IX
le jeune homme, vous étiez jadis les maîtres du monde, et ces Bour{^if;nons étaient alors les plus abjects de vos esclaves. Ils rè<;nent maintenant , ces sauvages voraces et brutaux, et Toutrage que je viens de recevoir est le commencement de votre servitude (i). » On sonna le tocsin \ tous les quartiers de la ville coururent aux armes : les Bourguignons se retirèrent honteusement et à pas précipités : Albérie vainqueur emprisonna sa mère Marozia , et réduisit son frère, le pape Jean xi , à Texercice de ses fonctions spirituelles. Il gouverna Rome plus de vingt ans avec le titre de prince; on dit que, pour flatter les préjugés du peuple, il rétablit Toilice ou du moins le nom des consuls et des tribuns. Octavien , son fils et son héritier, prit avec le pontificat le nom de Jean xii : harcelé par les princes lombards , ainsi que son prédécesseur, il chercha un défenseur capable de délivrer TÉglise et la république, et la dignité impériale devint la récompense des services d'Olhon; mais le Saxon était impérieux, et les Romains étaient impatiens. La fête du couronnement fut troublée par les débats secrets qu'excitaient d'un côté la jalousie du pouvoir , et de Fautre les inquié-
(i) Romanorum aliquandù servi , scilicet Burgundioncs , Romanis imperent ?,,.. Romanœ urbis dignitas ad tantam est stullitiam ducta , ut meretricum etiam imperio pareat 7 (Luitprand , 1. m, c. la, p. 4^0. ) Sigonius(l. vi, p. 400) assure, d'une manière positive, qu'on rétablit le consulat; mais, dans les vieux auteurs, Albcric est appelé plus 'sonvent pr inceps Romanorum,
DE L'EMPiaE ROMAIN. CHAP. XLIX. 5j \
tudes de la liberté. Othon, craignant d'être attaqué et massacré au pied de Tautel, ordonna à son porteglaive de ne pas s'éloigner de sa personne (i). Avant i>ap«pe de repasser les Alpes, l'empereur punit la révolte a. d. 967. dii peuple et l'ingratitude de Jean xii. Le pape fut déposé dans un synode 5 le préfet, placé sur un âne et fustigé dans tous les quartiers de la ville, fut ensuite jeté au fond d'un cachot : treize des citoyens les plus coupables expirèrent sur un gibet , d'autres furent mutilés ou bannis, et les anciennes lois de Théodose et de Justinien servirent à justifier la sévérité de ces châtimens. Othôn 11 a été accusé par la voix publique d'avoir fait massacrer avec autant ^de cruauté que de perfidie des sénateurs qu'il avait invités à sa table sous l'apparence de l'hospitalité et de l'amitié (2). Durant la minorité d'Othon m, son fils , Rome fit une tentative vigoureuse pour secouer le joug des Saxons, et le consul Crescence fut le Brutus Du consul de la république. De la condition de sujet et d'exilé , lius.
A. 13 qq8
il parvint deux fois au commandement de la ville; il opprima, chassa, créa des papes, et forma une conspiration pour rétablir l'autorité des empereurs grecs. 11 soutint un siège opiniâtre dans le château
(i) Ditmar, p. 354; ^/'"^ Schmidt, t. m, p. 439.
(2) Ce sanglant festin se trouve décrit en vers léonins^ dans le Panthéon de Godefroy de Viterhe {Scriptor, liai. , t. VII , p. 436 , 4^7 ) » ^^i vécut sur la un du douzième siècle (Fabricius, Bihl. lat, med. et infimi œwi, t. m, p. 69, édit. Manfi); mais Muratori {Annali , t. viii , p. 177) se méfie avec raison de son témoignage, qui a imposé à Sigonius.
^J2 HlblOIRF: 1)K LA DKCADENCR
Saiiit-An<;e ; mais s'étant laisse^ séduire par une promesse lie sûreté , il fut pendu , et on exposa sa tête sur les créneaux de la forteresse. Par un revers de fortune, Otiion, ayant séparé ses troupes , fut assiégé durant trois jours dans son palais , où il manquait de vivres; et ce ne fut que par une honteuse évasion qu'il vint à bout de se soustraire à la justice ou à la fureur des Romains. Le sénateur Ptolémée dirigeait le peuple , et la veuve du consul Crescence eut le plaisir de venger son mari en empoisonnant Tempereur devenu son amant; du moins lui en fit-on l'honneur. Le projet dï)thon m était d'abandonner les âpres contrées du Nord pour élever son trône en Italie , et faire revivre les institutions de la monarchie romaine ; mais ses successeurs ne se montrèrent jamais qu'une fois en leur vie sur les bords du Tibre, pour recevoir la couronne dans le Vatican (i). Leur absence les exposait au mépris, et leur présence était odieuse et formidable. Ils descendaient des Alpes à la t(}te de leurs Barbares , étrangers à l'Italie où ils arrivaient en ennemis, et leurs passagères apparitions n'offraient que des scènes de tumulte et de car-
(i) On trouve des détails sur le couronnement de l'empereur et sur quelques cérémonies du dixième siècle , dans le Panégyrique de Bérenger {Script. Ital. , t. ii, part, i , p. 4<>5-4i4)» éclaÎTci par les notes d'Adrien de Valois et de Leibnitz. Sigonius a raconté en bon latin , mais avec quelques fautes de dates et quelques erreurs de fait (1. vu, p. 44 '"44^)? *®"* ee qui a rapport aux voyages de ces empereurs à Rome.
