IV
4ok HIS?OIIli: DÇ LA DÉCADENCE
pieux artifice du oleirgé de Jérusalem et la crédulité du peuple n^ iiE^rdèrent pas à embellir et à exagérer
quer «a doute ; un passage de Tacite la lui a fournie i cet historien dit en décrivant Jérusalem : « La place , dans une assiette très-forte, était encore défendue par une masse d'outrages qui , même dans une position faible , l'eussent rertdue respectable. U j avait deux coteaux d^uii£ hauteur iia*< mettse ( la njuontagoe iè Sion Bi la montagne du Temple , placées Tune à côté de Tautre dans la partie méridionale de Jérusalem), tout bordés de murs artistement construits et pleins de saillies et à^enfoncemens qui mettaient le flanc des assiégeais à découvert de tous côtés.. . Le temple lui- même était une e&pèee die citadelle qui avait aussi ses murs , en*ooretiûeux4;onstruits et pl|i9 fortifiés que le reste : les portiques même qui régnaient autour du temple étaient une excellente fortification. Il y avait une fontaine qui ne tarissait point, de vastes souterrains sous la montagne, des piscines et des citernes pour conserver Veau des piuies, h Tac, Hist,^ 1. V, c. Il ^t 12.
. Ces souterrains et c?s citenies devaient êtne fort considérables. Celles-ci fournirent de Peau pendant toute la durée du siège de Jérusal<rài , à onze «cent mille babitans , pour qui la fontaioie de Siloa ne pouvait suffire , et qui n^avaient point d^etau de pluie, le siège ayant eu Ueu du mois d'avril au mois d'ao<it , époque de l^année pendant laquelle il pleut raremmit à Jérusalem. Quant au^ souterrains, ils servaient, depuis et même av^nt.le retour des Juifs de Babjlone, pour renfermer., non^-seulimoient les provisions d'buile , de vin et de blé , mais encore les trésors que Ton avait à garder dans le temple. Josèpbe a raconté plvisieurs traiu qui indiquent quelle était leur étendue. Lorsque Jérasakm fut sur le point d'être prise par Titus, les cb«fs des rebelles, mettant leur derni^r« espérance dans ces vastes cavitca
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XXlII. 4o3
cette ^orieuse délivrance; et, vingt ans après, un historien romain , qui mettait peu d^importance auic
{u7rovop)vç, viroyaia, ^i6>|}u;^ac), formèrent ie projet de s'j c^-* cher et d'y rester pendant l'incendie de la ville et jusqu^à ce que les Romains se fussent éloignés. La plupart ù'eurent pas le temps de l'exécuter ; mais l'un d^eux , Simon , fils de Giora, s'étant pourvu de vivres et d^outils pour creuser la terre, descendit dans celte retraite avec quelques compagnons : il j resta jusqu'à ce que Titus fût parti pour Rome : la faim le pressant, il sortit tout à coup à l'endroit même où avait été le temple , et parut au milieu des gardes romaines. Il fut arrêté et conduit à Rome en triomphe. Son apparition fit supposer que d'autres Juifs pouvaient avoir choisi le même asile : on fit des recherches , et l'on en découvrit un grand nombre. Josèphe, de BelLjud,., 1. vu , c. 2.
11 est probable que la plupart de ces souterrains étaient des restes du temps de Salomop , où l'on avait coutume de travailler beaucoup sous terre : on ne peut ^uère leur assi- ^er une autre date. Les Juifs , en revenant de l'exil , étaient tr4>p pauvres pour entreprendre de pareils travaux; et, quoique Hérode , en reconstruisant le temple , ait fait creu» ser quelques souterrains (Josèphe, yint. Jud,, xv, ii, 7)9 la précipitation avec laquelle cette construction fut achevée ne permet pas de croire qu'ils appartinssent tous à cette époque. Les uns étaient des cloaques et dès^gouts, les autres servaient à receler les immenses trésors que Grassus avait pillés cent vingt ans avant la guerre des Juifs , et qui flaus doute avaient été remplacés depuis. Le temple fut détruit l'an 7<j de J.-C; les tentatives de Julien pour le rétablir, et le fait rapporté par Ammien , coïncident avec l'an 363 j il s'était donc écoulé entre ces deux époques un intervalle d'environ trois cents ans, pendant lequel les souterrains , obstrués par les décombres, avaient dû se reia-
4o4 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
querelles des théologiens, a pu orner son ouvrage de ce prodige remarquable et éclatant (i).
