‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain. Trad (volume 2)Chapitre 33 sur 37 · IV. 3i · texte numérisé non relu

IV. 3i

Romains : si par un effort imprudent on eut voulu remonter le Tigre, et pénétrer à travers tant d'obstacles au milieu d'une capitale ennemie, la flotte romaine pouvait difficilement échapper à une destruction totale. La prudence de Julien prévit le danger, et il trouva le remède. Il avait soigneusement étudié les opérations de Trajan sur le même terrain 5 il se souvint que ce prince avait ouvert un nouveau canal, qui , laissant Coche à droite, versait les eaux du Nahar-Malcha dans le Tigre, un peu au-dessus de Ctésiphon. A l'aide de quelques paysans , il suivit les traces de cet ancien ouvrage, que le temps ou la prévoyance des ministres de Perse avait presque effacées. Ses infatigables soldats ouvrirent bientôt un large et profond canal aux eaux de l'Euphrate 5 mn éleva une forte digue pour interrompre le courant du Nahar-Malcha : les flots se précipitèrent avec impétuosité dans leur nouveau lit*, et les navires romains, arrivant en triomphe au milieu du Tigre, insultèrent ^ux vaines barrières que les habitans de Ctésiphon avaient voulu opposer à leur passage.

Passage Comme il était nécessaire de faire passer le Tigre vrcio!re*ics k l'arméc , il fallut se livrer à un autre travail, moins pénible, mais plus dangereux. Le lit du fleuve était large et profond , ses bords escarpés et difficiles , et les retranchemens formés sur la rive opposée étaient garnis d'une nombreuse armée de cuirassiers difficiles à ébranler, d'habiles archers et de puissans éléphans, qui, selon l'extravagante hyperbole de Libanius, auraient foulé aux pieds une légion de Romains

^^•-^ facilement qu'un champ de blé (i). Il n y avait aucun raojr^n de construire un pont devant de tels ennemis; et l'intrépî^ie Julien, qui saisit sur-lechamp le seul expédient pic^ticable, cacha son dessein, aux Barbares, à ses troupes, h. «es généraux eux-mêmes, jusqu'à l'instant de l'exécution. On déchargea peu à peu quatre-vingts navires, sous prétexte d'examiner l'état des magasins, et un corps d'élite, qui paraissait destiné à une expédition secrète, eut ordre dfe prendre les armes au premier signal. L'empereur dissimulait son inquiétude sous l'apparence de la confiance et de la joie. Pour distraire et insulter les nations ennemies, il ordonna des jeux militaires sous les murs de Coche. Cette journée fut consacrée au plaisir; mais , dès que l'heure du repas du soir fut écoulée, il manda les généraux dans sa tente , et il leur déclara qn'il voulait passer le Tigre durant la nuit. Étonnés , ils gardèrent tous d'abord un respectueux silence; mais le vénérable Sallûste profitant des droits de son âge et de son expérience , les autres chefs appuyèrent librement ses prudentes remontrances (a). Julien se contenta de répondre que

(i) Kat ^•ysdeO'iv eXeyavrwv , oiç tcov gp-yov Sia ora^^ywv sXôgtv, xat (fcùxeffoç. Rien nest beau que le vrai. Cette maxime devrait être gravée sur le bureau de tous les rhéteurs.

(2) Libanius désigne eomme Pàuteur de ces remontrances celui des généraux qui avait le plus d'autorité. Je me suis permis de nommer Sallûste. Ammien dit de tous les chefs : Qnôd acri metu téhriti duces concordi precatu Jîeri prohibere i en tarent.

jorp

wj iiïiiïaitciBlnttreàe iï«j- - i a^-in '^ ;l •jKniaiiiL-MnpWàtri-:..--- • - r- -y'- McTL la fréoftes flome : - : etsnrksdcmèrcssesàûhaLr .^ :- r tontes ks tion]^ somers: . ^-.. ^ .-mains , après ï!(W çûûâs: SI r .. -^

d une mnsiqiie ■srt;!!»' ^ 2l . r ^ dables jatelnies, d » 1^1. -î- -i afin d'atlaqua les lr*r» :rpriverainâdeksrçnK i r..

rantpliisdei(«'a«!t.

dueQedeslosHirz jst- ^'■- .

les piiDÔpaB àâ ^ i r.r: .-•nëreiit k horien •?;<;znr .

qa'am. foites dt: u«t .: ...

Fini des f^'ut^rr^, -éIzst*

.«/Tm

! «1 fl« liOB, ç

n« fat

.ne»

f îrvp li^ "îoiu , ,

À r«nni3 ot Juins.

3 jJ^eran imw -i»

«nuw

f.pw«^: mm- 4^

ficT^ ni tofr yrwn ^

Tan-

at du

s de la

ets vers

squ'aux

istien et

courage

î joindre.

ihison du

lablement

it données

r la mésin-

ccorder sur

u'squ il n es-

aportant, il

rre '^ et cha-

il approuva

Il le siège de

»3 divisions : la nuit. (Ammien , t passer le fleuve • ies protecteurs , lien , et Jovien , , écoles de dome&qui faisaient sou-

e lettre supposée. Je

,t d'accord avec la vé-

oatiius. {Orat. parenL ,

Tarmëe, passèrent tranquillement le Tigre (i). Tandis que les habitans de Gtësiphon examinaient du haut de leurs murs la dévastation des alentours de la ville , Julien jetait souvent des regards inquiets vers le nord : après avoir pénétré en vainqueur jusqu'aux portes de la capitale , il compttiit que Sébastien et Procope, ses lieutenans, déployant le même courage et la même activité , ne tarderaient pas à le joindre. Ses espérances furent trompées par la trahison du roi d'Arménie, qui permit et qui vraisemblablement ordonna la désertion des troupes qu'il avait données comme auxiliaires aux Romains (2) , et par la mésintelligence des généraux qui ne purent s'accorder sur la formation ou l'exécution des plans. Lorsqu'il n'espéra plus de voir arriver ce renfort important, il consentit à assembler un conseil de guerre; et chacun ayant donné librement son avis , il approuva l'opinion de ceux de ses généraux à qui le siège de

(i) Les navires et l'armée formaient trois divisions : la première seulement avait passé durant la nuit. (Ammien , xxiv, 6.) LeTraem ^opu(popic(, à qui^Zozime fait passer le fleuve le troisième jour , était peut-être composé des protecteurs , parmi lesquels servaient Thistorien Ammien , et Jovien , qui devint ensuite empereur, de quelques écoles de domestiques, et des Joviens et des Herculiens , qui faisaient souvent le service des gardes.

