CHAPITRE II
De l'anioD et de la prospérité intérieure de l'empire romain dans le siècle des Antoains.
Ce n'est pas seulement par l'étendue et par la rapidité des conquêtes que nous devons juger de la grandeur de Rome. Le souverain des déserts de la Russie donne des lois à une partie du globe bien plus considérable. Sept ans après son départ de Macédoine, Alexandre avait érigé des trophées sur les rives de l'Hyphase*. En moins d'un siècle, l'invincible Zingis et les princes mogols, ses successeurs, répandirent la désolation depuis la mer de la Chinejusqu'aux confins de l'Egypte et de l'Allemagne'. Mais la puissance de Rome portait sur une base bien plus solide. Ce superbe édifice était l'ouvrage ae plusieurs siècles.Les contrées soumises à Trajan et aux Antonins étaient étroitement unies entre elles par les lois et embellies par les arts. Il pouvait arriver qu'elles souffrissent de quelque abus d'autorité; mais, en général, le principe du gouvernement était sage , simple et établi pour le bonheur des peuples. Les habitans des provinces exerçaient paisiblement le culte de leurs ancêtres; et, confondus avec les conquérans, ils jouissaient des mêmes avantages, et parcouraient d'un pas égal la carrière des honneurs.
i Voyez la description du globe par Templeman. Mais )« ne me fie ni à l'érudition ni aux cartes de cet écrivain.
s Ils rtirent érigés entre Lahor et Déli , environ à égale distance de ces deux villes. Les conquêtes d'Alexandre dans rindostan se bornèrent au Punjab , contrée arrosée par les cinq grandes branches de l'Indns.
3 Voyez M. de Guignes, Hist. dos Huns, 1. xr, xvi «txvn.
PAR ÉD. GIBBON. CH. II
I. La politique du sénat et des souverains de Rome fut heureusement secondée , dans tout ce qui concernait la religion, par les lumières de quelques-uns de leurs sujets et par la superstition aveugle des autres. Les diflerens cultes admis dans l'empire étaient tous considérés par le peuple comme également vrais , par le philosophe comme également faux , et par le magistrat comme également utiles. Ainsi la tolérance entretenait la concorde et inspirait une indulgence réciproque.
La superstition du peuple n'était point irritée par l'aigreur ihéologîque , ni renfermée dans les chaînes d'un système spéculatif. Fidèlement attaché aux cérémonies de son pays, le polythéiste recevait avec une foi implicite les différentes religions de la terre'. La crainte , la reconnaissance , la curiosité enflammaient son imagination ; un songe, un présage , un accident extraordinaire , un voyage entrepris dans des régions éloignées , étaient autant de causes qui l'engageaient perpétuellement à multiplier les articles de sa foi, et à augmenter le nombre de ses dieux tutélaires. Le frêle tissu de la mythologie païenne était composé d'une foule de matériaux, différens, à la vérité, mais non mal assortis. Aussitôt que l'on avait décerné les honneurs de l'apothéose aux héros et aux sages dont la vie ou la mort avait été utile à leur patrie , il était universellement reconnu que , s'ils n'étaient pas dignes d'être adorés , ils méritaient au moins la vénération du genre humain. Partout les bois et les fleuves étaient peuplés de divinités dont l'influence était propre à chaque canton particulier ; et, lorsque le Romain conjurait la colère du Tibre , il ne pouvait mépriser l'habitant de
I Hérodote est celui de tous les anciens qui ait le mieux décrit le véritable génie du polythéisme. Le plus excellent commentaire de ce qu'il nous a laissé sur ce sujet se trouve dansl'Histoire naturelle de la Religion, de M. Hume; et M. Bossuet , dans son Histoire Universelle , nous présente le contraste le plus frappant. On aperçoit, dans la conduite des Égyptiens, quelques faibles traces d'intolérance (voy. Juvénal, sat. xv). Les Juifs et les Chraien» qui vécurent sous les empereurs forment une distinction bien importante , et si importante même , que nous nous proposons d'en examiner les causes dans un chapitre particulier de cet ouvrage.
l'Egypte qui , prosterné aux pieds du Nil , remerciait ce fleuve de ses bienfaits. Les puissances visibles de la nature , les planètes et les élémens étaient les mêmes dans tout l'univers : les gouverneurs invisibles du monde moral -ne pouvaient être représentés que par des fictions et des allégories entièrement semblables. Toutes les vertus devinrent autant de divinités; le vice même eut ses autels. Chaque art, chaque profession reconnut parmi les habitans du eiel un protecteur dont les attributs , dans les siècles et les contrées les plus éloignés, tenaient au caractère particulier de ses adorateurs. Des intérêts et des dispositions si contraires semblaient exiger une main habile qui gouvernât dans chaque système la république des dieux. On s'aperçut combien l'existence d'un premier Etre était nécessaire; et ce chef unique dut à cette conviction et à la flatterie les perfections les plus sublimes : insensiblement il fut appelé le monarque tout-puissant et le souverain créateur*. La différence des religions ne troublait point la paix de l'univers. Les nations n'étaient attentives qu'aux rapports qui se trouvaient entre leurs cultes. Souvent le Grec , le Romain , le Barbare venaient offrir leur encens dans les mêmes temples : malgré la diversité de leurs cérémonies , ils se persuadaient aisément que, sous des noms différens, ils invoquaient la même divinité. Les chants d'Homère embellirent la mythologie; et ce poète donna le premier nne forme presque régulière au polythéisme de l'ancien monde*. Les philosophes de la Grèce avaient puisé leur morale dans la nature de l'homme , plutôt que dans celle de l'Être suprême. La divinité était cependant à leurs yeux l'objet d'une méditation profonde et très-importante : ils développèrent dans leurs sublimes recherches la force et la faiblesse de l'esprit humain '. On distinguait parmi eux quatre sectes
< Les droits, la puissance et les prétentions du souverain de l'Olympe sont très-bien décrits dans le quinzième livre de l'Iliade.
* Voyez pour exemple César, de Bello Gtdlico, vi, 17. Dans le cours d'un on de deux siècles, les Gaulois eux-mêmes donnèrent à leurs divinités les noms de Mercure, Mars, Apollon, etc.
3 L'admirable ouvrage de Cicéron sur la nature des dieux est le meiUeor guide que nous puissions suivre an
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principales. Les Stoïciens et les Platoniciens s'efforcèrent de concilier les intérêts opposés de la raison et de la piété. Ils nous ont laissé les preuves les plus sublimes de l'existence et des perfectionsd'une cause première; mais, comme il leur était impossible de concevoir la création de la matière , l'ouvrier , dans la philosophie de Zenon, n'est pas assez distingué de l'ouvrage. D'un autre côté, le dieu intellectuel de Platon et de ses disciples est trop idéal, et ne peut être saisi parles sens. Les opinions des épicuriens et des académiciens tenaient moins à la religion : la science modeste des uns ne leur permettait pas de prononcer; ils doutaient d'une Providence que l'ignorance positive des autres leur faisait entièrement rejeter. Quoique divisés entre eux, les sages de la Grèce s'accordaient tous à n'ajouter aucune foi aux superstitions du peuple. Ce grand principe leur servait de base commune , et ils s'empressaient de le communiquer aux jeunes élèves qui, remplis d'une noble émulation , accouraient en foule à Athènes et dans les autres contrées de l'empire où l'on cultivait les sciences. En effet , comment un philosophe anrait-il pu reconnaître l'empreinte de la divinité dans les contes puérils des poètes et dans les traditions informes de l'antiquité? Pouvait-il adorer comme dieux ces êtres vicieux qui n'aaraient été sur la terre que les plus vils des mortels? Cicéron se servit des armes de la raison et de l'éloquence pour combattre les systèmes absurdes du paganisme ; mais la satire de Lucien était bien plus faite pour les détrnh-e : aussi ses traits eurent-ils pins de succès. Un écrivain répandu dans le monde ne se hasarderait pas à jeter du ridicule sur des divinités qui ne seraient pas déjà secrètement un objet de mépris aux yeux de la classe la plus éclaîrée de la société *.
