IX
5o HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
ce fut après l'avoir lui-même autorisée par son approbation et par son exemple (i).
H(Çrë»e La mort du primat d'Alexandrie , après un ponti-
A. D.448. ficat de trente -deux ans , abandonna les catholiques à rintempërance d'un zèle qui abusa de la victoire (2). La doctrine monophjrsite (une seule nature incarnée) fut rigoureusement prêchée dans les églises de l'Egypte et les monastères de l'Orient. La sainteté de Cyrille protégeait le symbole primitif d'Apollinaire ; et Eutychès , son respectable ami , a donné son nom à la secte la plus opposée à l'hérésie de Nestorius. Eutychès était abbé ou archimandrite, c'est-à-dire supérieur de trois cents moines. Mais les opinions d'un reclus, peu versé dans les lettres, n'auraient jamais franchi les bornes de la cellule où il avait sommeillé plus de soixante-dix ans , si le ressentiment ou l'indiscrétion de Flavien, pontife de Byzance, ne les
(i) Nous devons à Ëvagrius quelques extraits des Lettres de Nestorius; mais ce fanatique dur et stupide ne sait qu^in* suher aux souffrances dont elles présentent une si vive peinture.
^2) Dixi Cyrillum , dum vweret , auctoritate sua effecissc , ne eutychianismus et monophysitarum error in nerviim erumperct : idqucverum puto.,. aliquo,.. honesto modo 7rscXtvb>^iav cecinerat. Le savant mais circonspect Jablonski n^a pas toujours dit la vérité tout entière. Cum CyriUo lenius omnino egi, quàm si tecum aut cum aliis rei hujus probe gnaris et aquis rerum œstimatoribus sermones prii^atos conf errent. {Thésaurus épis t. y LaCroze., tom. i, p«i97, 198.) Ce passage éclaircit beaucoup ses dissertations sur la controverse excitée par Nestorius.
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XLVII. 5i
eût exposées au monde chrëtien. Flavien rassembla sur-le-champ son synode domestique; les clameurs et l'artifice en déshonorèrent les opérations, et on y condamna Thérétique affaibli par la vieillesse , à qui on surprit une déclaration où il semblait confesser que le Christ n'avait pas tiré son corps de la substance de la vierge Marie. Eutychès appela de ce décret à un concile gétiéral, et sa cause fut soutenue avec vigueur par Ghrysaphius , l'eunuque régnant du palais, qu'il avait tenu sur les fonts de baptême, et Dioscore son complice, qui avait succédé au siège, au symbole, aux talens et aux vices du neveu de Théophile. Théodose voulut avec raison et ordonna spécialement que le second synode d'Éphèse fût Second composé de dix métropolitains et de dix évêques de p»»èsc. chacun des six diocèses de l'Orient : quelques excep- aoûis-u. tions, accordées à la faveur ou au mérite, portèrent à cent trente -cinq le nombre des pères du concile-, et le Syrien Barsumas , en qualité de chef et de représentant des moines , fut invité à prendre séance et à voter avec les successeurs des apôtres. Mais le despotisme du patriarche d'Alexandrie viola encore la liberté des discussions -, les arsenaux de l'Egypte fournirent de nouveau des armes matérielles et des armes spirituelles : une troupe d'archers vétérans de l'Asie servait sous les ordres de Dioscore, et des moines plus redoutables encore , inaccessibles à la raison ou à la pitié, assiégeaient les portes de la cathédrale. Le général et les pères , qu'on aurait dû croire libres dans leurs opinions, souscrivirent le symbole et même
Sa HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
les anathêmes de saint Cyrille, et riiérésie des deux natures fut condamnée d'une manière formelle dans la personne et les écrits des hommes les plus éclairés de l'Orient. « Puissent ceux qui divisent Jésus-Christ être divisés par le glaive ! puisse-t-on les mettre en pièces et les brûler vifs ! » Tel fut le vœu charitable d'un concile chrétien (i). On reconnut sans hésiter l'innocence et la sainteté d'Eutychès ; mais les prélats , et surtout ceux de la Thrace et de l'Asie, ne voulaient pas déposer leur patriarche sur ce motif, qu'il aurait usé ou même abusé de sa juridiction légitime. Ils embrassèrent les genoux de Dioscore au moment où il se tenait, avec l'air de la menace, sur les degrés de son trône, et ils le conjurèrent de pardonner à son frère et de respecter sa dignité. « Voulez-vous exciter une sédition? leur répondit l'impitoyable prêtre. Où sont les officiers ?» A ces mots , une troupe furieuse de moines et de soldats armés de bâtons , d'épées et de chaînes , se précipita dans l'église : les évêques , remplis d'effroi , se cachèrent derrière l'autel ou sous les bancs *, et comme ils n'avaient pas le zèle du martyre, ils signèrent chacun à leur tour un papier blanc
(i) H o^ta ffuvo^oç EtTTSV, apov , xoyarov Eyorsêiov , ovroç Çwv xa>7, ouToç etç ^yo ^gvïjTat , &> speptarj fX6ptar9>j.... et tiç Xg'ygt ^uo avaOs|xa. Sur la demande de Dioscore , ceux qui ne purent pousser des cris (poîîo-at) étendirent les mains. Au concile de Chaicédoine , les Orientaux s'élevèrent contre ces exclamations ; mais les Egyptiens déclarèrent , d'une manière plus conséquente , Tainra xat rors gt7ro|xgv xai vuv Xg^o^gv ( Concil., t. iv , p. 1012).
OÙ Ton écrivit ensuite la condamnation du pontife de Byzance. Flavien fut au même instant livré aux bêtes féroces de cet amphithéâtre ecclésiastique. Les moines furent excités, par la voix et l'exemple de Barsumas , à venger les injures de Jésus- Christ. On dit que le patriarche d'Alexandrie outragea , souffletta et foula aux pieds son confrère Tévêque de Constantinople (t). Il est sûr qu'avant d'atteindre le lieu de son exil, la victime expira le troisième jour des blessures et des coups qu'elle avait reçus à Éphèse. Ce second synode d'Éphèse a été, avec raison , détesté comme l'assemblée d'une troupe de voleurs et d'assassins-, cependant les accusateurs de Dioscore ont dû exagérer sa violence pour excuser la lâcheté ou l'inconstance de leurs procédés.