(2) Moïse de Chorène {Hist, Armen,, 1. m, c. i5, p. i46) rapporte une tradition nationale et une lettre supposée. Je u^y ai pris que le principal fait , qui est d'accord avec la vé^ rite, avec la vraisemblance, et avec Libanius. {Oraf. parent. , c. i3i, p. 355.)

Ctësiphon paraissait une opération inutile et dangereuse. Il n'est pas aisé de concevoir par quel progrès dans l'art «de fortifier les places, une ville assiégée et prise trois fois par les prédécesseurs de Julien, était devenue imprenable à une armée de soixante mille Romains que commandait un général expérimenté et brave, qui avait à sa suite une flotte et des vivres, des machines de siège et des munitions de guerre en abondance; mais, d'après ce qu*on sait du caractère de Julien, son amour pour la gloire et son mépris du danger nous sont de sûrs garans qu'il ne se laissa point décourager par des obstacles faibles ou imaginaires (i). A l'époquemêrae où il craignit d'entreprendre le siège de Ctésiphon , il rejeta avec inflexibilité et avec mépris les ouvertures de paix les plus flatteuses. Sapor, long-temps accoutumé aux lentes démonstrations de Constance, et surpris de l'intrépide activité de son successeur, avait ordonné aux satrapes de toutes les provinces , jusqu'aux confins de l'Inde et de la Scythie, d'assembler les troupes et de venir sans délai au secours de leur monarque. Mais ils prolongèrent leurs préparatifs , ne hâtèrent point leurs mouvemens , et Sapor n'avait point en-

(i) C'witas inexpugnahilis ,facinus audax et importunum. (Ammien, xxiv, 7.) Ëutrope, qui Taccompagna dans cette guerre , élude la difficulté qui se présente ici ; il se contente de dire : Assjrriamque populatus , castra apud Ctesipkontem statwa aliquandiii habuit : remeansque victor, etc., x, 16. Zozime est artificieux ou ignorant ^ et Socrate inexact.

core d'armée lorsqu'il apprit la triste nouvelle de la dëvastation de l'Assyrie, de la ruine de ses palais, et du massacre de l'élite de ses troupes qui défendait le passage du Tigre. L'orgueil de la royauté fut abaissé jusqu'à la dernière humiliation*, le despote prit ses repas assis sur la terre, et le désordre de sa chevelure annonça les peines et les inquiétudes de son esprit. Peut-être n'eût-il pas refusé de payer de la moitié de son royaume la sûreté du reste-, peutêtre se fut-il trouvé heureuk de se déclarer, dans un traité de paix, l'allié fidèle et soumis du conquérant romain. Un ministre, distingué par son rang et la confiance de son maître, partit sous le prétexte d'une affaire particulière , vint en secret se jeter aux pie^ds de Hormisdas, et demanda, en suppliant, qu'on lui permît de voir l'empereur. Le prince sassanien, soit qu'il écoutât la voix de l'orgueil ou celle de l'humanité, soit qu'il fût entraîné par le sentiment de sa naissance ou par les devoirs de sa position, favorisa une mesure salutaire qui devait terminer les malheurs de la Perse , et assurer le triomphe de Rome : il liit étonné de l'inflexible fermeté d'un héros qui , malheureusement pour lui , se souvint qu'Alexandre avait toujours rejeté les propositions de Darius. Julien, sachant que l'espoir d'une paix sûre et honorable ralentirait l'ardeur de ses soldats, pressa Hormisdas de renvoyer sans bruit le ministre du roi de Perse , et de dérober aux troupes une si dangereuse tentation (i).

(1) Libanius, Orat. parent., c. i3o, p. [354; ^- ^^9»

Ji brûle sa La gloirc et l'intérêt de Julien ne lui permettaient pas de perdre son temps sous les murs invincibles de Gtësiphon^ et, toutes les fois qu'il appela dans la plaine les Barbares qui défendaient la ville , ils répondirent sagement que , s'il voulait exercer sa valeur , il pouvait chercher Farmée du grand roi. Il sentit rinsulte que renfermaient ces paroles, et suivit le conseil qu'on lui donnait. Au lieu d'asservir sa marche aux rives de l'Euphrate et du Tigre , il résolut d'imiter la hardiesse d'Ale:itandre , et de pénétrer assez loin dans les provinces de l'intérieur, pour forcer son rival à lui disputer, peut-être dans les plaines d'Arbèles , l'empire de l'Asie. Sa magnanimité fut applaudie et trahie par un noble Persan , qui , pour sauver son pays , eut la générosité de se soumettre à un rôle plein de danger, de dissimulation et de honte (i). Ce Persan était arrivé au camp de Julien avec un cortège de fidèles soldats *, il fît un

p. 36i ^ Socrate, 1. m, c. 21. L^historien ecclésiastique dit qu'on refusa la paix, d'après Tavis de Maximus. Ua pareil avis était indigne d'un philosophe ; mais ce philosophe était aussi un magicien qui flattait les espérances et les passions de son maître.

(i) Le témoignage des deux abréviateurs ( Sextus-Ruf us et Victor ) , les mots que laissent échapper Libanius ( Orat» parent., c. i34, p- 557 ) , et Ammieu (xxiv, 7), semblent prouver l'artifice de ce nouveau Zopire. ( Saint Grégoire de Nazianze, orat. 4 9 p* ii5, 116.) Une lacune qui se trouve dans le texte d'Ammien , interrompt ici bien mal à propos l'histoire authentique de Julien .

coiile spécieux , il raconta les injustices qu'il avait essuyées-, il exagéra la cruauté de Sapor, le mécontentement du peuple et la faiblesse de la monarchie , et il offrit aux Romains de leur servir d'otage et de guide. La sagesse et Texpérience de Hormisdas exposèrent vainement tout ce qui devait donner des soupçons. Le crédule empereur, accueillant le traître , se laissa entraîner à une résolution précipitée que tout l'univers a regardée comme également propre à faire douter de sa prudence et à compromettre sa sûreté. Il détruisit en une heure toute cette flotle transportée à une distance de cinq cents milles , au prix de tant de fatigues, de trésors et de sang, et il ne réserva que douze ou au plus vingt-deux petites embarcations qui devaient suivre l'armée sur des voitures , et servir de pont lorsqu'il faudrait passer des rivières. On ne garda des vivres que pour vingt jours, et le reste des magasins et les onze cents navires qui mouillaient dans le Tigre, furent abandonnés aux flammes par l'ordre absolu de l'empereur. Saint Grégoire et saint Augustin insultent à la folie de l'apostat, qui exécuta lui-même un décret de la justice divine. Leur autorité, faible d'ailleurs sur une question de l'art militaire , se trouve appuyée du jugement plus calme d'un guerrier expérimenté qui vit brûler la flotte, et qui ne put désapprouver le murmure des troupes (i). Toutefois, s'il fallait justi-

