrent pendant trois jours dans la forêt voisine, où ils seraient morts de besoin sans un prunier qu'ils trouvèrentpar hasard. Cachés dans l'épaisseur du bois, les deux fugitifs aperçurent avec terreur leur maître qui s'était mis à leur poursuite , et lui entendirent déclarer que, s'il parvenait à les atteindre , l'un serait haché en morceaux, et l'autre pendu à un gibet. Attale et son fidèle Léon arrivèrent à Reims chez un ecclésiatique, qui rappela leurs forces avec un peu de pain et de vin , les mit à l'abri des recherches de leur ennemi, et les conduisit sans accident au delà des limites du royaume d'Austrasie jusque dans le palais épiscopal de Langres. Grégoire pleura de joie en embrassant son petit-fils ; il affranchit Léon et toute sa famille, et lui fit présent d'une ferme oiiil pût finir ses jours dans la paix et dans l'aisance. Peut-être cette aventure extraordinaire, dont les circonstances portent l'empreinte de la vérité , futelle racontée par Attale lui-même à son cousin ou son neveu, le premier historien des Francs. Grégoire de Tours * était né environ

< Comme M. de Valois et le père Ruinart veuleat obstioénient substituer Mosa à Mosella qui se trouve dans le texte , je dois me conformer à ce changement : cependant, après UD examen de la topograptiie, il m'a seniMé que je pouvais justifler le Mosella du texte.

2 Les parens de Grégoire (Gregorius Florentius Geor-

PAR ED. GIBBON, eu. XXXVIU.

soixante ans après la mort de Sidonins Apol' linaris, et Leurs situations eurent beaucoup de ressemblance; ils prirent tous deux naissance en Auvergne , et furent successivement l'un et l'autre sénateurs et évêques. La différence de leur style et de leurs sentimens peut par conséquent servir à prouver la décadence de la Gaule, et combien l'esprit humain perdit en peu de temps de son énergie et de sa grâce '.

' Nous sommes enfin autorisés à rejeter les faux exposés qui ont diminué ou exagéré les vexations que les Romains de la Gaule ont souffertes sous le règne des Mérovingiens. Les conquérans ne publièrent jamais d'édits de servitude ou de confiscation générale', mais un peuple dégénéré, qui déguisait sa faiblesse sous les noms de paix et d'urbanité, se trouvait exposé aux lois et même au caprice des barbares qui insultaient'dédaigneusement ses possessions , ses franchises et sa liberté; mais ces injures étaient personnelles et illégales, et -le corps des Romains ne succomba point dans cette révolution. Ils conservèrent toujours les propriétés et les privilèges de citoyens. Les Francs envahirent une partie de leurs terres , mais celles qui leur restèrent furent exemptes de tributs * ; et la violence qui détruisit les arts et les manufactures de la Gaule, anéantir aussi tout le système ingénieux et dispendieux du despo-

gius) étaient nobles d'extraction, nataXibus.... illustres, et possédaient d'amples patrimoines, latifttndia, en Auvergne et en Bourgogne. Il naquit en 539, (Ut consacré évêque de Tours en 573 , et mourut en 593-595, peu de temps après qu'il eut fini son histoire. (Voyez sa Vie par Odon , abbé de Cluni , t. n, p. 129-135, et une nouT^« Vie dans les Mém. de l'Acad., etc. t. xxn, p. 598-637.)

I Decedente atque immo potius pereunte ai urhibus gallicanis Uberalium cuUwa lUterarum, etc. (//i Praefat., t. ii, p. 137.) Telles sont les plaintes de Grégoire lui-mfime, qu'il justifie par ses propres ouvrages. Son style manque paiement d'élégance et de simplicilé. Dans un rang distingué il fut toigours étranger à son siècle et à son pays ; et dans un ouvrage prolixe, dont les cinq derniers livres ne contiennent que l'espace de dix années, il a omis presque tout ce qui peut exciter la curiosité des générations suivantes. J'ai acquis, par un examen long et bsiidieux, le droit de prononcer ce jugement défavorable.

1 L'abbé de Mably (i. i, p. 247-267) a confirmé celle opinion du président de Montesquieu (Esprit des Lois l.xix,c. 13).

DECADENCE DE LEMPIRE ROMAIN

(536 dep. J.-C.)

tisme impérial. Les provinciaux déplorèrent souvent sans doute la jurisprudence sauvage des lois saliques et ripuaires ; mais le code de Tbéodose régla toujours leurs mariages, leurs testamens et leurs successions ; un Romain mécontent de son état pouvait aspirer ou descendre au rang de barbare. Les honnearsde l'État étaient accessibles à son ambition. Le caractère et l'éducation des Romains les rendaient plus propres aux fonctions dn gouvernement civil : et, dès que l'émulation eut ranimé leur ardeur militaire, on les reçut dans les rangs et même à la tête des victorieux Germains. Je n'essayerai point de calculer le nombre des généraux et de magistrats dont les noms ' attestent la politique généreuse des Mérovingiens. Trois Romains exercèrent successivement le commandement en chef de la Bourgogne avec le titre de patrice ; Mummolus, le dernier et le plus puissant *, tantôt le sauveur et tantôt le perturbateur de la monarchie, avait supplanté sou père dans le poste de comte d'Autun, et laissa dans son trésor trente talens en or et trois cent cinquante talens en argent-Les barbares sauvages et ignorans furent exdns durant plusiairs générations des dignités, et même des ordres ecclésiastiques '. Le clergé de la Gaule était composé presque entièrement d'indigènes provinciaux. L'orgueil des Francs s'humiliait aux pieds de leurs sujets décorés du caractère épiscopal ; et la dévotion restitua peu à peu aux Romains les ricJiesses et la puissance dont le sort des armes les avait dépouillés *. Dans les affaires temporelles, le

1 Toyez Dnbos, Hist. crit. de la monarebie flrançaise, t. n, I. Ti, ç. 9, 10. Les antiquaires français posent pour ]>rindpe qne les Romains et les barbares sont faciles à (Gstingner par leurs noms. Leurs noms sont sans doute une présomption ; cependant, en lisant Grégoire de Tours, j'ai obsenré Gondulfiis d'extraction romaine on sénatoriale (I. Ti , c. 2, L n, p. 273) et Claadius qui était barbare 0- vn, c. 2», p. 303).

2 Ennius Mummolus est dté à ditHirentea fais par Grégoire de Toars, depuis le quatrième livre (e. 42, p. 224) Jusqu'au septième (c. 40, p. )10). Le calcul par Ulcnt est assez extraordinaire ; mais si Grégoire attachait un sens à ee mot inusité, les trésors de Mummolus deraient excéda' cent mille livres sterling.

ï Voyei FleuTf , Discours 3 , sur l'Hist. Ecdés. * L'érCque de Tours a eonsigné lui-même dans ses écrits les plaintes de Chilpéric , pcUt-Ols de Cloris. « Eoee

code de Théodose était universellement U loi du clergé ; mais la jurisprudence barbare avait libéralement pourvu elle-même à leur sûreté personnelle. Un sous-diacre était évalué comme deux Francs, le prêtre comme un anstrustion, et l'on appréciait la vie d'un évéqne, comme fort au-dessus de toute autre, à la somme de neuf cents pièces d'or '. Les Romains communiquèrent aux conquérans la connaissance du christianisme et de la langue latine * ; mais leur langage avait autant dégénéré de la simplicité élégante du siècle d'Auguste qne leur religion de la pureté du siècle des apôtres. Les progrès de la barbarie et dn fanatisme s'étendirent universellement et avec rapidité. Le culte dn Dieu des chrétiens se trouva dérobé aux yeux du vulgaire sous le culte des saints ; l'idiome et la prononciation teutonique corrompirent le dialecte grossier des paysans et des soldats. Cependant les communications sociales et religieuses effacèrent les préjugés de naissance et de conquête ; et toutes les nations de la Gaule furent insensiblement confondues sous le nom et le gouvernement des Francs.