pUr d'air inflammable (^) : les ouvriers employés p&r Julien arrivèrent en creusant dans les souterrains du temple : on dut prendre des torches pour les visiter ; des flammes subites repoussèrent ceux qui approchaient, des détonations se firent entendre , et le phénomène se renouvela chaque fois que Ton pénétra dans de nouvelles cavités. Cette explication est confirmée par le récit que fait Josèphe d'un événement à peu près semblable. Le roi Hérode avait entendu dire que d^immenses trésors avaient été cachés dans le tombeau de David; il y descendit de nuit avec quelques hommes de confiance : il ne trouva dans un premier souterrain que des joyaux et des habits; mais ayant voulu pénétrer dans un second souterrain fermé depuis long-temps , il fut repoussé , dès qu'il l'ouvrit , par des flammes qui tuèrent deux de ceux qui l'accompagnaient. {Antiq, jud,, xvï, 7, î.) Comme il n'y avait pas ici lieu à miracle , on peut regarder ce fait même comme une nouvelle preuve de la vérité de celui que rapportent Annnien et les écrivains contemporains.
{Note de l'Éditeur).
(i) Le docteur Lardner est peut-être le seul de tous les critiques chrétiens qui ose douter de la vérité de ce célèbre miracle \Jewish and Heathen Testimonies , vol. iv, p. 47"70' Le silence de saint Jérôme ferait soupçonner que la même histoire, célébrée au loin , était méprisée sur les lieux.
{*) C'est un fait devenu aujourd'hui populaire, que lorsqu'on ouvre des souterrains fermés depuis long-tenaps, il arnVe de deux choses l'une : ou les flambeaux s'éteignent et les hommes tombent d'abord e'vanouis et bientôt morts; ou, si l'air est inflammable, on v<îit voltiger autour de la lampe une petite flamme , qui s'éfend et se multiplie jusqu'à ce que l'incendie devienne général, soit suivi d'une détonation, et tue ceux qui se trouvent là.
<l* Julien.
Le rétablissement du temple juif avait une liaison Partiaiiic secrète avec la ruine de l'Église chrétienne» Julien continuait à maintenir la liberté du culte religieux , sans laisser voir si cette tolérance universelle venait de sa bonté ou de sa justice. 11 affectait de plaindre les malheureux chrétiens , qui se méprenaient sur Tobjet le plus important de la vie^ mais son mépris faisait tort à sa compassion, et la haine aigrissait son mépris -, il exprimait ses opinions par ces sarcasmes qui causent une blessure profonde et mortelle quand ils sortent de la bouche d'un souverain. Sachant que les chrétiens se glorifiaient du nom de leur rédempleur, il autorisa et peut-être ordonna le jsurnom moins honorable de galileens (i). IL déclara que la tblie des galileens, qu'il peignait comme des fanati* ques dignes du mépris des hommes et de la haine des dieux, avait mis l'empire sur le bord de sa ruine ^ et il insinue , dans un de ses édits , qu'une salutaire vio* lence est quelquefois nécessaii^e à la guérison d'un malade frénétique (2). Julien , dans ses àentimens et
(i) Saint Grégoire de Nazianze , orat, 3 , p. 81. Cetlç loi fut confirmée par Vusage invariable de Julien lui-même. Warburton observe avec justesse (p. 35) que les platoni— ciens croyaient à la vertu mystérieuse des mots , et que réversion de Julien poiir le nom de Christ pouvait être un effet de la superstition, aussi bien que de son mépris. - >
(2) Fragment de Julien , p. 288. Il tourne en ridicuje la popia TaikàoLWi^ {epist, 7), et il perd tellement de vue les principes de la tolérance, que dans la lettre quarante-deux il désire oxovTa; eacdat. ....