La foi de l'Egypte avait prévalu 5 mais le parti condic vaincu était soutenu par ce même pape qui avait do»ne. affronté sans terreur la colère et les armes d'Attila ««tob. set de Genseric. Le synode d'Éphèse n'avait fait au-
(i) Ehys 5e (Ëusèbe, évêque de Dorylée) tov ^XaÇiovov xat Seùixwç avaipeOiQvat Trpoç Aïooxopou wOou^vov re xai XaxriÇopicvov ^ et ce témoignage d^'Ëvagrius (1. 11, c. 2) se trouve encore fortifié par Thistorien Zonare (tom. 11, 1. xiii, .p. 44) > q^i affirme que Dioscore donnait des coups de pieds comme un onagre^ mais le langage de Liberatus {Bret^,^ c. 12, in ConciL, t. VI, p. 4^8) est phis circonspect, et les Actes du concile de Ghalcédoine, qui prodiguent les noms ^homicide, de Caïn, etc., ne justifient pas une accusation si spéciale. Le moine Barsumas est accusé en particulier, sv^aÇe rov jxoxaptov ^Xautavov auToç eçjîxs xat 5^676 o-yaÇav. Concil., tom. iv , page i4i3.
nov. icr.
cune attention à la doctrine enseignée par Léon dans son fameux tome ou épître sur le mystère de Tlncarnation \ son autorité et celle de TÉglise latine avaient été insultées dans la personne de ses légats, qui, échappés avec peine à l'esclavage et à la mort, vinrent raconter la tyrannie de Dioscore et le martyre de Flavien. Le pape, assemblant son synode provincial, annula les procédés irréguliers de celui d'Ephèse-, mais cette démarche étant irrégulière aussi, il demanda la convocation d'un concile général dans les provinces libres et orthodoxes de l'Italie. Du haut de son trône , désormais indépendant de la cour de Constantinople , le pontife de Rome parlait et agissait sans danger, en qualité de chef des chrétiens; Placidie et son fils Valentinien n'étaient que les organes soumis de ses volontés : ils demandèrent au prince qui gouvernait l'Orient, de rétablir la paix et l'unité de l'Eglise. Mais le fantôme qui donnait des lois à cette partie de l'empire était conduit avec la même dextérité par l'eunuque alors en possession du pouvoir : Théodose répondit, sans hésiter, que l'Église était déjà paisible et triomphante, et que les justes peines infligées aux nestoriens avaient éteint l'incendie dont on craignait les ravages. Les Grecs étaient peut-être pour jamais livrés à l'hérésie des monophysites , si le cheval de l'empereur n'eût heureusement fait un faux pas. Théodose mourut 5 Pulchérie sa sœur, zélée pour la foi orthodoxe, succéda au trône avec un époux qui ne l'était que de nom : Chrysaphius fut brûlé vif; Dioscore fut disgracié ; on rap-
pela les exilés , et les évêques d'Orient signèrent le tome de Léon. Toutefois le pape vit avec regret échouer son projet favori d'assembler un concile d'évéques latins : il dédaigna de présider le synode grec , qu'on rassembla à la hâte à Nicée en Bithynie \ ses légats exigèrent d'un ton péremptoire la présence de l'empereur, et les pères, déjà fatigués, furent conduits à Chalcédoine , sous les yeux de Marcien et du sénat de Constantinople. Ils s'assemblèrent dans l'église de Sainte-Euphémie, située à un quart de mille du Bosphore de Thrace , au sommet d'une colline d'une pente douce , mais élevée 5 on vantait comme un prodige de Tart son architecture à triple étage, et l'immensité de la vue dont elle jouissait, tant du côté de la terre que du côté de la mer, pouvait élever l'ûme d'un sectaire à la contemplation du Dieu de l'univers. Six cent trente évêques se rangèrent dans la nef 5 les patriarches d'Orient cédèrent le pas aux légats, dont le troisième n'était cependant qu'un simple prêtre 5 et les places d'honneur furent réservées à vingt laïques, revêtus de la dignité de sénateurs ou de consuls. L'Évangile fut exposé avec appareil au milieu de l'assemblée -, mais les ministres du pape et ceux de l'empereur, qui dominèrent dans l€S treize séanees du concile de Chalcédoine , déterminèrent la règle de la foi (i). Leur détermination
(i) Les Actes du concile de Chalcédoine {Concil., t. iv, p. 761-2071) comprennent ceux d'Ephèse (p. 890-1189), qui comprennent aussi le synode de Constantinople sous
bien prise en faveur de Tun des partis , eut du moins l'avantage d'imposer silence à des vociférations et à des imprécations indignes de la gravité épiscopale; mais, d'après une accusation formelle des légats, Dioscore fut obligé de de^dendre de la place qu'il occupait, et déjouer le rôle d'un criminel déjà condamné dans l'esprit de ses juges. Les Orientaux, moins contraires à Nestorius qu'à saint Cyrille, reçurent les Romains comme leurs libérateurs : la Thrace, le^Pont et l'Asie , étaient irrités contre le meurtrier de Flavien , et les nouveaux patriarches de Constantinople et d'Antioche s'assurèrent de leurs places en sacrifiant leur bienfaiteur. Les évêques de Palestine , de Macédoine et de la Grèce , étaient attachés à la doctrine de saint Cyrille -, mais au milieu des assemblées du synode , dans la chaleur du combat , les chefs , avec leur troupe obéissante , passèrent de l'aile droite à l'aile gauche, et décidèrent la victoire par leur désertion. Des dix-sept suffragans arrivés d'Alexandrie, quatre se laissèrent entraîner à manquer de fidélité à leur patriarche ; et les treize autres, se pros-
Flavien (p. gSo— 1072); et il faut un peu d'attention pour discerner ce double enlacement. Tout ce qui a rapport à Eutjchès, à Flavien et à Dioscore, est raconté par Evagrius (1. I, c. 9-12; et 1. II, c. i, 2, 3, 4) et par Liberatus {Brev., c. 11, 12, i3, i4)- Je renvoie encore ici, et presque pour la dernière fois , aux recherches exactes de Tillemont (Mém. ecclés., t. xv, p. 479""7Tf9)- ^^^ Annales de Baronius et de Pagi m'accompagneront beaucoup plus loin dansle long et pénible voyage que j'ai entrepris.
ternant la face contre terre , implorèrent la clémence du concile. par leurs sanglots et par leurs larmes, et déclarèrent d'une manière pathétique que s'ils cédaient, le peuple indigné les massacrerait à leur retour en Egypte. On consentit à accepter le tardif repentir des complices de Dioscore comme une réparation de leur crime ou de Içurs erreurs , et leurs offenses furent toutes accumulées sur sa tête : il ne demanda point de pardon, il n'en espérait pas; et la modération de ceux qui sollicitaient une amnistie générale , fut étouffée par des cris de victoire et de vengeance. Pour sauver la réputation de ceux qui avaient embrassé la cause de Dioscore , on dévoila habilement plusieurs offenses dont il était seul coupable , Texcommunication téméraire et illégale qu'il avait prononcée contre le pape , et son coupable refus de comparaître devant le synode, lorsqu'il se trouvait retenu prisonnier. Des témoins racontèrent plusieurs traits de son orgueil , de son avarice et de sa cruauté ; et les prélats apprirent avec horreur que les aumônes de l'Église avaient été prodiguées à des danseuses, que les prostituées d'Alexandrie entraient dans son palais et même dans ses bains , et que Tinfàme Pansophie ou Irène était publiquement la concubine du patriarche (i).