Malgré l'esprit d'irréligion qui s'était introduit dans le siècle des Antonins, on respectait encore l'intérêt des prêtres et la cré-
miliea de ces ténèbres et dans un abtme si profond. Cet écrivain représente sans déguisement et réfttle avec habileté les opinions des philosophes.
< Je ne prétend pas assurer que , dans ce siècle irrdigieux, la superstition eiit perdu son empire,ct que le» songes , les présages , les apparitions, etc. , n'inspii^sscnl plus de terreur.
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PAR ÉD. GIBBON. CIL II
dulitédu peuple. Les philosophes, dans leurs écrits et dans leurs discours , soutenaient la dignité de la raison, mais ils soumettaient en même temps leurs actions à l'empire des lois et de la coutume. Remplis d'indiïlgence pour ces erreurs qui excitaient leur pitié, ils pratiquaient avec soin les cérémonies de leurs ancêtres, et on les voyait fréquenter les temples des dieux ; quelquefois même ils ne dédaignaient pas de jouer un rôle sur le théâtre de la superstition; et la robe d'un pontife cachait souvent un athée.
Avec dépareilles dispositions, les sages de l'antiquité étaient bien éloignés de vouloir s'engager dans aucune dispute sur les dogmes et les différens cultes du vulgaire. Us voyaient avec la plus grande indifférence les formes variées que prenait l'erreur pour en imposer à la multitude ; et ils s'approchaient avec respect des autels de ce Jupiter qu'ils méprisaient intérieurement, mais qu'on invoqnauit avec tant de pompe dans le Gapitole,au milieu des sables de la Libye et sur la cime dp mont Olympe*.
U est difficile d'imaginer comment l'esprit de persécution aurait pu s'introduire dans l'administration de l'empire. Les magistrats ite sç liMssaient point entraîner par les prestiges d'un zèle aveugle, puisqu'ils étaient «ux-fflémes philosophes , et que l'école d'Atbèues avait donné d^ lois au sénat de Rome : ils ne pouvaient être guidés ni par l'ambition ni p$ir l'avarice dans un état où la juridiction ecclésiastique était réunie à la puissance temporelle. Les plus illustres sénateurs remplissaient les fonctions augustes du sacerdoce , et les souverains furent constamment jppvêtus de la dignité de grand pontife. Cette union de la religion avec le gouvernement civil entretenait l'harmonie dans tous les ordres de l'empire : les fêtes publiques avaient été instituées pour adoucir les mœurs des peuples : l'art des augures était un instrument utile dans les mains de la politique, si intéressée à établir la croyance d'une vie à venir. Le parjure devait être pimi tôt ou tard
< Socrate , Épicure , Cicéron et Plutarquc ont toujours mootré le plus grand respect pour ta rcl^on de leur pays. Épicure donna lui-même l'exemple , et sa dévotion Ait toDStanle. (Dic^ène Laërce , x , 10.)
par les dieux vengeurs , et il tremblait sans cesse à la vue des supplices cruels qui lui étaient réser>'és : cette conviction intime formait le lien le plus ferme delà société*. Persuadés de tous ces avantages , les Romains croyaient aussi que toutes les différentes espèces de culte ne contribuaient pas moins au bonheur de l'empire; des institutions consacrées dans chaque pays par le temps et par l'expérience leur paraissaient pouvoir seules convenir au climat et aux habitans. Il est vrai que les statues des dieux et les ornemens des temples devenaient souvent la proie de l'avarice et de la cupidité*. Mais les nations vaincues éprouvaient , dans l'exercice de la religion de leurs ancêtres, l'indulgence et même la protection des vainqueurs ; la Gaule seule semble avoir été exceptée de cette tolérance universelle. Sous le prétexte spécieux d'abolir les sacrifices humains , Tibère et Claude détruisirent l'autorité dangereuse des druides* : cependant ces prêtres échappèrent à la proscription; ils subsistèrent en paix dans l'obscurité, avec leurs dieux et leurs autels , jusqu'à la destruction du paganisme*.
Rome était sans cesse remplie d'étrangers qid se rendaient en foule de toutes les parties du monde dans cette capitale de l'empire', et qui tous y introduisaient les superstitions de leur patrie". Chaque ville avait le droit de maintenir son ancien culte dans sa pureté : le sénat romain usait quelquefois de ce privilège commun pour opposer une digue à l'inondation de tant de cérémonies ridicules. De toutes les religions , celle des Égyptiens était la plus vile et la plus méprisable; aussi l'exercice en fut-il souvent défendu : on démolissait les temples d'Isis et de Sérapis, et leurs adorateurs étaient bannis de Rome et
< Polybe , I. n , c. S3 , 54. Juvénal se plaint ( sat. xni ) que , de son temps , celte appréhension était devenue presque sans cfTet.
2 Voyez le sort de Syracuse , de Tarcnte , d'Anibracie , de Corinthe, etc. , la conduite de Verres , dans Cicéron («et. n,or. 44), et la pratique ordinaire des gouverneurs , dans la viu* satire de juvénal.
3 Suétone, Vie de Clalide; Pline, Hist. nat. xxx^ 1. * Pelloulier , Hist. des Celtes , tom. n , p. 230-252.
s Sénèque, Consolât, ad Helviam, p. 74, édit. de Juste-Lipse.
6 Denis d'Halicamasse , Antiquités romaines , I. n.
Googk
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de rilalie*. Mais que peuvent les faibles efforts de la politique contre le zèle ardent du fanatisme? Bientôt les exilés reparaissaient ; on voyait s'augmenter en même temps le nombre des prosélytes; les temples étaient rebâtis avec encore plus de magnificence: enfin Isis et Sérapis prirent place parmi les divinités romaines'. Cette indulgence n'avait rien de contraire aux anciennes maximes du gouvernement. Dans les plus beaux siècles de la république, Cybèle etEsculape avaient été invités, par des ambassades solennelles', à venir prendre séance dans le Capitole ; et l'on avait coutume de séduire les divinités tntélaires des villes assiégées, en leur promettant des honneurs plus distingués et un rang pins illustre*. Insensiblement Rome devint le temple de ses sujets, et tous les dieux de l'univers eurent la liberté de résider dans cette superbe ville*.
II. Les anciennes républiques de la Grèce crurent devoir conserver sans aucun mélange le sang de leurs premiers citoyens. Cette fausse politique renversa la fortune et hâta la ruine d'Athènes et de Lacédémone ; mais le génie entreprenant de Rome sacrifia l'oi^ieil à l'ambition. La prudence et la gloire firent disparaître devant lui tonte distinction d'esclaves, d'étrangers, d'ennemis et debarbares^. Partout où il put
* Dans l'année de Rome 701 , le temple d'Isis et de Sérapis flit démoli en vertu d'un ordre du sénat (Dion , I. XL, p. 252) , et même par les mains du consul ( Valère- Maxime, 1 , 3). Après la mort de César, il ftit rebâti aux dépens du public ( Dion , xLvn , p. 581 ). Auguste, dans son séjour en Égyple , respecta la majesté de Sérapis ( I. M, p. 647), mais il défendit le culte des dieux égyptiens dans \e pomaerimn de Rome, et à un mille aux environs (Dion, I. tin, p. 679; 1. inr, p. 735). Ces divinités furent cependant adorées sous son r^ne (Ovid. , de Jrt. aman., 1. 1) et sous celui de son successeur, jusqu'à ce que la justice de Tibère eût porté ce prince à quelques actes de sévérité. ( Voyez Tacite , Annal, n , 85 ; Josèphe , Antiquit., I. xvin , c. 3.)
