‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire RomainChapitre 8 sur 105 · Ï.IT,C · texte numérisé non relu

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les malheurs plus supportables delà guerre; et, dès les premiers symptômes de décadence, elles trouvèrent des ressources prodigieuses dans l'accroissement rapide de la Gaule Cisalpine. La splendeur de Vérone parait encore par ses ruines; et cependant Vérone était moins illustre que les villes d'Aquilée, de Padoue, de Milan ou de Ravenne.

II. Au-delà des Alpes, dans les forêts même de la Bretagne, on s'occupait des moyens de rendre l'empire florissant. Tork était le siège d'un gouvernement ; déjà Londres s' enrichissait par le commerce : douze cents villes faisaient la gloire de la Gaule*. Dans les parties septentrionales, elles n'étaient, pour la plupart, sans en excepter Paris même, que la retraite sauvage d'un peuple à peine civilisé. Mais les provinces du midi imitaient l'élégance et la pompe de l'Italie*: Marseille, Arles, Nîmes, Narbonne, Toulouse, Bordeaux , Autun , Vienne , Lyon , Langres et Trêves , étaient déjà célèbres ; et leur ancienne condition pourrait être comparée à leurétat présent, si même ces villes n'étaient pas alors plus florissantes. L'Espagne , si brillante dans les temps qu'elle n'était qu'une simple province , est bien déchue depuis qu'elle a été érigée en monarchie. L'abus de ses forces , la superstition et la découverte de l'Amérique l'ont entièrement épuisée. Son orgueil ne serait-il pas confondu si nous lui demandions ce que sont devenues ces trois cent soixante villes dont Pline a parlé sous le règne de Vespasien*?

m. Trois cents villes en Afrique avaient été soumises à Carthage* : il n'est pas probable que ce nombre ait diminué sous l'administration des empereurs. Garthage ellemême sortit de ses cendres avec un nouvel éclat ; et cette ville , aussi bien que Capoue et Corinthe, recouvra bientôt tous les

> Josèphe, de Bello JudeUco, n, 16: ce nombre s'y trouve rapporté; peut-être ne doit4l pas être pris à la rigueur.

iPline.Hist. nat. m,5.

3 Pline, Hist. nat., lu , 3 , 4 ; nr, 35. La liste paraît au- Ihenlique el exacte. La division des provinces el la condition différente des villes sont marquées avec les plus grands détails.

« Slrabon , Geog. I. \m , p. 1 189.

DECADENCE DE

avtmtages qui peuvent être séparés d'une autorité indépendante.

lY. L'Orient présente le contraste le plus frappant entre la magnificence romaine et la -barbarie des Turcs. Des campagnes incnkes «firent detous côtés des ruines superbes, qae l'ignorance regarde comme l'ouTrage d'un pouvoir sumatural. Ces restes précienx de l'antiquité servent maintenant d'asile an malhearem paysan et à l'Arabe vagabond. Sons les Césars , l'Asie , proprement dite , contenait seule cinq cents' villes riches, peuplées, comblées de tous les dons de la nature , et embeUies par les arts. Onze d'entre elles se disputèrent l'honneur de dédier un tonple à Tibère; et leur mérite respectif fut examiné dans le sénat de Rome *. Il y en eut quatre dont la proposition fut rejetëe, parce qu'on ne les ernt pas en état de fournir aux dépenses nécessaires pour une si grande entreprise. j)e ce nombre était Laodicée , dont la splendeur parait encore dans ses ruines' : elle retirait des revenus immenses de la vente de ses moutons, renommés pour la finesse de leur laine; et, peu de temps avant la dispute 4oot nous venons de parier, un citoyen généreux lui avait laissé phis de huit millions de livres par son testament*. Telle était la pauvreté de Laodicée : elle peut nous faire juger des richesses des villes qui avaient obtenu la préférence, et principalement de Pergame, de Smyrne et d'Éphèse, qui se disputèrent loug-tMBps le premier rang en Asie*. Les ca-

< Josèphe, deBeUoJudaîeo, u , 16; Pbilostrate, Vies des SopÙrt., 1. n.f. 548, Mit. Olear.

* Tacite, Annal, ir, 66. J'ai pris qoeiqne peinei oonsalter et à comparw les voyageurs moderoes , pour connattre le sort de ces onze villes asiatiques. Sept ou huit sont entièrement détruites , Hypaepe , Traites , Laodicée , Ilion, Ualicamasse , Milet, Ephèse, et nous pouvons tyouter Sardes. Des trois qu subastent encore , Pergame est un bourg de deux ou trois mille babitans. Magnésie , sous le nom de Guzelhissar , est assez considérable, et Smyrae est une grande ville peuplée de cent mille âmes. Mais , à Sfflyme , tandis que les Francs soutenaient le commerce , les Turcs ont ruiné les arts.

3 Le voyage de Cbandler , dans l'Asie mineure , p. 225 , etc., contient une description agréable et Tort exacte des ruines de Laodicée.