(0 y oyez Ammien, xxiv, 7; Libanius, Orai, parent»,

fier cette rësolaUon , on ne manquerait pas de raisons spécieuses et peut-être assez solides. L-Euphrate n'a jamais été navigable qu'à partir de Babylone, et le Tigre à partir d'Opis (i). Opis ëtait peu éloignée du camp des Romains, et Julien aurait renoncé bientôt à la vaine entreprise de faire remonter une grande flotte contre le courant d'un fleuve rapide (2) , embarrassé en plusieurs endroits de cataractes naturelles ou artificielles (3). La fof cèdes voiles et des rames ne suffisait pas 5 il eût fallu remorquer les navires : ce pénible travail aurait épuisé vingt mille soldats -, et, si les Romains eussent continué leur marche sur les bords du fleuve, ils auraient pu seulement espérer de revenir en Europe , mais sans avoir rien fait de digne du génie ou de la fortune de leur chef. En

c. i32, 1 33 , p. 356, 357 ; Zozîme , 1. m , p. i83; Zonare, t. II , 1. XIII, p. 26; saint Grégoire de Nazianze , orat. 4 9 p.ii6; saint Augustin, de Cwit, Dei, 1. iv, c. 29; 1. v, e*ai. De tous ces écrivains Libanius est le seul qui essaie faible^ ment de justifier son héros, lequel, selon Ammien, prononça lui — même sa condamnation, puisquMl essaya trop tard et en vain d^éteindre les flammes.

(i) Cansultez Hérodote, 1. i, c. 194» Strabon, 1. xyi , p. 1074» et . Tavernier, part, i, 1. 11, p. i52.

(2) A celeritate Tigris incipit vocari, ita appellant Medi sagittam, Pline, Hist, nat», vi, 3i.

(3) Tavemier (part, i , 1. 11 , p. 226) et Thévenot ( part. 11, 1. I, p. 193) parlent d'une digue qui produit une cascade ou cataracte artificielle. Les Perses et les Assyriens travaillaient à interrompre la navigation du fleuve. Strabon ,1. xv, p. 10^5; d'Anville, VEuphrate et le Tigre, p. 98, 99.

un 1. JSWPIRE KOiMAIN. CHAP. XXIV. 49?

supposant au contraire qu il fût avantageux de pénétrer dans rintérieur des États du roi de Perse , la destruction de la flotte et des magasins se trouvait le seul moyen d'enlever ce butin précieux aux troupes nombreuses et actives qui pouvaient sortir tout à coup des portes de Gtésiphon. Si les armes de Julien avaient été victorieuses, nous admirerions maintenant la prudence et le courage d'un héros qui^ ôtant à ses soldats Fespoir de la retraite, ne leur laissait que l'alternative de vaincre ou de mourir (i). Les Romains ne connaissaient presque pa§ ce train n marche

1 • • 1 n . contre

embarrassant d'artillerie et de fourgons qui retardent sap»r. les opérations de nos armées modernes (^). Mais , dans tous les siècles, la subsistance de soixante mille hommes doit avoir été un des premiers soins d'un gé« néral prudent, et il ne peut tirer cette subsistance que de son pays ou de celui de l'ennemi. Quand Julien aurait pu maintenir sa communication avec le Tigre, quand il aurait pu garder les places de l'Assyrie dont il venait de faire la conquête , une province dévastée eût été hors d^état de lui fournir des secours bien considérables et bien réguliers à une

(i) On peut se souvenir de la hardiesse heureuse et ap— plaudie d'Agathocle et de Cortès , qui brûlèrent leurs flottes sur la côte d'Afrique et sur celle du Mexique.

(2) Voyez les réflexions judicieuses de l'auteur de VEssai sur la tactique, t. 11 , p. 287—353 ; et les savantes remarques que fait M. Guichardt {Nouçeaux Mémoires militaires, t. I, p. 35i-382) sur le bagage et la subsistance des armées romaines.

/|94 HISTOIRE DE LA DÉCADK«i-t

époque de Tannée où TEuphrate inondait les terres (i), et oii des millions d'insectes obscurcissaient une atmosphère malsaine (2). Le pays ennemi offrait un aspect bien plus séduisant *, des villages et des Tilles remplissaient Fespace qui se trouve entre le Tigre et les montagnes de la Médie , et une culture perfectionnée y aidait presque partout à la fertilité naturelle de la terre. Julien avait lieil de croire qu'avec du fer et de Tor, ces deux grands moyens de persuasion, un vainqueur obtiendrmt, de la crainte ou de la cupidité des naturels, des vivres en abon-* dance. Cette perspective s'évanouissait à l'approche de ses troupes. Dès qu'on les voyait paraître, les habitans abandonnaient les villages et se réfugiaient dans les villes fortifiées : ils chassaient leur bétail devant eux , mettaient le feu aux fourrages et aux champs de blés mûrs ; et à la fin de l'incendie , qui

(i) Les eaux du Tigre s^enflent au sud , et celles de PEuphrate au nord des montagnes de TArménie. L'inondation du premier fleuve arrive au mois de mars , celle du second au mois de juillet. Une dissertation géographique de Forster, insérée dans Pexpédition de Gjrus (éd. de Spelman, t. II , p. 26) , explique très-bien ces détails. '

(2) Ammien (xxiv, 8) décrit les incommodités de l'inondation, de la chaleur et des insectes , qu'il avait éprouvées. Malgré la misère et Tignorance du cultivateur, les terres de TAssyrie, opprimées par les Turcs, et ravagées par les Kurdes ou les Arabes , donnent encore une récolte de dix , quinze et vingt pour un. VoycLges de Niebuhr, tome 11 ,