î TertuUicn, Apolog. c. 6, p. 74, édit. Haverc. Il me semble que l'on peut attribuer cet établissement à la piété de la fomille Flavlenne.
3 Voyez TIte-Live, 1. n et xox.
<Macrobe, Saturnales, I. m, c. 9. Cet auteur donne une formule d'évocation.
s Mmutius Félix , in Oetavio , page 54 ; Amobe , I. vi, p. 115.
6 Tacite , Annal. \i,3i.le Monde RomaUi du savant Spanheim est une histoire complète de l'admission
découvrir le mérite et la vertu, il s'empressa de les adopter. Dans l'époque la plus floris* santé de la république d'Athènes, trente mille* citoyens furent insensiblement réduits au nombre de vingt-un mille*. Rome nous pré* sente dans son accroissement un tableau bien différent : le premier cens de Servius Tnllins ne se montait qu'à quatre-vingt-trois mille hommes ; ce nombre s'augmenta rapidement malgré des guerres perpétuelles, et les colonies que l'on envoyait souvent au dehors : enfin , avant la guerre sociale , on comptait quatre cent soixante-trois mille citoyens en état de porter les armes*. Les alliés demandèrent avec hauteur à être compris dans la distribution des honneurs et des privilèges ; mais le sénat aima mieux recourir aux armes que de se déshonorer par une concession forcée. Les Samnites et les Lucaniens furent punis sévèrement de leur témérité. La république ouvrit son sein aux autres états d'Italie, à mesure qu'ils rentrèrent dans leur devoir* et bientôt la liberté publique fut anéantie. Dans un gouvernement démocratique, les citoyens exercent l'autorité souveraine : entre les mains d'une multitude immense, incapable de suivre la même direction , cette autorité est ime source d'abus , et finit par s'évanouir. Mais, lorsque les empereurs eurent supprimé les assemblées populaires, les vainqueurs se trouvèrent confondus avec les autres nations : seulement ils tenaient le premier rang parmi les sujets. Leur accroissement, quoique rapide, n'était plus accompagné des mêmes dangers. Cependant les princes qui adoptèrent les sages maximes d'Auguste maintinrent avec le plus grand soin la dignité du nom romain , et ils furent très-réservés à accorder le titre de citoyen*.
progressive du Lalium , de l'Italie et des provinces, à la liberté de Rome.
< Hérodote, V. 07. Ce nombre parait considérable -,oo serait tenté de croire que l'auteur s'en est rapporté à dts bruits populaires.
2 Athénée, Deipnosophisl., I. vi,p. 272. édit. de Casaobon ; Meursius , de Fortund Mticd , c 4.
* Voyez , dans M. de Beaufort (Rép. rom., I. ir, c 4), le nombre exact des citoyens que renfermait chaque cens.
* Appien, dcBellocivUi, 1. 1; Velleius Paterculus, I. n, c. 15,16,17.
^ Mécène lui conseilla de donner, par un édit, à tous ses sujets, le litre de citoyens; mais nous soupçonnons, à
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Avant que les privilèges des Romains se fassent étendus à tous les habitans de l'empire, l'Italie , bien différente des autres provinces, était le centre du gouvernement et la base la plus solide de la constitution ; elle se vantait d'être le berceau ou du moins la résidence des sénateurs et des césars*. Les terres des Italiens étaient exemptes d'impositions , et leurs personnes de la juridiction arbitraire des gouverneurs. Formées d'après le modèle parfait de la capitale , leurs villes jouissaient de la puissance exécutrice, sous l'inspecdon immédiate de Tautorité souveraine. Depuis les Alpes jusqu'à l'extrémité do la Calabre , les naturels du pays naissaient tons citoyens de Rome. Ils avaient oublié leurs anciennes haines, et insensiblement ils étaient parvenus à former une grande nation, réunie par la langue, les mœurs et les institutions civiles, et digne de soutenir le poids d'uD puissant empire. La république se glorifiaH de cette noble politique ; elle en était souvent récompensée par le mérite et parles services des enfans qu'elle avait adoptés. Si la distinction du nom romain, renfermée dans les murs de la ville , n'eût été le partage que des anciennes famille , ce nom immortel aurait été privé de ses plus riches ornemens. Mantoue est devenue célèbre par la naissance de Virgile. Horace ne sait s'il doit être appelé Lucanien ou citoyen d'Apulie. Ce fut à Padoue que le peuple romain trouva un peintre (Ùgne de faire passer à la postérité l'histoire majestueuse de ses triomphes. Les Gâtons étaient venus de Tuscule déployer dans la capitale toutes les vertus du patriotisme ; et la petite ville d'Arpinum eut l'honneur d'avoir produit deux illustres citoyens : Marius , qui mérita après Romulus et Camille le titre glorieux de fondateur de Rome; et Cicéron , qui, arrachant sa patrie aux fureurs de Catiîina, la mit en état de disputer à la Grèce la palme de l'éloquence*.
juste titre, Dion Cassius d'fitrel'auteur d'Un consdl si bien adapté à l'esprit de son siède,et si peu à la politique.
* Les sénateurs étaient obligés d'avoir le tiers de leurs biens en lUUe (voyez Pline, 1. n, ép. 19). Marc-Aurèle lenr permit de n'en avoir que le quart. Dq>uis le règne de Trajan, l'Italie commença à n'être plus distinguée des autres provinces.
<La première partie de la Ferona iUustrala du mar-
PAR ED. GIBBON. CH. IL
'■• Les provinces de l'empire, dont nous avons déjà donné la description, étaient déchues de leurs forces et privées de toute liberté. Dans la Grèce», en Étrurie et dans la Gaule*, le premier soin du sénat fut de détruire des associations , qui pouvaient éclairer des sujets conquis. Il était dangeretix de faire connaître à Tunivers que les Romains avaient su profiter de la division de leurs ennemis, et qu'ainsi l'union pouvait arrêter le progrès de leurs armes. Souvent leur ambition prenait le masque de la générosité ou de la reconnaissance. Des souverains devaient pendantquelque temps leur sceptre à ces fausses vertus ; mais , aussitôt qu'ils avaient rempli la tâche qui leur avait été imposée , de façonner an joug les nations vaincues , ils étaient précipités du trône. Les états libres qui avaient embrassé la cause de Rome , admis d'abord au rang d'alliés, furent ensuite réduits en servitude. Des ministres, nommés par te sénat et les empereurs, exerçaient une autorité absolue et sans bornes. Mais les maximes salutaires du gouveraement,qui avaient assuré la paix et la soumission de l'Italie , pénétrèrent dans les contrées les plus éloignées. L'établissement des colonies, et le titre de citoyen accordé aux sujets distingués par leur mérite et leur fidélité , multiplièrent la nation ; bientôt on vit des Romains dans tout l'empire.
t Le Romain s'établit partout où il porte » les armes , » dit très-bien Sénèque '; et les faits aussi bien que l'expérience ont con6rmé cette observation. Les habitans de l'Italie , attirés par l'attrait du plaisir et de l'intérêt , se hâtaient de jouir des fruits de la victoire. Quarante ans après la réduction de l'Asie , quatre-vingt mille Romains furent massacrés en un seul jour par les ordres du cruel Mi-
quis de Mafllei donne la description la plus claire etbpins étendue de l'état de l'Italie sous les Césars.