4o6 HISTOIRE DE LA DÉGADEUGE
dans sa conduite , se conforma h cette idée peu gënëreuse, que , selon la différence de leurs opinions religieuses , une partie de ses sujets méritait sa faTeor et son amitié, taudis que Vautre avait droit seulement a^ux avantages ordinaires que sa justice ne pouvait refuser à des citoyens soumis (t). D'après ceprincipe, source féconde d'injustices et de vexations , il traiis-> fera aux pontifes de sa religion Fadministration des parties considérables du revenu public, que la piété de Constantin et de ses fils avait accordée à TÉglise. L'orgueilleux système des immunités et des honneurs du clergé , qu'on avait élevé avec tant d'art et de tra-* vaiux^ fut anéanti; la rigueur des lois détruisit les espérances qu'on formait sur la libéralité des roourans, et les prêtres du christianisme se virent con* fondus avec la dernière et la plus ignominieuse classe du peuple. La sagesse d'un prince orthodoxe adopta bientôt après ceux de ces réglemens qui parurent né* cessaires pour réprimer l'ambition et ta cupidité des ecclésiastiques. Les distinctions particulières que la
(l) 0i> yotp ^oc Gsatç eori xoptÇs^v n eXeaipttv
Âvdpaç , 01 X9 Ogoicriv asetjfioivr'' aBavotroivn.
Ces deux vers , dont Julien a perverti le sens à la manière d^un vrai fanatique {epist. 49)? '^^^t tirés dés discours d'Eole , au moment où il refuse d'accorder encore des vents à Ulysse. {Odyssée , i. y 78.) Libanius ( Omf . parmt.,c, 59, p. 286) entreprend de justifier une conduite si partiale; et y dans cette apologie, Fesprit de persécution perce à travers le masque de la bonne foi.
DE L^EMPItlE KOMAIN* CHAP. XXIJI. 407.
politique ou la superstition a prodiguées à Fonrdré sacerdotal, ne doivent reganieT que les piêtras qui professent là religion de l'État -, mais les préjugés et la passion dominaient le législateur, et les in^dieu-t ses combinaisons de Julien ataient pour objet è^ priver les chrétiens de tous les honneurs et d« tôt» tes avantages temporels qui les faisaient paraître respectables aux yeux du genre htlmain (i).
Oh a critiqué sé?èreraeiit et avec raison la loi qui 11 dëfenti
. aux
défendit atix chrétiens denseignei^ les arts de là chréiiens
t » 1" ^^ tenir dus
grammaire et de la rhétorique (a). Les metits que écoles. donne Tempereur pour justifier cette disposition tyrannique, ont pu commander pendant sa vie le si-^ Jcnce des esclaves et l'approbation des flatteurs. Il abuse du sens ambigu d'un mot qu'on pouvait appliquer indifféremment à la langue et à la religion des Grecs, Il observe avec dédain que les hommes qui exaltent le mérite d'une foi implicite , sont hors d'étaÇ^ de rédamer ou de se procurer les avantages de la îcience -, il prétend que, s'ils refusent d'adorer leSî Ji^ux d'Homère et de Démosfchènes, ils doivent se contenter d'expliquer les évangiles de Luc et de
(i) L'existence d^e ces lois relatives au clergé noua est a testée par quelques mots de' Julien lui-même (épis t. 5i) , pa' les déclamations vagues de saint Grégoire ( Oràt, 3 , p. 86, 87), et par les assertions positives de Sozomène, \. V, c. 5.
{%) Inclemens . , , . perenni obruendum silentia. Aromien , XXI , 10 ; XXV , 5.
4o8 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
Matthieu dans les églises des galîléens (i). Dans toutes ks villes de Fempire romain, Téducation de la jeu* nesse était confiée à des maîtres de grammaire et de rhétorique, nommés par les magistrats, payés par le public, et distingués par d'honorableç et d'utiles privilèges. L^édit de Julîen parait comprendre les médecins et les professeurs de tous les arts libéraux ; et le prince, qui se réservait le droit d'approuver le choix des candidats, recevait ainsi des lois le moyen de se* duire ou de punir la persévérance religieuse des plus savans d'entre les. chrétiens ('2). Uès que la démission des maîtres les plus obstinés (3) eut établi Fempire des sophistes gentils , Fempereur invita la^ génération naissante à fréqueuter les écoles publiques, convaincu
(1) On peut comparer Tédit qui subsiste encore dauSk les Épîtres de Julien (4^) ^vec les vagues invectives de ^int Grégoire {orat, 3, p. 96). Tilîemont {Mém. ecclés,, t. vu, p. 1291-1297) a indiqué le» différences qui semblent se trouver sur ce point entre les anciens et' les modernes: il est facile de les accorder. On avilit fait ai^. chrétiens ladé< £ense directe- à^, donner des leçons; et on leur avait défendi indirectement de sMnstruire , puisquUls ne voulaient pas fré quenter les écoles des païens.