. 4 Strabon , 1. xii , p. 866. 11 avait étudié ji TraUes

s Voyez une Dissertation de M. de Boze, Mémoire de ' Académie , tome ktiu. Il existe encore un discours d'A-

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pitales de Syrie et d'Egypte étaient d'un ordre encore supérieur dans l'empire : Antiocfae et Alexandrie regardaient les autres villes avec dédain ', et le cédaient à peine à la majesté de Rome efle-méme.

Toutes ces villes étaient unies entre elles , âavec la caiHtalede remjMre, par de grands chemins qui partaient du milieu de la place de Rome, traversaient l'Italie , pénétraient dans les provinces, et ne se terminaient qu'à l'extrémité de cette vaste mtmarchie. Depuis le mur d'Antonin jusqu'à Jérusalem, la grande chaîne de communication s'étendait du nordest au sud-est, dans une longueur de quatre miUequatre-vingtsmillesromains*. Toutes les roules étaient exactement divisées par des bornes milliaires; on les traçait en droite ligne d'une ville à l'antre, sans avoir égard aux droits de propriété ni aux obstacles de la nature ; on perçait les montagnes ; et des arches hardies bravaient l'impétuosité des fleuves les plus rapides et les plus larges*. Le milieu du chemin , qui s'élevait par une pente insensible au-dessus de la campagne voisine » était composé de plusieurs couches de sable , de gravier et de ciment; on se servait de lar-

ristide, qu'il prononça ponr recommander la concorde aux vffles rivales.

< Le nombre des Égyptiens, sans compter les habitans d'Alexandrie, se montait à sept millions et demi ( Josiëphe, de Bel. Jud., n, 16). Sous le gouvernement militaire des Mameluks, la Syrie était supposée renfermer soixante mille villages. (Histoire de Timurbee, 1. v, c 20.)

2 L'itinéraire soivanl peut nous donner use idée de la direction de la route et de la distance entre les principales villes : 1 depuis le mur d'Antonin jusqu'à York , deux cent vingt-deux milles romains; 2 Londres, deux cent vingt-sept; 3 Rhutupiae ou Sandwich, soixantesept; 4 trajet jusqu'à Boul^e, quarante-cinq ; 5 Reims, cent soixante-^tuatorze ; 6 Lyon , trois cent trente ; 7 Uilan , trois cent vingt-quatre ; 8 Rome , quatre cent vingtsix ; 9 Brindes , trois <xnt soixante ; 10 trajet jusqu'à Oirraehium, quarante; 11 Bizance, sept cent onze; 12 Ancyre, deux cent quatre-vingt-trois; 13 Tarse, trais cent un; 14 Antioclie , cent quarante-un ; 15 lyr, deux cent cinquanto<leux; 16 Jérusalem, cent soixanto-bnit; en tout quatre mille quatre-vingts milles Romains , qui font un peu plus que douze cents lieues. Voyez les itinéraires publiés par Wesselin , avec ses noies. Voyez aussi Galle et Stukeley pour la Bretagne , et M. d'Anville pour la Gaule et l'iUlie.

3 Montfoucon ( Antiquité expliquée , lome rr , part 2. I. I, c. S) a décrit les ponts de Nami, d'Alcanlara, de Ntmts elc.

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PAR sa GIBBON. CH. II.

ges pierres pour paver ; et, dans quelques endroits près de la capitale, on avait employé le marbre'.

Telle était la construction solide des grands chemins de l'empire , qu'ils n'ont pu être détruits après un eflbrt de quinze siècles. Ils procuraient aux habitans des provinces les plus éloignées les moyens d'entretenir une correspondance aisée ; mais leur premier objet avait été de faciliter la marche des légions. Les Romains ne se croyaient entièrement maîtres d'une contrée que lorsqu'elle était devenue, dans toutes ses parties, accessible aux armes et à l'autorité du vainqueur.

Des postes régulières, établies dans les provinces, instruisaient en peu de temps le souverain de ce qui se passait dans ses vastes domaines , et portaient de tous côtés ses ordres avec promptitude *. Oa avait distribué, à la distance seulement de deux lieues, des relais , où l'on avait soin d'entretenir quarante chevaux ; et l'on pouvait faire environ trente lieues par jour sur tontes les routes*. Pour voyager ainsi, il fallait être autorisé par l'empereur; mais, quoique ces postes n'eus» sent été instituées que pour le service public, on permettait quelquefois aux citoyens d'en taire usage pour leurs affaires particulières*: La communication n'était pas moins libre par mer; la Méditerranée se trouvait renfermée dans les provinces de l'empire; et l'Italie s'avançait en forme de promontoire au milieu de ce grand lac. En général, les côtes d'Italie ne présentent aux vaisseaux aucun abri as-

< Bergier, Histoire des grands diemim de l'eminre, 1. ■i,e.l,28.