• Voyez Pausanias, 1. vn. Lorsque ces assemblées ne nirent plus dangereuses, les Romains consentirent à en rétablir les noms.
2 César en iint souvent mention. L'abbé Dubos n'a pn réus^ à prouver que les Gaulois aient continué, sous les empereurs , à tenir des assemblées (Hisl. de l'Établis, de la Mon. flranç., 1. l,c. 4.)
' Sénèque, in Consol. ad Helviam, c. 6.
thridate '. Ces exilés volontaires consentaient à vivre loin de leur patrie pour se livrer au conunerce , à l'agriculture et à la perception des revenus publics. Dans la suite , lorsque, sous les empereurs , les légions eurent été rendues permanentes , tontes les provinces farentrempHes de soldats; les vétérans, après avoir reçu la récompense de leurs services en argent on en terre , avaient coutume de s'établir avec leurs familles dans le pays qui avait été le théâtre de leurs exploits. Dans Uwt l'empire, mais principalement dans la partie occidentale , on réservait les terrains les plus fertiles et les positions les plus avantageuses pour les colonies, dont les unes étaient d'institution civile et les autres tenaient au gouvernement militaire. Dans leurs mœurs et dans l'administration intérieure, ellefs présentaient une image parfaite de la métropole. Elles contribuaient à faire respeo ter le nom romain ; les habitans du pays où elles étaient situées , unis bientôt avec elles par de; alliances et par les nœuds de l'amitié, ne manquaient pas d'aspirer aux mômes honneurs et aux mêmes avantages, et ne négligeaient rien pour les obtenir *. Les villes municipales parvinrent insensiblement au rang et à la splendeur des colonies ; sous Adrien l'on ne savait quelles étaient celles dont le sort devait être préféré ^ Le droit de Lalttttn était d'une espèce particulière : dans les villes qui jouissaient de cette faveur, les magistrats seulement prenaient, à l'expiration de leurs offices, la qualité de citoyen romain; mais, comme ils étaient annuels , les princi-
<^Miiaaaa,apttdPhotkfm, c. 33. Valère-Maxime , n, 2. Phitarqae et Dion Cas^s font monter le massacre i cent euH[iiante mille citoyens ; Diais]e pense qu'un moindre noHiIire est plus que suffisant.
* Vingt-cinq colonies furent établies en Espi^;ne (voyez Pline, Hist. nat, m, 3, 4; rr, 35), et neuf en Bretagne , parmi lesqudles Londres, Colcfaesler, Lincoln, Ctaester , Glooeesteret Bath, sont encore des villes considérables. (Voyef Richard de Cireoenster, p. 36; et l'Histoire de Handiester, par Viliitaker, 1. 1, c 3.)
aAoIft-Gelle, Ifoctes attiew , m, 13. L'empereur Adrien était étonné que les villes d'Utique , de Cadix et d'Italica, qui jouissaient déjà des privilèges altachés aux Tilles municipales , sollicitassent le titre de colonies : leur exemple nit cependant bientôt suivi , et l'empire se trouva rempli de colonies iionoraires. (Voyez Spanbeim , de Usu numismat., dissert. zu.)
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pales familles se trouvaient bientôt revêtues de cette dignité *. Il suffisait de porter les armes dans les légions *, d'exercer quelque emploi civil, en un mot, de rendre service à l'état, ou de développer quelque talent personnel, pour recevoir un présent dont le prix diminuait tous les jours parla libéralité excessive des empereurs. Cependant, dans le siècle des Antonins, ce titre était accompagné d'avantages réels, quoiqu'il eût été accordé à un très-grand nombre de sujets. Il procurait au peuple le bénéCce des lois romaines, principalement dans les mariages, les successions et les testaroons, et il ouvrait une carrière brillante à ceux dont les prétentions étaient secondées par la faveur et parle mérite. Les petits-fils de ces Gaulois que Jules Césaravait assiégés dans Alésie commandaient des légions, gouvernaient des provinces, et étaient admis dans le sénat de Rome' ; leur ambition, au lieu de troubler la tranquillité publique , se trouvait étroitement liée à la grandeur et à k sûreté de l'état.
Les Romains n'ignoraient pas l'influence du langage sur les mœurs : aussi s'occupèrent-ils sérieusement des moyens d'étendre avec leurs armes l'usage de la langue latine*. Il ne resta aucune trace des difTércns dialectes d'Italie ; l'Étrusque, le Sabin et le Yeuète disparurent. Les provinces de l'Orient ne furent pas aussi dociles à la voix d'un maître victorieux. L'empire se trouva ainsi partagé en deux parties entièrement difTércntes. Cette distinction se perdit dans l'éclat de la prospérité ; mais elle devint plus sensible à mesure que les ombres de l'adversité s'abaissèrent sur l'univers romain. Les contrées de l'Occident avaient été civilisées par les même mains qui les avaient soumises.
A peine les barbares furent-ils réduits à l'ob^ssance, que leurs esprits, susceptibles de toutes les impressions, reçurent avec avidité les premières lueurs de la politesse et de» sciences. La langue de Virgile et de Cicéron
1 Spanbeim, Orb.rom.,c.8, p. 62.
2 Aristide, in Bornai Encomio, 1. 1 , p. 218, édit. Jebb.
3 Tacite, Annal., xi, 23,24. Hist., iv, 74.
* Pline, Hist. nat., ni, 5; S. Augustin, de CivitateDei, xn, 7. Juste-Lipse ,. de pronanciationc lingute latinte , C.3L
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PAR ED. GIBBON. CH. II
fut uniTersellement adoptée en Afrique, en Espagne, dans la Ganle, en Bretagne et dans la Pannonie'. II est vrai qu'elle y perdit de sa pureté. Les paysans seuls conservèrent dans leurs montagnes de faibles vestiges des idiomes celtes et puniques *. L'étude et l'éducation inspirèrent, par degré, des sentimens romains aux liabitans de ces contrées , qui avaient combattu pendant si long-temps ponr leur liberté. Ainsi les provinces latines adoptèrent les lois et les coatumes de leurs vainqueurs ; elles sollicitèrent avec plus d'ardeur et obtinrent avec pins de facilité le titre et les honneurs de citoyen romain; elles soutinrent la dignité de la république dans les armes aussi bien que dans les lettres *. Enfin elles produisirent dans la personne de Trajan un empereur que les Scipions n'auraient pas désavoué pour leur compatriote. La situation des Grecs était bien di^érente de celle des barbares. Il s'était écoulé plusieurs siècles depuis que ce peuple célèbre avait été civilisé et corrompu. Il avait trop de goût pour abandonner «ne langue harmonieuse, et en même temps yttp de vanité pour adopter des institutions étrangères. Constamment attaché à ses préjugés, même après avoir perdu les vertus de ses ancêtres, il affectait de mépriser les mœurs grossières des Romains, dont il était forcé d'admirer la haute sagesse et de respecter la puissance supérieure *. Les mœurs et la langue des Grecs n'étaient pas renfermées dans les limites étroites de cette
< Apulée et S. Augustin rendront pour l'Afrique , Strabon pour l'Espagne et la Gaule; Tacite, dans la vie d'Agricola , pour la Bretagne, et Velléius Paterculus pour h Pannoide. A tous ces témoignages nous pouTons ajouter les inscriptions écrites en latin.