(2) Codex Theodos, , 1. xiii, t. m^ de Medicis et Profrf sorijkus, leg. 5 (publiée le 17 juin, et admise à Spolette «n Italie, le 25 juillet A. D. 363), avec les éclaircissemens le Godefroy, t. v, p. 3i.
(3) Orose donne des éloges à leur noble résolution : Svut à majoribus nostris compertum hahemus , omnes ubifue propè modum officium quàm fidem deserere maluennt.
avec raison que ces esprits encore tendres y recevraient les impressions de la littérature et de l'idolâtrie des Grecs. Lorsque les scrupules des jeunes chrë* tiens ou de leurs parens les empêchaient de se livrer à > cette dangereuse méthode- d'instruction, ils se voyaient contraints de renoncer aux avantages d'une bonne éducation : Tempereur avait lieu de croire qu'en peu d'années l'Église retomberait dans sa simplicité primitive , et qu'A ses théologiens , doués de savoir et d'é loquence autant que le pouvait comporter leur siècle, succéderait bientôt une génération d'aveugles et d'ignorans fanatiques , incapables de défendre la vérité de leurs principes et d'exposer les nombreuses extravagances du polythéisme (i).
Julien avait sans doute le désir et le projet de pri- Disgrâce ver les chrétiens des avanta£[es que donnent les ri- «îondes
, , , cUrëtieDs.
chesses , les lumières et l'autorité ^ mais leur injuste exclusion de toutes les charges lucratives et de tous les emplois de confiance, paraît avoir été le résultat de sou système général , plutôt que la suite immédiate
VII, 3o. l^roaeresius , sophiste chrétien, refusa d^accepter la faveur partiale de Fempereur. Saiat Jérôme , ii\ (Êf^ro^' > p. i85, edit. Scaliger; Eun ape,. z/i Proésr&feb^ p. 120.
(i) Ils avaient recours à Pexpédient de composer des livres pour leurs écoles. En peu de mois, ApoUinaris publia des imitations chrétiennes d^Homère (une histoire sacrée en vingt-quatre livres), de Pindare, d^Euripide et de Ménandre; et Sozomène est convaincu qu'ils égalaient ou même qu^ils surpassaient leurs modèles.
4&0 HISTOIRE DE LA DËGADEB(CË
d^aucune loi positive (i). Le mérite supérieur obtenait peut - être quelques exceptions exti^aordinaires ; mais la plupart des officiers chrétiens furent insensiblement privés de leurs emplois dans TadministratioQ, dans Tar mée et dans les provinces. Les espérances de la jeunesse chrétienne furent entièrement anéantie» par la partialité déclarée du prince , qui avertit* malignement les adorateurs du Christ qu'il n'était pas permis à un chrétien de se servir du glaive de la justice ou de la guerre , et fit soigneusement environner le camp et les tribunaux des haasnières de Fidolâtrie. Il confiait les pouvoirs du gouvernement à des païens qui montraient un zèle ardent pour la religion de leurs ancêtres ; et comme les règles de la divination dirigeaient souvent son choix, les iàvoris qu il préférait comme les plus agréables aux dieux, n obtenaient pas toujours l'approbation publique (2). Les chrétiens eurent beaucoup à soufirir,. et plus encore à craindre, sous l'administration de leurs ennemis. Julien abhorrait la cruauté par caractère, et le soin de sa répotation exposée aux yeux de l'univers ne permettait
(i) L^ÎDStruction de Julien à ses magistrats était {episl. 7) 7rpOTt|xA0(3et ^ TOI TQUc OgocTs^sK >(^^ ^0Q/u f)ifAt ^etv* Ce que disent Sozomène (1. v^ c. 18) et Socrate (1. m, c. i3) doit être réduit aux assertions de saint Grégoire {orat. 3 , p. 94) 9 qui n^était pas moins porté à Texagération , mais qui ne s'y livrait pas autant, à cause des lumières de ses contempo* rarns.
(2) Y>ifoj dcoiiv xâc ^t^ouç xat jxn.^(dbuc. Libanius, Orat. po" rental.y c. 88, p. 3i4.