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XXIV. 4g5

interrompait la marche des soldats , Tempereur n'avait plus devant lui que le désolant aspect d'une terre déserte, fumante et dépouillée. Ce moyen désespéré , mais efficace , ne peut être employé que par TenthoBsiasme d'un peuple qui met l'indépendance au-dessus des richesses , ou par la rigueur d'un gouvernement absolu qui s'occupe de la sûreté publique sans laisser à ses sujets la liberté du choix. Le zèle et l'obéissance des Persans secondèrent en i;ette occasion les ordres de Sapor, et bientôt Julien se vit réduit à la faible provision de vivres qu'il avait conservée, et qui diminuait chaque jour entre ses mains. L'effort d'une marche rapide et bien dirigée pouvait le conduire, avec ce qu'il en restait, aux portes des villes riches et peu guerrières d'Ecbatane et de Suse (t). Mais conune il ne savait pas les chemins et qu'il fut trompé par ses guides , cette dernière ressource lui manqua. Ses troupes errèrent plusieurs jours dans le pays qui se trouve à l'orient de Bagdad ] le déserteur persan , après les avoir amenées dans le piège, échappa à leur fureur, et les soldats de sa suite , mis à la torture , avouèrent le secret de la conspiration. Les conquêtes imaginaires de l'Hyrcanie et

(i) Isidore de Gharax (itfan^eon Parthic, p. 5, 6, dans Hudson , Geograph. Min., tom. ii) compte cent vingt-neuf schœni de Sélencie à Ecbatane; et Thévenot (part. 1,1-1, II, p. 209-*245 ) donne cent vingt -huit heures de marche de Bagdad à la même ville. Le scheenus ne peut excéder une parasange ordinaire , ou trois milles romains.

/igÔ HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

de llnde , qui avaient si long-temps amusé l'esprit de Julien , faisaient alors son tourment. Sentant bien (jue la détresse générale était le résultat de son imprudence, il balança avec inquiétude, sans obtenir une réponse satisfaisante des dieux ou des hommes, les différentes chances de succès ou de salut qui pouvaient lui demeurer encore. Il adopta enfin le seul expédient praticable ; il résolut de se diriger vers les bords du Tigre, espérant sauver son armée par une marche forcée vers les confins de la Corduène ,, province fertile qui reconnaissait la souveraineté de Rome. Lorsqu'on donna aux troupes découragées le signal de la retraite, il ne s'était écoulé que soixante-

16 juin, dix jours depuis qu'elles avaient passé Iç Chaboras, bien convaincues qu'elles renverseraient le trône de la Perse (i). ♦

Reiraiie Taut quc l'arméc parut continuer à s'avancer dans

el détresse 1 1 /* . -i 1 # i*^v^/

de rarmëe i© psys , sa marchc lut harcelée pai; ditrérens corps de cavalerie persane, qui, se montrant quelquefois en bandes détachées, et d'autres fois en troupes réunies , escarmouchèrient contre l'avant-garde^ mais des forces plus considérables soutenaient ces déta-

romaine.

(i) Ammien (xxiv, 7, 8), Lîbanius ( Orat. parent., c. i34 y p. 357 ) et Zozime (1. m , p. i83) , racontent en détail , mais sans netteté , la retraite de Julien depuis les murs de Ctésiphon. Les deux derniers paraissent ignorer que leur conquérant se retirait ; et Libanius a Tabsurdité de le supposer sur les bords du Tigre , lorsqu'il est environné par Tanuée persane.

chemens , et du moment où les colonnes tournèrent vers le Tigre , on vit un nuage de poussière s'élever sur la plaine. Les Romains , qui ne songeaient plus qu'à se retirer à la hâte et sans accident , tâchèrent d'attribuer cette inquiétante apparition à l'approche de quelques troupes d'onagres , ou d'une tribu d'Arabes amis. Us s'arrêtèrent , dressèrent leurs tentes , fortifièrent leur camp , passèrent la nuit dans de continuelles alarmes, et découvrirent, à la pointe du jour , qu'une armée de Persans les environnait. Cette armée , qui n'était encore que l'avant-garde dés Barbares , fut bientôt suivie d'un immense corps de cuirassiers, d'archers et d'éléphans, que commandait Meranes, général d'une grande réputation. 11 était accompagné de deux fils du roi et des principaux satrapes : la renommée et la crainte exagérèrent la force du reste des troupes , qui s'avançaient lentement sous la conduite de Sapor. Les Romains s'étant remis en marche , leur longue ligne , obligée de se plier ou de se diviser , selon que l'exigeait le terrain , offrit souvent des occasions heureuses à leur vigilant ennemi. Les Perses attaquèrent avec fureur à diverses reprises ; les Romains les repoussèrent toujours avec fermeté ^ et, au combat de Maronga , qui mérite presque le nom d'une bataille , Sapor perdit un grand nombre de satrapes , et , ce qui avait peut-être à ses yeux le même prix , un grand nombre d'éléphans. Julien , pour obtenir ces succès , perdait à peu près autant de monde que l'ennemi 5 plusieurs officiers de distinction furent tués ou blessés \ et l'empereur, qui, IV. 3a

dans tous les [lërils, inspirait et guidait la valeur de ses troupes , fut obligé d'exposer sa personne et de déployer tous ses talens. Le poids des armes oflTensives et défensives- des Romains, qui fa'isaient leur force et leur sûreté, ne leur permettait pas de poursuivre long-temps Tennemi après l'action^ et les cavaliers de rOrient , habitués à lancer au galop, et dans toutes les directions possiWes (i), leurs javelines et leurs traits , ne se montraient jamais plus formidables qu'au moment d'une fuite rapide et désordonnée. Pour les Romains , d'ailleurs , de toutes les pertes , la plus irréparable était celle du temps. Les bravés vétérans , accoutumés au climat froid de la Gaule et de la Germanie , étaient accablés par la chaleur brûlante de l'été d'Assyrie ; des marches et des combats perpétuels épuisaient leur vigueur , et les précautions qu'exigeait une retraite dangereuse devant un ennemi actif, ralentissaient leur marche. Chaque jour, chaque heure augmentait la valeur et le prix des vivres dans le camp (^). Julien, qui se contentait d'une nourriture qu'aurait dédaignée un soldat affamé,

(i) Chardin, le plus judicieux des voyageurs modernes, décrît (t. III, p. 57, 58, édit. m-4°) l'éducation et la dextérité des cavaliers persans. Brisson {de Regno persico , p. 65o- 661 , etc. ) a recueilli sur ce point les témoignages de l'an--

tiquité.