1 Le celtique fUt conservé dans les montagnes du pays de Galles, de ComouaiUes et de l'Armorique. Apulée reproche l'usage de la langue punique à un jeune Africain qui Tirait parmi les derniers de la populace, tandis qu'il anit presque oublié le grec, et qu'il ne pouvait ou ne voulait pas parler laUn (Apolog., p. 596). S. Augustin ne t'exprima que trés-raremenl en punique dans ses congrégations.
3 L'Espagne seule produisit Columelle, les deux Sénèqne, Lucain, Martial et Quinlilien.
* Depuis Denis jusqu'à Libanius, aucun critique grec. Je crois, ne fait mention de Virgile ni d'Horace. Ils paraissaient tous ignorer que les Romains eussent de bons écrinÙBs,
contrée , jadis si fameuse ; les armes et les colonies en avaient répandu l'influence depuis la mer Adriatique jusqu'au Nil et à l'Euphrate. L'Asie était remplie de villes grecques; et des princes de Macédoine avaient été longtemps paisibles possesseurs des trônes de Syrie et d'Egypte. Ces monarques réunissaient dans leur extérieur pompeux l'élégance d'Athènes et le luxe de l'Orient; et les sujets les plus riches s'empressaient, sans sortir de leur rang, de suivre l'exemple de la cour, et de déployer une grande magnificence. Telle était la division générale de l'empire romain , relativement aux langues grecque et latine. On peut cependant renfermer dans une troisième classe les naturels de Syrie, et surtout ceux de l'Egypte. Attachés à leurs anciens dialectes, qui leur interdisaient tout commerce avec le genre humain , ils restèrent plongés dans une ignorance profonde*. La vie molle et efféminée des uns les exposait an mépris ; la sombre férocité des antres leur attira la haine des vainqueurs*. Ces peuples cherchèrent rarement à se rendre dignes de la qualité éminente de citoyen romain ; et l'on a remarqué qu'après la chute des Ptolémées il s'écoula plus de deux^cent trente ans avant qu'un Égyptien eût été admis dans le sénat de Rome'.
Rome triomphante fut subjuguée par les arts de la Grèce. Cette réflexion, quoique devenue commune, n'en est pas moins juste. Ces écrivains immortels , qui font encore les délices de l'Europe savante, furent bientôt connus en Italie et dans les provinces occidentales; ils furent lus avec transport, et devinrent l'objet de l'admiration publique. Mais les occupations agréables des Romains n'avaient rien de commun avec les maximes profondes de leur politique. Quoique séduits par les chefs-d'œuvre de la Grèce, ils surent conserver la dignité de leur langue, qui seule
< Le lecteur curieux peut voir, dans la Bibliothèque ecclésiastique de Dupin (lome nx, p. 1, c. 8), combien «n était attentif à conserver l'usage des langues syriaque et ^yptienne.
2 Voyez Juvénal, sat. m et zr; Ammien-MaKdBn , xxn, 16. .
3 Dion Cassitts, I.uxvn, p. 1275. Ce fut sous le règne de Seplime Sévère qu'un Égyptien (Ut admis pour la première fois dans le sénat.
était en nsage dans tout ce qui regardait l'administration civile et le gouvernement militaire*. Le grec et le latin exerçaient en même temps dans l'empire une juridiction séparée, l'un comme l'idiome naturel des sciences, l'autre comme le dialecte légal de toutes les transactions publiques. Ces deux langues étaient également connues de ceux qui , livrés aux affaires, cultivaient les Muses; et, parmi les sujets de Rome qui avaient reçu une éducation honnête, il était difficile d'en trouver qui ignorassent l'une et l'autre de ces langues universelles.
Tant de moyens réunis contribuèrent à resserrer les liens des différons peuples de l'empire. Ils ne formèrent plus qu'un seul corps, connu sous le nom général de la nation romaine. Mais il existait toujours au centre de toutes les provinces, et dans le sein de chaque famille, une classe d'hommes infortunés , destinés à supporter toutes les charges de la société sans en partager les avantages. Chez les anciens, même dans les états libres, les esclaves domestiques étaient exposés à toutes les rigueurs du despotisme. Les beaux âges de l'empire romain avaient été précédés par des siècles de barbarie et d'ignorance. Les esclaves étaient, pour la plupart, des captifs, que le sort des armes faisait tomber entre les mains du vainqueur, et que l'on vendait à vil prix*. Impatiens de briser leurs fers , ils ne respiraient que la vengeance, et déploraient sans cesse cette vie indépendante à laquelle ils avaient été accoutumés. Le désespoir leur donna souvent des armes, et leur soulèvement mil plus d'une fois la république sur le penchant de sa ruine*. On établit contre «es ennemis dangereux de sévères règlemens* et des châtimens cruels, que la nécessité seule pouvait justifier. Mais, lorsque les prin-
t Valère-Maiîme, 1. n, c. 2, n. 2. L'empereur Claude dégrada un habile Grec, parce qu'il u'entendait pas le latin; il était probablement rerêtu de quelque cbarge publique. (Suét., Vie de Claude, c. 16.)
2 Dans le camp de Lucullus , on vendit un bœuf un drachme, et un esclave quatre drachmes, environ trois livres dix sous. (Plutarque, Vie de Lucullus, p. 580.)
' Diodore de Sicile, ira Eelog. hist., I. sxsnr et xxxn; Florus, ni,19,20.
* Voyez un exemple remarquable de sévérité dans Cicéron, in FaTcm.^.Z.
DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
(60 dcp. J.-C.)
cipales nations de l'Asie , de l'Europe et de l'Afrique eurent été réunies sous un seul gouvernement, on compta beaucoup moins d'étrangers parmi les esclaves ; et, pour en entretenir toujours le même nombre, les Romains eurent recours à des moyens plus doux, mais moins prompts. Ils encouragèrent les mariages parmi leurs nombreux domestiques; et surtout à la campagne. Les sentimens de la nature, les liens de l'éducation , l'assurance de quelque propriété, contribuèrent à adoucir les peinesde la servitude*. L'existenced'un esclave devint un objet plus précieux; et, quoique son bonheur tint toujours au caractère et à la fortune de celui dont il dépendait, la crainte n'étouffait plus la voix de la pitié , et l'intérêt du maître lui dictait des sentimens plus humains. La vertu ou la politique des souverains accéléra le progrès des mœurs ; et, parles édits d'Adrien et des Antonins, la protection des lois s'étendit jusqu'à la classe la plus vile de la société. Après bien des siècles, le droit de vie et de mort sur les esclaves fut enlevé aux particuliers qui en avaient si souvent abusé : il ne fut réservé qu'au magistrat. Les prisons souterraines furent détruites, et, dès qu'un esclave se plaignait d'avoir été maltraité injustement, il obtenait sa délivrance ou un maître moins cruel*.
L'espérance , cette unique consolation des malheureux, n'était pas refusée à l'esclave romain. S'il trouvait quelque occasion de se rendre utile ou agréable , il devait naturellement s'attendre qu'après un petit nombre d'années son zèle et sa fidélité seraient récompensés par le présent inestimable de la liberté. Souvent les maîtres n'étaient portés à ces actes de générosité que par la vanité et par l'avarice ; aussi les lois crurent-elles plus nécessaire de restreindre que d'encourager une libéralité prodigue et aveugle, qui aurait pu dégénérer en un abus très-dangereux *•
> Gruter et les autres compilateurs rapportent un grand nombre d'inscriptions adressées par les esclaves à leurs femmes, leurs enfans, leurs compagnons, leurs maîtres, etc., et qui, selon toute apparence, sont du siècle des empereurs.