(i) MàXiora rt Trept poYiroç Ilavo'oyta n xaXoi»|xgvij Opsiv» ( peutêtre EtpYivTi) , jrept y]ç xai TroXifavOpwTTOç rriç A^Savdpscov ^>7{xo; cofnxi fodVYiv au-oîç te xai tov epaorou pispiv)]pisvoç. {ConciL, t. iv, p. 1276.) On trouve un échantillon de l'esprit et de la ma-
Di-'creii du D'après ces délits scandaleux, Uioscore fut déposé
concile «i i • i • i
de Cbaicrf- parle concile, et banni par rerapereur^ mais la pureté de sa foi fut déclarée en présence des pères , et avec leur approbation tacite. Ils supposèrent plutôt qu'ils ne prononcèrent Thérésie d'Eutychès, qui ne fut jamais mandé devant leur tribunal*, ils demeurèrent confus et en silence , lorsqu'un hardi monophysite , jetant à leurs pieds un des volumes de saint Cyrille , osa les sommer de lancer contre lui un anaiheme qui envelopperait nécessairement la doctrine du saint. Si on lit de bonne foi les Actes du concile de Chalcédoine , tels que les rapporte le parti orthodoxe (i), on trouvera qu'une majorité considérable des évéques adopta la simple unité du Christ ^ et
lice du peuple dans PÂnthologie grecque (1. ii , c. 5, p. i88, cdit. Wechel);réditeur Brodée n'en a pas connu l'application. Le trait de Pauteur anonyme de Tépigramine tire un jeu de mots assez piquant du rapport de cette salutation épiscopale {la paix soit a^^ec vous tons!) avec le nom véritable ou corrompu de la concubine de Pévêque.
EipTivY] noLVTicrmv gTricrxoTro; sittsv sTrsXOwv , IIwç ^uvarat Tratriv ïîv |xovoç ev^ov e/ei.
J'ignore si le patriarche, qui paraît avoir été un amant jaloux, est le Cimon de l'épigramme précédente, dont Priape lui - même voyait avec étonnement et avec envie
(i) Ceux qui respectent Tinfaillibilité des conciles devraient essayer de fixer le sens de leurs décisions. Les évéques dont l'opinion fit loi dans l'assemblée , étaient entourés de scribes infidèles ou négligens , qui dispersèrent leurs copies dans le monde. On trouve dans nos manuscrits grecs
Faveu équivoque qu'il avait été fonné ou procédait de deux natures, pouvait supposer leur existence antérieure, ou leur confusion subséquente , ou un intervalle dangereux entre le moment où avait été conçu l'homme, et celui où lui avait été infuse la nature divine. Les théologiens de Rome, plus positifs et plus précis , adoptèrent la formule qui blessait le plus l'oreille des Égyptiens ^ ils déclarèrent que le Christ existait en deux natures ; et cette importante particule (i), plus aisée à fixer dans la mémoire que dans l'intelligence , fut au moment de produire un schisme parmi les évéques latins. Ils avaient souscrit respectueusement, peut-être avec sincérité, le tome de Léon*, mais ils déclarèrent, dans deux délibérations successives , qu'il n^était ni expé-
cette version fausse et proscrite de ex tcv cpuo-swv {Concil., t. III , p. 1460). Il ne paraît pas qu'on ait jamais eu de traduction authentique de l'écrit du pape Léon ; et les anciennes versions latines diffèrent essentiellement de la Yulgate actuelle, qui fut revisée (A. D. 55o) par Rusticus, prêtre romain , d'après les meilleurs manuscrits de l'Axot^TiTot à Gonstantinople(Ducange , C. P. christiana, l. iv, p. i5i), célèbre monastère de Latins , de Grecs et de Syriens. Voyez ConciL, tom ly, pag. 1959-2049; et Pagi, Critica, t. 11, p. 326, etc.
(i) Le microscope de Petau ne présente qu'obscurément cette particule ( t. v, 1. m , c. 5) ; et cependant ce subtil théologien en est lui-même efFayé , ne quis fortassè super^ pacaneam et nimis anxiam putet hujus modi vocularum inquisitionem , et ab instituti theologici graçfitate alienam (p. 124).
Co HISTOIRE DE LA DECADENCE
client ni légitime de passer les bornes sacrées posées par les conciles de Nicée , de Constantinople et d'Éphèse, conformément à TÉcriture et à la tradition. Ils cédèrent enGn aux importunités de leurs maîtres ; mais leur décret infaillible , après avoir été ratiGé d'une manière solennelle et reçu avec de grandes acclamations , fut détruit , dans la session suivante, par l'opposition des légats et leurs partisans , les Orientaux. Un grand nombre d'évêques s'écrièrent en vain : « La décision des pères est orthodoxe et immuable 'y les hérétiques sont maintenant démasqués ; anathéme aux nestoriens ! qu'ils sortent des assemblées du concile ! qu'ils se rendent k Rome (i) ! » Les légats menacèrent ; l'empereur exprimait ses volontés d'un ton absolu, et un comité de dix-huit évêques prépara un nouveau décret , que les pères souscrivirent malgré eux. Au nom du quatrième concile général, on annonça au monde catholique le Christ en une personne, mais en deux natures. On tira une ligne imperceptible entre l'hérésie d'Apollinaire et la doctrine de saint Cyrille , et ce fut du tranchant d'une lame bien effilée que la subtilité des théologiens forma le pont , qui , suspendu sur un abîme , devenait l'unique route du paradis. Durant
(i) £6o>]o-av n o opoç xparsirb) n aTrgp^^opfiÔa.... ot avrùssyoïtnç (pavepot yevtdYroLi , oc avTiX£70VTe; veerroptavoi stdtv , oi avTC^SYOvrsç sic PwfA>jv aTreXÔwfftv {ConcU., t. iv, p. i449)- Évagrius et Libéra tus ne montrent ce concile que sous un aspect pacifique , et ils glissent discrètement sur ces feux suppositos cineri doloso.
DE L'EMPIRE ROMAIIS. CHAP. XLVII. 6ï
dix siècles d'ignorance et de servitude , l'Europe a reçu ses opinions religieuses de Foracle du Vatican , et cette doctrine , déjà couverte de la rouille de l'antiquité , a été admise sans contestation dans le symbole des réformateurs du seizième siècle, qui ont abjuré la suprématie du pontife de Rome. Le concile de Chalcédoine triomphe toujours dans les églises protestantes \ mais le levain de la controverse ne fermente plus , et les chrétiens de nos jours les plus religieux ne savent pas ce qu'ils croient touchant le mystère de l'Incarnation , et s'embarrassent peu de le savoir.