En s'unissant aux Gaulois, les Francs auraient pu leur faire un présent bien précieux: l'esprit et le système d'uue constitution libre. Sous une monarchie héréditaire, mais limitée, les chefs et les ministres auraient pu tenir leurs conseils à Paris, dans le palais des césars. La plaine voisine, on les empereurs faisaient la revue de leurs légions mercenaires, aurait servi de lieu d'assemblée législa-

• paoper renanàt flscas noeter; ecee divitiae noetr» ad > ecdesias sunt translaUe : nulli pcnitus nisi soli epiieopi » régnant > (I- vi, c 46, t. n, p. 291).

t Veyez le Code Ripudre (tU. 36, t.'iv. p. 241). La loi salique ne pourvoit point à la gfireté dn clergé, et noua pottvoBSSuppo6er,irbonneur de la tribu la plus civilisée, qu'elle ne prévoyait pas qu'on ptlt pousser l'impiété jusqu'au meurtre d'un prêtre. Cependant Prétextât , archevêque de Rouen , fUt assassiné aux pieds des autels par l'ordre de Frédégomie.(€rég. de Tours, 1. vor, c. 31, t. n, p. 326.)

1 M. Bonami (Mém. del'Acad. des InseripL, t xxir, p. 582-670) a prouvé l'existence de la Ungua ronuma nu- Uea, qui, après être devenue la langue romance, s'est polie peu à peu et est devenue la langue française actuelle. Sous la race carlovingiaine, les princes et les nobles de France comprenaient encore l'ancien dialecte de leui* ancêtres gennains.

(&3adep.J..G.)

PAR ED. GIBBON. CHAP. XXXVHI

ùve aux cUoyeBs et asx gvemers, et le modèle grossier qui avait été ébauché daas les Ibréte de la (ïenaaaie ' aurait été perfectionné par la sagesse et TexpérieBce des Bomaios. Mais les barbares insoncians, assarés d'ane indépendance personnelle, dédaigna vent les travaux du gouvernement; les assemblées annuelles du mois de mars tombèrent ipsensibl^oent en désuétude, et la conquête de la Gaule servit à désunir et, en quelque fkçoB , à dissoudre la nation victorieuse *. La «ooarchie resta sans établissemMit régulier de justice, de finances et de forces militaires. 1^6 successeurs de Clovis manquèrent do courage nécessaire pour s'emparer du pouvoir législatif que le peuple avait abandonné, DU de force pour l'exercer. Les prérogadves royales se bornaient à un privilège plus étendu de meurtre et de rapine ; et l'amour de la liberté, si souvent ranimé et déshonoré par l'ambition personnelle, se réduisit, parmi les Francs, au mépris de l'ordre et au désir de l'impunité. Soixante-quinze ans après la mort de Ciovis, son petit-fils Gontran, roi de Bourgogne, envoya un« armée pour envahir les possessions des Goths du Languedoc et de la Septimanie. L'avidité du butin attira les troupes de la Bourgogne, du Berri, de l'Auvergne, et des - contrées voisines. Elles narchèrent sans discipline sous les ordres des [comtes gaulois ou germains, attaquèrent mollement, et furent repoussées. Mais les provinces amies et ennemies furent indistinctement ravagées ; les moissons, les villages, et même les éf^ises, furent la proie des flammes ; les habitaus furent on massacrés ou traînés en esclavage , et cinq mille de ces destructeurs féroces périrent dans leur retraite, victimes de la Caim on de la discorde. Lorsque Gontran, après avoir reproché aux chefs leur crime ou leur négligence, menaça de les faire exécuter sur-loKihamp sans jugement et sans formalité, ils s'excusèrent sur les vices et l'indocilité des peuples, c Aucun

I «CelMfHisyRtëBMtëtétrmivédaQsles bois.>(lIent«(q«ieu. Esprit des lois, ]. u, c. 6.)

' Voyez l'abbé de Mabijr, Observations, etc., t i, p. 34-56. U semblerait que cette institution d'assemblées nationales, dont l'origine en France est aussi ancieinie que la nation , n'a jamais conreDU au génie des Français. GIBBON, I.

> d'eux, dirent-Ils, ne redoute ni ne respecte

> plus son roi, son duc ou son comte; dia-

* cun se ptait à faire le mal, et satisfait sans

* scrupule ses indinatioBS crimineOes. La

> punition la plus modérée entraîne une sé-

> ditioB ; et le magistrat téotéraùre qui veut

* blâmer ou eotr^endre d'arrêter leurs fo-

> reurs échs^pe rarement à leur vens t geance '. » Il était réservé à la même nation de faire connaître par ses désordres jusqu'où peuvent aller les abus de la liberté, et de suppléer à la perte de la liberté par des sentimens d'honneur et d'humanité qui allient et honorent aujourd'hui sa soumission à unnonarque'absidu..

Les Tisigoths avaient cédé à Clovis la plus grande partie de leurs possessionsldans la Gaule ; mais cette perte ftit amplement confirmée (par la conquête aisée et la jouissance tranquille des provinces de l'Espagne. La monarchie des Goths , qui comprit bientôt les Suèvee de la Galice,, iaspore- encore un sentiment de vanitiauxËspagnoAs modernes : mais rien.ne fonce ni n'invita rhistorien de l'empire romain. ifou31er dans la stérile ob* «curité de leurs annales .*. Les Goths de l'Espagne étaient séparés du reste dn gowe hu» moio par la dudoe escarpée des Pyrénées. Nous avons déjà fai^ conn^trejeurs mœurs et leurs institutions en parlant des tribus de la Germanie. J'ai anticipé dans le chapitre précédent sur lésévënemens religieux,la chute de rarianisme,Iet la persécution des Juifs; et il ne me reste à observer que quelques circonstances relatives à la constitution civile et ecclésiastiqae du royaume d'Esr pagne.

1 Grégoire dA Tours (l.nB,c 90, t. n, p. 325, 336) raconte arec beaucoup d'indilKraiee les crimes, le reproche el l'apologie, i Nullusregem metuit, nuUus duoem, » ddHus cofflitem rereretur; et si fortaKis alicui ista dis- » plioent,etea, pro tongaevitatevitsevesirae, emendare

> eonatttr, staiiffl8edittoinpopld0,6tatimtnB^dtuseso- > ritiu", et in tantum unusquisipie coalra seniorem , sxra

* inlenlione grassalur, ut m se credat evadere, si tandem

> sHere nequirerit. >

2 L'Espagne a été particulièrement malheureuse dans ces siècles d'obscurité. Les Francs avaient un Grégoire de Tours, les Saxons ou Angles un Bède , les Lombards un Panl Wameflrid , etc. ; mais on ne trouve l'histoire des Visigolhs que dans les chroniques concises et imparfidtes d'Isidore de SériUe et de Jean de Bidar.

Lorsque les Francs et lesinsigoths eorent renoncé à l'idolâtrie et enfin à l'hérésie de l'arianisme, ils se montrèrent également dis- •posés à snbir les mœurs inhérentes à la superstition', et à profiter des aTantages accidentels qu'elle peut offrir. Mais, long-temps avant l'extinction de la race mérovingienne , les prélats de France n'étaient plus que des chasseurs et des guerriers barbares. Ils dédaignaient l'usage antique des synodes , oubliaient les règles de la tempérance et de h chasteté, et préféraient les jouissances du luxe et de l'ambition personnelle à l'intérêt général du sacerdoce '. Les évéques d'Espagne se respectèrent, et conservèrent la véiiérati<m des peuples. Leur union déguisait leurs vices et confirmait leur autorité ; et la régularité de leur discipline introduisit la paix, l'ordre et la stabilité, dans le gouvernement de l'état. Depuis le r^e de Recarède, premier roi catholique, jusqu'-à celui de Witiza , prédécesseur immédiat de l'infortuné Roderic, seize conciles nationaux s'assemblèrent successivement. Les six métropolitains de Tolède, SériUe, Hérida, Braga, Tarragone et Narbonne, présidaient, suivant leur rang d'ancienneté ; l'assemblée était composée de leurs évéques snffragans. Ils y paraissaient en personne ou par procureur, et il y avait une place assignée pour les abbés distingués par la piété o« par l'opulence. Pendmt les trois premiers jours de l'assemblée, on n'agitait que des questions de doctrine et de discipline ecclésiastique , et les laïques étaient so^paeusement exclus de cesdébate, qui se passaient cepend^t avec une solennité décente. Mais dès le matin du quatrième jour on ouvrait les portes et on admettait les grands-offiders du palais, les ducs, les comtes , les nobles , les juges des villes ; et le consentement du peuple ratifiait 1^ jugemeos du ciel. Les mêmes r^les s'obser^ valent dans les assemblées provinciales ou conciles annuels , chargés de recevoir les plaintes et de redresser les abus; le gouver-

> Tdtes sont les plaintes 4e «aùit Boniface , ap^lre de la Çermanie et réronnateur de la Qaule (L nr, p. 94). Les quatre-vingts ans de licence et de corrnplion qu'il déplore senblent annoncer que les barbares flireoi admis dms le clergé vers l'année 660>

