IV
priaient, ils jeûnaient , ils distribaaient des aumônes aux pauvres et des larg^esses au clergé ; ils portaient des offrandes sur le tombeau des martyrs ^ et le magnifique monument de saint Mamas à Gésarée fiit élevé , ou du moins commencé par le zèle réuni de Gallus et de Julien (i). Ils conversaient respectueusement avec ceux des évoques qui se distinguaient par leur sainteté., et ils sollicitaient les bénédictions des moines et des ermites qui avaient introduit dans la Gappadoce les rigueurs volontaires de la vie ascétique (2). Lorsque les deux princes approchèrent de l'âge d'homme , ils laissèrent apercevoir dans leurs opinions religieuses la différence de jlèurs caractères. L'esprit dur et obstiné de ôallus embrassa avec un
Socratfï (1. III , c. i) , et dans ceux dëSozomène (1. v, c. 2). Il s'en fallu^ de peu qu'il ne devînt ëvêque , et peut-être qu'il ne fût un saint.
(i) La portion d'ouvrage dont Gallus était chargé fat exécutée avec ardeur et avec succès. Mais saint Grégoire dit (m j p. 59 , 60 , 61 ) que la terre rejeta et renversa opiniâtrement' taut ce que fît là main sacrilège de Jijlien. Ce tremblement de terre partiel , attesté par un grand nombre de témoins alors encore e5cistans , serait bien un des mi» racles les plus remarquables de l'histoire ecclésiastique.
(î) Le philosophe^ {Fragment, , p. 288) tourne en ridicule les chaînes de fer de ce^ solitaires fanatiques , qui avaient oublié que l'homme est , par sa nature . un être sociable el doux^ ovOpuTToi» f t)76i.iroXir(xot) Çwoi» xat >}|xspov. ( Ployez Tillemont, Mém, ecclés. , t. ix , p. 661 , Ç62.).Le païen suppose que , pour punition d'aVoîr renoncé aux dieux, ils étaifint possédé» de méchans démons qui les tourmentaient.
zèle aveugle la doctrine chrétienne, qui nHnflua jamais sur sa conduite, et qui jamais ne modéra ses passions* Le caractère plus doux de son jeune frère convenait mieux aux préceptes de l'Évangile, et un système de théologie qui explique l'essence mystérieuse de la Divinité, et qui offre dans l'avenir une perspective sans bornes de mondes invisibles , pou*vait plaire à son active curiosité; mais son esprit indépendant refusa de se soumettre 'à l'obéissance passive que les ministres impérieux de l'Église exigeaient au nom de la religion. Ils érigeaient en lois positives leurs opinions personnelles^ qu'ils environnaient des terreurs. d'un éternel châtiment; et, en prescrivant à ce jeune prince un rigide formulaire de pensées^ de paroles et d'actions , en imposant silence à ses objections , et en réprimant d'une manière sévère la liberté de ses recherches , ils excitaient, sans le savoir, son esprit impatient à secouer l'autorité de ses guides ecclésiastiques. Il fut élevé dan^ l'Âsie- Mineure, au milieu des scandales dé la querelle de l'arianisme (i). Les disputes violentes des évêques de rOrient, les variations continuelles de* leurs s)Fmboles, les motifs profanes qui semblaient .diriger leur
(i) Voyez Julien, ap, S. CyfilLy 1. vi, jp. 206; 1. viii, p. 253, 262. <« Vous persécutez, dit-il, ces hérétiques, qui ne pleurent pas Phomme .mort précisément .de laf manière que vous approuvez. » Il se montre assez bon théologien , mais soutient cependant que Ja dbctrine de saint Paul , de Jésus et de Moïse, n'enseigne pas la Trinité des chrétiens.
Gondoite, fortifièrent insensiblement, dans Tesprit de. Julien , Topinion qu'ils ne comprenaient .pas cette religion pour laquelle ils combattdenl avec tant d'impétuositë, quils n'y croyaient mémie pas. Au lieu d'écouter les preuves du christianisme avec cette attention favorable qui augmente le poids des témoignages Içs plus respectableis , il écoutait avec défiance , et il contestait avec obstination et subtilité une doctrine qui lui ' inspirait déjà une aversion invincible. Lorsqu'on obligeait les jeunes princes à composer des déclamations sur les controverses du temps , Julien se chargi^ait toujours de la cause du paganisme, sous le spécieux prétexte qu'eu défendant la cause la plus faible, il exercerait et développerait Uiieux ses connaissances et son esprit.
Il embrasse Dès que Gallus fut revétu^de là pourpre , on perlogi^dli pi- mit à Julien de. respirer l'air de la liberté, de la littég.nisme. j,^^,^j^q ^^ ^^ paganismc (i). Les sopbistes, que son
goût et sa libéralité attirèrent en foule, avaient établi une alliance rigoureuse entre la littérature et la religion de la Grèce ^ et , au lieu d'admirer les poésies d'Homère 'comme les productions originales du gé^ nie d'un homme, ils les attribuaient sérieusement à l'inspiration céleste d'Apollon et des Muses. L'image des divinités de l'Olympe, telles que nous les a peintes le poëte immortel, produit une impression pro-
(i) Lîbânius, 0 rat, parent,, c. 9, 10, p. 232, etc. ; saint Grégoire de^Nazianze, orat. 3^ p- 61; Eunape, f^it, sopkisi.^ in Maximo , p. 68, 6g, 70, édit. Cloinmelin.
DE VAMPIRE ROMAIN. CHAP. XXIII. 55j
fonde sur les esprits les moins portés à la crédulité de la superstition : notre familiarité avec leurs noms et leurs caractères, avec leurs formes et leurs attributs, semble donner une existence réelle à ces êtres chimériques , et rënchantement qu'ils nous causent fait pour quelques momens consentir notre 1magin;ition à celles de ces Êiblés qui répugnent le pliis à notre raison et à notre expérience. Au siècle de Julien, tout concourait à prolonger et à fortifier Tillusion *, les magnifiques temples de la Grèce et de TAsie , les chefs •« d -œuvre des peintres et des statuaires», <^m avaient rendu sur. la toile ou sur le marbre les, divines conceptions du poëte, la pompe des féteâ et des sacrifices, les artifices des devins ,' souvent couronnés par le succès^ les traditions populaires des' oracles et deS'prodiges , et rhabitude des peuples, qui reraontait ^ uue antiquité de deux mille ans. Les prétentions modérées, des polythéistes excusaient à quelques égards la faiblesse de leur système (i)Y et la dévotion des païens n'était pas incompatibleavec le scepticisme le plus licencieux. Au lieu de former un système régulier et indivisible , qui subjuguât toutes les facultés de l'esprit, la mytliologié des. Grecs était composée cTune foule d'idées peu- dépendantes les unes des au-
(i) Un philosophe moderne a comparé avec eaprjt les effets da théisme et ceux du polythéisme', relativement au doute ou à là conviotion qu'ils produisent dans l'esprit humain, f^oj-. Hume'â Essays , vol. ii, p. 444~4^7j ^^-^^y édiù 1777.