Les dispositions des Grecs et des Égyptiens se Discorde montrèrent d'une manière bien différente sous les a.d. règnes orthodoxes de Léon et de Marcien. Ces empereurs dévots appuyèrent le symbole de leur foi (i) de la force des armes et de celle des édits, et cinq cents évéques déclarèrent en conscience et eh honneur qu'il était permis de soutenir , même par des homicides , les décrets du concile de Chalcédoine. Les catholiques observèrent avec satisfaction que le même concile était odieux aux nestoriens et aux mo-
(i) Voyez dans PAppendice des Actes du concile de Chalcédoine , la confirmation de ce synode par Marcien ( Conc, , t. IV, p. 1 781— 1783), les Lettres de ce prince aux moines d^ Alexandrie (p.. 1791), à ceux du mont Sinaï (p. 1793), à ceux de Jérusalem et de la Palestine (p. 1798), ses lois contre les eutycliiens(p. 1809, 181 1 , i83i ), la correspondance de Léon avec les synodes provinciaux sur la révolution d'Alexandrie (p. 1835-1980).
nophysites (i) ; mais les nestoriens étaient moins irrités ou moins puissans, et TOrient fut déchiré par le fanatisme obstiné et sanguinaire des monopliysites. Jérusalem fut envahie par une armée de moines : au nom d'une nature incarnée, ils pillèrent, brûlèrent, massacrèrent -, le sépulcre de Jésus-Christ fut souillé de sang , et des rebelles tumultuairement assemblés fermèrent les portes de la ville aux troupes de l'empereur. Après la condamnation et l'exil deDioscore, les Égyptiens , regrettant leur père spirituel , ne virent qu'avec horreur l'usurpation de son successeur, établi par les pères du concile de Chalcédoine. Ce successeur, nommé Protérius , ne put se soutenir que par les secours d'une garde de deux mille soldats*, il fit cinq ans la guerre au peuple d'Alexandrie, et le premier bruit de la mort de Marcien devint pour les fanatiques Égyptiens le signal de la vengeance. Trois jours avant la fête de Pâques, le patriarche fut
(i) Photius (ou plutôt Eulogius d* Alexandrie) avoue , dans un beau passage de son ouvrage, que cette double accusation contre le pape Léon et son concile de Chalcédoine, parait bien fondée (Biblioth,, Cod, 225, p. 768); il faisait une double guerre aux ennemis de TËglise , et blessait l'un ou Tautre de ses ennemis avec les traits de son adversaire xcnoùàrikoiç ^Ù£(m touç avTt7raXoi»ç eTrrpwoxE. Contre Nestorius , il semblait établir la <pjyy(y(Tiç des monophysites; contre Eutyckès , il semblait autoriser ruTroorrao-Euv ^la^ opa des nés— toriens. L'apologiste dit qu'il faut interpréter d'une manière charitable les actions des, saints : si l'on s'était conduit de la même façon à l'égard des hérétiques , les controverses se seraient bornées à de vains bruits exhalés dans les airs.
assiégé dans sa cathédrale, et tué dans le baptistaire. On livra aux flammes le reste de son corps mutilé , et ses cendres furent jetées au vent : ce meurtre fut inspiré par l'apparition d'un prétendu ange, fourberie inventée par un moine ambitieux , qui , sous le nom de Timothée te Chat (i), succéda à la dignité et aux opinions de Dioscore. L'usage des représailles envenima des deux côtés cette cruelle superstition ^ une dispute métaphysique coûta la vie à des milliers d'hommes (2), et les chrétiens de toutes les classes furent privés des jouissances de la vie sociale et des dons invisibles du baptême et de la sainte communion. Il nous reste de ce temps-là un conte extravagant, qui renferme peut-être une peinture allégorique des fanatiques qui se tourmentaient les uns les autres et se déchiraient eux-mêmes. « Sous le consulat de Venantius et de Celer, dit un grave évêque , les habitans d'Alexandrie et de toute l'Egypte furent attaqués d'une étrange et diabolique frénésie : les grands et les petits , les esclaves et les hommes libres , les moines et le clergé , tous ceux enfin qui s'opposaient au concile de Chalcédoine ,
(i) On le surDommait AtXoupoç, d'après ses expéditions nocturnes. Au muieu des ténèbres, et revêtu d'un déguisement, il se glissait autour des cellules du monastère, et adressait à ses confrères endormis des paroles* qu'on prenait pour des révélations. Theodor. Lector, 1. 1.
ftovov TiQv -yyîv clÙ.(x. xat aurov tov aspa. Tel est le langage hyperbolique de THénoticon.
perdirent Tosage de la parole et de la raison \ ils aboyaient comme des chiens , et de leurs propres dents se déchiraient les mains et les bras (i). » L'Hënoti- Trente années de désordres produisirent à la fin z^non! le célèbre Hénoticon (2) de l'empereur Zenon , for- ' ^* mulairc qui , sous le règne de Zenon et celui d'Anastase, fut signé par tous les évéques de l'Orient, menacés de la dégradation et de l'exil s'ils rejetaiei^ ou s'ils violaient cette loi fondamentale. Le clergé peut sourire ou gémir de la présomption d un laïque qui ose déterminer des articles de foi ^ mais si le magistrat séculier daigne s'abaisser à ce soin humiliant pour un souverain, du moins son esprit est-il moins égaré par le préjugé ou par des vues d'intérêt, et l'autorité qu'il exerce à cet égard n'a de soutien que dans le consentement du peuple. C'est dans l'Histoire ecclésiastique que Zenon paraît le moins méprisable , et je ne puis apercevoir aucun venin de l'hérésie manichéenne ou eutychienne dans les généreuses paroles d'Anastase , qui regardait
(i) Voyez la Chronique de Victor Tunuunensis dans les Lectiones antiquœ de Canisius , réimprimées par Basuage , t. I , p. 326.