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(536 dep. J.-C.)

nement légal avait pour appui l'influence vie* terie«8e du olergé. Les évéques, dont l'usagd était , dans toutes les révolutions , ' de flatter les vainqueurs et d'insulter les malheureux , travaiUèrent avec succès à rallumer les flammes de la persécution, et à élever la mitre au-dessus de la couronne. Cependant les con-^ ciles nationaux de Tolède, dans lesquels la po&tiqne épiseopale dirigea et teiiq>éra l'esprit indocile des barbares, établirent quelques Ims sages , également avantageuses pour les rois et pour leurs sujets. Lorsque le trêne vaquait , le choix d'un nwnarque appartenait aux évéques et aux palatii» ; et , «près rextinction de la race d'Alaric, ils eon« servèrent au sang des Goths le droit exclusif de succession à la couronne. Le clergé , qui sacrait le prince légitime, recommandait toujours au peuple, et pratiquait quelquefois le devoir de l'obéissance ;^et les foudres de l'élise édataient sur la tête des sujets inn pies qui conspiraient contre leur souverain , qui restaient à son autorité , ou qui violaient la diasteté de sa veuve par une union indécente. Mais, de son c6té, en montant pour la première fois sur son trône , le monarque faisait à Dieu et aux peuples le serment de gérer fidèlement IHmportant dépôt qui lui était confié. Une aristocratie redoutable se réservait le droit de contrôler les fautes réellet ou imaginaires de sonadministnition ; et une loi fondamentale assurait aux évéques et aux [talatins le privilège de n'être ni emprisonnés ni dégradés , ni mis à la torture , ni punis de mort ou même d'exil, sans avoir été jugés publiquement et librement par leurs pairs *.

Un des conciles législatifs de Tolède examina et ratifia le code de lois , composé sous lute succession de princes goths, depuis le règne du féroce Euric jusqu'à celui du pieux Égica. Tant que les Yisigoths conservèrent

1 Les tmsKtionsdes conciles de Tolède sont encore aujoardlmi les actes les plus antheotiqaes de l'église et de lacoBftttatiM de l'Espagne. Les passages soivans sont partieolièremcDt importans. (m, 17, 18; ir, 76; v, 2, 3, 4, 5, 84 Ti, 11, la, 13, 14, 17, 18; TU, 1 ; xn. 2. 3, 6.) J'ai troaré des mseigBeaMns très-utiles dans Mascou , Histi de^ anciens Germains, xr, 29, et les Notes 26 et 27; et dans Ferreras, Hist géo. del'Eqngne, t. n.

(«36 dep. I.-C.)

les mœurs simples et antiques de leurs ancêtres, ils laissèrent à leurs sujets de l'Espagne et de l'Aquitaine la liberté de suivre les usages des Romains. Le progrès des arts, de la politique', et enfin de la religion, les engagea à supprimer ces institutions étrangères , et à composer sur leur modèle un code de jurisprudence civile et criminelle , àj' usage général des nations qui composaient la monarchie espagnole ; elles obtinrent tontes les mêmes privilèges, et contractèrent les mêmes obli^tions. Les conquérans renoncèrent insensiblement à l'idiome teutonique » se soumirent aux gênes salutaires de la justice » et firent partager aux Romains les avantages de la liberté. La situation de l'Espagne sous tes Visigoths ajoutait au mérite d« cette administration impartiale. Les souverains attachés à l'arianisme étaient séparés depuis long-temps de leurs sujets par la différence irréconciliable de religion. Depuis que la conversion de Recarède avait fait cesser les scrupules des catholiques, l'empereur d'Orient , qui possédait encore les côtes de l'Océan et de la Méditerranée , encourageait secrètement les peuples à secouer le joug des barbares, et à soutenir la dignité du nom romain. La fidélité de sujets suspects n'est en effet jamais mieux assurée que quand ils craignent de perdre dans une révolte plus qu'ils ne peuvent gagner par une révolution. Mais il a toujours paru si naturel d'opprimer ceux qu'on hait ou que l'on redoute, que la maxime contraire doit obtenir le titre de sagesse et de modération ' .

Tandis que les Francs et les Visigoths as^ suraient leurs établissemens de la Gaule et de l'Espagne, les Saxons achevèrent la conquête de la Bretagne , troisième grande préfecture de l'Occident. Gomme elle était séparée depuis long-temps dé l'empire romain» je pourrais négliger sans scrupule une histoire connue du moins instruit comme du pliis sa-

< Oom Boaquetapubliéeorreeta&oit (t^ it, p. 273-460). le epdedes Visigotlu, divisé ai douze liTret. Le prétideot de Montesquieu (Esprit des lois , 1., xxrin, e. i) l'a traité avec une séVérité exceedre; Le slfie m'en déplatt , et je bais b superstition ; mais je ne crains point de dire que cette jurisprudence dvile annonce une soeiëté plus policée et plus éclairée que celle des Bourguignons ou mime des Lombards.

PAR ED. GIBBON. GH. XXXVUL

vaut de mes lecteurs. Les Saxons , habiles à ramer et à combattre , ignoraient l'art qui pouvait seul transmettre leurs exploits à Ui postérité. Les provinciaux , retombés dans la barbarie , ne pensèrent point à décrire kk révolution qiii les y avait replongés , et kl tradition fort suspecte était presque éteinte lorsque les missionnaires de Rome y reportèrent la lumière des sciences et du christianisme. Les déclamations de Gildas , les fragmens ou fables de Nennius > les lambeaux obscurs et tronqués des lois saxonnes et des chroniques , et les contes ecclésiastiques du vénérable Bède *, ont été rassemblés soigneusement, et quelquefois embellis par l'imagination d'une succession d'écrivains que je n'entreprendrai ni de censurer ni de transcrire *. Cependant l'historien de l'empiré peut être tenté de suivre jes révoluUons d'une province romaine jusqu'à ce qu'elles échappent à sa vue, et il est pardonnable à un Anglais de vouloir tracer l'établissement dés barbares dont il tire son nom, ses lois et peutêtre son origine.

Environ quarante ans. après la dissolution du gouvernement romain, Yortigern parait avoir obtenu le gouvernement suprême , mais précaire, des^ princes et des villes de la Bretagne. On a condamné presque unanime* ment la politique faible et funeste de ce monarque infortuné ', qui invita des étriingers

> Voyet (MIdas, de Bxeidio BtlUmniai e. Il-^ p. 4-0, édit. Gale; Eut. Britomon de Nennius; c. 28-35- 66 , p. 105-115, édit. Gale; Hist. Ecdes. de Bède. Centis Jn^riati, 1. 1, c. 12-16, p.. 4^-53; c. 22, p. 58, édit. Smith.-, Vhrbn. SaxonCcum, p. 11-23, etc., édtt. Gibson. Les 1(HS des Anglo-Saxons ont été pujtttées par Willdns, Londres, 1731, in-tblio ; et les Leges Wattiate, par Wotton et Clarke, Londres, 1730, in-folio.

2 Le laborieux M. Carte et llngénleut M. ^Iiitaker sont lès deux historiens modernes qui m'ont été le plus utiles dans mes recherches. L'historin particalier de Mancbestor embrasse, sous ce titre obscur, un sqjetpresqn« aussi étendu que l'histoire générale d'Angleterre.