très et flexibles en différenssens, et l'adorateur des dieux fixait lui-même le degré et la mesure de sa foi. Le symbole qu'adopta Julien lui laissait .beaucoup de liberté-, et, par une étrange contradiction, il dédaijgnait le joug salutaire de TÉvangile , tandis qu'il faisait le sacrifice volontaire de sa raison sur les autels d'Apollon et de Jupiter. Un de ses discours est consacré à rhonneûr de Gybèle, la mère des dieux, qni exigeait de sçs prêtres efféminés le sacrifice sanglant que l'insensé Atys ne craignit pas de lui offrir. Le pieus empereur raconte sans rougir , 6u sans sourire , le voyage de la déesse des côtes de Pergamè à l'embouchure du Tibre ; et ce miracle singulier , qui convainquit le séâat et le peuple de Rome que le morceau d'argile apporté par leurs ambassadeurs était doué dévie, de sentiment et d'une puissance divine (r). Il en appelle aux monùméns publics de la capitale sur la vérité de ce prodige, et il censure. avec quelque aigreur le -goût faux et dépravé de ces hommes qui ridiculisaient avec irrévérence les traditions sacrées de leurs ancêtres (2).
(i) Gybèle débarqua ei> Italie vers la fin de la seconde guerre punique. Le miracle de la vestale Claudia, qui prouva sa vertu en portant atteinte à la modestie des dames romaines , est attesté par une foule de témoins. Drakenborch [ad Silium Italicum, xvii> 33) a recueilli leurs témoignages. On peut observer que* Tite-Live (xxix, î4) glisse sur cet événement avec une discrète obscurité.
(2) Je ne puis m'empêcher de transcrire leis expressions
énergiques de Julien : Ëpoi ^s dbx€t raio' Tro^seri ttiotsusiv pio^ov
as omSs ev phipsi, (Orat. 5, page i6i.) Il déclare aussi sa ferme croyance aux ancilià ou bpucliers sacrés qui tombé-» rent du ciel sur le mont Quirinal ; et il a pitié de Pétrange aveuglement des chrétiens, qui préféraient là croix à ces trophées célestes'. Apud. S. CyrUl. , l. vi, 194*
(i) Ployez les Principes de l'Allégorie , dans les Discours de Julien, vii, page 216-222. Son raisonnement n*est pas aussi mauvais que celui de quelques théplogiens modernes , qui disent qu^une doctrine extravagante ou contradictoire doit être divine , parce que personne n'a pu l'inventer.
(2) Eunape a fait, une histoire partiale et fanatique de ces sophi£^tes , et Je savant Bruker ( Hist. phitospph,, tom. 11 , p. 2 1 7-3o3) s'est donné beaucoup de peine poqr jeter du jour sur leur vie obscure et sur leurs systèmes incompréhensibles.
allégories.
DE L'EMPIRE ROMAIN. €HAP. XXIII. SSq
Mais le philosophe dévot, qui adaptait sincère- Les ment et qui encourageait arec chaleur la superstition du peuple, se réservait le privilège d'une libre interprétation; et, du pied des autels, il se retirait en sileace dans le sanctuaire du temple. L'extravagance de la mythologie grecque disait hautement et clairement, au pieux scrutateur de ses mystères, qu'au lieu' de se scandaliser ou de se contenter du sens littéral , il devait chercher avec soin cette sagesse cachée que la prudence des anciens avait couverte du masque de la folùs et de la fable (i). Les philosophes
de l'école de Platon, .Plotin, Porphyre et le divin Jamblique (2), étaient admirés comme lés* plus habiles maîtres de cette science d'allégories , qui vou-
36o HISTOIRE T)E LA 'BÉCADENCE
lait adoucir et accorder les traits difformes du paganisme. Julien lui-même , guidé dans ses recherches mystérieuses par iEdèse , vénérable successeur de Jambliqlie ^ aspirait à la possession d'un trésor que , si nous eu croyons ses sermens solennels, il estimait plus que Tempire du monde (i). C'était un trésor qui , en effet , tirait sa valeur de l'opinion ^ et quiconque se fla^tafit d'avoir séparé ce métal précieux des matières grossières qui l'environnaient , s'arrogeait le droit de lui donner la forme et le nom les plus propres à flatter son imagination. Porphyre avait déjà expliqué la fable d'Atys et de Cybèle •, mais ses travaux ne •firent qu'èxçiter le zèle de Julien, qui inventa et publia une nouvelle explication de- cette fable ancienne et mystérieuse. Cette liberté d'inter^ prétation^ qui pouyait satisfaire Torgueil des platoniciens, montrait là vanité de leur art. On ne pourrait^ sans entrer danside fastidieux détails , donner à un lecteur moderne une juste idée des allusions bizarres, des étymologies forcées, des pompeuses minuties, et de l'obscurité impénétrable de ces sages qui avaient la pénétration de dévoiler le système de l'univers. Les traditions de la mythologie païenn^e n'étant pas uniformes, les interprètes sacrés demeuraient libres de choisir les particularités quF leur conve-
(i), Julien, ordt, 7, p. 232. La dévotion la pltfs fervente et la plus enthousiaste lui dicte ses sertnens , et il tremble de trop dévoiFer ces saints mystères, que les profanes ou-» traceraient jpar l'impiété d'un rire sardonique.
len.