(2) L'Hénoticon a été transcrit par Evagrius (1. m, c. i3) et traduit par Liberatus {Bret^. , c. 18). Pagi {Critica, t. 11, p. 411 )et Asseman {BibL orient,, t. i, p. 343) n'y voyaient aucune hérésie; mais Petau {Dogm, theolog,, t. v, 1. 1, c. i3, p. 4o) s'est permis une assertion bien étrange, en disant, Chalcedonensem ascwit; un de ses ennemis pourrait l'accuser de n'avoir jamais lu THénoticou.
comme une chose indigue d'un empereur de persécuter les adorateurs du Christ et les citoyens de Rome. L'Hénoticon obtint surtout l'approbation des Égyptiens 5 cependant l'œil inquiet et même prévenu de nos théologiens orthodoxes n'y a pas aperçu la plus petite tache : on y expose d'une manière très-exacte la doctrine catholique sur l'Incarnation , sans adopter ou sans rejeter les termes particuliers ou les opinions des sectes ennemies. On y prononce un anathéme solennel contre Nestorius et Eutychès , contre tous les hérétiques qui divisent ou confondent le Christ , ou qui le réduisent à un vain fantôme. Sans déterminer si le mot nature doit être employé au singulier ou au pluriel , on y confirme respectueusement le système de saint Cyrille , la doctrine des conciles deNicée, de Constantinople et d'Éphèse-, mais au lieu de se prosterner devant les décrets du quatrième concile général, on élude ce point en réprouvant toutes les doctrines contraires , s'il en est qui aient été enseignées , soit à Chalcédoine , soit ailleurs. Cette expression équivoque pouvait réunir , par un accord tacite , les amis et les ennemis du concile de Chalcédoine. Les plus raisonnables d'entre les chrétiens approuvèrent cette mesure de tolérance, mais leur raison était faible et inconstante \ et le zèle véhément des différens partis ne vit dans cette soumission qu'une timidité servile. 11 était difticile de garder une neutralité exacte sur un sujet qui absorbait les pensées et les discours des hommes -, un livre , un sermon, une prière , rallumaient le feu de la IX. 5
controverse , et les animosités particulières des évéques brisaient et renouaient tour à tour les liens de la communion. Mille nuances d'expressions et d'opinions remplissaient rintervalle qui se trouvait entre Nestorius et Eutychès-, les acéphales {\) d'Egypte et les pontifes de Rome, doués de la même valeur, mais d'une force inégale, se trouvaient aux deux extrémités de l'échelle théologique. Les acéphales , sans roi et sans évéque , furent durant plus de trois cents ans séparés des patriarches d'Alexandrie , qui avaient accepté la communion de Constantinople , sans exiger une condamnation formelle du concile de Chalcédoine. Les papes anathématisèrent les patriarches de Constantinople pour avoir accepté b communion d'Alexandrie sans approuver le même concile d'une manière formelle : leur despotisme inflexible enveloppa dans cette contagion spirituelle les plus orthodoxes des Églises grecques \ il nia ou contesta la validité de leurs sacremens (2) 5 on le vit
(i) Voyez Renaudot, Hist. patriarch. Alexand,, p. i23, i3i , i4^9 '9^9 ^47' ^^ ^^ réconcilièrent par les soins de Marc i*"^ (A. D. 799-819)5 il éleva leurs chefs aux évêchés d'Athribis et de Talba, peut-être Tava {voyez d'AnvîUe, p. 82 ) ; et il suppléa au défaut des sacremens qui n'avaient pas été conférés faujte d'une ordination têpiscopale.
(2) De his quos baptisaifit, quos ordùun^it Acacias , ma-* jorum traditione confectam et veram, prœcipuè religiosœ sollicitudini congruam prœhemus sine difficaltate medicinam, (Gelase, in epist. 1, ad Euphemium. Concil., t« v, p. 286.) L'offre d'une médecine prouve la maladie , et beaucoup
fomenter trente-cinq ans le schisme de l'Orient et de rOccident , jusqu'à l'époque où ils copdamnërent la mémoire de quatre pontites de Byzance qui avaient osé s'opposer à la suprématie de saint Pierre (i). Avant ce temps, le zèle des prélats rivaux avait violé la trêve mal affermie de Constantinople et de l'Egypte. Macedonius , soupçonné d'un secret attachement à l'hérésie de Nestorius , défendit daps la disgrâce et l'^exil le concile de Ghalcédoine , dont le successeur de saint Cyrille eût désiré pouvoir acheter la condamnation au prix de deux mi^e livres d'or. / Le
Au milieu de l'effervescence de ce siècle , le sens u'guerw da ou plutôt le son d'une syllabe suffisait pour troubler juwJuTu la paix de l'empire. Les Grecs ont supposé que le d'Auasiase. Trisagion (2) ( trois fois saint) , saint , saint , saint , 5o8l5i8.
doivent avoir péri avant Tarrivée du médecin romain. Tillemont Ini-méme {Mém. ecclés.,\, xvi, p. 372-64^, etc.) est révolté du caractère orgueilleux et peu charitable des papes ; ils sont bien aises maintenant, dit-il, dMnvoquer saint Flavien d'Antiocfae et saint Elie de Jérusalem , etc. , auxquels ils refusaient la communion durant leur séjour sur la terre. Mais le cardinal Baronius est ferme et dur comme le rocher de saint Pierre.
(i) On éfPaça leurs noms du diptyque de PËglise: Ex venerabUi diptycho, in quo piœ memoriœ transltum ad cœ— lum habentium episcoporum vocahula continentur. ( Concil, , t. IV, p. 1846.) Ce registre ecclésiastique équivalait donc au Liçre de vie.
(2j Petau {Pogm, theoL , t. v, 1. v, c. 2, 3, 4? p- 21 7-225) et Tillempnt (Mém. ecclés., t. xiv, p. 71 3, etc., 799), expo-
G8 H15T01RK DE LA DÉCADENCF
Dieu Seigneur des armées, ëlait identiquement Thymne que les anges et les chérubins répètent de foule éternité devant le trône de Dieu , et qui fut révélé d'une manière miraculeuse à Téglise de Constantinople vers le milieu du cinquième siècle. La dévotion des habitans d'Antioche y ajouta bientôt : K qui a été crucifié pour nous. )» Cette adresse au Christ seul ou aux trois personnes de la Trinité, peut se justifier d'après les règles de la théologie ; et les catholiques de l'Orient et de l'Occident l'orrt insensiblement adoptée. Mais elle avait été imaginée par un évéque monophysite (i). Ce don d'un ennemi fut d'abord rejeté comme un horrible et dangereux blasphème , et pensa coûter à l'empereur Ânastase la couronne et la vie (2). Le peuple de Constantinople était dépourvu de tout principe raisonnable de liberté^
sent rhistoire et la doctrine du Trisagion : durant les douze siècles qui se sont écoules entre Isaïe et le jeune homme de saint Proclus , qui fut enlevé au ciel en présence de Tévêque et du peuple de Constantinople , cet hymne avait été bien perfectionné ; le jeune homme entendit ces paroles qui sortaient de la bouche des anges : « Dieu saint , Dieu saint et fort , saint et immortel. »
(i) Pierre Gnaphée le Foulon (profession qu'il exerçait dans son monastère) , patriarche d'Antioche. On trouve des discussions sur son ennuyeuse histoire dans les Annales de Pagi (A. D. 477'49^) 9 ^^ dans une Dissertation que M. de Valois a publiée à la fin de son Evagrius.