(a) Lors delà retraite de Marc -Antoine, un chaenix de blé se vendait cinquante drachmes, ou, en d'autres mots, une livre de farine coûtait douze ou quatorze schellings; le pain d'orge s'échangeait contre son poids en argent. Il

distribuait à ses troupes les provisions destinées à sa maison, et tout ce qu'il pouvait épargner sur les gens de bagage des tribuns et des généraux : mais ce Êiible secours faisait mieux sentir la détresse générale ; et les Romains , dans lents sombres appréhensions , t^ommençaieiit à se persuader qu'avant d'arriver aux frontières de Tempire , ils périraient tous par la famine' ou par le glaive des Barbares (i). - A cette époque où Julieti luttait contre les insur- Jniien

reçoit une

montables difficultés de sa situation , il donnait en- bieasure core à létude et a la côntempilation les heures silencieuses de la nuit. Lorsqu'il fermait les yeux pour se livrer quelques momens àun sommeil interrompu, des angoisses pénibles agitaient ûes esprits ; et il ne £iut pas s'étonner que dans ces momens de trouble il ait pu voir le génie de l'empire couvrant d'un Toile funèbre sa tête et sa corne d'abondance, et s'éloignant lentement des tentes impériales. Le monarque quitta précipitamment sa couche , et , étant sorti de sa tente pour calmer seâ esprits par la fraîcheur de l'air de la nuit , il aperçut un météore de feu qui traversa le ciel , et s'évanouit au même ins-

est impossible de lire les déta.ils intéressans que donne Plutarque , sans remarquer que les mêmes ennemis et la même détresse poursuivirent Marc-Antoine et Julien.

(i) Ammien, xxiv, 8; xxv, i ; Zozime, 1. m, p. 184 9 i85, 186; Libanius, Orat, parent,, c. i3^^ i35, p. 3^7, 358, 359. Le sophiste d^Antioche paraît ignorer que la disette régnait parmi les troupes.

5oO HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

tant. Il croyait fermement avoir aperça la figure menaçante du dieu de la guerre (t). Leâ aïoispices toscans qu'il rassembla (a) prononcèrent d'une voix unanime qu'il ne devait pas livrer de combat ; mais la raison et la nécessité l'emportèrent sur la superstKion, et à la pointe du jour les trompettes sonnèrent la charge. L'armée s'avança à travers un pays coupé de collines dont les Persans s'étaient rendus maîtres. Julito conduisait l'avant-garde avec l'habileté et l'attention d'un général consommé : on vint l'avertir que l'enneùii tombait sur son arrière-garde. La chaleur l'ayant déterminé à quitter sa cuirasse, il arracha un bouclier des mains de l'un de ses soldats, et courut , à la tête d'un renfort considérable , pour soutenir ses >derrières. La tête de l'armée , bientôt attaquée, le rappela à sa défense >, et au moment où il traversait au galop les intervalles des colonnes , le centre de la gauche fut assailli et presque écrasé

(i) Ammien , xxv, 2. Julien avait juré , dans un moment de colère, nunquamse Marti sacra facturum. Ces bizarres querelles étaient assez communes entre les dieux et leurs insolens adorateurs. Le sage Auguste lui — même , ayant tu sa flotte fairç naufrage deux fois , ôta à Neptune les honneurs du culte public. Voyez les réflexions philosophiques de Hume sur ce sujet, Essays , vol. 11 , p. 4^8.

(2) Ils conservaient le monopole de la science vaine, mais lucrative , qu^on avait inventée en Êtrurie ; ils faisaient profession de tirer leurs connaissances , les signes et les présages , des anciens livres de Tarquitius, Tun des sages de TEtrurie.

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XXIV. 5oi

par rimpëtuosité de la cavalerie et des élëpliaits. Une évolution de Tinfanterie légère , qui. fit tomber adroitement ses traits sur le dos des cavaliers et sur les jambes des éléphans , ne tarda pas à. mettre en déroute cette masse effrayante de guerriers et-d'àni* maux. Les Barbares prirent la fiiite ^ et Julien^, qui se montrait toujours à Tendroit le plus dangereux , excitait ses troupes de la. voix etf du geste, à la^ poursuite des Persans. Ses gardes tremblans, dispersés ou pressés par la foule tumultueuse des amis et des ennemis, avertirent leur intrépide souverain qu'il n'avait point d'armure , et lèt^conjurèrent de se sous^ traire au péril qui le menaçait (i). A Tinstantmême , les escadrons en déroute firent pleuvoir une grêle de dards: et de traits ^ et une javeline , après avoir rasé le bras de l'empereur , lui percales côtes et se logea dans la partie inférieure du foie., Julien essaya d'arracher de ses flancs, le trait mortel 5 mais le tranchant de l'acier lui coupa les doigts , et il tomba de cheval sans connaissance. Ses gardes volèrent à son secours , et , releva avec précaution , il fut porté du milieu de l'action dans une tente voisine.. Cette affreuse nouvelle se répandit de rang en. rang; la douleur des Romains leur donna une valeur invincible et leur inspira le désir de la vengeance. Les deux armées se battirent avec fureur jusqu'à ce

(1) Clamabant hûic indè candidati {voyez la. note de Valois) quos tUsjeeerat tçFror', utfugiçntiummolemtanquam. ruîruim malè compositi culminis decUnaret, (Amm.y xxv^ 3.)

5o3 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

quelles fassent séparées par la profonde obscurité de la noit. Les Persans tirèrent quelque gloire de Tavantage qu^ils obtinrent contre Psûle gauche ^ où Anatolios, maître des offices, fut tué, et où le préfet Sallusfe manqua de périr. Mais Fissue de la journée fut contraire aux Barbares; ils abandonnèrent le champ de bataille ; ils y laissèrent Meranes et Nohordates (i), leurs deux généraux, cinquante nobles ou satrapes, et une multitude de leurs plus braves soldats ; et si Julien eût survécu , ce succès des Romains aurait pu avoir les suites d'une victoire décisive. Mort Les premiers mots que prononça Julien lorsqu'il

a« Julien. * T r . 1

A. D. 363» fut revenu de révanouissement occasioné par la perte

96 inia.

de son sang, annoncèrent sa valeur. 11 demanda son cheval et ses armes, et il voulait se jeter de nouveau au milieu des combattans. Ce pénible effort acheva de l'épuiser, et les chirurgiens qui examinèrent sa blessure^ découvrirent les symptômes d'une mort très -prochaine. 11 employa ses derniers momens avec la tranquillité d'un héros et d'un sage. Les philosophes qui l'avaient suivi dans cette fatale expédition , comparèrent sa tente à la prison de Soctate -, et ceux que le devoir , l'attachement ou la

(i) Sapor déclara aux Romains que, pour consoler les familles des satrapes qui mouraient dans un combat, il était dans Pusage de leur envoyer, eu présent les têtes des gardes et des officiers qui n^avaîent pas été tués à côté de leurmaiftfe. Libanius, de Nece Julian. uUiscend», c. i3, p. i63.