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XLIX. 5y5
nage (i). Les Romains , toujours tourmentés par un faible souvenir de leurs ancêtres , voyaient avec une pieuse indignation cette suite de Saxons, de Français, de princes de Souabe et de Bohême, usurper la pourpre et les prérogatives des Césars.
11 n'y a peut-être rien de plus contraire à la nature Le royaume et à la raison que de tenir sous le joug, contre leur a d. gré et contre leur intérêt , des pays éloignés et des nations étrangères. Un torrent de Barbares peut passer sur la terre ^ mais , pour maintenir un empire étendu , il faut un système approfondi de politique et d'oppression. 11 doit y avoir au centre un pouvoir absolu prompt à l'action et riche en ressources-, il fiaut pouvoir communiquer facilement et rapidement d'une extrémité à l'autre; il faut avoir des fortifications pour réprimer les premiers mouvemens des rebelles, une administration régulière capable de protéger et de punir, et une armée bien disciplinée qui puisse inspirer la crainte sans exciter le mécontentement et le désespoir. Les Césars de l'Allemagne, dins leur projet d'asservir le royaume d'Italie, se trouvaient dans une position bien différente. Leurs domaines patrimoniaux s'étendaient le long du Rhin ou étaient dispersés dans leurs diverses provinces-, ma s l'imprudence ou la détresse de plusieurs princes
(i^ A Foccasion d'une querelle qui survînt au couroniiemen de Conrad ii , Muralori prend la liberté d*obscrver c|ue doueanp ben essere allora indisciplinati i Barbariy û bestiili i Tcdeschi. Annali, t. viii , p. 368.
374 HISrOlHE DK LA DÉCADENCE
avait aliéné ce riche liérila^e, et le revenu ([u'ils tiraient d'un exercice minutieux et vexatoire de leurs préro(>atives , suffisait à peine à Tentretien de leur maison. Leurs armées n étaient fondées que sur le service, soit léf^al , soit volontaire , de leurs dilTérens feudataires, qui ne passaient les Alpes qu'avec répugnance, se permettaient toute espèce de rapines et de désordres, et désertaient souvent avant la fin de la campagne. Le climat de Tltalie en détruisait des armées entières ; ceux qui échappaient à sa meurtrière influence reportaient dans leur patrie les ossemens de leurs princes et de leurs nobles (i)^ ils imputaient quelquefois Telfet de leur intempérance à la perfidie et à la méchanceté des Italiens , qui du moins se réjouissaient des maux des Barbares. Ceit€ tyrannie irrégulière combattait à armes égales contre la puissance des petits tyrans du pays *, Tissue de la querelle n'intéressait pas beaucoup le peuple , et doi: aujourd'hui peu intéresser le lecteur. Mais , aux onzième et douzième siècles , les Lombards ranimèrent le flambeau de l'industrie et de la liberté, et les républiques de la Toscane imitèrent enfin ce généreux exemple. Les villes d'Italie avaient toujours conser7é
(i) Après les avoir fait bouillir. Les vases destinés à cet objet étaient au nombre des ustensiles indispensables au voyage ; et un Germain qui faisait bouillir les os de son frère dans un de ces vases, le promettait à son ami , brsqu'il s'en serait servi. (Schmidt , t. m, p. 4^3 , 4^4) ^^ même auteur observe que toute la lignée saxonne s'étegnil en Italie (t. ii , p. 44<^)-
DE L'EMPIRE KOMAIN. CHAP. XLIX. SyS
une sorte de gouveraemeut municipal ; et leurs premiers privilèges furent un don de la politique des empereurs, qui voulaient faire servir les plébéiens à contenir Findépendance de la noblesse. Mais le rapide progrès de ces communautés, et les extensions qu'elles donnaient chaque jour à leur pouvoir, n'eurent d'autre cause que le nombre et l'énergie de leurs membres (i). La juridiction de chaque ville embrassait toute l'étendue d'un diocèse ou d'un district : celle des évéques, des marquis et des comtes, fut anéantie, et les plus orgueilleux d'entre les nobles se laissèrent persuader ou furent contraints d'abandonner leurs châteaux solitaires, et de prendre la qualité plus honorable de citoyens et de magistrats. L'autorité législative appartenait à l'assemblée générale; mais le pouvoir exécutif était entre les mains Je trois consuls qu'on tirait annuellement des trois •rdres dont se composait la république , savoir : les capitaines y les vahasseurs (2) et les communes y K)us la protection d'une législation égale pour tous.
(i) Olhon, évêque de Freysingen, nous a laissé un pas- 8ige important sur les villes d'Italie (1. i, c. i3, m Script, loi., t. VI , p. «^o»^ -7 10) , et Muratori ( Antiquit. ItaL medii an y t. IV, Dissert. 45-521, p. 1-675; Annal., t. viii, ix, x) oplique parfaitement la naissance , le progrès et le gouveriiuiicnt de ces républiques.
9.) f^oy. sur ces titres, Sêlden ( Titles ofHonour, vol. m, pa-t. I, p. 4B8) , Ducange (Glossar. latin., t. 11, p. i4o; \. M , p. 776), et Saint-Marc {Abrégé chronologique , t. 11 , paje 719).