DE L'EMPIRE ROMAIN* GHAP. XXIII. 36l
naient le plus ; et comme ils traduisaient un chiffre arbitraire , ils étaient les maîtres d^attribuer à quelque fable ' que ce iût le sens quelconque dont ils pouyaient avoir besoin pour Tadapter à leur système favori de religion et de philosophie. Us mettaient leur esprit à la torture pour découvrir dans les attraits lascifs, d'une Af enus sans voile un précepte moral ou une vérité physique •, et Thommage insensé d'Atys représentait la révolution du soleil entre les tropiques 9 ou le mouvement de Tâme qui se détache du vice et de Terreur (i)v
Il paraît que le systèihe théologique de Julien con- système tenait lesimportans et sublimes priijicipes de la re- de JuS"'"* ligion naturelle. Mais la foi qui ne repose pas sur la révélation, nlanquaht d'un ferme appui, le disciple de Platon retomba imprudemment dans les habitudes de la superstition vulgaire-,.et il semble avoir confondu dans la pratique , dams ses écrits et même dans ses idées, les nqtions populaires et les notions philosophiques de la Divinité (2). Il reconnaissait et il adorait
(i) Voyez le cinquième discoure de Julien. Mais tçutes les allégories inventées par Pécole de Platon ne valent pas le petjt poë'me de Catulle sur cet étrange sujet. Là transition par laquelle Atys passe de rentWusiasme le plus frénétique à une plainte douce et pathétique sur la perte irréparable qu'il a faite , doit exciter la pitié d'un homme et le désespoir d'un eunuque^
(2) On peut juger de la véritable religion de Julien d'après les .Césars , p. 3o8 , avec les notes etles éclaii'cissemens de Spanheim , d'après les fragmens qu'on trouve dans saint
la cause éternelle de Tunivers -, il lui attribuait toutes les perfections d'une nature infinie, invisible aux yeux , et inaccessible à nntelligence • des faibles mortels. D'après son système , fe Dieu suprême avait créé, ou plutôt, dans là langue des platoniciens , il avait engendré lachainegraduelledesesprits subordonijiés, savoir , les dieux , les démons, les béros et lesbom-* mes ; et tout être qui tirait son existence immédiate de la cause première, en avait reçu l'immortalité inhérente à sa nature. Afin que d'indignes objets ne partagent pas un avantage si précieux, le Créateur, disait -il, a confié à l'habi'leté et à la puissance des dieux inférieurs le soin de former le corps de l'homme , et de disposer la belle harmonie du règne animal ainsi que des deux autres-, il a remis à la conduite de ses divins ministres le gouvernement temporel de notre monde subalterne : mai? leur administration imparfaite n'e^t.pas exempte de discorde et d'erreur. Ils partagent entre eux le soin de la terre et de ses habitans , et on peut découvrir les caractères de Mars ou de Minerve , de Mercure ou ,de Vénus , dans les lois et les Jnœurs de leurs sectaires particuliers. Tant qu'une prison mortelle renferme nos âmes immortelles , il est de notre intérêt et de notre devoir de solliciter la faveur et de conjurer la colère des puissances du ciel, dont l'orgueil est flatté de la dévotion
Cyrille, 1. ii, p. 57, 58, et surtput d'après le discours théologique m soient regem (p. i3o-i58), adressé ^u préfet Salluste, dans la confîiince de Tainitié,
des hommes , et il y a lieu de croire que la partie la plus grossière de leur être tire sa nourriture de la fumée des sacrifices (i). Les divinités inférieures daignent quelquefois animer les statues et habiter les temples élevés en leur honneur ; elles visitent la terre de temps en temps; mais les cieux sont leur jtrône et le symbole de leur gloire. Julien tirait y- sans hésiter, de l'ordre invariable qu'observent le soleil, la lune et les étoiles, une preuve de leur durée éternelle ; et cette éternité lui démontraij; suffisamment quMls étaient lV)uvj:age, non pas d'une divinité inférieure, mais du roi tout*-puiàsant. Dans la théorie des platoniciens , le monde visible est le type du monde invi- ^ble. Les corps, cèles tes, animés de Fesprit divin, peuvent être considérés comme les plus dignes objets du culte religieux. Le soleil , dont Vheureuse chaleup pénètre et soutient l'univers, réclame à juste titre Fadoration du* genre humain, comme Fédatante représentation du logos , image animée, intelligente et bienfaisante, du père intellectuels).
(i) Julien adopte cette idée grossière en Pattribuant à son favori Marc-Aurèle {Cœsares , p. 333). Les stoïciens et les platoniciens héritaient entre l'analogie des corps et la pureté des esprits; cependant les plus graves philosophes semblaient disposés à prendre a^ sérieux la plaisanterie d'Aristophane et dé Lucien , qnr'une génération d'incrédules pourrait aJFa-« mer les dieux immortels, yoy. les Obsen^atixtns de Span-
heim, p. 2'88 , 444» ^^^*
(a) iC^tov Xs^gS, to Çwv oyoX^a xat 6pi|;i»;^ov , «at gvvouv , xai ayaOosp7ov Tou voY]Tov frarpoç. (Julien, epist, ^i.) Dans un autre
«î^îphUoT»^ Les puissantes illasions de Fentliousiasme et les v^^' artifices dëcevans de Fimposture suppléent dans tous les siècles au défaut d'une véritable inspiration. Si , à répoque de Julien, les prétms du paganisme avaient seuls employé ces supercheries pour le soutien d*une cause Qfai se perdait, la considération des intérêts et des habitudes de Tordre -Sacerdotal pourrait disposer à quelque indulgence; mais en est surpris et scandalisé que les philosophes eux-mêmes aient voulu abuser de la crédulité superstitieuse des hommes (i), et qu'ils aient cherché à soutenir les n^stères grecs par la magie ou théurgie des platoniciens. Usr se vantaient audacieusement de pouvoir contempler l'ordre mystérieux de la nature , pénétrer les secrets de l'a^^ nir, commander aux démons infi^rieurs, jouir de la vue et de la conversation des dieux supérieurs , et , en dégageant Tâme denses liens matériels , réunir à l'esprit divin cette immortelle particule de son être infini.
iniiiaiionet La dévotc ct entreprenante curiosité de Julien ofdcjaiieo. frait aux philosophes une conquête aisée , et qui , d'après le rang du jeune prosélyte , pouvait devenir
endroit (ad. S. Cj-rili, 1. ii, p. 69) il donne au soleil le nom de Dieu , et il Pappelle le trône de Dieu. Il croyait à la Trinité des^ platoniciens; et il blâme seulement les chrétiens de préférer le logos mortel à un logos immortel.
(1) Les sophistes d'Eunape^ font autant de miracles que les saints du désert , et n'ont d'autre avantage que celui d'une imagination moins sombre. Au lieu de ces diables
d'une grande importance, ^dèse , qui venait d'établir à Pergame son école errante et persécutée , enseigna au prince les premiers élémetis de la doctrine des platoniciens. Mais les forces dé&illdntes de ce vénérable sage ne pouvant suffire à l'ardeur, au zèle et à la conception rapide de son élève , celui - ci désira ^u'il se fît remplacer par Ghrysanthe et Eusèbe , deux de ses plus habiles disciples. Il paraît que ces philosophes se distribuèrent les rôles , et qu'après avoir excité l'impatient espoir de l'aspirant par de feintes disputes et d'obscures insinuations , ils le mirent entre les mains de leur associé Maxime , le plus effronté et le plus. adroit de, tous les maîtres de théurgie(i). Ce fut par lui que Julien, alors âgé de vingt ans, fut secrètement initié à Éphèse. Sa résidence à Athènes confirma cette alliance monstrueuse de la philosophie et de la superstition. On voulut biçn l'initier solennellement aux mystères d'Eleusis, qui, au milieu de la décadence générale de l'idolâtrie, conservaient encore quelques vestiges de leur première sainteté ^
qui ont des cornes et des queues, Jamblique évoquait des fontaines- voisines les génies de Tamour : Eros et Anteros, deux jolis enfans , sortaient du sein des eaux , Pembras* saient comme leur père , et se retiraient au premier mot de sa bouche. P; 26, 27.