(?.) Les traits qui ont rapport aux troubles qu'on vit sous \v règne d'Anastase , se trouvent dispersés dans les Ghroni- «jurs de Victor, de Marcellin et de Théophane. La dernière
mais la couleur d'une livrée dans les courses et la nuance d'un mystère dans les écoles lui paraissaient une cause légitime de rébellion. Le Trisagion, avec l'addition ou sans l'addition dont nous venons de parler, fut chanta dans la cathédrale pav deux chœurs ennemis,, et, après avoir épuisé la force de leurs poumons, ils recoururent aux pierres et aux bâtons, argumens plus solides 5 l'empereur punit les agresseurs, le patriarche les défendit, et cette importante querelle ébranla la couronne et la mitre. Les rues furent en un instant remplies d'une troupe innombrable d'hommes, de femmeset d'enfans. Des légions de moines rangés en ordre de bataille les dirigeaient, au combat en criant : « Chrétiens, c'est le jour du martyre, n'abandonnons pas notre père spirituel : anathéme au tyran manichéen ! il est indigne de régner. » Tels étaient les cris des catholiques. Les galères d'Anastase reposaient sur leurs rames devant k palais et prêtes à marcher : le patriarche pardomia enfin à son pénitent et calma les flots d'une multitude irritée. Macedonius ne jouit pas long- temps dé son triomphe , car il fut exilé peu de jours après ^ mais le zèle de son troupeau se renflamma bientôt sur cette même question : a si une personne de la Trinité avait expiré sur la croix. » Cette importante affaire suspendit la discorde à Constantinople entre la faction des Bleus et celle des Verts , et leurs forces
irétait pas publique au temps de Barouius ; et Pagi , son critique, est plus détaillé et plus exact.
y2 HISTOIRE DE LA DECADENCE
rablc, son ardeur sur les matières Ihéolo^iques forme un des traits les plus saillans de son caractère. Il avait, ainsi que ses sujets, un grand respect pour les saints durant leur séjour sur la terre et après leur mort. Son Code, et surtout ses Novellcs, confirment et étendent les privilèges du clergé ; et lorsqu'il s'élevait une discussion entre un moine et un laïque, il était disposé à prononcer que la vérité, Tinnocence et la justice , étaient toujours du côté de TÉglise. Il était assidu et exemplaire dans ses dévotions publiques et particulières-, ses prières, ses veilles et ses jeûnes, égalaient les austères mortifications d'un moine. Dans les rêves de son imagination, il se croyait inspiré ou espérait l'être •, il s'était assuré de la protection de la sainte Vierge et de saint Michel archange, et il attribua au secours des saints martyrs Côme et Damien sa guérison d'une maladie dangereuse. 11 remplit la capitale et les provinces des monumens de sa religion(i)^ et quoiqu'on puisse imputer à son goût pour les arts et à son ostentation la plus grande partie de ces édifices dispendieux, son zèle était probablement animé par un sentiment naturel d'amour et de reconnaissance envers ses bienfaiteurs invi-
confirmées plutôt que contredites par les Actes des conciles, par le quatrième livre d'Evagrius et les plaintes de l'Africain Facundus dans son douzième livre , de Tribus Capi—
tulis ; ciim videri doctus appétit importune spontaneis
quœstionibus Ecclesiam turbat. Voy. Procope, de Bell, goth., 1. III, c. 35.
(i) Procope , de édifie, , 1. i , c. 6, 7, etc. , ptiss im.
sibles. Parmi les titres de ses dignités, le surnom de Pieux était celui qui lui plaisait le plus. L'attention aux intérêts temporels et spirituels de TÉglise fut Toccupation sérieuse de sa vie, et il sacrifia souvent les devoirs de père de son pays à ceux de défenseur de la foi. Les controverses de son temps se trouvaient analogues à son caractère et à son esprit, et les professeurs de théologie devaient se rire en secret d*un prince qui faisait leur métier et négligeait le sien. « Qu'avez- vous à craindre d'un tyran asservi aux soins de la dévotion ? disait à ses associés un hardi conspirateur^ il passe les nuits entières désarmé dans son cabinet, ^ y discuter avec de vénérables barbes grises, et à compulser les pages des volumes ecclésiastiques (i). » Il exposa les fruits de ses veilles dans plusieurs conférences, oii il brilla également par la force de ses poumons et la subtilité de ses argumens, et dans plusieurs sermons qui, sons le nom d'édits et d'épîtres, annonçaient à l'empire la théologie du maître. Tandis que les Barbares envahissaient les provinces, ou tandis que les légions victorieuses marchaient sous les drapeaux de Bélisaire et de Narsès , le successeur de Trajan, inconnu à ses troupes , se
(l) Oç ^g xa0ï]Tat acpiiXoxToç eç a£t siti Xeo'^^tîç tivoç awpt viocTwv opov Totç Twv tgpswv yspovo'tv affp^ÊTOva voxuxXstv Ta j^toTtavwv \oyux. ffTrov^ïjv e;^wv. (Procope, de Bell, gothic. , 1. m , c. 32. ) L'auteur de la Vie de saint Eutychius [apud Alleman., ad Procop. , Arcan., c. i8) donne le même caractère à Justi— iiien , mais avec Pintention de le louer.
contentait de vaincre à la tête d'un synode. S'il eût invite à ces synodes un homme raisonnable et désintéressé, il aurait pu apprendre « que les controverses religieuses sont le fruit de l'arrogance et de la sottise ; que la véritable piété se montre par le silence et la soumission d'une manière plus digne d'éloges; que l'homme, qui ignore sa propre nature, ne doit point avoir l'audace de scruter la nature de son Dieu , et qu'il nous suffit de savoir que la bonté ainsi que la puissance sont les attributs de la Divinité (i). » Ses perte- La tolérance n'était pas la vertu de ce siècle, et
cations. ■ '
l'indulgence envers des rebelles n'a guère été la vertu des princes*, mais lorsqu'un souverain s'abaisse jusqu'à adopter les vues étroites et les passions irascibles d'un théologien polémique , il est aisément conduit à suppléer par son autorité au défaut de ses argumens, et à châtier sans pitié l'aveuglement pervers de ceux qui ferment les 'yeifx à la lumière de ses démonstrations. Le règne de Justinien présente une scène uniforme, quoique variée, de persécution, et sur cet objet il semble avoir surpassé ses indolens prédécesseurs, soit dans l'invention des lois pénales, soit dans la sévérité de leur exécution. Il n'accorda que
(i) Procope, qui expose ces sentimens sages et modérés {de Bell, Goth,, 1. i , c. 3), est traité pour cela avec bien de la dureté dans la Préface d^Alemannus , qui le met au rang des chrétiens politiques ; sed longe 'veriiù hœresium omnium sentinas , prorsusque atheos : athées abominables , qui recommandaient dMmiter la bonté de Dieu envers les hommes [ad Hist, Arcan. , c. i3).