DE L'EMPIRE ROHAIN. GHAP. XXIII. 411
plus au monarque philosophe de violer les lois de la justice et de la tolérance ^ qu'il avait lui-même si r^emment établies. Maïs ceux qui exerçaient son autorité dans les provinces, se trouvaient moins sous les réf^ards du public. Revêtus d'une autorité arbitraire, ik suivaient les désirs plutôt que les ordres de leur souverain, et accablaient sans crainte de vexations secrètes des sectaires à qui on ne leur permet-* tait pas d'accorder la gloire du martyre; et l'empereur, après avoir dissimulé , aussi long-temps qu-il lui était possible , les injustices commises en son nom, faisait connaître^ par des reproches modérés et de grandes récompenses, tô sentiment que lui iiiâpirdit réellement k conduite de ses officiers (i).
La loi qui condamnait les chrétiens à Tentièce ré- lu «ont. parationdes temples, détruits sous lejègne précédent, ^ rétablir était le moyen de tyrannie le plus efficace que Ton ^afenl!*' put employer contre eux. Le zèle de l'Église triomphante n'avait pas. toujours attendu la sanction de l'autorité publique ; et les évéques,sûrs de l'impunité, avaient souvent attaqué et démoli , à la tête de leur congrégation, les forteresses du prinice des ténèbres^ Chacun connaissait les terres sacrées: qui avaient enrichi le patrimoine du souverain ou celui du clergé ,
(i) Saint Grégoire de Nazianze y orat» 3 , p. 74 y ^^ 9 9^ » Socrate, 1. m ,, c. i4; Théodoret, 1. m, c. 6. Il faut cependant diminuer quelque ehose de leurs rapports en raison de la violence de leur zèle , non moins partial que celui de Julien.
4l2 HISTOIRE DE LA DÉGADEJHCE
et leur restitution ne fut pas difficile -, mais les chrétiens avaient bâti des églises sur ces terres , et sur les ruines des temples païens ; et comme il fallait démolir Téglise avant de pouvoir rebâtir le temple, Tun des partis applaudissait à la justice et à la piété de Tempereur, tandis que l'autre déplorait et abhorrait sa violence sacrilège ( i ). Lorsque le terrain était libre, le rétablissement des immenses édifices qu'on avait rasés et la restitution des ornemens précieux qu'on avait convertis à Fusage du culte des chrétiens , donnaient lieu à un long chapitre de dommages et intérêts. Ceux qui avaient Êiit le mal, n'avaient ni les moyens ni la volonté de satisfaire à la demande de ces sommes accumulées ', et un législateur impartial aurait montré de la sagesse, en prononçant d'une manière, équitable et modérée sur les plaintes et les réclamations. Les imprudens édits de Julien jetèrent tout l'empire, et l'Orient en particulier , dans la confusion^ et les magistrats gentils, excités par le fana-* tisme et la vengeance , abusèrent du rigoureux privilège que leur donnait la loi romaine , qui substitue à la propriété la personne du débiteur insolvable. Sous le dernier règne , Marc , évéque d'Âréthuse (2),
(i) Si on compare les expressions douces de Libanius (Orat, parent,, c. 60, p. 286) avec les exclamations passionnées de saint Grégoire {orat. 3, p. 86,87), on aura peine à croire que les deux orateurs parlent des mêmes événemens.
(2) Restan ou Aréthuse, située entre Emesa (Hems) et
avait employé , pour ]a conversion de son peuple j des armes plus efficaces que celles de la persuasion (i)» Les magistrats réclamèrent la valeur entière d'un temple qu'avait détruit son zèle intolérant ; mais, bien instruits de sa pauvreté , ils voulaient seulement amener son caractère inflexible à la promesse d'une légère compensation. Us firent saisir le vieux prélat; on le battit cruellement de verges , on lui arracha la barbe, et son corps, nu et couvert de miel, fut suspendu en Tair dans un filet, et exposé à la morsure des insectes et aux rayons du soleil brûlant de la Syrie (i). Ainsi suspendu ,*Marc continuait à se glorifier de son crime, et à insulter à la rage impuissante de
Epîphania (Hamath), à seize milles de ces deux endroits, fut fondée par Seleucus-Nicator , ou du moins elle en reçut son nom. Les médailles de la ville font remonter sa fondation à Fan de Rome 685. Lors de la ruine de Pempire des Séleucides, Emesa et Aréthuse tombèrent au pouvoir de TArabe Sampsiceramus , dont la postérité , vassale de Rome , subsistait encore sous le règne deYespasien. f^ojr. les Cartes et la Géographie ancienne de d^Anville, t. 11, p. i3/\; Wesseling, Itinen, p. 188; et Noris. , Epoch. Syra^Maced. ,
(1) Sozomêne, 1. v, c. 10. On est étonné que saint Grégoire et Théodoret suppriment une circonstance qui devait augmenter à leurs jeux le mérite religieux du confesseur.