(i) Eilnape (pûges 69-76) décrit avecnaïyeté le manège des sophistes \ qui se renvoyaient Pun à Pautre le crédule Julien. L^abbé de La Bleiterie a très-bien saisi le plan de toute cette comédie , et il Texpose aVec netteté ( f^ie de Julien, p. 61-67).
et tel était son zèle , qu'il appela ensuite le pontife d'Eleusis à la cour des Gaules, uniquement pour achever , par des cërétnonies et des sacrifices , le grand ouvrage de sa sanctification. Comme les cérémonies se faisaient au fond des cavernes et dans le silence de la nuit, et que la discrétion des initiés n'en violait jamais le secret, je n'ai pas la prétentioft de pouvoir décrire l'épouvantable bruit et les flamboyantes apparitions qu'on offrait aux sens ou à l'imaginationi du crédule prosélyte (i), jusqu'au moment où des visions consolantes et instructives se présentaient environnées de l'éclat d'une lumière céleste (a). Un enthousiasme profond, inaltérable et sincère, pénétra l'esprit de Julien dans les tavernes d'Éphèse et d'Eleusis; ce qui ne l'empêcha pas d'y mêler quelquefois dans sa conduite ces fraudes pieuses et cette hypocrisie , qu'on peut remarquer ou du moins
(i) Julien, dans un moment de frayeur involontaire, fit le signe de la croix , et les démons disparurent , dit saint Grégoire de Nazianze. {Oral. 3, p. «ji.) Il suppose que la frayeur saisit les démons; 9iais les prêtres du paganisme déclarèrent que les démons étaient indiqués. Le lecteur pourra , d'après la mesure de sa foi , décider sur cette iniportante question.-
(2) Dion— Ghrysostôme , Themistius> , Proclus et Stobée , nous laissent entrevoir une idée éloignée des terreurs et des joies de~rinitiation. Le savant'auteur de la dwine' Légation (vol. I, p. 289, 247,248, 28o,^édit. 1765) rapporte leurs paroles , qu'il applique, tantôt avec adresse, tantôt péniblement , au soutien de son propre système.
soupçonner chez les fanatiques qui semblent avoir le plus de bonne foi. Dès cet instant , il consacra sa vie au service des dieux , et lorsque l'étude et les travaux de la guerre et de Tadminlstration vinrent à employer tous les instans de ajournée, plusieurs heures de la nuit furent invariablement consacrées à ses dévotions particulières. La sobriété qui. ornait en lui les mœurs sévères du guerrier et du philosophe, était rigoureusement assujettie à des règles frivoles d'abstinence religieuse-, et, afin de plaire à Pan ou à Mercure, à , Hécate ou à Isis, il se privait, à certains jours , de * divers alimehs qu'il croyait odieux à ces divinités tutélaires. Par ces jeûnas, il préparait ses sens et son esprit aux visites fréquentes et familières dont l'honoraient les puissances célestes. Malgré son modeste silence, nous savons de l'orateur Libaîiius , son fidèle ami , qu'il vivait dans un commerce habituel avec les dieux' et les déesses-, que ces divinités descendaient sur la terre pour jouir de la conversation de leur héros ÊivOri; qu'elles interrompaient doucement son sommeil en touchant ses mains ou ses cheveux -, qu'elles Tavertissaient de tous les dangers dont il se trouvait menacé; que leur sagesse infaillible le guidait dans chacune des actions de sa vie , et qu'enfin il était si familiarisé avec elles , qu'il distinguait sur-le-champ la voix de Jupiter de celle de Minerve, et la figure d*Apollon des formes d'Hercule (1). Ces songes ou
(i) La* modestie de Julien n'a laissé échapper que par occasion quelques mots obscurs sur cet objet ; mais Liba-
ces visions , eflfets ordinaires de Tabstiaence et de la superstition, ravalent i'eoapereur presque au niveau d'un moine égyptien ; mais ces vaines occupations absorbaient entièrement Tiautile vie d'Antoine et de Pachôme, tandis que Julien, toujours prêt à sortir d'une de ses rêveries superstitieuses pour marcher au combat, rentrant ensuite tranquillement dans sa tente ^près avoir vaincu les ennemis de Home, y dictait des lois sages et salutaires, ou bien exerçait- son goût délicat dans les travaux de la littérature et de la philosophie.
saiiissimu- ^^ coufia Ic sccrct important de son apostasie aux ièrmrtiè"re8 ^^^^^ attacbés à lui désormais par les liens sacrés religieuses, jg l'amitié et de la religion (i). L'agréable nouvelle en fut répandue avec précaution parmi les zélateurs de l'ancien culte ; et , dans toutes les provinces de l'empire , la future grandeur du jeune prince devint l'objet des espérances , des prières et des prédictions des païens. C'était du zèle et des vertus de ce royal prosélyte qu'ils attepdaient avec confiance la guérison de tous les maux , le retour de tous les biens*, et;
nius s^arréte avec plaisir sur les jeûnes et les visions du héros religieux. Légat, ad Julian,, p. 157; et Orat. parent,, c. 83, p. 309, 3io.
(i) Libanius, Orat, parent. ^ c. 10, p. 233 ^ 234> Gallus eut quelque raison de soupçonner la secrète apostasie de son frère ; et dans une lettre qu'on peut regarder comme authentique , il Texhorte à demeurer attaché à la religion de leurs ancûres ; conseil q^ui était un peu prématuré. Voyez Julian, Op. p. 454 » e* Hist. de Jot^ien, t. 11 , p. i4i .
au lien de désapprouver b vivacité de leuts pieux désirs , leur protecteur avouait ingéaument qu'il sou* haitait d'atteindre à un état ou il pût être utile à son pays et à sa religion; mais le successeur de Constantin , dont les passions capricieuses sauvèrent et menacèrent tour à tour la vie de Julien, était contraire à cette religion. La magie et la divination étaient défendues par un gouvernement despotique qui daignait s'abaisser à les craindre^ et, comme ou avait eu peine à laisser aux païens Texercice de leurs superstitions, Julien se trouvait excepté, par son rang, de la toléranee générale. L'apostat devint bien^ tôt l'héritier présomptif de la monarchie , et sa mort seule aurait pu calmer les justes appréhensions des chrétiens (i). Mais, aspirant à la gloire d'un héros plutôt qu'à celle d'un martyr, il crut devoir à sa sûreté de dissimuler ses opinions religieuses , et les principes accommodans du polythéisme lui permirent de prendre part au culte public d'une secte qu'il méprisait au fond de son cœur. Loin de blâmer cette hypocrisie, son ami Libanius en a fait un sujet d'élor ges. « L'aimable vérité , dit cet orateur, rentra dans l'esprit de Julien après qu'on l'eut purifié des erreurs et des folies de son éducation, ainsi qu'on replace
(i) Saint Grégoire (m , p.ng.. 5o) , avec un zèle inhumain , reproche à Constance d'avoir épargné le jeune apostat ( xaxa)ç ffcuOevra ). Son traducteur français (p. 265) a soin d'observer que ces expressions ne doivent pas être prises à la lettre. ,
Il écrit contre lechrutia* Aisme.