3 Witikind, moine saxon du dixième ûèele, a composé Une histoire suivie de cette InTitation, que les expressions vagues de Gildas et de Bède pouvaient eo qudque bçoft justifier. (Voyez Cousin, Hist. de l'Eminre d'Occident, t. u, p. 356.) Rapin et Hume lui-même se sont servis trop légèrement de celle autorité suspecte, sans égard pour le témoignage précis et probable deNennius. • IntcN* vene- > runt 1res chiuke a Germania in exUi<fpuUa,\B^ «crantHorMctlta^t. •

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

fomndaUes à venir fe défendre contre les en* treprises de sesennenis nationaux. Les plus graves historiens racontent qu'il envoya des ambassadeurs sur la côte de Germanie, qu'ils adressèrent un discours pathétique à l'assemblée générale des Saxons, et que ces audacieux bartMres résolurent d'aider d'une Ootte et d^une armée les habitans d'une ile éloignée et inconnue. Si la Bretagne eât été réeltement inconnue aux Saxons, la mesure de ses calamités aurait été moins complète. Mais le gouvernement romain manquait de forces suffisantes pour défendre constamment cette province maritime contre les piraies de la Germanie. Les états nidépendans et divisés étaient souvent exposés i leurs attaques, et les Saxons pouvaient quelquefois se réunir avec les Pietés et les Écossais, par une alliance expresse ou tacite de rapine et de destruction. Yortigem ne pouvait que bakmcer les différens périls qui menaçaient de toutes parts son trône et son pays ; et il est peutêtre injuste de blâmer ce prince d'avoir préféré, dans une situation si diflicile, l'alliance de barbares que leurs forces navales pouvaient rendre ou ses pins dangereux ennemis ou ses amis les plus utiles. Hengist et Horsa parcouraient alorala côte orientale -dénie avec trois vaisseaux: ils furent invités, par la promesse d'une ample récompense, à entreprendre la défense de la Bretagne; et leur intrépidité la délivra bientôt des usurpatears de la Càlédonie. Ces Germains auxiliaires obtinrent dans l'Ile de Tbanet une résidence tranquille et un .district fertile. On satisfit aux conventions en leur accordant , avec libéralité, des vétemens et des subsistances. Cette réception favorable attira cinq mille nouveaux guerriers avec leurs familles ; ils arrivèrent dans dix-sept vaisseaux, et la puissance naissante d'Hengist se trouva consolidée par ce renfort. Yortigem se laissa persuader par le rusé barbare qu'il lui serait avantageux d'établir une colonie d'alliés idèles daas le v(nsinage des Pietés ; et une troisième flotte , composée de quarante vaisseaux , partit dès côtes de la Germanie, sons la conduite du fils et du neveu d'Hengist , ravagea les Iles d'Orkney, et débarqua sur la côte de Northnmberiand ou Lothian , à

(6S<r depk J.-C.)

l'extrémité opposée de ce malheureux pays. Il était aisé de prévoir , mais impossible de prévenir les malheurs qui devaient [en résulter. La jalousie divisa bientôt les deux nations ; les Saxons exagérèrent leurs services et ce qu'ils avaient souffert pour la défense d'un peuple ingrat ; et les Bretons regrettèrent des réicompenses dont la libéralité n'avait pas pu satisfaire l'avarice des barbares du Nord. La crainle d'nn côté , et de l'autre la haine , allumèrent entre eux une querelle irréconciliable. Les Saxons coururent aux armes ; et, s'il est vrai qu'ils aient profité de la sécurité d'une fête pour exécuter un massacre , cette perfidie détruisit sans doute irrévocablement cette confiance réciproque sans laquelle aucime alliance sûre ne peut subsister entre les nAtions ni pendant la paix ni pendaM la guerre '.

Hengist, qui aspirait à la conquête de la Bretagne , exhorta ses compatriotes à saisir l'occasion. Il leur peignit la fermeté du sol, la richesse des villes, la timidité des habitans , et fbvantage de Ift situation de cette lie vaste et solitaire, accessible de tons côtés aux flottes des Saxons. Les colonies, qui, dans l'espace d'un siècle, partirent successivement de l'-Elbe , du Weser et du Rhin , pour s'établir dans la Bretagne, étaient principalement composées des trois plus vaillantes tribus de la Germanie, les Jutes, les Angles, et les anciens Saxons. Les Jutes, qui suivaient particnfièrement les drapeaux d'Hengist, eurent le mérite de conduire leurs compatriotes à la gloire , et de fonder, dans la province de Kent le premier royaume indépendant. On attribua l'honneur de cette entreprise aux Saxons primitif»; et on donna aux lois et an langage des conquérans le nom du peuple qui produisit , au bout de quatre siècles les prenners souverains de ht Bretagne méridionale. Les Angles, distingués

< RondA aceaw les 8tEMM(raMiriMasMrélrsis tenu da BreUNU. Ce «riaie ne parait pat fort ëioigiié d« leara mœnrs navages ; mais aoas M mmiaes pas obligés de croire ^oe StMetMBge est lear rnoottineiit, qne In géans avaknt «ndeMemeM ttansperU d'AfHque en Irlande, et qui fM rapporté en Bretagne par l'ordre d'Ambreiae et l'art de Meriin. (Veyex Geoffiroy de Montmouth , I. vni, c 9, 12.)

par leur nombre et par lenrs soccès, eot>ent l'honneur dé donner leur nom an pays dont ils occupaient la pins vaste partie. Les pirates et les brigands dn Nord, qui cherchaient fortune snr terre et sur mer, se joignirent insensiblement à cette triple confédération. Les Frisons, que le voisinage de la Bretagne ^vait tentés , balancèrent quelque temps les forces et la réputation des Saxons indigènes. Les Rugiens , les Danois et les Prussiens «ont indiqués d'une manière obscure ,* et quelques aventuriers huns, errans dans les environs de la mer Baltique , purent aussi s'embarquer sur les vaisseaux des Germains pour conquérir un pays qui leur était inconnu * ; mais l'exécution de cette entreprise «xigeait indispensablement l'union des barbares, et cette union n'existait pas. Chaque chef rassemblait ses compagnons , dont le nombre dépendait de ses moyens et de sa réputation; il équipait une flotte de trente, •quelquefois de soixante navires, choisissait le lien de Fattaque , et dirigeait le reste de ses opérations suivant les événemens de la guerre, ou conformément à ses intérêts particuliers. Dans l'invasion de la Bretagne, un grand nombre de héros , alternativement vainqueurs ^ vaincus , hirent enfin victimes de leur ambition. Sept chefs victorieux prirent le titre de rois , et le conservèrent. Les conquérans fondèrent l'heptarchie saxonne, composée de sept trônes indépendans , et de sept familles , dont l'une s'est perpétuée par les femmes jusqu'au sonvera'm actuel de l'Angleterre , et ^ui prétendaient toujours tirer leur origine de Woden, dieu, de la guerre. On a préteodu que eette république de rois éuit préaidée par«B conseil général et un magistrat suprême ; mais ce système de politique compliquée est trop opposé au génie grossier et turbulent des Saxons. Leurs lois n'en parlent point , et leurs annales obscures ne présentent que le spectacle de bi discorde et de la violence \

< BMe parie clairement de tontes ces tribus (1. i, c. 15, p. S2; I. T, c. 9, p. 190), et , après avoir examiDé les remarques de M. WliiUker (Hist. de Manchester , rot. u, p. 538-543), je ne vois point qu'il y ail d'absurdité à supposer que les Frisons , ete. , se mêlèrent aux Anglo- Saxons.

2 Bède a compté sept rois, deux saxons , un Jute et

PAR ED. GIBBON. CH. XXXVIIÏ

Un moine, qui , maigre sa profonde ignorance^des affaires du monde, n'a pas craint de se charger de l'office d'historien, défigure d'une étrange manière l'état de la Bretagne an moment où elle se sépara de l'empiré d'Occident. Gildas' Mt en style fleuri nn tableau brillant des progrès de l'agriculture, dn commerce étranger que chaque marée amenait dans la Saverne et dans la Tamise, et de la construction solide et hardie des édifices publics et particuliers : il blâme le luxe des Bretons, peuple qui, selon le même auteur, ne pouvait, sans le secours des Romains, ni élever des murs de pierre ni fabriquer des armes pour défendre ses foyers *. Sons la longue domination des Romains, la Bretagne était insensiblement devenue une province policée et servile, dont la défense dépendait d'une puissance éloignée. Les sujets d'Honorius contemplèrent leur liberté récente avec un mélange de surprise et de terreur. H lei abandonna , dépourvus de toute constitution civile ou ndlitaire; et ses chefs incertains manquaient également de courage, d'intelligence et d'autorité, pour diriger les forces publiques contre l'ennemi commun. L'arrivée des Saxons décela leur faiblesse, ^t dégrada le caractère du prince et des sujets. La consternation exagéra le danger, la désunion diminua les ressources, et la fureur des (actions civiles se montra plus ardente à déclamer contre les malheurs dont elles accusaient la mauvaise conduite de lenrs adversaires qu'à y porter remède. Cependant les Bretons n'ignoraient pas, et ne pouvaient pas même ignorer, l'usage des armes , et l'art de les ftibriquer. Les attaques successives et mal dirigées des Saxons leur donnèrent le temps de revenir de leur frayeur; et les événemens heureux ou malheureux de la guerre devaient

quatre angles , qui acquirent succeBsirement dans ilieptarcbie une supériorité de puissance et de renommée. Mais leur règne était fondé snr boonqnête et non pat sur la loi. U remarque que l'un d'eux soumit les lies de Han ' et d'Ânglesey, et qu'un autre imposa un tribut aux Pietés et aux Écossais. (Hist. Eoelés., 1. u, e. 5, p. 83.)