(2) Le témoignage de Libanius , qui en convient à regret, (epist. 780, pag. 35o, 35i , éd. de Wolf. Amst. 1738) atteste d^une manière irrécusable le supplice et la constance de Marc , peint par saint Grégoire d^une manière si tragique {orat, 3, p. 88-91 ).
/x4 HISTOIRE DE LA DÉCADEl^CE
ses persécuteurs. A la fin, arraohc de leurs maîna, il jouit de tout ThonneuT de son triompha. Les ariens célébrèrent la vertu de leur pieux confesseur y les catholiques le réclamèrent (i)^ et ceux des païens qui étaient susceptibles de honte et de remords , craignirent désormais de se permettre des cruautés inu*tiles (2). Julien lui laissa la vi^^ mais si, comme col !e dit, révêque d'Aréthuse avait sauvé Tenlance de Julien (i) , la postérité condamnera l'ingratitude de î'empereur, plutôt que de donner des éloges à «a
Le temple clémence.
et le bocage ^^^ ^^jg ^g Syric , macédôui^is , avaient consacre
sacre . •'
de Dapi.në. ^ Apollou uu îîeu dc dévotiott , qui se trouvait à cinq
(i) Ilgpttiap^TïToç 5 certatim eum sibi {christiani) mndicant. C'est îiinsi que La Croze et Wolf( ai /oc.) ont expliqué un mot grec , dont les premiers interprètes , et même Le Clerc {BibL anc, et modem., t. m, p. 371), avaient mal saisi le véritable sens. Tillemont est J)ien embarrassé (Mém, ecd. , l. vu , p. iSoq) , lorsqu'il examine comment saint Grégoire et Théodoret ont pu prendre pour un saint , un évêqué
semi-arien.
(2) /^orcz l'opinion raisonnable de Sali uste( saint Grégoire de Nazianze, orat. 3, p. 90, 91)- Libanius intercède pour un homme coupable du même délit; il dit qu'on doit craindre de trouver un grand nombre de Marcs: il con^ vient toutefois que , si Orion à soustrait les richesses consacrées aux dieux , il mérite d'être puni du supplice de Marsyas , c'est-à-dire, d'être écorché vif. EpÙL 780, p. 34^35i.
(3) Saint Grégoire {orat, 3, 90) parait convaincu qu'en sauvant l'aposlat , Marc mérita pluê de cruautés encore qu'on ne lui en fit souffrir.
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XXIII. /jiS
milles d'Antioche, et qui était un des plus agréables du monde païen (i). On y voyait un magnifique teiri» pie en Vlionneur du dieu du jour. Sa statue colossale (2) remplissait presqu'en entier le vaste sanctuaire qu'embellissaient Tor, les pierres précieuses, et le talent des artistes grecs. Le dieu était penché; il tenait une coupe d'or à la main , et faisait une libation sur la terre , comme s'il suppliait cette mère vénérable de rendre à ses embrassemens la belle et froide Daphné^ car la fiction avait pris soin d'ennoblir le terrain consacré , et l'imagination des poètes de Syrie avait transporté ce conte d'amour des bords du Pénée à ceux de rOronte. La colonie royale d'Antioche'suivait les anciens rites de la Grèce. Un ruisseau prophétique , dont les prédictions égalèrent, pour l'autorité et la réputation, celles de l'oracle de Delphes, s'écoulait de la source castalienne de Daphné (3). Au moyen
(1) Strabpn (1. XYi,p. 1089^ 1090, édit. Amst. 1707), Liibanius {Nœnia^ p. i85-i88, Antiochic. orat, 1 1 , p. 38oy 381 ) , et Sozomèue (1. v, c. 109), décrivent le bocage et le temple de Daphné. Wessehng {Itiner. , p. 58i ) , et Casaul>on {ad Histor. August, ^ p. 64) jettent du jour sur ce point curieux.