dam un temple magnifique le»statttes desiKe.ux, souillées atitrefois par des ordures. Ses opinions n ëtaient plus les mêmes ^ mais comme il eut été dangereux de les avouer , il ne changea pas de conduite* Bien diflCérent de Tâne d^Ésope, qui se cachait sous la péan d'un lion , notre lion fut contraint de se coq- Trir de la peau d'un âne, et , qnoiquHl eût adopté les maxim^es de la raison, d'obéir aux lois de la prudence et de la nécessité (i)^ » La dissimulation de Julien dura plus de dix ans , depuis son initiation secrète à Éphèse jusqu'au commencement de la guerre civile : à cette époque , il se déclara tout à coup l'ennemi implacable du Christ et de Constance. Cet état
de gène donna peut -être une nouvelle force à sa
dévotion, et après s'être montré, aux jours solennels, dans les assemblées dès chrétiens , il allait, avec l'impatience de l'amour, brûler un encens libre et volontaire ^t* les autelis domestiques de Jupiter et de Mercure. Comme toute espèce de dissimulation est pénible à un caractère né pour la franchise, Julien, obligé de professer le christianisme, n'en eut que plus d'aversion pour une religion qui opprimait la liberté de son esprit et le forçait à un déguisement contraire à la sincérité et au courage , les plus nobles attributs de la nature humaine.
Julien croyait bien avoir le droit de préférer les dieux d'Homère et des Scipions à la nouvelle religion
(i) Lihanius^ Orat» parent*, c> 9, p. 233.
DE L'EMPIRE ROMAIN, CHAP. XXIII. 5ji
que son oncle avfiit établie dans T^npire , et d^as laqijieUe il avait reçu lui ^ même h sacrement du baptême. 11 jugea cependant ,. ex^^^ qualité de plplosoph6, devoir justifier son opinion contre le cfaristiasisme, qui $e trouvait défendu par un grand norn))re de prosélytes , par la chaîne des prophéties , Téclat des miracles, et Timposante autorité' d'une foule de té* moigiiages. L^ouvrage soigné qu il composa au milieu des préparatifs de la guerre de Pe^se , contenait )a substance de$ argumens qu'il avait long-temps médités dans son esprit (i). L'impétueux saint CyriUe d'Alexandrie (2) , son adversaire , en a transcrit et conservé quelques morceaux qui offrent un singulier mélange d'esprit et de savoir, de subtilité et de fanatisme. L'éMgance du style et la dignité de Tauteùr recommandaient ses écrits à rattêntipqi publiqjqbe (3),
(i) 'Fabric^us {Bibl. grœç., 1. y, c. 8, p. 88-90) et Lapdner {Heathen testimonies , vol. ly, p. 44"'47) ®^* compilé avec soin tout ce qui reste aujourd'hui*de l'ouvrage de Julien contre le christianisme.
(2) Environ soixante-dix ans après la mort de Julien , il Femplit une t3i.'he qu'avait entreprise saos succès Philippe de Sidoi), écrivain prolixe et méprisable. L'ouvrage de saint Cyrille n'a cependant pas encore satisfait complètement les juges même les plus favorables ; et l'abbé de La Bletterie {Préface de r histoire de Joifien, p. 3o— 3a) dé»ire qu'un théologien philosophe ( composé rare et merveilleux ) se charge de réfuter Julien.
(3)Libanius ( Orat, parent., c. 87, p. 3i3), qu'on soupçonne d'avoir aidé son ami , préfère cet ouvrage {orat, g,
et4e lïîérile et la Tépulation de ce prince le plaçaient dans la liste impie des ennemis du christianisme au-, dessus du nom célèbre de Porphyre. U séduisit, scandalisa ou alarma les fidèles; et ceux des païens qui osèrent quelquefois encore s'engager dans cette lutte inégale, tirèrent du livre populaire de leur noble missionnaire un fonds inépuisable d'objections captieuses. Mais , en se livrant à ces études avec assiduité , l'empereur des Romains contracta les préventions et les passions peu généreuses d'un théologien polémique 5 il se crut dès-lors engagé à soutenir et à propager ses opinions religieuses , et , s'applaudissant en secret de la force et de la dextérité avec lesquelles il maniait les armes de la controverse, il en vint facilement à soupçonner la sincérité de ses antagonistes ou à mépriser la faiblesse de leur jugement lorsqu'ils résistaient obstinément au pouvoir de sa raison et de son éloquence.
Tolérance Lcs chrétieus, qui voyaient l'apostasie de Julien
nnÏTerselle. • i* ^» • ^ •
avec horreu-r et avec indignation , pensaient avoir plus lieu de craindre son pouvoir que ses argumens. Les païens , instruite de la ferveur de son zèle , attendaient peut-être avec impatietice le moment prochain où ils pourraient allumer contre les ennemis des dieux les bûchers de la persécution *, ils se flat-
in necem Juliani, p. 255, édit. Morel.) aux écrits de Porphyre. On peut contester son jugement (Socrate, 1. m, c. 23); mais on ne peut Taccuser de flatterie envers un prince qui ne vivait plus.
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XXHI. • SyS
taient peut-être que khainci ingénieuse du prince inventerait quelque genre de mort ou quelque tor* tare nouvelle inconnue à la fureur grossière et inex<përimentëe de ses prédécesseurs. Mais la prudente humanité d'un empereur (i) qui s'occupait de sa réputation y de la paix publique , et des droits du genre humain, trompa, do moins en apparence, Tespoir et la crainte des factions religieuses. Instruit par rhistoire et la réflexion, Julien croyait que si une violence salutaire guérit quelquefois les maladies du corps, le fer et le feu ne peuvent arraclier de l'esprit les opinions erronées. On peut en effet traîner une victime au pied des autels ^ mais son cœur continue d'abhorrer et de désavouer le sacrilège dont on a rendu sa main coupable. La tyrannie irrite et fortifie l'opiniâtreté religieuse , et dès <jue la persécution se calme, ceux qui ont cédé rentrent dans leur secte comme pénitens, et ceux qui ont résisté sont honorés comme des saints et des martyrs. Julien sentait qu'en adoptant la cruauté infructueuse de Dioclétien et de ses collègues, il flétrirait sa mémoire et augmenterait le triomphe de TEgUse catho-
(i) Libanius {Orat. parent,^ c. 58,^ p . 283 , 284) a développé avec éloquence les principes tolérans et la conduite de Tempereur son ami. Dans une épître remarquable qu'il adressa au peuple de Bostra , Julien lui-même {epist. 62) parle de sa modération , et laisse apercevoir ce zélé qu'avoue Ammien , et dont l'accuse saint Grégoire de Nazianze , orat. 3, p. 72.