2 Voyez l'Histoire Augustine, et une Dissertation de M. de Burigny sur les Esclaves romains , dans le xsxv' volume de l'Académie des Belles-Lettres.
3 Voyez une autre Dissertation de M. de Burigny sur
(&0 dep. J.-C.)
PAR ÉD. GIBBON. CH. II
Selon la jurisprudence ancienne , un esclave n'avait point de patrie; mais, dès qu'il était libre , il était adïnis dans la société politique dont son patron était membre. En vertu de cette maxime, la dignité de citoyen serait devenue le partage d'une vile multitude. On jugea donc à propos d'établir d'utiles exceptions ; et cette distinction honorable fut accordée seulement aux esclaves qui s'en étaient rendus dignes , et qui avaient été solennellement affranchis devant le magistrat : encore n'obtenaient-ils que les droits privés des citoyens , et ils étaient rigoureusement exclus des emplois civils et du service militaire. Leurs 61s étaient pareillement incapables de prendre séance dans le sénat , quels que pussent être leur mérite et leur fortune. Les traces d'une origine servile ne s'effaçaient entièrement qu'à la troisième ou quatrième génération'. C'est ainsi que, sans confondre les rangs, on faisait entrevoir, dans une perspective éloignée, un état libre et des honneurs à ceux que l'orgueil et le préjugé daignaient à peine mettre au rang de l'espèce humaine.
On avait proposé de donner aux esclaves un habit particulier qui les distinguât; mais on s'aperçut combien il était dangereux de leur faire connaître leur propre nombre*. Sans interpréter à la rigueur les mots de légions et de myriades*, nous pouvons avancer que la proportion des esclaves regardés comme propriété était bien plus considérable que celle des domestiques , à ne considérer que ceux dont on paie le service*. On cultivait l'esprit des jeunes esclaves qui mou-
les Anyanchis romains , dans le xxxvn' volume de la mSme Académie.
i Spaoheim, Orb. rom., 1. 1, c. 16, p. 124, etc.
* Sénèque, de la Clânence, 1. i, c. 24. L'original est beaucoup plus fort : • Quantum periculumimmineret, si > servi noslri numerare nos coepisseot. >
î Voyez Pline (Hist. nat., 1. xxxiii); et Athénée (Deipnos. , I. VI, p. 272) ; celui-ci avance hardiment qu'il a connu plusieurs (iTx/uirox^oi) Romains qui possédaient, non pour l'usage, mais pour l'ostentalion , dix et même vingt mille escbves.
* Dans Paris, on ne compte pas plus de quarante-trois mille sept cents domestiques de toute espèce ; ce qui ne bit pas un douzième des habitans de celte ville. (Mcssange, Kecberches sur la population, p. 186.)
traient de la disposition poiu- les scien(!es ; leur prix était réglé sur leurs talens et sur leur habileté *. Presque tous les arts libéraux* et mécaniques étaient exercés dans la maison des sénateurs opulcns. Les bras employés aux objets de luxe et de sensualité étaient multipliés à un point qui surpasse de beaucoup les efforts de la magniBcence moderne'. Le marchand ou le fabricant trouvait plus d'avantage à acheter ses ouvriers qu'à les louer. Dans les campagnes, les esclaves étaient employés comme les instrumens les moins chers et les plus utiles de l'agriculture. Quelques exemples viendront à l'appui de ces observations générales , et nous donneront une idée de cette multitude de malheureux condamnés à un état si humiliant. Un triste événement fit connaître qu'un seul palais à Rome renfermait quatre cents esclaves*. On en comptait un pareil nombre dans une terre en Afrique, qu'une veuve, d'une condition très-peu relevée, cédait à son fils , tandis qu'elle se réservait des biens beaucoup plus considérables''. Sons le règne d'Auguste, un affranchi, dont la fortune avait été fort diminuée dans les guerres civiles, laissa après sa mort trois mille six cents paires de boeufs, deux cent cinquante mille tètes de menu bétail, et, ce qui était presque compté parmi les animaux, quatre mille cent seize esclaves. Nous ne pouvons fixer, avec ce degré d'exactitude que demanderait l'importance du sujet , le nombre de ceux qui reconnaissaient les lois de Rome , citoyens, esclaves", ou habitans des provinces. Le dénombrement fait par l'emperenr Claude , lorsqu'il exerça la fonction de censeur , était de six millions neuf cent quarante-cinq mille citoyens romains , ce qui pourrait se monter environ à
< Un esdave instruit se vendait plusieurs centaines de louis. Atticus en avait toigours qu'il élevait , et auxquels il donnait lui-m£me des leçons. (Comél. Nép., Vies des grands Hommes , e. 13.)
2 La plupart des médecins romains étaient esclaves. (Voyez la Dissertation et la déflense du docteur Middieton.)
3 Pignorius , de Servis, ftut une énumération trèslongue de leurs rangs et de leurs emplois.
* Tacite, Annal, xir, 43. Os furent exécuta pour n'avoir pas prévenu le meurtre de leur mattre.
i Apulée, in Jpolog., p. 548, édit. Delph. c Pline, Hist. nat., I. xxxiii, 47.
vinçV millions d'âmes, en comprenant les femmes et les enfons. Il est difficile de connaître la multitude des sujets d'un rang inférietir; mais, a])rès avoir pesé avec attention tout ce qui peut entrer dans la balance , il est probiable que, du temps de Glande , il existait à peu près deux fois autant de provinciaux que de citoyens de tout âge, de Fun et de rautre sexe. Les esclaves étaient au moins égaux en nombre aux habitans libres de l'empire. Le résultat de ce calcul imparfait serait donc d'environ cent vingt millions d'âmes ; population qui excède peut-être celle de l'Europe moderne', et qui forme la société la plus nombreuse que l'on ait jamais vue rétmie sous un seul gouvernement.
La tranquillité et la paix intérieure étaient les suites naturelles de la modération des Romains et de leur politique éclairée. Si nous jetons les yeux sur les monarchies de l'Orient , nous voyons le despotisme dans le centre et Fanarchie aux extrémités ; la perception des revenus ou Fadmioistration dé la justice, soutenue par la présence d'une armée. Des satrapes héréditaires , des barbares prêts à fondre sur un état languissant, des provinces portées à la rébellion, mais incapables de jouir de la liberté : tels sont les objets qui frappent nos regards. L'obéissance qui retenait les Romains était volontaire, imiforme et permanente. Les nations vaincues ne formaient plus qu'un grand peuple : elles avaient perdu Fespoir, le désir même de recouvrer leur indépendance; et elles séparaient à peine leur propre existence de celle de Rome. L'autorité des empereurs pénétrait, sans le moindre obstacle, dans tontes les parties de leurs vastes domaines ; et elle était exercée sur les bords de la Tamise ou du Nil avec la même facilité que sur les rives même du Tibre. Les légions menaçaient sans cesse Fennemi de Fétat, et
* Si l'on compte \iiigt millions d'âmes en France, vingtdeux en AUemagne, quatre en Hongrie, dix en Italie et dans y» 9e» voisines , huit dans la Grande-Bretagne et en Irlande, linH m Espagne et en Portugal , dix ou douze dans la Rnssie enropéenne , six en Pologne , six en Grèce et en Turquie, quatre en Suède, trois en Danemarck et en Norwége, et quatre dans les Pays-Bas, le total se montera à cent dnq ou cent sept miDious. (Voy. l'Histoire gé- Bârale de M. de Voltaire.)