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP, XXIV. 5o5

curiosité avaient rassembles autour de ^a couche , écoutèrent avec une douleur respectueuse ces dernières paroles de leur empereurmoUrant (i) : « Mes amis et mes camarades , leur dit-il , la nature me redemande ce qu'elle m'a prêté ; je le Iqi rends avec la joie d'un débiteur qui s'acquitte , et non poiiit avec la douleur ni lés remords que la plupart des hommes croient inséparables de l'état où je suis. Là philosophie m'a convainca que l'âme n'est vraiment heureuse que lorsqu'elle est affranchie des liens dû corps , et qu'on doit phitôt se réjouir que s'affliger lorsque la plus noble partie de nous-mêmes se dégage de celle qui la dégrade et qut l'avilit. Xe fais ausi^i réflexion que les dieux ont souvent envoyé la mort aux.gens.de bien comme la plus^ grande récompense dont ils pussent couronner leur vertu (2). Je^l^ reçois à titre de grâce.; ils veulent m'épargner des difficultés qui m'auraient fait succomber^ sans doute, ou

(i) Le caractère et la position de Julien font soupçonner qu^il avait composé d^àvaince le discours travaillé qu^Am— mten entendit, et qu^il a transcrit dans' son. ouvrage. La traductioi^ de Pabbé de La.Bletterie est fidèle 'et élégante O. J^ai .exprimé diaprés lui la doctrine pliatonique des émanations , obscurément énoncée dans roriginal.

(2) Hérodote (1. i, c. 3i ) a exposé cette doctrine dans un conte agréable. Mais Jupiter, qui ( au seizième livre de niiade) déplore avec des larmes de sang la mort de Sar* pédon son fils , avait une idée très-imparfaite du bonheur et de la gloire qu'on trouve au-delà du tombeau.

{*) CesX celle que nous donnons ici.

5o4 RI5T01RE DE LA DÉCADENCE

comnetUre quelque action indigne de moi. Je meim tans remords , parce qae j'ai vécu sans crime , scii dans les temps de ma disgrftce , lorsqn\>n m*éloignait de la conr et qu'on me con6nait dans des retraites obscures et ëcartëes , soit depuis que j'ai été ëlerë au pouvoir suprême* J'ai regardé le pouvoir dont j'étais revêtu comme une émanation de h puissance drvine : je crois Tavoir conservée pure et sans taehe , en gonvemant avec douceur les peuples confiés à mes soins , et ne déclarant ni ne soutenant la guerre qae par de bonnes raisons. Si je n'ai pas réussi , c'est que le succès ne dépend , en dernier ressort , que du bon plaisir des dieux. Persuadé que le bonheur des sujets est la fin unique de tout gouvernement équitd>le , f ai détesté le pouvoir arUtraire , source fatale de la corruption des mœurs et des États. J'ai toujours en des vues pacifiques , vous le savez ; mais dès que la patrie m'a fait entendre sa voix et m'a commandé de courir aux dangers, j'ai obéi avec la soumission d'un fils aux ordres absolus d'une mère. J'ai considéré le péril d'un œil fixe, je l'ai aOronté avec plaisir. Je ne vous dissimulerai point qu'on m'avait prédit, il y a long -temps, que je mourrais d'une mort violante. Ainsi je remercie le dieu étemel de n'avoir pas permis que je périsse ni par une conspiration , ni par les douleurs d'une longue maladie , ni par la cruauté d'un tyran. J'adore sa bonté sur moi de ce qu'il m'enlève du monde par un glorieux trépas , au milieu d'une course glorieuse ; puisqu'à juger sainement des choses, c'est une lâcheté égale de souhaiter la

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XXIV. 5oS

mort lorsqu'il serait à propos de vivre , et de regretter la vie lorsqu'il est temps de mourir. Mes forces m'abandonnent *, je ne puis plus vous parler. — Quant à l'élection d'un empereur, je n'ai garde de prévenir votre choix ; le mien pourrait mal tomber , et perdrait peut-^étre, si on ne le suivait pas, celui que j'aurais désigné. Mais , en bon citoyen , je souhaite d'être remplacé par un digne successeur. » Après ce discours prononcé d'une voix douce et ferme ^ il disposa , dans un testament militaire (i), de sa for* tune particulière. Ayant ensuite demandé pourquoi il ne voyait pas Ânatolius, Salluste répondit qu'il était tombé sous les «oups des Persans ; et l'empereur y par une inconséquence qui avait quelque chosed'aimable, regretta la perte de son ami. Il désapprouva en même temps la douleur immodérée des specta^ leurs, et les conjura de ne pas avilir par des larmes de faiblesse la mort d'un prince qui , en peu de momens, se trouverait uni au ciel et aux étoiles (2). Chacun se taisait^ et Julien entama, avec les philosophes

(i) Les soldats C[ui faisaient à l*armée leur testament verbal ou nuncupatif {in procmctu)^ étaient affranchis des^rmalltés de la loi romaine. P^ojr. Heinece. , Antiquit, jur. roman^ y t. I , p. 5o4; et Montesquieu , Esprit des Lois, 1. xxvn^

(2) Cette union de Tâme humaine avec la substance éthérée et divine de Tunivers est Pancienné doctrine de Pythagore et de Platon; niais elle paraît exclure toute immortalité personnelle et sentie. Voyez les observations savantes et judicieuses de Warburton sur ce point^DcV. Leg,, vol. II, p. 199-216).

5o6 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

Prisciis et Maxime, une conversation dé métaphysique sur la nature de Tâme. Ces efforts de corps et d'esprit abrégèrent probablement sa vie de quelques heures. Sa blessure se rouvrit et donna du sang en abondance ; le gonflement des veines embarrassa la respiration*, il demanda de Teau froide , et dès qu'il eut cessé de boire, il expira sans douleur vers le milieu de la nuit. Ainsi mourut cet homme extraordi^ naire , à Tâge de trente-deux ans, après avoir régné vingt mois depuis la mort de Constance son collègue. Il déploya dans ses derniers instans , peut-être avec un peu d'ostentation, Tamour de la vertu et de la gloire qui avaient été ses passions dominantes (i). ÊiectioD de £n négligeant d'assurer , par le choix prudent et jovien. judicieux d^un collègue et d'un successeur, l'exécu-

27juiii.' tion future de ses projets, Julien fut en quelque sorte la cause du triomphe du christianisme et des calamités de l'empire i^ mais il se trouvait le dernier de la famille royale de Constance Chlore ; et s'iljbrma jamais sérieusement le dessein de revêtir de la pourpre le p|us digne d'entre les Romains , la difficulté du choix , la jalousie du pouvoir , la crainte de ringratitude , et la présomption qu'inspirent la santé,

(i) La mort de Julîea est Tacontée par le judicieux Animien (xxv, 3), qui en fut le spectateur. Libanius, qui détourne les yeux de celte scène , nous a pourtant fourni plusieurs détails. (^ 0 rat, parental, ^c, i36-i4o, p. SSg-SGa.) On peut maintenant garder le silence du mépris sur les calomnies répandues dans les écrits de saint Grégoire, et dans les légendes de quelques saints venus après lui.