574 HIStOIRÈ DE LA DÉGADËKCÊ
liqùe, à qui la rigûeul: des, magistrats pâieâs av^lt donné de la foi^ce et des prosélytes. Pénétré de ceà niàximés, et craignant de troubler le repos d'un règne mal afibrmi , il étonna le monde romain par une loi digne d'un homme d'Étal et d'un philosophe. Julien accorda une tolérance uniferselle k touâ les sujets de l'empiré , et la seule gêne qu'il imposa aux chi^élîebs , lut de leur ôfer le pouvoir de tourmenter ceux de leurs concitoyens qu'ils flétrissaient des noms bdieux d'idolâtres et d'héi'étiqueis. On permit ou plutôt on ordonna aux païens d'Ouvrir tous leurs temples (t), et oh les affranchit en même temps des lois "oppressives et des vexations arbitraires qui les avaient accablés sous le règne de Constantin et de ses fiis; t^ar le même édit , les évêques et les ecclésiastiques que le monarque arien avait bannis , furent rappelés tsf rétablis dans leurs ^Uses ; les donatistes, les novatiens, les^ macédoniens^ les etinomiens, et ceux qui , plus heureux , adhéraient à la doctrine du coïicile de Nicée , partagèrent la même faveur. L'empereur, qui comprenait leurs discussions théologiques, et qui s'en moquait, invita au paUis les che&des — •»• — . . ■ ■■-.,... • j ,
(i) Dans ta Grèce, lés temples de Minerve furent ouverts par l^ordre exprés dé Julien , avant la mort de Constance (Libanlus, Orat, parent,, c. 55, p. 280); et d^ns son manifeste public aux Athéniens , il déclare lui-même qu*il est païen. Cette preuve sans réplii^ue détruit rasserlion précipitée d^Ammien , qui semble supposer que ce fut à Constantinople qiiJe Julien découvrit ^on attachement pour les dieux du paganisme.
DE L'EMPIRE ROMAITÏ. CHAP. XXIII. $j5
sectes ennenies, afin de jouir du spectacle de leurs violantes altercations ^ et plusieurs fois les clameurs de la controverse Tobligèreat à s'écrier :. a Écoutezmoi ; les Francs et les Allemands m'ont écouté. » Mais il s'aperçut bientôt qu'il avait affaire à des ennemis plus obstinés et plus implacables^ et, quoiqu'il déployât toutes les ressources de l'éloquence pour leur inspirer la concorde ou du moins la paix, il fut par^ faitement convaincu, avant de les congédier, qu'il ne devait pas craindre l'union des chrétiens.. L'impartial Ammien attiribue cette clémence affectéjSLau désir de fômeliter les divisions intestines de l'Église^ et le projet insidieux de miner les fondemens du christia^ nisme s'unissait d'une manière inséparable dans le cœur de Julien à son zèle déclaré pour le rétablisse-^ ment de l'ançienisie religion de l'eaapire (i).
Dès l'instant où Julien monta sur le trône, il prit, z^ie et Èdoa l'usage din. ses prédécesseurs, le titre de sou- ja]ii>n''pour
*.•!• 1 ^ 111 le rëlabli»-
yerampontue, non-seulement coUfi me le- plus h^nor- lement du i^able de ceux qui se trouvaient attachés à la dignité p**'"""'"* impériale , mais comme le sigoe d'un emploi impor-> tant et sacré dont il voulait remplir les devoirs avec-
(i) Ammien , xxii, 5; Sozomène, l. ¥, c. 5. Bestia maritur, tranquillitas redit, ^.,. omnes episcopi qui de propriis sedibus fuerant exterminati , per indulgentiam noi^i principis ad ecclesias redeunt, ( Saint Jérôme , adi^ersus Luciferianos , jt. II, p. 143.) Ofxtat reproche aux donattstes de devoir ]e«x »Areté à un apostat (1. Ui^c. 16, p. 36,, 3^, édition de Dupin ).
glyô HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
une pieuse exactitude. Les affaires de l'État ne lui permettant pas d*assister chaque jour aux cérémonies religieuses du culte de ses sujets , il dédia une chapelle domestique au soleil , sa divinité tutélaire 5 sesjardins étaient remplis de statues et d'autels consacrés aux dieux , et chaque appartement du palais paraissait un temple magnifique. Tous les matins il offrait un sacrifice au père de la lumière : il versait le sang d'une autre victime lorsque le soleil se plongeait au-dessous de l'horizon. ; et son infatigable dévotion prodiguait ensuite , à différentes heures, des honneurs particuliers à la lune, aux étoiles et aux génies de la nuit. Aux fêtes solennelles , il ne manquait pas d'aller au temple du dieu et de la déesse dont on célébrait la fête , et tâchait d'animer, par l'eremple de son zèle, la religion du peuple et des magistrats. Loin^de cherchera maintenir le pompeux appareil d'un monarque distingué par l'éclat de la pourpre et entouré des boocKers d'or de ses gardes , il sollicitait avec une ardeur respectueuse les moindres offices du culte des dieux. Au lûilieu de cette foule sacrée, mais licencieuse, des prêtres^ des ministres inférieurs, et des danseuses dévouées au service du temple, l'empereur se chargeait d'apporter Iq bois , d'allumer lé feu , d^égorger la victime, de plonger ses mains sanglantes dans les entrailles de l'animal , d'en tirer le cœur et le foie , et d'y lire, avec toute rhabileté d'un aruspice,. les présages imiagnaires des évéïtfemens futurs. Parmi les païens mêmes, les hommes sages blâmaient nile su-
perstition extravagante qui affectait de mépriser les lois de la prudence et celles de la bienséance. Sous le règne d'un prince qui pratiquait rigoureusement les maximes de Técônomie, les dépenses du culte religieux consumaient une. grande partie du revenu public. Les climats les plus éloignés envoyaient sans cesse des oiseaux rares qu'on immolait sur les autels des dieux. Souvent on vit Julien sacrifier cent bœufs en un même jour et sur un seul de ces autels , et c'était une plaisanterie populaire que s'il revenait triomphant de la guerre de Perse , il éteindrait la race des bêles 2^ cornes. Ces frais eux-mêmes paraîtront peu considérables , si on les rapproche des magnifiques présens qu'il offrit de sa main ou qu'il adressa à tous les lieux de dévotion célèbres dans l'empire romain , ou des sommes employées à la réparation et à rétablissement des anciens temples qui avaient souffert ^ soit, à la longue , des insensibles outrages du temps, soit , récemment , des rapines des chrétiens. Les villes et les familles, excitées par l'exemple , les sollicitations et la libéralité du souverain , reprenaient l'usage des cérémonies qu'elles avaient négligées. « Toutes les parties du monde , s'écrie Libanius avec un pieux transport, étalaient le triomphe delà religion. On jouissait partout de l'agréable coup d'oeil des autels où brûlait le feu sacré, des victimes qui versaient leur sang, de la fumée de l'encens et du cortège pompeux des prêtres et des prophètes . désormais sans crainte et à l'abri du danger."" La voix de la prière et le son de la musique frappaient les oreilles sur le som-