DE L'EMPIRE ROMAIW. CHAP. XLVII. yS
trois mois pour la conversion ou le bannissement de
tous les hërétiques (i) ; et s'il ferma constamment Contre les
1 ii-\. • 1 1 • J • hërëliques.
les yeux sur 1 infraction de cette loi , du moins sous son joug de fer étaient-ils privés , non-seulement des avantages da la société, mais de tous les droits de naissance qu'ils pouvaieht réclamer en qualité d'hommes et de chrétiens. Après quatre cents ans, les montanistes de Phrygie (2) respiraient toujours ce sauvage enthousiasme de perfection et cette ardeur prophétique que leur avaient inspirés • leurs apôtres, soit mâles , soit femelles , organes particuliers du Saint- Esprit. A l'approche des prêtres et des soldats catholiques , ils saisissaient avec ardeur la couronne du martyre 5 le conciliabule et la congrégation périssaient dans les. flammes -, mais l'esprit des premiers fanatiques subsistait encore en son entier trois cents ans après la mort de leur tyran. L'Église des ariens à Constantinople, protégée par les Gôths, avait bravé la rigueur des lois. Leurs prêtres égalaient le sénat en
(i) Cette alternative*, intéressante à connaître , a été conservée par Jeaii Malala (t. 11, p. 63, édit. de Ven. , 1733), qui mérite plus de croyance à mesure qu'il approche de la fin de son ouvrage : après avoir fait Pénumération des nestoriens et eutychiens, etc., ne expectent, dit Justinien , ut digni veniâ judicentur : jubemus enim ut.,., conç'icti et aperti hœreticijustœ et idoneœ animadç'ersioni subjiciantur. Cet édit du Gode est rapporté avec éloge par Baronius (A. D. 527, n»* 39, 4o).
(2) Voyez le caractère et les principes des montanistes dans Mosheim (</e i2e^. christ, ante Constantinum , p. ^lO'
yC) HI.ST01UE DK LA DÉCADENCE
richesses et en maf^nificcnce , et l'or et l'argent que leur ravit Justinien auraient pu être revendiqués comme les trophées des provinces et les dépouilles Doi païens, dcs Barbarcs. Un petit nombre de païens, cachés encore dans les classes les plus polies comme dans les classes les plus grossières de la société, excitaient l'indignation des chrétiens, qui ne voulaient peutêtre pas qu'aucun étranger fût témoin de leurs querelles intestines. L'un des évéques fut nommé inquisiteur de la foi ; et spn activité découvrit bientôt à la cour et à la ville des magistrats, des jurisconsultes, des médecins et des sophistes , toujours attachés à la superstition des* Grecs. On leur déclara positivement qu'ils devaient choisir, sans délai, entre le déplaisir de Jupiter et celui de Justinien , et qu'on ne leur permettrait plus de déguiser leur aversion pour l'Evangile sous le masque scandaleux de l'indiflTérenGe ou de la piété. Le patricien Photius se montra seul , peut-être, déterminé à vivre et à mourir comme ses ancêtres ; d'un coup de poignard il s'affranchit de la servitude, et laissa au tyran le triste plaisir d'exposer ignominieusement aux regards du public le cadavre de celui qui avait su lui échapper. Ses autres frères, moins courageux, se soumirent à leur monarque temporel; ils reçurent le baptême et s'efforcèrent, par un zèle extraordinaire, d'effacer le soupçon ou d'expier le crime de leur idolâtrie. La patrie d'Homère et le théâtre de la guerre de Troie conservaient les dernières étincelles de la mythologie des Grecs : par les soins du même évêque ou inquisiteur dont nous
périrons tout à l'heure, on découvrit et on convertit soixante-dix mille païens en Asie , dans la Phrygie , la Lydie et la Carie. On bâtit quatre-vingt-seize églises pour les néophytes -, et la pieuse munificence de Justipien fournit le linge , les bibles, les liturgies et les vases d'or et d'argent (i). Les Juifs, qç'on avait Des Juifs. dépouillés peu à peu de leurs immunités , furent assujettis à une loi tyrannique qui les forçait à célébrer la Pâque le même jour que les chrétiens (2). Ils durent se plaindre avec d'autant plus de raison, que les catholiques eux - mêmes n'étaient pas d'accord sur les calculs astronomiques du souverain. Leshabitans de Gonstantinople ne commençaient le carême qu'une semaine entière après l'époque fixée par l'empereur, et ils avaient ensuite le plaisir de jeûner sept jours ,
(1) Théophane, Chroniq., p. i53. Jean le monophysite , évêque d^Asie, fournit un des témoignages les plus authentiques qu^on puisse avoir sûr cette opération , où il fut employé par Pempereur. Asseman. BibL orient., t. 11, page 85.
(2) Comparez Procope {Hist. Arcan. , c. 28, et les Notes d^Aleman) avec Théophane {Chron, , p. 190). Le concile de Nicée avait chargé le patriarche , ou plutôt les astronomes d'Alexandrie, de la proclamation annuelle de la Pâque; et nous lisons encore aujourd'hui , ou plutôt nous ne lisons pas , les Ef>îtres paschales de saint Cyrille , dont il nous est demeuré un a^sez grand nombre. Depuis le règne du mo— nophysisme en Egypte, les catholiques se trouvèrent embarrassés par un préjugé aussi peu raisonnable que celui qui, parmi les protestans , s'est si long -temps opposé à la réception du style grégorien.
rj8 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
durant lesquels, par Tordre de l'empereur , les marchés étaient remplis de viande. Les samaritains de la Palestine (i) formaient une race bâtarde, une secte équivoque ^ les païens les traitaient de Juifs , les Juifs de schismatiques , et les chrétiens d'idoUtres. Ce qu'ils regardaient comme une abomination, la croix était déjà établie sur la sainte montagne de Garizim(!i)3 mais la persécution de Justinien ne leur laissa que Talternative du baptême ou de la rçbellion^ ils choisirent le dernier parti : ils se montrèrent en armes sous les drapeaux d'un chef désespéré 5 et le sang d'un peuple sans défense, ses biens, ses temples, payèrent les maux qu'on leur avait fait souffrir. Les troupes de l'Orient les subjuguèrent à la fin -, il y en eut vingt mille de massacrés -, vingt mille autres furent vendus par les Arabes aux infidèles de la Perse et de l'Inde, et les restes de cette malheureuse natipn expièrent le crime de rébellion par le péché d'hypocrisie. On a calculé que la guerre des samaritains coûta la vie à cent mille sujets de l'empire (3) , et
(i) Voyez sur la religion et Thistoire des samaritains, V Histoire des Jvdfs par Basaage, ouvrage savant et impartial.