DÉCADENCE »E L'EMPIRE ROMAIN
<&0 dep. J.-C.)
le magistrat civil avait rarement recours à la force militaire'. Dans ces jours fortunés, le prince et ses sujets employaient leur loisir et leurs richesses à Fembellissement et à la grandeur de Fempire.
Parmi les nombreux monumens d'architecture que construisirent les Romains, combien ont échappé aux recherches de Fhistoire! et qu'il en est peu qui aient résisté aux ravages des temps et de la barbarie! Et cependant ces ruines majestueuses, éparses dans l'Italie et dans les provinces , prouvent assez que ces contrées ont été le »ége d'un illustre et puissant empire. La grandeur et la beauté de ces superbes débris mériteraient seules toute notre attention ; mais deux circonstances les rendent encore plus dignes d'attirer nos regards : la plupart de ces magni6ques ouvrages avaient été élevés par des particuliers, et tous étaient consacrés à Fntiiité publique : considération importante qui unit Fhistoire agréable des arts à l'histoire bien plus instructive des mœurs et de Fesprit humain.
Il est naturel d'imaginer que le plus grand nombre et les plus considérables des édifices romains ont été bâtis par les empereurs, qui pouvaient disposer de tant de bras et de trésors si immenses. < J'ai trouvé ma capitale en > briques, s'écriait Auguste, et je la laisse en » marbre à mes successeurs *. > L'économie de Yespasien fut la source de sa magnificence. Les ouvrages de Trajan portent l'empreinte de son génie. Les monumens publics dont Adrien orna toutes les provinces de l'empire furent exécutés , non seulement par ses ordres, mais encore sous son inspection immédiate. Ce prince était lui-même artiste, et il aimait tout ce qui peut contribuer à la
* Josèphe, de Bello JudaXeo^ 1. h, e. 14J. Le discours d'Agrippa, ou plutôt celui de l'historien, est une belle description de l'empire de Rome.
> Suëtone, Vie d'Auguste, c. 28. Auguste bâtit à Rome le temple et la place de Mars le Vengeur; le temple de Jupiter Tonnant dans le Capitole ; celui d'Apollon Palatin, avec des bibliothèques publiques ; le portique et la basilique de Caius et Lucius; les portiques de Uvie et d'Octavie, et le théâtre de MarceUus. L'exemple du souverain fut imité par ses ministres et par see généraux ; et son ami Agrippa a fait élever le Panthéon , un des plus beaux monumens qui nous soient restés de l'antiquité.
(50 dep. J.-C.)
PAR ED. GIBBON. Cil. II.
gloire d'un monarque. Toujours occupés du bien de l'ëlat, les Antonins encouragèrent les arts qu'ils crurent propres à faire le bonheur de leurs sujets. Hais, si les souverains donnèrent l'exemple , ils furent bientôt imités. Les prmcipaux citoyens ne craignirent pas de montrer qn'ils avaient assez de courage pour former les plus grands desseins , et assez de richesses pour les exécuter. Rome se vantait à peine de son Golysée , que les villes de Capoue et de Vérone' avaient fait élever à leurs dépens des édifices moins vastes, à la vérité, mais construits sur les mêmes dessins et avec les mêmes matériaux. L'inscription trouvée à Alcantara prouve que ce pont mervdlleux avait été jeté sur le tage aux frais de quelques états de la Lusitanie. Lorsque Pline fut nommé gouverneur de la Bithynie et du Pont, provinces qui n'étaient ni les plus riches ni les plus considérables de l'empire, les villes de son département s'efforcèrent à l'envi d'élever des monnmens utiles et magnifiques qui pussent attirer la curiosité des étrangers et mériter la reconnaissance des citoyens. Il arrivait souvent que les richesses des habitans ne répondaient pas au désir qu'ils avaient de s'illustrer : il était alors du devoir d'un proconsul de suppléer à leurs moyens, de diriger leur goût, quelquefois même de modérer leur émulation. A Rome*, et dans toutes les contrées de l'empire, les sénateurs opulens croyaient devoir contribuer à la splendeur de leur siècle et de leur patrie. Souvent l'exemple tenait lieu de goût, et faisait naître la générosité. Entre cette foole de particuliers qui se signalèrent par des monomens publics, nous distinguerons Uérode Attieus /citoyen d'Athènes , qui vivait dans le siècle des Antonins. Qtiel que pût être le motif de sa conduite, sa magnificence était digne des plus grands monarques.
' Vajr.HIalIlel , Fèrona UUistrata, 1. nr, p. 68.
1 Voyez le dixième ttrre des LeUres de Pline. Parmi les oomges entrepris aux (Tais des citoyens, cet autenr parie de ooix qni suirenl : à Nicmnédie, nne nouveHe plaee, no aqnédac et .un canal, qn'nn des anciens rois a?ait laissé imparfait; à Nice, nn gymnase et un tbéilre in arait d^à coAté près de deux millions ; des bains à Pnise et à Claudiopolis , rt nn aqueduc de cinq lieoes de long i l'usage de Sinope.
Lorsque la famille d' Hérode se trouva dans l'opulence, elle compta parmi ses ancêtres Cimon et Miltiade, Thésée et Gécrops, Eacus et Jupiter. Mais la postérité de tant de dieux et de héros était bien déchue de son antique grandeur. L'aïeul d'Uérode avait été livré entre les mains de la justice , et Julius Attieus son père aurait fini ses jours dans la pauvreté et le mépris, s'U n'eût pas découvert un trésor immense dans, une vieille maison , seul reste de son patrimoine. Selon la loi , une partie de ces richesses appartenait à l'empereur: Attieus prévint prudemment, par un libre aveu, le zèle des délateurs. Le trône était alors occupé par Nerva, qui ne voulut rien accepter; sa justice ne lui permettait pas de priver un de ses sujets du présent, dont la fortune l'avait favorisé. L'AÛiénien poussa plus loin la circonspection : il représenta que le trésor était trop considérable pour lui, et qn'il ne savait comment en user. < Abu- > ses-en donc, car il t'appartient', > répliqua l'empereur avec un mouvement d'impatience qui marquait la bonté do son naturel. La fortune d' Attieus se trouva bientôt après fort augmentée par un mariage avantageux : il en consacra la plus grande partie à l'utilité publique. Il avait obtenu pour son fils Hérode la préfecture des villes libres de l'Asie. Le jeune magistrat, voyant que celle de Troade manquait d'eau , reçut d'Adrien , pour la construction d'un nouvel aqueduc, trois cents myriades de drachmes, environ deux milljons de livres. Mais l'exécution de l'ouvrage se monta à plus du double de l'évaluation; et les officiers publics commençaient à murmurer , lorsque le généreux Attieus mit fin à leurs plaintes en leur demandant la permission de prendre sur lui le surplus de la dépense*
Attirés par de grandes réox>mpenses , les maîtres les plus habiles de la Grèce et de l'Asie présidèrent à l'éducation du jeune Hérode. Leur élève devint bientôt ua célèbre orateur; mais il ne connut d'autre fhétorique que celle de ce siècle où l'éloquence , renfermée dans l'école, dédaignait de se
' Adrien fil ensuite un règlement très-éqnltablc, qui partageait tout trésor trouvé entre le droit de la propriété et ceini de la déconrerte. (Hist. Aug. p. 9. )