578 HISTOIRE DE LA DÉCADENCfe
met des plus hautes montagtieâ, et le même bœuf qu'on offrait aux dieux en holocauste , servait k la table de leurs joyeux adomteurs (i). »
Bcformedu Mais fcoul le gëhie et toute la puissance de Tempereur ne suffisaient pas* pour rétablir une religion dénuée de l'appui des principes th^logiques, des préceptes moraux et de b discipline ecclésiastique,* une religion qui se précipitait vers sa mine et n^était susceptible d'aucune réforme s^ide et raisonnable. La juridiction du souverain pontife, surtout après qu'on eut réuni cet emploi à la dignité impériale , embrias&ait toute l'étendue de l'empire romain. Julien nomiha pour ses vicaires , dànsies diverses provinces, les prêtres et les philosophes qu'il croyait les plus propres à Fexécution de son grand pïojet; et ses lettres pastorales (2) , si l'on peut les nommer aittisi , offrent une esquisse curieuse de ses desseins et de ses inten-
(i)Iie rétd^îssement liu culte paieû est décrit pal" Julien {Misopogon^/p. 346); par Libanius {Orat, parent., c. 60 , p. 286, 287 ; et orat consular, ad Julian, , p. 245, 246^ ëd. Morel.); parAmmien (xxii, 12), et par saint Grégoire de Na2ianze( ora^ 4> P- »2iO- ^®* écrivains s^accerdent sur les faits împortans , et' méfitô sur ceux qui ne le sont pas ; mais leurs diverses manières d^eovisager Textrême dévotion de Julien annoncent les gradations . diverses du contentement de Pamour-propre , de Fadmiration passionnée, des reproches modérés et des invectives partiales
(2) Vo/ez Snlien y epist, 49 9 62 , 63 ; et un long et cui^îeux fragment , dont nous n^avôns ni le commencement ni k:fin , p. a88-3o5. Le souvetain pontife y tourne en ridi-
lions. Il veut que dans chaque ville Tordre sacerdotal soit composé, sans distinction de naissance et de for* tune ) de ceux qui montrent le plus d'amour pour les dieux et pour les hommes, a S'iU sont coupables^ continue-t-=il, d'un délit scandaleux, le p<)ntife supérieur doit les censurer ou les dégrader \ mais tant qu'ils gardent leut dignité, ils but droit aU respect des. magistrats et du peuple. Il faut qûé la simplicité dé leur habit domestique annonce leur humilité, et que rédat de leurs vêtemens sacrés montre l'importance d^ leulrs fonctions. Lorsqu'ils sojat appelés à leur tour au service de l'autel, ilô doivent, durant le nombre de jours désignés, ne pas s'éloigner de l'enceinte du temple j et ne pas laisser passer un seul jour sans 6'acquitter des prières et des sacrifices qu'ils «ont obligés d'offrir pour la prospérité de l'État et des individus. La sainteté de leur ministère exige une pureté sans tache, soit de corps, soit^d'esprit; et même en quittant lé temple pour reprendre les oc-^ cupation^ de la vie eràinaire , ib doivent observa encore ]^us de décence et de vertu que le reste de leurs concitoyens. Le prêtre des dieuï ne doit jamais paraître aux théâtres ou dans les tavernes \ sa oon-^ versation doit être chaste , son régime frugal ^ et ses amis de bonne réputation. S'il vs^quelquefois au Forum ou au palais, ce doit être seulement pour y dé^
cule Thistoire de M<dïsè let la discipline des chrétiens ; ît préfère l«8 poêles gretts «u* prophètes hébipeut , et il pallie avec Pastuce d'un jésuite le ciilte r^lc^if d<ès imoges.
38o HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
fendre ceux qui ont implore vainement la justice ou la clémence du prince ou des magistrats. Ses études doivent être analogues à la sainteté de. sa profession. Les contes Ircenâeux, les comédies ou les satires, doivent être bannis de sa bibliothèque, qu'il est important de réduire à des ouvrages d'histoire ou de philosophie, à des histoires fondées sur la vérité, et à des écrits philosophiques qui aient du rapport avec la religion. Les systèmes impies d'Épicure et des sceptiques méritent son aversion et son mépris (i) 5 mais il doit étudier avec soin ceux de Pythaf^ore , de Platon et des âtoïciens qui enseignent unanimement qu'il y a des dieux; que leur providence gouverne le monde *, que nous devons à leur bonté tous ks avantages temporels , et qu'ils ont préparé à Fâme humaine un état futur de récompense ou de châtiment. » Le pontife couronné prêche ensuite, de la manière la plus persuasive , les devoirs de la bienveillance et de l'hospitalité -, il exhorte le clergé ànférieur à recommandet la pratique universelle de ces vertus , promet de donner aux prêtres indigens les seqpurs du trésor public, et annonce la résolution d'établir dans toutes les villes des hôpitaux où les pauvres seront reçus sans distinction de pays et de religion. Julien
(1) Julien, en sa qualité de pontife, put triompher (p. 3oi ) de voir ces sectes impies éteintes, et leurs ouvrages même anéantis; mais un philosophe ne devait pas désirer de cacher aux hommes même ce qui , dans leurs opinions , con** trariaît le plus les sienne». ^
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XXIII. 38l
voyait avec envie les réglemens sages et humains de l'Église -, il ne craint pas de déclarer qu'il veut priver les chrétiens des éloges et des avantages que leur a valus la pratique exclusive dé la charité et de la bienfaisance (i). Il aurait pu, dans les mêmes vues, adopter plusieurs institutions des chrétiens dont le succès faisait sentir l'importance. Mais s'il eût réalisé ces plans de réforme imaginaire, sa copie imparfaite et forcée aurait été moins utile au paganisme qu'honorable à ses ennemis (2). Les gentils, qui suivaient en paix les usages de leurs ancêtres , furent plus surpris que charmés de l'introduction de ces moeurs étrangères, et, durant le court intervalle de son règne, Julien eut souvent occasion de se plaindre du* défaut de ferveur de son parti (3).
Son fanatisme le portait à regarder les anlis de Les
T . . 1 • 1 philosophe».
Jupiter comme ses amis personnels; et quoique dans
(i) Il insinue toutefois que les chrétiens, sous le masque de la charité , enlevaient des eqfans à la religion et aux familles païennes ; qu^ils les conduishient à bord d'un vaisseau , et qu^après les avoir transpcArtés dans un pa js lointain , ils les. dévouaient à la pauvreté ou à la servitude (p. 3o5). Si ce délit était prouvé , il devait , non pas fin faire la ma— tière d'une vaine plainte , mais celle d'un châtiment.