(2) Sichem , Neapolis , Naplous., qui est la résidence ancienne et moderne des samaritains, se trouve dans une vallée , entre le stérile Ebal , le mont des Malédictions au nord , et le fertile Garizim , ou le mont des Malédictions au sud , à dix ou onze heures de chemin de Jérusalem. Voyez MsiMnàTel[{Journey/rom j4leppo, etc., p. 69— 63).
(3) Vrocoipe y j4necd,, c. 11; Théophane, Ckron,, p. iSa; Jean Malala, t. 11, p. 62. Je me souviens d^avoir lu cette
couvrit de cendres une province fertile qu'elle convertit en un affreux dësert. Mais, dans le symbole de JusUnien, on pouvait sans crime ëgorgerlesmëcrëaiis, et il employa pieusement le fer et la flamme pour établir l'unité de la foi chrétienne (i).
Avec de pareib sentimens, il fallait du moins avoir Son onhotoujours raison. Durant les premières années de son administration, il signala son zèle en qualité de disciple et de protecteur de la foi orthodoxe. La réconciliation des Grecs et des Latins fit , du toîne dé saint Léon, le symbole de Tempereur et de l'empire ^ les nestoriens çt les eutychiens étaient, des deux côtés, en proie au glaive à double tranchant de la persécution \ et les quatre conciles deNicée, de Constantinople , d'Éphèse et de Chalcédoine y furent ratifiés par le code d'un législateur catholique (a). Mais tandis que Justinien ne négligeait rien pour maintenir l'uniformité de la foi et du culte , sa femme Théodora, dont les vices ne se trouvaient point incom-
observatîoD , moitié philosophique, moitié superstitieuse, que la province dévastée par le fanatisme de Justinien, fut celle par où les musulmans pénétrèrent dans Pempire.
(i) Les expressions de Procope sont remarquables : ouyap 01 e^oxgfc fovoç avOpwTTOv Eivai, )qv ys fxrj'm; auTOU ^o§)qv ot teXsij- Twv T6çn»;^ot6v 0VT6Ç. Anecdot., c. i3.
(2) yoy, la Chronique de Victor, p. 328 , et le témoignage original des Lois de Justinien. purantles premières années du règne de Justinien , Baronius est de très-bonne humeur avec Tempereur, qui caressa les papes jusqu^au moment où il les tint sous son pouvoir.
tto HISTOIRE DE LA DÉCAOENCE
patibles avec la dévotion, avait écoulé les prédications monophysites , et les ennemis publics ou secrets de TË^lise se ranimèrent et se multiplièrent sous la protection de l'impératrice. Une discorde spirituelle troublait la capitale , le palais et le lit nuptial ^ mais la sincérité de Justinien et de Théodora était si douteuse , que plusieurs personnes imputaient leur querelle apparente à une ligue secrète et malfaisante lui !i7^* contre la religion et le bonheur du peuple (i). La •131 - 6»)8 fameuse dispute des trois chapitres (2), qui a rempli plus de volumes qu'elle ne méritait de lignes, annonce bien cet esprit d'astuce et de mauvaise foi. Trois siècles s'étaient écoulés depuis que le corps d'Origène (3)
(1) Procope, Anecd, , c. i3; Evagrius, 1. iv, c. 10. Si rhistorien ecclésiastique n^a pas lu rhistorien secret , leur soupçon commun prouve du moins la haine générale.
(2) Voyez sur les trois chapitres les Actes originaux du cinquième concile général tenu à Gonstautinople ; on y trouve beaucoup de faits authentiques, mais sans utilité. ( Concil. , t. VI, p. 1-419» ) Evagrius , auteur grec , est moins détaillé et moins exact (1. iv, c. 38) que les trois Africains zélés, Facundus (dans ses douze livres de Tribus Capitulis, que Sirmond a publiés d'une manière très- correcte ) , Liberatus (dans son Bret^iarium, c. 22, 23, 24), et Victor Tunnuncnsis (dans sa Chron., ini. 1, antiq. Lect, Canisii, p. 33o-334). Le Liber pontificalis ou Anastase {in VigUio, Pelagio , etc. ), est un témoignage original , mais tout en faveur des Italiens. Le lecteur moderne tirera quelques lumières de Dupin {BibL ecclésiast., t. v, p. 189-207) et de Basnage {Hist, de V Église, t. i, p. 5i9-54i); mais le dernier déprécie trop l'autorité et le caractère des papes.
(3) Origène avait en effet trop de propension à imiter la
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XLVII. 8f
était devenu la pâture des vers : son âme, dont il avait etiseigné la préexistence , était entre les mains de son Créateur ; mais les moines de la Palestine lisaient avidement ses écrits. L'œil perçant de Justi* nien y aperçut plus de dix erreurs-de métaphysique^ et, de compagnie avec Pythagore et Platon , le docteur de la primitive Église fut dévoué par le clergé à V éternité du feu de l'enfer, dont il avait osé nier l'existence. Sous le masque de cette condamnation , on portait un coup perfide au concile de Chalcédoine. Les pères avaient entendu sans impatience l'éloge de Théodore de Mopsueste (i) , et leur justice ou leur indulgence avait rendu la communion des fidèles à Théodoret de Cyrrhe et à Ibas d'Édesse 5 mais le nom de ces évéques de l'Orient était entaché du reproche d'hérésie. Le premier avait été le maître de Nestorius, et les deux autres étaient les amis de cet hérétique ^ les passages les plus suspects de leurs écrits furent dénoncés sous le titre des trois cha^
irïocin et la ^voveêsta des anciens philosophes ( Justin îen , €td Mennam, in Concil,, t. vi, p. 356); ses opinions mode-* rées s^accordaient mal avec le zèle de TEglise, et on le trouva coupahle de Phérésie de la raison.
(i) fiasnage {Prœf,, p. 1 i-i4 5 ^^' '> Antiq, Lect, Canis. ) a très -bien balancé le crime ou l'innocence de Théodore de Mopsueste : s'il composa dix mille volumes , la. charité exige qu'on lui passe dix mille erreurs. Il se trouve, sans ses deux confrères, dans les Catalogues d'hérésiarques qu'on a formés après lui; et Asseman {Bibl, orient,, t. iv, p. 2o3- 207) ne manque pas à l'obligation où il est de justi6er ce décret»