2 Philoslrate m rud Sophist., I. u, p. 548.
inonlrcr aa sénat ou au barreau. Il exerça le consulat dans la capitale de l'empire; mais ii passa la plus grande partie de sa vie à Athènes on dans difTérens palais situés aux environs de cette ville : c'était là qu'il se livrait à l'étude de la philosophie , an milieu d'une foule de sophistes qui reconnaissaient sans peine la supériorité d'un rival riche et généreux' . Les monuméns de son goût ont disparu; quelques vestiges servent encore à faire connaître sa magnificence. Des voyageurs ont mesuré les ruines du stade qu'il avait fait bâtir à Athènes ; sa longueur était de six cents pieds : il était entièrement de marbre blanc , et il pouvait contenir tout le peuple. Ce bel ouvrage fut achevé en quatre ans, lorsque Hérode était président des jeux athéniens. Il dédia à la mémoire de sa femme Regilla un théâtre dont il eût été difficile de trouver un modèle dans tout l'empire : on n'avait employé à cet édifice que du cèdre , chargé des plus précieuses sculptures.L'Odeum, destiné par le fameux Périclès à donner des concerts publics et à représenter des tragédies nouvelles , était un trophée de la victoire remportée par les arts sur la grandeur asiatique ; les débris de la flotte des Perses en composaient presque toute la charpente. Ce monument avait été déjà réparé par un roi de Cappadoce ; mais il était encore sur le point de tomber en ruines. Hérode lui rendit sa beauté et sa magnificence. La générosité de cet illustre citoyen n'était pas renfermée dans les mursd'Athènes: un théâtre à Gorinthe,les plus riches ornemens du temple de Neptune dans l'istfame, un stade à Delphes, des bains aux Thermopyles et un aqueduc à Ganarium, «n Italie, ne purentépuiser ses vastes trésors. L'Épire, la 'Thessalie, l'Eubée, la Béotie et le Péloponèse partagèrent ses bienfaits ; et les villes de l'Asie et de la Grèce , dans le transport de leur reconnaissance , élevèrent plusieurs inscriptions où Hérode Atticus était appelé leur patron et leur bienfaiteur '. Dana les états libres d'Athènes et de Rome,
< Anlu-Gdle , Nuits attiqucf , i, 2-, u, 2; nrm, 10; xa, ir Philost., p. 584.
1 VoT. Plûlost., I. n, p. 548, 566; Pausanias, 1. 1 et m ,* 10-, ta Vie d'flërode dans le six* volume des Mémoires de l'Académie.
DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
(60 dep. J.-C.)
la modestie et la simplicité des maisons particulières annonçaientl'égalité des conditions, tandis que la souveraineté du peuple brillait avec éclat dans la majesté des édifices publics'. L'introduction des richesses et l'établissement de la monarchie n'éteignirent pas tout-à-fait cet esprit républicain. Ce fut dans les ouvrages destinés à la gloire et à l'utilité de la nation que les plus vertueux empereurs déployèrent leur magnificence. Le palais d'or de Néron avait excité à juste titre l'indignation; mais cette vaste étendue de terrain, envahie par un luxe effréné, servit bientôt à de plus nobles usages. On y admirait , sous les règnes suivans, le Colysée, les bains de Titus, le portique Claudien et les temples élevés à la déesse de la Paix et au génie de Rome*. Ces monuméns étaient l'ouvrage des Romains ; mais ils étaient remplis des chefs-d'œuvre de la Grèce en peinture et en sculpture. Les savans trouvaient dans le temple de la Paix une bibliothèque curieuse. A quelque distance était située la place de Trajan ; elle était environnée d'un vaste portique , et au milieu s'élevait une colonne de marbre, haute de cent dix pieds, et qui marquait ainsi l'élévation de la montagne qu'il avait fallu couper. Cette colonne n'a rien perdu de sa beauté ; on y voit encore une représentation exacte des exploits de son fondateur dans la Dacie. Le vétéran contemplait l'histoire de ses campagnes; et, séduit par l'illusion de la vanité nationale , le paisible citoyen partageait les honneurs du triomphe. Les autres parties de la capitale et toutes les provinces de l'empire se ressentaient de la magnificence publique; des amphithéâtres, des temples , des portiques , des arcs-de-triompbe , des bains et des aqueducs contribuaient à la santé de tous les habitans, servaient à l'exer-
< Cette remarque est principalement appliquée à ta république d'Athènes par Dicxarchus , de Statu GrœcUe, p. 8. Inter géographes mâiores, édil. Hudson.
2 Donatus , de Romd veetre, I. m, c. 4. 5, 6. Nardini, Borna antica, I. n, m, 12, 13 ; et un manuscrit qui oootient une description de l'ancienne Rome par Bernard Oricellarius ou Rucellai , dont j'ai obtenu une copie de ta bibliothèque du chanoine Kicardi à Florence. Pline parle de deux célèbres tableaux de Timanlhe et de Prologène , placés, à ce qu'il parait, dans le temple de ta Paix. Le Laocoon Ait trouvé dans les bains de Titus.
(ôO dep. J.-C.)
PAR ED. GIBBOK. CH. II
cice de leur culte , et leur procuraient en même temps une foule de plaisirs.
Arrêtons-nous sur ces vastes édifices qui renfermaient les fleuves dans leur sein: leur utilité , la hardiesse de l'entreprise et la solidité de l'exécution les mettent au rang des plus beaux monumens du génie et de la puissance de Rome. Les aqueducs de la capitale méritent à tous égards la préférence ; mais le voyageur curieux qui examinerait ceux de Spolète, de Metz et de Ségovie, sans être éclairé par le flambeau de l'histoire, croirait que ces villes ont été autrefois la résidence d'un grand monarque. Les déserts de l'Asie et de l'Afrique étaient remplis de cités florissantes, qui ne devaient leur population, leur existence même , qu'à ces courans artificiels d'une eau salnbre et toujours prête à fournir à leur besoins*.
Nous avons fait l'énumération des habitans de l'empire, et nous venons de contempler le spectacle pompeux de ses ouvrages publics : nos observations paraîtront plus exactes si nous mettons sous les yeux du lecteur le nombre et la grandeur des villes. Mais, en rassemblant quelques faits, il ne faut pas oublier que la vanité des nations et la disette des langues ont fait donner indifféremment le nom vague de ville à Rome et à Laurence.
L On prétend que l'Italie renfermait autrefois onze cent quatre-vingt-dix-sept villes: quelle qu'ait été sa population dans les temps les plus reculés*, il n'existe aucune raison pour croire que, dans le siècle des Antonins, le nombre de ses habitans ait été moins considérable que sous le règne obscur de Romulus. Attirés par une influence supérieure, les petits états du Latinm furent insensiblement compris dans la métropole de l'empire. Ces mêmes contrées, qui ont langui si long-temps sous le gouvernement faible et tyrannique des prêtres et des vice-rois , n'avaient rien perdu de leur force lorsqu'elles furent soumises aux empereurs. Elles n'avaient éprouvé alors que
1 MoBtfenoon , Antiq. expliquée , tome iv , p. 2 , 1. 1 , c. 9. FabrelU a composé un traité fort savant sur les aqueducs de Kome.
* .^ien, Hist var. I. c. n , c. 16 : cet auteur vivait sous JVlexandre Sévère. Voyez Fabridus, Biblioth. grceca ,