(2) Simuicuirum in eo Olympiaci Jot^U imitamenti cequ^ parans magnitudinem, {Aramien, xxii, i3. ) Le Jupiter Olympien avait soixapte pieds de hauteur , et sa masse était par conséquent égale à celle de mille hommes, f^oyez, un Mémoire curieux de Tabbé Gédojn {Acad» des Inscript,, t. IX, p. 198).
(3) Adrien lut sa fortune à venir sur une feuille plongée
4l6 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
d'an privilëge particalier qa*on tcheta de la ville d*Élit, on oonstraisit, dans les champs voisiiis, un stade (i). Des jeux olympiques se célébrèrent anx dépens de la ville , et un revenu de trente mille Imvs sterling était affecté anx plaisirs dn pnUic (2). L'abord continuel des pèlerins et des curieux forma insensiblement, aux environs du temple , le village de Daphné , qui , par son étendue , sa population et sa richesse , ressemblait , sans en avoir le titre , à une ville de province. Le temple et le village étaient cachés dans un bois épais de lauriers et de cyprès de dix milles de tour, et qui , dans les plus grandes chaleurs de l'été , offrait un a^ile plein de fraichear et
dans cette fontaine ; supercherie que , selon le médecia Van- Dale ^ il était facile d^exécuter au moyen d^une préparation chimique {de Oraculis, p. 281-282). Cet empereur ferma la source de ces connaissances dangereuses; mais elle fut rouverte par la superstitieuse curiosité de Julien.
(i) Le privilège fut acheté A. D. 44 9 1^*"^ 92 de Tère d^Antioche (Noris. , Epoch, Syro'Macedon, , p. 139—174)9 pour un terme de quatre-vingt-dix olympiades. Maïs les jeux olympiques d'Antioche ne se célébrèrent pas régulièrement avant le règne de Commode. Voyez des détails curieux dans la Chronique de Jean MaltUa (t. i, p. 290 , 820, 372, 38i ) , écrivain qui n'a de mérite et de poids que sur les objets relatifs à sa patrie.
(2) Quinze talens dW légués par Sosibius, qui mourut sous le règne d'Auguste. On a comparé dans VExpositio totius Mundiy p. 6 (Hudson, Geograph, Minor,, t. m), les spectacles des différentes villes de Syrhe au siècle de Constantin.
impénétrable aux rayons du soleil. Mille courans de Teaulaplus pure, sortant de toutes les collines, conseriraient la verdure du sol et la température deTair \ de$ sons harmonieux et des odeurs aromati4[ues y ravissaient les sens^ la santé et la joie, le plaisir et Famour, habitaient ce bocage paisible. Le jeune homme ardent y poursuivait, comme Apollon, Tobjet de ses désirs^ et le sort deDaphné avertissaitles timides jeunes filles du danger d'une réserve hors de saison. Le soldat et le philosophe évitaient sagement lies tentations de ce lieu de délices (j), où le plaisir , prenant le caractère de la religion , amollissait peu à peu la fermeté des vertus les plus courageuses. Mais le bocage de Daphné n en obtint pas moins , durant plusieurs siècles , la vénération des naturels du pays et des étrangers : la munificence des empereurs augmenta les privilèges attachés à ce terrain sacré , et chaque génération accrut la splendeur du temple par de nouveaux ornemens (a).
Lorsque Julien se mit en route pour aller rendre Abandon et hommage à T Apollon de Daphné, dont on célébrait duhocage'' la fête , sa dévotion se monta au dernier degré de la
( I ) Avidia Cassio Syriacas Ugiones dedi luxuriâ diffluentes ci Daphnicis moribus. Ce sont les expressions de Fempereur Marc-Aurèle , dans une lettre originale conservée par son biographe {in Hist, Aug.^ p. 4^ )• Cassius renvoyait ou punissait tous les soldats qu'on voyait à Daphné.
(2) Allquantum agrorum Daphnensibas dédit (Pompée) qiu) lucus ibi spatiosior fieret ; delectatus amœnitate loci et aquarum abundantid. Ëutrope , vi , i4 ; Sextas-Rufus , de Proi^inciis , c. 16.