< Voyez Gildas, de Excidio Britanniat, c r, p, 1 , édit. Gale.

î M. Wbitaker ( Hist. de Manchester , toI. n, p. 908- 516) a démontré habilement cette absurdité IVappante , que ta plupart des historiens ont négligée pour s'occuper de Ails plus intéressans.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(5S6dep. J.-C;)

ajouter à leur valeur naturelle et à leur expérienice.

Tandis que les continens d'Europe et d'Afrique cédaient sans résistance aux barbares, la Bretagne, seule et sans secours » soutint long-temps avec Vigueur une guerre dans laquelle il lui fallut à la fin céder à des pirates formidables , qui attaquaient presque au même instant les côtes maritimes de l'Orient^ du Nord et du Midi. Les villes qui avaient été fortiâées avec intelligence se défendirent avec résolution; les habitans profitèrent de tous les avantages du terrain, des montagnes, des bois et des marais, etle silence prudentdes annalistes atte^ fortement la défaite des Saxons. Hengistput espérer d'achever la conquête de la Bretagne; mais,dnrant un règne actif de trentecinq ans, la possession de Kent fit tout lesuccès de son ambition, et la nombreuse coloniequ'il avidt placée dans le Nord fut extirpée par la valeur des Bretons. Les etforts et la persévérance de trois générations martiales fondèrent la monarchie des Saxons occidentaux. Cerdic , un des plus braves descendans de Woden , passa toute sa vie à la conquête duHampshire et de l'ile de Wight ; et ses pertes à la bataille de Mont-Badon le réduisirent à une inaction honteuse. Son fils Kenric entra dans le Wiltshire, assiégea Salisbury, située alors sur une éminence, et défit une année qui venait au secours de la ville. Quelque temps après, à la bataille de Marlborough ', les Bretons déployèrent leurs talens militaires. Leur armée formait trois lignes, chacune composée de trois corps diCférens ; et la cavalerie, lés piquiers et les archers, furent rangés selon les principes de la tactique des Romains. Les Saxons, rassemblés en une seule colonne serrée, fondirent vaillamment avec leurs courtes épées sur les longues lances des Bretons, et soutinrent jusqu'à la nuit un combat inégal. Deux victoires décisives, la mort de trois rois bretons, et la réduction

< A Beran-Birig, ou diiteau de Barbury près de iitarl.^ borough. La efaronique saxonne cite le nom et la date. Cambden {Briiannia, vof. i, p. 12d) fixe le lieu, et llenri d'HiinliiigdoB [iicriptorespcst BeUam, p. 314) raconte kt circonstances de celle bataille. Elles paraissent probables, elles hislorieus du douzième siècle ont pu coDSUlier des autorités qui n'existent plus.

de Cirencester, Glocester et Bath, assurèrent la gloire et la puissance de Ceaulin, petit-fils de Cerdic, qui porta ses armes victorieuses jusque sur les bords de la Saveme.^ Après une giierre de cent ans, les Bretons indépeudans possédaient encore toute l'éten-^ due de la c6te occidentale, depuis le mur d'Antonin jusqu'au promontoire de Gomwall ; et les principales villes de l'intérieur du pays résistaient encore aux barbares. Mais la résistance devint plus- nudle &à proportion de l'audace et du nombre des assaïllans, qui augmentaient sans cesse. Gagnant iaseosibïe» ment du terrain par de lents et pénibles e^ forts , les Saxons , les Angles et leurs confédérés, s'avancèrent à pas lents, du Nord, de l'Orient et du Mi(U, jusqu'au moment oii il» réunirent leurs armées victorieuses au centre de l'ile. Au-delà de la Saverne , les Breton» maintenaient.toujours leur indépendance nationale, qui survécut à l'heptarchie et mémei à la monarchie des Saxons. Les guerriers qui préféraient l'exil à l'esclavage trouvèrent uu asile dans les montagnes de Galles : le Comvrall ne se soumit qu'après plusieurs siècle» de résistance ', et une troupe de fugitifs obtint un établissement dans la Gaule, soit par leur épée, soit par la libéralité des rois mé-~ rovingiens *. L'angle occidental de l'Armorique prit ïa nouvelle dénomination de Comwall et de Petite-Bretagne; et les terres vacantesdesOsismiens se peuplèrent d'étran->

1 Le CorawaD M tMaleneni BDapOs (A. D. 027-941) par Athelstan , qui établit une colonie anglaise à Exder , et repoussa les Bretons au-deli de la rivière de f amar. (Voyez ^X'flliain de MalmcibAry, I. n , dans les iétiptorespost Bedwn, p. 90.) La serritode dégrada resprit de> cheraliors de Cornwall, et il parait, par to roman de Tristan , que leur lâcheté était passée en proverbe.

2 L'établissement des Bretons dans la Gaule au sixième siftle est attesté par Procope , Grég. de Tours , le s»-' cODd ooneile de Touh, A. D. 507« par U moins suspect» des chroniques et des vies des saiab. La si^uture d'ut évtque breton au premier concile de Tours , A. D. 461 oii plutôt 481 , l'armée ie Kiotamus, et les déclamations vagues de Gildas, eUU tnuumarinatpetebatit regiones, c. 25, p. S, semblait ctHUtater une émigration dèï le milieu du dnquième siècle. Avant cette époque, on ne iroore les Bretons de l'Armerique qoe dans les romans, et je suis surpris que id. Whilaker (Histoire des Bretons , p. 214- 221 ) copie si fidèlement la méprise impardonnable de Carte , dont il a ù rigoureusemm rderé des erreurs peu importante».

PAR ED. GIBBON. CH. XXXVOI

gers, qui, sous l'antorité de lears comtes et évéques, conservèrent ies lois et le langage de lears ancêtres. Les Bretons de rÀrmoriqne refusèrent de payer le tribut de convention aux foibles descendans de Clovis et de Charlemagne : ils envahirent les diocèses voisins de Yannes, Rennes et Nantes, et formèrent un état puissant, quoique subordonné, qui fat réuni dans la suite à la couronne de France • .

Dans on siècle de guerres perpétuelles, ou an moins implacables , il fallait beaucoup de valeur et d'intelligence pour défendre la Bretagne. Au reste , on regrettera peu que les exploits de ses guerriers soient ensevelis dans l'oubli, si on daigne réfléchir que les àècles les plus dépourvus de sciences et de vertus ont produit cependant use foule de héros renommés et sanguinaires. La tombe de Vortimer, fils de Vortigern , fat élevée sur les bords de la mer, comme une borne for^ midable contre les Saxons, qu'il avait vaincus trois fois dans les plaines de Rent. Ambrotse Auréiien descendait d'une famille noble de Romains *. Sa modestie égalait sa valeur, que le succès couronna jusqu'à l'action funeste dans laquelle il perdit la vre '. Mais les noms les plus célèbres de la Bretagne disparaissent devant celui de l'illustre Arthur* , prince des

< Les antiqiiaës de Bretagne, qui ont Ibarai le sq]«| d'une contestation politique , ont M édairdes p«r Adrien de Valois {Notitia GaUiarum, mh voce Britannia cist marina, p. 96-100 ) ; M. d' Anrille (Notice de l'ancienne Ganle, CorlsopUi, Cursiolita, Ositmii , Forgttnium, p. 248,12S8, SOe, 720; et États de l'Europe , p. 76-00 ) ; Ungnerue (Description de laFranee,t. i,p.M-04),et l'abbé de Vertot (Hist. critique de rëtabliisanent des Bretons dans la Gaule , 2 vol in-12 , Paris 1720). Je puis prétendre au mérite d'avoir examiné les autorités originales qu'ils ont citées.

* Bède, qui dans sa Chronique (p. 28), place Ambroise sous le r^e de Zenon (A. D. 474-491), remarque que sesparens araient été i purpura induU >, ce qu'il explique dans son Histoire ecclésiastique par • regium nomen. et insigne ferentibus » ( L i, c. 16 , p. 53. ) L'expression de Nennius (c. 44, p. 110, édit Gale) est encore plus singulière : < Unus de eonsuUbus gentU romanicce , » est paier meus. »

* La conjecture nnanime mais suspecte de nos antiquaires confond Ambroise avec Nalanleod, qui périt avec cinq nillede ses sqjets, A. D.506, dans une baUille contre les SaxonsoccidenUux {ad Cerdic. Chron. Saxon., p. 17, 18).