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XXIV. 5oj

la jeunesse et la fortune , éloignèrent l'effet de cette résolution. Sa mort inattendue laissa Tempire sans maître ;et sans héritier, dans un embarras et dans un danger où il ne s'était pas trouvé depuis l'élection de Didclétien, c'est-à-dire, depuis quatre-vingts ans. Sous un gouvernement qui avait presque oublié les distinctions de la noble$se, on faisait peu de cas de la supériorité de la naissance ; les prétentions que donnaient lès emplois étaient précaires et accidentelles ; et ceux qui sollicitaient le trône vacant , ne pouvaient compter que sur leur mérite personnel ou sur la faveur populaire* Mais la situation des troupes romaines qui manquaient de vivres , et qu'une armée de Barbares environnait de tous côtés ,, abrégea les momens donfaés à la douleur et à la délibération. Au milieu de cette inquiétude et de cette détresse , on embauma honorablement le corps de Julien, ainsi qu'il l'avait ordonné , et à la pointe du jour les généraux convoquèrent uti conseil militaire , où furent appelés les chefs de^ Régions et les o(Eciers de caval^e et d'infanterie. Les trois ou quatre dernières heures de la nuit avaient suffi pour 'former quelques cabales 5 et lorsqu'on proposa l'élection d'un empereur , Tesprit de faction se montra dans l'assemblée. Victor et Arinthaeus réunirent ceux des guerriers qu'on avait vus à la cour de Constance 5 les amis de Julien s'attachèrent à Dagalaiphus et Nevitla , deux chefs gaulois 5 et on avait lieu de aaindre les suites les^plus funestes de la mésintelligence de deux partis si opposés par leurs caractères

5o8 HISTOIRE DB LA DECADENCE

et lears intérêts, par leurs maximes de gouvernement, et peut-être par leurs prinâpes de religion. Les vertus ëminentes de Salluste pouvaient seules, ëcarter la discorde et réunir les suffrages ; et ce respectable préfet eût été sur-le-champ déclaré successeur de Jttlien , s'il n eut avec sincérité représenté , d'un ton aussi ferme que modeste , que son âge et ses infirmités ne lui laissaient plus la force de soutenir le poids du diadème. Les généraux , surpris et embarrassés de son refus , parurent disposés à suivre Tavis salutaire d'un officier inférieur (i), qui leur conseilla de faire ce qu'ils eussent fait dans l'absence de l'empereur, de mettre en œuvre tous les moyens pour tirer l'armée de la situation effrayante où elle se trouvait , et s'ils avaient le bonheur de gagner les confins de 1^ Mésopotamie , de procéder alors , avec maturité et de bonne intelligence , à l'élection d'un souverain légitime. Pendant qu'ils délibéraient , un petit nombre de voix saluèrent des noms d'empereur et d*Augusle, Jovien , qui n'était que le premier des domestiques (2). Cette acclamation tumultueuse fut

(i) Honoratior aliquis miles : ce- fut peut-être Ammien lui-même. Cet historien modeste et judicieux décrit l'élection à laquelle il assista sûrement , xxv, 5.

(2) Le primas ou primicerius jouissait des mêmes dignités que les sénateurs , et quoiqu^il ne fût que tribun , il avait le rang des ducs militaires. {Cod. Theod. , L vi, tit. a4->A* reste , ces privilèges sont peut-être postérieurs au règne de Jovien.

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XXIV. SoQ

répétée au même instant par les gardes qui environnaient la tente , et en peu de minutes elle se répandit jusqu'aux extrémités du camp. Jovien, étonné de sa fortune et revêtu à la hâte dû costume impérial , reçQt le serment de fidélité de ces généraux , dont il sollicitait Finstant d'auparavant la faveur et la protection. La meilleure recommandation de Jovien était le mérite de son père , le comte Varroni^i , qui jouissait , dans une glorieuse retraite , du fruit de ses longs services. Sou fils , dans Tobscure indépendance d'une condition privée , s'était livré à son goût pour le vin et pour les femmes ; il s'était cependant montré avec courage comme chrétien (i) et comme soldat. Quoiqu'il ne possédât aucune de ces qualités brillantes qui excitent l'admiration et l'envie des hommes , sa figure agréable , la gaité de son humeur, et la vivacité de son esprit , lui avaient acquis l'attachement de ses camarades ; et les généraux des deux partis consentirent d'autant plus volontiers à une élection approuvée de l'armée , qu'elle n^était point la suite des artifices du parti opposé à

(i)Les historiens ecclésiastiques, Socrate (1. in, c. 22), Sozomène (1. vi , 3) et Théodoret (1. iv, c. i ) , attribuent à Jovien le mérite d'un confesseur sous le règne précédent; et leur piété va jusqu^à supposer qu'il n'accepta la pourpre que lorsque l'armée se fut écriée , d'une voix unanime , qu'elle était chrétienne. Ammien , qui continue tranquille ment sa narration , renverse tout le récit de la légende par ces seuls mots.: Hostiis pro Jouiano extisque inspectis, pro^ nunciatum est, etc. , xxv, 6.

5iO HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

celui qu'ils soutenaient. L'orgueil de ce succès inattendu fut tempéré par la juste crainte qu'éprouva le nouvel empereur, de voir le même jour terminer sa vie et son règne. On obéit sans délai à la voix pressante de la nécessité , et les premiers ordres qu'il donna peu d'heures après la mort de son prédécesseur furent de continuer une marche qui seule pouvait sauver les Romains (i).