2 ProeoiM, tn ffUt. Jreand, e. 30. Bergier, Hist. des grands dieinins, 1. nr. Code liiéodosien , 1. vm , lit. v , roi. n, p. S06-Ô63, avec le savant commeataire de GodeftvL

3 Dn temps de Tbéodose , Césarios , magistrat d'an rang ëleré, se rendit es poste d'Antioclwâ Constantinople : il se mit en route pendant la nuit, passa le UtHmnain au soir en Cappadoce, à cinquante-cinq lieues d'Antlocbe, et arriva le sixième Jour à Constantinople , vers le milieu delà journée. Le dtemin était de sept cent vingt-cinq milles romains , environ déni: cent vingt lieues. Voyex Lib»nius , ortit. xxi; et les itinéraires, p. 572-581.

4 Pline, quoique minisire et taxoti de l'empereur, fUt obligé de se justifier de ce qu'il avait (ail donntf des che- VMix de poste à sa femme pour une affaire trte-pressée, l. X, lel. 121,122

suré ; mais l'industrie humaine avait réparé ce défaut de la nature. Le port artificiel d'Ostie, creusé par les ordres de l'empereur Claude à l'embouchure du Tibre, était un des monumens les pins utiles de la grandeur romaine '.Iln'était éloigné que de cinq lieues de la capitale; et, avec iin vent favorable, on pouvait parvenir en sept jours aux colonnes d'Hercule, et aborder en neuf ou dix dans la ville d'Alexandrie en Egypte*.

La politique prescrit des bornes aux empires; elle envisage leur trop grande étendue comme une source de maux. Malgré toutes ces déclamations , l'on ne peut disconvenir que la puissance de Rome n'ait été fort utile au genre humain. La même liberté de commerce répandait avec une égale profusion les vices et les avantages de la vie sociale. Dans l'antiquUé la plus reculée, le globe présentait sur sa surface des parties bien différentes. L'Orient, depuis un temps immémorial, était en possession du luxe et des arts , tandis que l'Occident était habité par des barbares grossiers et belliqueux qui , on dédaignaient l'agriculture , ou n'en avaient pas même la moindre idée. A l'abri d'un gouvernement fixe et assuré , le commerce introduisit insensiblement en Europe les productions dont la nature avait enrichi des climats plus fortunés; elles y furent ctdtivées avec succès ; et des peuples sauvages , instruits par l'exemple des naUons civilisées , profitèrent de leur industrie , et la portèrent même à une plus grande perfection. Il serait presque impossible de faire l'énumération do toutes les plantes et de tous les animaux qui furent transportés en Europe de l'Asie et de l'Egypte'. Mous ne parlerons que des principaux, persuadés que ce sujet peut être utile, et qu'il n'est pas indigne de la majesté de l'histoire.

I. Les fleurs , les herbes et les fruits qui croissent aujourd'hui dan» nos jardins sont pour la plupartd'extraction étrangère, comme il parait souvent par le nom qui leur a été

• Bergier, Histoire des grands elmnias,l.iv,c 4».

2 Pline, Hist. nal. xn,l.

3 Selon toutes les apparences, les Grées et les Phéniciens portèrent de nouveaux arts et des productions nouvelles dans le voisinage de Cadix et de MarseUle.

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conservé. La pomme «tait une production naturelle d'Italie ; mais , .lorsque fes Romains eurent connu le goût délicat de la pèche , de l'abricot, de la grenade , du citron et de l'orange, ils donnèrent le'nom de pomme à tous ces nouveaux Truits , et ne les distinguèrent que par le nom du pays d'où Us avaient été transplantés.

n. Du temps d'Homère, la vigne croissait sans culture en Sicile, et vraisemblablement dans le contijj^ent voisin. Mais l'art ne l'avait pas perfectionnée; et les habitans de ces pays , alors barbares' , ne savaient point en extraire une liqueur agréable. Mille ans après , l'Italie pouvait se vanter de produire plus des deux tiers des vins les plus renommés , dont on comptait quatre-vingts espèces différentes*. Cette denrée précieuse passa bientôt dans la Gaule narbonnaise; mais, du temps de Strabon , le froid était si excessif dans le nord des Cévennes , que l'on croyait impossible d'y faire mûrir le raisin '; cependant cet obstacle disparut ; et il y a lieu de penser que la culture des vignes en Bourgogne est aussi ancienne que le siècle des Antonins *.

III. Dans l'Occident l'olive était le symbole de la paix. Deux siècles après la fondation de Rome , l'Italie et l' Afrique ne connaissaient point cet excellent fruit. L'olivier fut bientôt naturalisé dans ces contrées, et enfin planté dans le centre de la Gaule et de l'Espagne. Les anciens s'imaginaient qu'il ne pouvait croître qu'à un certain degré de chaleur, et seulement dans le voisinage de la

■ mer ; mais cette erreur fut insensiblement détruite par l'industrie et par l'expérience*.

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