* Comme les Bardes , Myrdhin , LIomarch et Taliessin fie sont parfaitement incoiMius , je fonde ma confiance.

Silures, au sud de la province de Galles , et roi ou général élu par la nation. Au rapport des écrivains les plus modérés, il vainquit les Angles et les Saxons de l'Occident dans douze batailles successives ; mais la vieillesse de ce héros fut empoisonnée par l'ingratitude populaire et les malheurs domestiques. Les événemens de sa vie sont moins intéressans que les révolutions singulières de sa renonn mée. Durant an espace de cinq cents ans , la tradition de ses exploits se conserva, et fut grossièrement embellie par les fictions des bardes obscurs du pays de Galles et de l'Ar* moriqoe, espèce de poètes, abhorrés des Saxons et inconnus do reste du genre humain. L'orgueil et la curiosité des conquérans normands les portèrent à examiner l'ancienne histoire de la Bretagne. Leur crédulité adopta avidement le conte d'Arthur, et Us prodiguèrent leurs louanges au mérite d'un prince qui avait triomphé des Saxons, leurs ennemis communs. Son roman, écrit eu mauvais latin, par Geoffroy de Montmouth, et traduit ensuite dans la langue familière de ces temps, fut enrichi des ornemens incohérens et bizarres qui pouvaient être assortis aux lumières, à l'érudition et à l'imagination du donsième siècle. La fable d'une colonie phrygiome, transportée des bords du Tibre sar ceax de la Tamise, s'ajustait facilement à celle de FÉnéide. Ce fut de Troie que les augustes ancêtres d'Arthur tirèrent leur orn gine, et ils se trouvèrent ainsi les alliés des césars. Ses trophées furent décorés de pro» vinces conquises et de titres impériaux ; et ses victoires sur les Danois devinrent en quelque façon une vengeance anticipée des injures de son pays. La superstition et la galaoterie du héros breton, ses fêtes, ses tournois et l'institution de ses chevaliers de la Table Ronde , sont calqués fidèlement sur le modèle de la chevalerie , qui florissait alors; et les exploiu fabuleux du fils d'Utber paraissent moins in<»oyables que le» eotr^rise»

relativement i l'existence et aux exploiU d'Arthur, sur le témoignage simple et drconslaodé de Nennius (Hist. BriUnn., c. 62, 63, p. 114). M. ^AVtakw (Hi^ de Ma»< chester, vol. n , p. 31-71) a composé UM Utirire intéressante et même probable des guerres d'Arthur ; mais il est impossible d'admettre la réalité de ta Table Ronde.

93» DECADENCE DE L'EMPIRE ROUAm,

exécutées par la valeur des Normands. Les

pèlerinages et les guerres saintes introduisirent en Europe les miracles de la magie 9rabe. Des fées, des géans, des dragons volans et des palais enchantés, se nélèrent aux fictioas plus simples de l'Occident; et on fit dépendre le sort de la Bretagne de l'art et des prédictions dfi Merlin. Tontes les nations recurent et ornèrent le roman d'Arthur et de laTable $U)nde : la Grèce et l'Italie célébrèrent «on nom , et les contes volumineux de sire Tristan et de sire Lancelot devinrent la lecture favorite des princes et des nobles qui dédaignaient les véritables héros et les historiens de l'antiquité. Enfin la lumière des sciences et de la raison se ralluma. Le talisman fut brisé, l'édifice imj^inaire s'évanouit dans les airs; et, par un retour aussi injuste qu'ordinaire à l'opinion publique, notre ^cle rejette non -seulement l'histoire d'Arthur, inaisindine même à douter de son existence '. La résistance qui n'arrête pas la conquête ne peut qu'en aggraver les calamités , et jamais la conquête n'offrit un spectacle plus sanglant que dans les mains des Saxons, qui détestaient la valeur de leurs ennemis, dédaignaient la foi des traités, et violaient sans remords le* objets les plus sacrés du culte des chrétiens. Des monceaux d'ossemeas indiquaient dans chaque district les champs de bataille. Les fra^ens des tours abattues nageaient dans le sang; tons les Bretons , sans distinction de sexe ou d'âge , furent massaçpéi * ^ur (es ruines d'Auderida > ; et ces

> IL Thonai Warton a éeland ame le goM <tum foiU et l'exactilade active d'un antiquaire lea procréa des romans et l'état des sciences dans le moy» âge. J'ai tiré des iBslnidioDs qui m'ont été fort utiles des deux savantes diaertatioM qui sa troarant àla IMe de son premier tolllDMdel'Hirtôire de la poésie anglaise.

2 f ^ottmo (490),iËlla et Cissa <ri)sedenmt Andredus- > Ceasler ; et interrecer unt omnes qui id incolnenut ; » adeo ut fie unus Brito ibi saperales ftieril. • (CliroD. Saion., p. 15.) La rimpKcJté de cette expression est plus «Htajaotaqn teoles Ici buMstatlaM du Mrènie delà Bretagne.

3 Andredes-Ceuter on Andérida était sitiiée , «èloD Camdcn (firUtmnia, vol. i, p. 258) h Newenden, dans les terres maréeaganieB deKent, qni ftirent peut-être jadis cevTertas des eass de la mer , et sur le bord d'une vaste ferCt (Aiid«iMa)4ai (owraRaae grande partie de Susses ctdaHamptbiK.

(636 dep. J.-C.)

atrocités se répétèrent fréquemment sous l'heptarchie saxonne. Les arts et la reli^ou, le langage et les lois que les Romains avaient cultivés en Bretagne avec tant de soin, disparurent sous leurs barbares successeurs.

Après la destruction des principales églises, ceux des évêques qui n'ambitionnaient pas la couronne du martyre se retirèrent avec les saintes reliques dans le pays de Galles ou dans l'Armorique. Les restes de leur troupeau furent privés de tous les secours spirituels. Les peuples oublièrent insensiblement les pratiques et jusqu'au souvenir du christianisme ; et le clei^é breton tira peut-être quelque consolation de la damnation inévitable de ces idolâtres. Les rois de France maintinrent les privilèges de leurs sujets romains ; mais les féroces Saxons anéantirent les lois de Rome et des empereurs. Les formes de la justice civile et criminelle, le& rangs de la société, et jusqu'aux droits de mariage, de testament et de succession, furent totalement supprimés. Cette foule d'esclaves nobles ou plébéiens n'eut d'autre loi que les coutumes conservées par tradition chez les pâtres et les pirates de la Germanie. La langue des sciences, des affaires et de la conversation, que les Romains avaient introduite, se perdit au milieu de la désolation générale. Les Germains adoptèrent un petit nombre de mois celtiques ou latins , suiBsans pour «fxpriner leurs nouvelles idées et leurs nouveaux besoins * ; mais ces païens ignorans conservèrent et établirent Fusage de leur idiome national *, Presque tons les noms des dignitaires de l'église, ou de l'état annoncent une origine teutoniqne ' ; et la

) Le docteur Johnson afDrme qu'un très-petit nombre de mots anglais tirent leur origine delà langue bretonne. M. Whilaker, qui entend le breton , en a découvert plus de trois mille , et en a fait un catalogue (vol. u , p. 235- 329). Il est possible, à la vérité, qu'une partie de ces mots aient été transportés de la langue latine ou saxonne dans l'idiome de la Bretagne.

2 Au commencement du septième siècle , les Francs et les;Anglo-8axonsentendaient mutuellement leurs langages dérivés du dialecte teutonique. ( Bède , L i, c. 25 ,

p.eo.)

3 Après la première génération de misdonnair» écossais ou iUliens, les dignités de l'église {tarait ronplies par des prosélytes saxons.

(636 éeip. J.-C.)

géographie d'Angleterre fat universeUement inscrite de noms et de caractères étrangers. On tronverait difficilement un autre exemple d'une révolution si rapide et si complète; elle peut faire raisonnablement supposer que les arts des Romains n'avaient pas poussé eu Bretagne des racines aussi profondes qu'en Espagne ou dans la Gaule, et que l'ignorance et la rudesse de ses habitans n'étaient couvertes que d'un mince vernis de mœurs italiennes.