Danger et La craitttc d'un ennemi est le plus sur témoignage

difficullë de 1 • « . . •.« .1 1 /i*

b retraite, dc SOU cstimc, et la joie quil ressent de sa déiii^jîiTi?ei. vrance indique d'une manière assez exacte le degré de sa crainte. L'heureuse nouvelle de la mort de Julien, qu'un déserteur porta au camp de Sapor, donna au monarque découragé^ la canfiance subite de la victoire. Il détacha sur-le-champ la cavalerie royale, peut-être les dix raille immortels (2), à la poursuite des Romains , et av^ le reste de ses fonces il tomba sur leur arrière-garde. Cetle arrière-garde fut mise en désordre 5 les éléphans enfoncèrent et

(i).Ammien (xxv, 10) fait un portrait de Jovien qui est impartial. Victor le jeune y a ajouté quelques traits remarquables. L^abbé de La Bletterie {Hist, deJoçiên, t. i, p. i- 238) a publié une histoire très-travaillée de ce .règne si court. Cette histoire est remarquable par Inélégance du. style, les recherches critiques et les préventions religieuses.

(2) Regius equitatus . .W paraît, diaprés Procope , que les Sassanides avaient rendu inexistence , s'il est permis de se servir d'une expression si impropre, à ce corps des immortels , si célèbre sous Cyrus et ses successeurs. Brisson , de Regno persico , p. 268, etc.

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XXIV. 5ii

foulèrent aux pieds ces légions si célèbres qui tenaient leurs noms de Dioclétien et de son belliqueux collègue, et trois tribuns perdirent la vie en voulant arrêter la fuite de leurs soldats. La bravoure opiniâtre des Romains rétablit enfin le combat. Les Per* sans furent repoussés ; ils perdirent un grand nom* bre de guerriers et d'éléphans ; etFarmée , après avoir marché ou combattu depuis le matin jusqu'au soir d'un long jour de Fêté, arriva le soir à Sumara, sur les bords du Tigre, environ cent milles au-dessus de Ctésiphon (i). Le lendemain, les Barbares, au lieu de harasser la marche de Jovien, attaquèrent son camp , qui se trouvait placé dans une vallée profonde. Du haut des collines, les archers persans insultèrent et chargèrent les légionnaires fatigués 5 et un corps de cavalerie qui , avec un courage forcené , s'était précipité jusque dans le prétoire, fut taillé en pièces près de la tente de l'empereur, après un combat dont l'issue avait été d'abord incertaine. Les hautes digues du fleuve protégèrent la nuit suivante le camp de Carche^ et quatre jours après la mort de»

(1) On ignore aujourd'hui le nom des villages de Tintérieur du pays , et on ne peut dire à quel endroit fut tué Julien; mais M. d.^AnviUe a déterminé la position de Sumara , de Carche et de Dura , situées sur les bords du Tigre. ( Voy» sa Géographie ancienne , t. 11 , p. 248, et VEuphrate et le Tigre, p. gS, 97.) Au neuvième siècle, Sumère ou Sumara devint ,.avec un léger changement de nom , la rési*dencede» califes de la maison d^Abbas.

5l2 HISTOIKE DE LA DÉCADENCE

Julien, Tarmëe romaine , quoique harcelée sans cesse par les Arabes , établit ses tentes près de la ville de Dura (i). Elle avait toujours le Tigre à sa gauche; elle se voyait à peu près à la fin de ses espérances et de ses vivres ; et les soldats , qui s'étaient persuadé qu'ils avaient peu de chemin à faire pour arriver aux frontières de Tempire , supplièrent , dans leur impatience , le nouveau souverain de hasarder le passage du fleuve. Jovien, aidé des pins sages ofBciers, essaya d€ combattre leur téméraire projet, en leur représentant que , s'ils avaient assez d'adresse et de vigueur pour dompter le torrent d'un fleuve rapide et profond, ils ne feraient que se livrer nus et sans défense aux Barbares qui occupaient le rivage opposé. Cédant enfin à leurs importunes clameurs , il permit à cinq cents Gaulois et Germains, accoutu-^ mes dès leur enfance aux eaux du Rhin et du Danube , de tenter cette entreprise, dont le résultat devait servir d'encouragement ou d'avertissement au reste de l'armée. Ils traversèrent le Tigre à la nage dans ,1e silence de la nuit ; ils surprirent un poste de l'ennemi , mal gardé , et au point du jour ils arborèrent le signal , preuve de leur courage et de leur succès. Cette épreuve disposa l'empereur à écouter ses ingénieurs, qui promirent de construire, avec des peaux de moutons, de bœufs et de chèvres , cousues

(i) Dura était une ville fortifiée à Tépoque des guerres d^Antiochus contre les rebelles de la Médie et de la Perse. (Polybe, V, c. 48 > 52 , p. 54&-552 , éd. de Gasaubon, û»-8''.)

Juillet.

DE L'EMPIRE ROMAIN. GHAP. XXIV. 5l3

et remplies de veut, un .pont flottant, qu'ils couvriraient de terre et de fascines (i). On employa vainement à ce travail deux jours bien iroportans dans la situation de Tarmée ; et lés légions , qui déjà manquaient de vivres , jetèrent un regard de désespoir sur le fleuve et suriles Barbares , dont le nombre et Tacharnement augmentaient en proportion de la détresse de Tarmée impériale (i).

Dans cette affreuse situation , des. bruits de paix N<^gociatioii ranimèrent l'espoir des Romains. Quelques momens ''^ '" avaient fait évanouir la présomption de Sapôr j il remarquait avec douleur qu'une suite de combats lui avait enlevé ceux de ses nobles qui se distinguaient le plus par leur fidélité et leur valeur, ses plus braves soldats , et la plus grande partie de ses élépbans. Ce monarque expérimenté craigiiit*de provoquer le désespoir de l'ennemi , les vicissitudes de la fortune,

(i) On proposa le même expédient lors de la retraite des dix mille*; mais leur chef eut la sagesse de le rejeter. (Xéno* pbon, Retraite des dix mille, 1. m, p. 255, 256, 257.) Il paraît , d'après les voyageurs modernes , que des radeaux , flottans sur des vessies , font le commerce et la navigation du Tigre.

(2) Ammien (xxv, 6) , Libaniu» ( Orat» parent» , c. 146,

p. 364) ^^ Zozime (1. m, pag. 189, 190, 191) racontent

les premières opérations militaires du règne de Jovien.

QuoiquW doive se défier de la bonne foi de Libanius,

le témoignage d'Eutrope , témoin oculaire , uno à Persis

atque alterd prœlio victus (x, 17), nous dispose à. croire

qu'Amniicn s'est montré trop jaloux de Thonnenr des armes

romaines.

Page 1