(2) Saint Grégoire de Nazianze emploie tour à tour, sur cet ohjet , la plaisanterie , la sagacité de son esprit et sa dialectique. {Orat, 3, p. lOi, 102, etc.) Il tourne en ridicule la folie de cette vaine imitation , et il s'amuse à examiner quelles ledbns de morale et de théologie on pourrait tirer des fables grecques. if 1
(3) Il accuse un de ses pontifes d'une secrète confédàra-
582 hîstoihb; de i.a décapbnce
sa prévention ce prince fit peu de cas de la constance des chrétiens, il admirait et récompensait la noble persévérance de ceux des idolâtres qui avaient pré-
féré la faveur des dieui^ à celle d'ui\ empereur (i). Ceux qui étaient en même temps disciples de la littérature et de la religion des Grecs, avaient un titre de plus à son amitié ; car Julien plaçait le$ Muses au nombre de ses divinités tutélaires. Les mots de piété et de littérature étaient presque synonymes dans, son système de religion (^)5 et tine foule d? poëtçs, de rhéteurs et de philosophas, se rendaient en hâte à la cour impériale pour y remplir les places des évêques qui avaient séduit la crédulité de Constance. Son snc^ cesseur estimait plus lesliensderinitiationque ceux de la parenté; il choisit ses favoriç parmi, lea 3age^ les pins profondément instruits dans les science^ occultas de la magie et de la divination ; et tout impo3-
tion avec les éyêques et les prêtres chrétiens (épître 62), op&>v ouvTTo^vpev oXiYG^ptav OTJtt'av n^iiv Tzpoç royç ôeoyç, et il revient sur celte accusation dans l'épître 68, r^fiaç ^e ovfw pa- B\jyLbiç , etc.
(i) Il loue la fidélité de Gallixène., prêtresse de Gérés , qui avait été deux fois aussi constsmte qu^ Pénélope; et pour la récompenser, il la nomma prêtresse de la déesse de Phrygie à Pcssinunte. Julien {epist, 2|) donne des -éloges à la fermeté de Sopater dé Hiérapolis , dont Constance et Gallus avaient sollicité J^apostasie à diverses reprises.
(2) O ^s vop(&>v cSùjtf9. \v^QMç Ts 9cat Sieuv upou ( OrM» paivnt,, c. '774P< 3o2.) Ce sentiment est souvent reproduit par Ju— liei^, Libanius et les autres écrivains de leur parti.
tetir qui avait la prétention de révéler les secrets de l'avenir , était sûr de jouir à Tinstant même des hon^ neurs.et de la fortune (i). Entre tous les philosophes, Maxime obtint la première place dan3 Ta mi lié de son auguste disciple, qui, ^u milieu de Tincertitude inquiétante de la guerre civile , lui communiquait sans réserve ses ..actions, ses senlimens et ses desseins sur la religion (2)% Dès que Julien fut établi dans le palais de Constaptinople, il appela auprès de lui Maxime, qui résidait alors à Sardes, ville de Lydie, et Chrysanthe, qui partageait les études et les travaux.de Maxime^ Le prudent et superstitieux Chiysanthe ne voulut pas faire un voyage sur lequel les règles de la divination annonçaient des présages très -r funeste»; mais son compagnon, dont le fanatisme était plus hardi, continua d'inlersoger le ciel jusqu'à ce qu'il eût arraché des dieux une approbation apparente de ses projets et de ceux de l'empereur. Le voyage de Maxime à travers les villes de l'Asie étala le triomphe de la vanité philosophiqtie ; les magistrats s'efforcèrent à l'ehvî d'accueillir honorablement l'ami de leur souverain. Julien prononçait un discours au sénat lorsqu'on l'instruisit de l'arrivée de Maxime. Il s'ar-
(i) Ammiea expose avec franchise la curiosité et la crédulité de Julien , (jui essayait toutes les méthodes de Tart d% la divinatîou..
(a) Julien {epist, 38). Trois autres lettres, «au Ton re*^ trouve le même ton de confiance et d^amitié , sont adressées au philosophe Maxime ( i5, 16, 39).
rêta sur-leKîharop, fut à la rencontre du philosoplîe, et, après Tavoir embrassé aveé tendresse, le conduisit parla main au milieu de rassemblée, et déclara en public tout ce qu'il devait à ses instructions. Le philosophe (i), qui ne tarda pas à obtenir la confiance de l'empereur et à influer sur les conseils de l'empire, se laissa insensiblement séduire par les tentations qu'on rencontre àia cour. H s'habilla d'une manière plus britlante-, son maintien prit dd la fierté, et, sous le règne suivant, il se vit exposé à d'humiliantes recherches sur les moyens que le disciple- de Platon avait employés pour amasser pendant la courte durée de sa faveur une fortune si scandaleuse. Dans le nombre des autres philosophes ou sophistes que le caprice du prince ou les succès de Maxime avaient attirés dans la résidence impériale , peu parvinrent à conserver leur innocence et leur réputation (2). L'ar- •
(i) Eunape (m Jâaximo, p. 97, 78, 79 ; et in Chrysanthiè, p. i479 147) .raconte avec scrupule ces anecdotes , qui lui paraissent les événemens les plus Importans de son siècle. Au reste , il ne cache pas la fragilité de Maxime. Libanius {Orat, parent,, c. 86, p. 3oi) et Ammien (xxn, 7) décrivent sa réception à Gonstantinople.
(2) Chiysanthe , qui n^avait pas voulu quitter la Lydie , fut nommé grand— prêtre de cette province. L'usage circonspect et modéré qu'il fit de son pouvoir assura sa tranquillité après la révolution , et il vécut en paix , tandis que les ministres chrétiens persécutèrent Maxime , Prisons , etc. Bruc« ker a recueilli 'les aventures de ces sophistes fanatiques, t. II , p. 281-293.
aïons.
gent , les terres et les maisons qu'on leur prodiguait , ne satisfirent pas leur avarice; le souvenir de leur pauvreté et de leurs protestations de désintéressement excitait avec justice Tindignation du peuple. Il n'est pas possible qu'ils soient parvenus à tromper toujours la pénétration de Julien ; mais il se refusait à mépriser, pour leur caractère, des hommes dont il estimait les talens; les abandonner, d'ailleurs, c'était s'exposer au double reproche d'imprudence et de légèreté , et dégrader aux yeux des profanes la gloire des lettres et de la religion (i).
La faveur de Julien se partageait d'une manière converpresque égale entre les païens qui avaient eu la fermeté de tenir au culte de leurs ancêtres , et ceux des chrétiens qui embrassaient prudemment la religion de leur souverain. En acquérant de nouveaux prosélytes (2), il satisfaisait sa superstition et sa vanité, ses passions dominantes; et on l'entendit déclarer,
(i) /^oj. Liban ius , Orat, parent., c. loi, 102, p. 824, 325, 326; et Eunape, yU.sophist, in Proœresio,^. 126. Quelques étudians qui avaient conçu des espérances peutêtre mal fondées ou extravagantes, furent éloignés par des dégoûts. (Saint Grégoire de Nazianze, orat. 4? P* 120.) Il est étrange que nous ne trouvions rien à opposer au titre d'un des chapitres de Tillemont, Hist, des Emper., t. iv, p. q6o : La cour de Julien est pleine de philosophes et de gens perdus. *
(2) Il y a eu , sous le règne de Louis xiv, des années où ses sujets de tous les rang& aspiraient au titre de convertis'' scurs. Cette expression désignait leur zèle et leurs succès si