Cette surprenante métamorphose a persuadé aux historiens que les provinciaux de là Bretagne avaient été totalement exterminés, et que les terres vacantes furent repeuplées successivement de colonies germaines. On fait monter à trois cent mille le nombre des Saxons qui se rendirent à l'appel d'Hengist '. L'émigration entière des Angles était constatée du temps de Bède par la solitude de leur pays natal * ; et l'expérience a démontré que les hommes se multiplient rapidement sur un sol désert et fertile, oii ils jouissent de la liberté et d'une subsistance abondante. Les royaumes saxons ressemblaient à un pays nouvellement découvert et cultivé. Les vUles étaient petites, les villages éloignés, la culture languissante et mal dirigée. Le prix de quatre moutons équivalait à celui d'un acre de la meilleure terre *. Les bois et les marais étaient abandonnés à la nature ; et l'évéché moderne de Durham , le territoire entier depuis la Tyne jusqu'à la Tèce, ne présentait plus qu'une vaste forêt *. Des colonies anglaises ont pu suppléer, dans

* Histoire d'Angleterre par Carie,, vol. i, p. 195. Il cite les historiens bretons-, mais je soupçonne que Geofhvy de Moamoulh est sa seule autorili, I. vi, c. 15.

i B«de , Hist. Ecelés., 1. 1, e. 15, p. 52. Le foit est probable et bien atlesté; cependant td était le méUnge connu des tribus germaines, que nous trouvons dans une pafriode suivante la loi des Angles et des Warins de la Germdnie. (Liodenbrog, Codex, p. 479-486.)

* Voyez la savante blstoire de la Grande-Bretagne par U doelear Henri, vol. n, p. 388.

* • Quicquid, dit Jean de Tinemouth, iuter Tynam et » Tesamfluvios extititsola eremi vastitndo tune lemporis • toit, etidcirconulliusditioni serrivit, eoqnodsola in- > domitorum et sjrivestrium animalium spelunca et habi- I tatio ftrit. > (Apud Carte, vol. i, p. 1«5.) L'évéque MciMlsoa m'apprmd (Biblioth. Hislor. Anglaise, p. 65, 98) que l'on conserve dans les bibliothèques d'Oxford, Lam-

CIBB0>, I.

PAR ED. GIBBON. CH. IXXVlll.

le cours de quelques siècles, à cette faible population. Mais ni le bon sens ni les faits connus ne peuvent autoriser à croire que les Saxons firent un désert du pays qu'ils avaient conquis. Après avoir assuré leur supériorité et satisfait leur vengeance, l'intérêt personnel engagea sans doute les barbares à conserver les paysans et les troupeaux. Dans chaque révolution successive, les animaux domestiques devenaient la propriété utile de leurs nouveaux maîtres, et les nécessités mutuelles ratifiaient tacitement le pacte salutaire des travaux et de la subsistance. Wilfrid, apôtre de Sussex ', reçut, en présent du prince qu'il convertit, la péninsule de Selsey,. près de Ghicbester, avec la propriété de quatre-vingt-sept familles qui l'habitaient. Ce saint personnage les afi°ranchit sur-le-champ de toute servitude spirituelle et temporelle ; et deux cent cinquante esclaves des deux sexes reçurent le baptême des mains de leur respectable maître. Le royaume de Sussex, qui s'étendait depuis la mer jusqu'à, la Tamise, conteuait sept mille familles : on en comptait deux cents dans l'ile de Wight ; et, en suivant ce calcul vague, il paraîtra probable que l'Angleterre était cultivée par un. million de serfs ou viUnin$, attachés aux ter-res de leuss mallres despotiques.. Les barbares indigens se vendaient souvent, eux et. leurs en£ans, même à des étrangers, en servitude perpétuelle *. Cependant les exemptions accordées aux esclaves nationaux ' annoncent qu'ils étaient moins nombreux queles étrangers et les captifs qui avaient perdu la liberté ou changé de maître par les hasards de la guerre. Lorsque le temps et la religion eurent adouci la férocité des Anglo- Saxons, les. lois encouragèrent la pratique de la mannmission ; et leurs sujets, d'extrac-

betfa, etc., de très-belles copies des collections volumineu-' ses de Jean de Tloemoulb.

t Voyez la mission de Wilfrid, etc., dans Bède (Hist Eoclés., I. IV, c. 13, 16, p. 16, p. 155, 156, 159).

S D'après le témoignage unanime de Bède (1. u , c 1 , p. 78) et de Guillaume de Malmesbury (I. m, p. 102; , il parait que les Anglo-Saxons persévérèrent depuis le premier siècle jusqu'au dernier dans cette pratique qui olftnse la nature. Us vendaient publiquement leurs enbns dans les marchés de Rome.

> Selon les lois d'ioa , ils ne pouvaient pas se vendre légitimement pour passer au-delà des mers.

DECADENCE DE L'EMPIRE nOMAiN,

tioD galloise ou cambrienne, possédèrent, avec le titre honorable d'hommes libres, des terres , et toos les prÎTiléges de la société ci- TÎle *. Cette politiqoe humaine était propre à leur assarer la fidélité du peuple fier et indocile qui habitait les confins du pays deOalles et de Comouailles, et qu'ils avaient soumis récemment. Ina, le sage législateur de Vessex, réunit les deux nations par les liens de l'alliance domestique; et quatre seigneurs bretons du Sommersetsbire parurent avec distinction à la cour du monarque Saxon*.

Les Bretons indépendans retombèrent, à ce qu'il parait , dans l'état de barbarie primitive dont ils étaient imparfaitement sortis. Séparés du reste du genre humain par leurs ennemis, ils devinrent bientôt un objet de scandale et d'horreur pour le monde catholicpie '. Les montagnards du pays de Galles professaient encore le christianisme; mais ces schismatiques indociles rejetaient avec opiniâtreté le^ mandats du pontife romain, relativement à la forme de la tonsure de leurs clercs et à la célébration du jour de Pâques. L'usage de la langue latine , les sciences et les arts, que l'Italie avait communiqués aux Bretons, furent abolis insensiblement : le pays de Galles et TArmorique conservèrent et propagèrent la langue celtique, ancien idiome de l'Occident; et par les lois d'Élisa' beth, les bardes, anciens compagnons des druides, se trouvaient encore, dans le seizième siècle, sous la protection du gouvernement. Leur chef, officier respectable de la cour de Pengvrem , d'Aberfraw ou de Caer-

I La rie d'un veUlus on cambiicua homo, qui possédait une quanlité de terre fixée , était appréciée par la même loi d'Ina à cent vingt sebdlings (til. zsn, in Ug. jinglo-Saxon., p. 20). Elle accorde deux cents scheUings pour un Saxon libre , et douze cents pour un seigneur saxon on un officier dn monarque. (Voyez aussi leg. Jnglo-Saxon., p. 71.) Mous pouvons observer aussi que les Saxons occidentaux et les Marciens continuèrent leurs conquêtes dans la Bretagne après avoir embrassé le (iiristianisme. Les lois de quatre rois de Kent ne daignent pas même indiquer l'existence de leurs sujets bretons.

i Voyez Carie ( Hist. d'Angleterre , vol i, p. 278).

> Alaflndesonhistoire(A.D, 731), Bède décrit l'état ecclésiastique de l'Ile, et bUme la haine implacable , quoique impuissante, des Bretons contre les Anglais et l'i^lise «alho)ique( I. v, c. 23, p. 219).

(536 dep. J.-C.)

mathaen, accompagnait les domestiques da roi à la guerre. Les vers qu'il chantait à la tête de l'armée tendaient à exciter le courage des soldats , et à justifier leurs déprédations ; et le chanteur obtenait pour récompense la plus belle génisse qu'on pouvait trouver parmi les dépouilles. Lès maîtres et les disciples de musique vocale et instrumentale, qui lui étaient subordonnés , visitaient successivement dans leur arrondissement les palais du roi, les maison des nobles et celles des plébéiens, et les bardes fatiguaient de leurs demandes importunes des peuples déjà épuisés par les besoins du clergé. Les barde» subissaient des examens ; on fixait leur rang à raison de leur mérite, et l'opinion générale d'une inspiration surnaturelle excitait le génie de ces poètes et la confiance de leurs auditeurs '. L'extrémité septentrionale de la Bretagne et de la Gaule, dernier refuge de la liberté celtique , était moins propre à l'agriculture qu'aux pâturages : les richesses des Bretons consistaient en troupeaux. Us faisaient du lait et de la chair des animaux leur nourriture ordinaire , et regardaient ou rejetaient même le pain comme un luxe étranger. L'amour de la liberté peupla les piontagnes du pays de Galles et les marais de l'Armorique ; mais la malignité attribua leur population rapide à l'usage de la polygamie, et supposa que chaque barbare avait dans su maison dix ou douze femmes et une cinquantaine d'enfans *. Naturellement étourdis et colères, ils pariaient avec chaleur, et combattaient avec intrépidité *. Étranger»

< La tournée de M. Pennant dans le pays de GaDet (p. 426-449) m'a fourni une anecdote trés-intéreeunle sur les bardes gallois. Daas l'année 1568 , on tint i Caerwjrs une session par l'ordre particulier de la reine Ëlisatb«ih, et dnqdante-cinq chanteurs ou màiestrds y reçurent régulièrement leurs grades : U famille de Hostyn ,. qui présidait , adjugea pour prix une hwp^ d'aigeot.

3 • Regio longe lateqoe diffusa , milite , niagis quam > credibiie sit , referla. Partibus equidem in illis mite» • uDUsquinquaginta générât, sortitus morebarbaro denu » aulamplius nxores. > Ce reproche de Guillaume de Poitiers, dans les Listoriois de France (t. u, p. 88), est rtjeté ou nié par les éditeurs bénédictins.

1 Giraldus Cambrensis n'accorde ce don d'une éloqueaee prompte et hardie qu'aux Romains, aux Français et aan Bretons. Le malicieux Gallois insinue que lataàlvnilé

PAR £D. GIBBON. CHAP. XXXYUI

: jouissances de la paix, ils aisire de la guerre étrangère On redoutait la cavalerie de » lanciers de Gaod , et les ioneth; mais l'indigence leur ment de se procurer des boucliers; d'ailleurs ces ariraient diminué leur agilité, idité de leurs opérations. Un >ria un des pins grands mo- ;leterre de satisfaire su curioit aux mœurs de la Bretagne ; lui affirmer, d'après sa pro-

que le pays de Galles était race d'hommes qui combat> , et attaquaient hardiment )uverts d'armes défensives '.

de la Bretagne diminua Téices et de l'empire. L'épaisse s découvertes des Phéniciens iclaircie , et que les victoires out-à>fait disparaître , s'étenur les côtes de la mer Atlanprovince romaine se trouva le nombre des lies inconnues Dt cinquante ans après le s , le plus grave historien de »nte les prodiges * d'une lie ) partie orientale est séparée lent par un mur antique, qui antre la vie et la mort, ou , proprement , entre la fiction

trouve à l'orient -un beau abitans civilisés, un air sain, et abondantes, un sol fertile occident, au-delà du mur, aé de vapeurs mortelles, la te de serpens. Cette solitude l'habitation aux âmes des

n eire l'efTel de leur.escbvage mus le

irmands.

moeurs du pays de Galles et de l'Ar-

iraldus {Descrip. Cambria;, cC-lS,

den. , p. 8S6-S91 ) el des auteurs

Vertol (llist. cril., l. ii, p. 250-

de Bell. Goth., I. iv, c. 20, p. 620paratl si conrondu des prodiges qu'il vainement de distinguer les lies de c, qu'il a idenlifiées d'avance par tant parablcs.

morts, qui y sont transportées dans des bateaux par des rameurs vivans. Quelques familles de péchetu^, sujets des Francs, sont exempts de tribut, en considération de l'office mystérieux que ces Garons de l'Océan exécutent. Chacun d'eux veille à son tour pendant la nuit, entend la voix et même les noms des ombres, s'aperçoit d« leur poids, et se sent entraîné par une puissance irrésistible. A la fin de ce rêve de l'imagination, nous lisons avec surprise qu'on nomme cette île Brittia; qu'elle est située dans l'Océan eh face de la bouche du Rhin, et à moins de trente milles du continent; qu'elle appartient à trois nations différentes, aux Frisiens , aux Angles, et aux Saxons, et qu'on a vu quelques Angles à Constantinople, dans la suite des ambassadeurs français. Ce fut peut-être de ces ambassadeurs que Procope apprit une anecdote qui annonce plus de courage que de délicatesse chez une héroïne anglaise. Elle avait été fiancée à Radiger, roi des Vames , ou d'une tribu des Germains qui habitaient les environs du Rhin et de l'Océan ; mais son amant perfide préféra, sans doute par des raisons de politique, épouser la veuve de son père , sœur de Théodebert, roi des Francs '. La princesse des Angles, au lieu de déplorer son abandon , résolut de venger son injure. Ses sujets, quoique belliqueux, ne connaissaient point la manière de combattre à cheval, et n'avaient même, dit-on, aucune idée d'un pareil animal : elle embarqua une armée de cent mille hommes sur une flotte de quatre cents vaisseaux, partit hardiment delà Bretagne , et prit terre vers l'embouchure du Rhin. Radiger, après la perte d'une bataille et de sa liberté, implora la clémence de sa victorieuse épouse, qui lui pardonna généreusement, renvoya sa rivale, et fit remplir fidèlement au roi vaincu les conventions et

> Théodebert, roi d'Austrasie et pelit-flls de Clovis, était le prince le plus puissant et le guerrier le plus renommé de son siècle; et on peut placer cette aventure extraordinaire entre les années 534 et 547, époques da conimencement et de la Un de son règne. Sa sceur Theudecfailde se retira dans la ville de Sens, où elle fonda des monastères et distribua des aumônes. (Voyez les notes des éditeurs bénédictins, t. n, p. 216.) Si nous en croyons l'éloge de Fortunatus (I. n, carm. 5, t. u, p. 507), Itadiger perdit la plus estimable des femmes.

m DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

les devoira du mariage '. Il parait qae cH exploit galaBt fut la dernière entreprise navale des Anglo-Saxons. Ces barbares négligèrent bientôt Tart de la navigation , qui leur avait valu la possession de la Bretagne et fenipire des mers, et abandonnèrent in-

< EHe <tait peut-être meut d'un prinot m cheT des Angles, qui descendirent, en 527 el dans les «nuées suivantes, entre l'Humber et la Tamise, et qui fondèrent les royaumes de Mercie et d'Est-Aoglie. Les écriTains anglais paraissent ignorer leurs noms et leur existence; mais Proeepe pent avoir suggéré i M. Rewe le caractère et U situation de Rodogune dans le Rc^ Conrerti.

(636 dep. !.•€.)

sensiblement les avantages du commerce et de leur situation. Sept royaumes indépendans s'élevèrent ; ils furent continuellement agités par la discorde, et n'eurent que de très-laibles relations avec le continent '.

' On ne tronre aucune trace, dans la Tohnnineuse histoire de Grégoire de Tours, d'aueune liMson d'andtié entre la France et l'Angleterre , si l'on exeepte le marij«e de la flUe de Caribert roi de Paris. Qiuun régis o^usdam in Cantitt fUiiu matrimonio copuUwit, 1. ii , c. 26 , t. n, p. 348. L'érèque de Tours Unit son histoire et sa Tie presque immédiatemcat arant ta eraronioii de ta pi*liaeeàeKtat.

J'ai enfin terminé le récit pénible de la décadence et de la chute de l'empire romain, depuis le siècle heureux de 'Trajaa et des Antonios jusqu'à son extinction totale dans l'Occident, environ cinq cents ans après le commencement de l'ère chrétienne. A cette époque funeste , les Saxons luttaient avec violence contre les habitans de la Bretagne, et travaillaient avec persévérance à s'y établir. La Gaule et l'Espagne étaient partagées entre les deux puissantes monarchies des Francs et de? Visigoths, et les royaumes dépendans des Suèves et des Bourguignons.

L'Afrique gémissait sous les outrages des Mores et les cruelles persécutions des Vandales; Rome et l'Italie éuient devenues la proie d'une armée de barbares mercenaires, dont la tyrannie fut remplacée par le despotisme de Théodoric, roi des Ostrogoths. Tous

les sujets de l'empire, qui , par l'usage de la langue latine, méritaient de préférence le nom et les privilèges de citoyens romains, subissaient i'^nmiliation et les calamités de la conquête; et les peuples victorieux de lu Germanie établissaient dans l'Europe occidentale des mœurs nouvelles et an nouveau système de gouvernement. Les princes de Gonstantinople représentaient imparfaitement la majesté de Rome et les faibles successeurs d'Auguste. Cependant ils régnaient encore sur l'Orient depuis les rives du Da-nube jusqu'aux bords du Nil et du Tigre. L'empereur Jusiinien renversa les trônes des Gotbs et des Vandales en Italie et en Afrique; et l'histoire de l'empire grec peut encore fournir une longue suite de leçons instructives et de révolutions mtéressantes.

OBSERVATIONS GÉNÉRALES

Page 1