‹ Histoire de la décadence et la chute de l'Empire romainChapitre 24 sur 85 · SUS · texte numérisé non relu

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et les entans; ils étaient exclus de la seconde;

Le commerce étendu d'Alexandrie et sa situation près de la Palestine facilitèrent l'introduction du christianisme dans cette ville; la nouvelle religion fut d'abord embrassée par un grand nombre de Thérapeutes ou Esséniens du lac Maréotis, secte juive qui ■ avait beaucoup perdu de son respect pour les cérémonies mosaïques; La vie austère des Esséniens, leurs jeunes et leurs excommunications, la communauté de biens, le goAldu célibat, etla chaleur, non la pureté de leur foi, offraient déjà une vive image de la discipline primitive'. C'est dans l'école d'Alexandrie que la théologie chrétienne semble avoir pris une forme régulière et scientifique; et lorsque Adrien visila l'Egypte il trouva une église composée de Juifs et de Grecs assez importante pour attirer l'attention de ce prince curieux '. Maïs pendant long-temps les progrès du christianisme ne s'étendirent pas au-delà des limites d'une seule ville, qui était elle-même une colonie étrangère; et, jusque vers la fin du second siècle, les prédécesseurs de Démétrius ont été les seuls prélats de l'église égyptienne. Trois évéques furent consacrés par la main de Démétrius; Héraclas, sou successeur, en porta le nombre jusqu'à vingt *.

Les naturels du pays, peuple distingué par une farouche inflexibilité de caractère *, re-

■ Basuge (HisloiredeUuils, I. h, c. 20,21,22,23) a «aminé, arec ta critique la plus «acte, le curieux traité de Philon , qui décrit les Thérapeutes. En prouvant qu'il IM composé dès le temps d'Auguste , Basnige a *éatntré, en é$U«VEusèbe (I. n.e. 17) et d'une foule da catholiques modernes, que les Thérapeutes n'étaient ni chrétiens ni moines. 11 reste encore probable qu'après avoir changé de nom ils conservèrent leurs mœurs, qu'ils adoptèrent quelques nouveaux articles de foi, et qu'il* devinrent insensiblement les fondateurs des ascétiques égTptfeUS.

* Vovw une lettre d'Adrien dans l'Histoire Augustine , p. 245. .

> Pour la succession des évèques d'Alexandrie , voves l'histoire de Beaaudol , p. 24 , etc. Cette particularité curieuse al conservée par ta patriarche EutvcLius (Annal., Uni. 1, p. 334, vers. PoeodO.et l'évidence intérieure de ce tait suffirait seule pour répondre a tontes ta* objections qui ont été «Tancée» par l'évoque Pearaon , dans les Fiadieia ignatùtnm.

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304 DÉCADENCE DE ï/tëîfcPlRÈ ROMAIN

curent la nouvelle doctrine avec froidenrel avec répugnance ; du temps même d'Origène, il était rare de trouver un Égyptien qui eût surmonté ses anciens préjugés en faveur des animaux sacrés de sa patrie1. Dès que le christianisme monta sur le trône, le zèle des barbares obéît à l'impulsion dominante. Les villes de l'Egypte forent remplies d'évêques, et les déserts de la Thébaïde peuples d'ermites. Les étrangers et les liabitans des provinces affluaient sans cesse dans la vaste enceinte de Rome. Tout ce qui était singulier ou odieux, coupable ou suspect, pouvait espérer, à la faveur de l'obscurité, d'éluder la vigilance des lois. Dans ce concours perpétuel de tant de nations , un ministre de la vérité ou du mensonge, le fondateur d'une association criminelle , ou d'une société vertueuse, trouvait facilement les moyens d'augmenter le nombre de ses disciples on de ses complices. Selon Tacite, les chrétiens de Rome, lors de la persécution momentanée de Néron, composaient déjà une très-grande multitude ■ ; et le langage de ce grand historien est presque semblable à celui de Tiie» Live, lorsque celui-ci rapporte l'introduction et l'abolition des cérémonies de Bacchus. Après que les bacchanales eurent réveillé la sévérité du sénat, on craignit pareillement qu'une très-grande multitude, et pour ainsi dire un peuple entier n'eût été initié dans ces horribles mystères. Des recherches pins exactes montrèrent bientôt que les coupables n'excédaient pas sept mille : nombre a la vérité effrayant quand on le considère comme l'objet de la justice publique *, C'est avec la même modification que bous devons interpréter les expressions vagues de Tacite, et en premier lieu de Pline, lorsque ces deux auteurs parlent avec exagération de cette foule de fanatiques séduits , qui avaient abandonné le culte des dieux. L'église de Rome était sans doute la première et la plus

i Orlgcne contra CeUum , 1. 1, p. 40.

1 ltigcn.1 multitude : tette est r«i«ressfoii dflTacHe, XT,«.

a Tfte-ïiTe,Mxii,13,!5, 16,17. Rien ne pourrit neéder l'horreur et la consternation eu sénat, lorsqu'il découvrit les lia rcli anales dont la licence tflréaee est décrite et peut-être ««gérée pu Tue-Lire,

(3&i-dlS[*ï>C.) nombreuse dé l'empire, ùt nous' avons encore un registre très-authentique, qui atteste Tétât de la religion dans cette ville, vers le milieu du troisième siècle, après une fiaix de trentehuit ans. A cette époque, le clergé était composé d'un évéque, de quarante-six préires, de sept diacres, d'autant de sous-diacres, de quarante-deux acolytes, et de cinquante lecteurs, exorcistes et portiers. Le nombre des veuves , des malades et des pauvres soutenus par les offrandes publiques , se montait à quinze cents'. La raison, aussi "bien que l'exemple d'Antioche, nous porte à croire que Rome renfermait environ cinquante mille chrétiens: On ne saurait fixer avec exactitude la population de celte immense capitale; mais le calcul le plus modéré ne ta réduira certainement pas à moins d'un million d'habîtans dont les fidèles pouvaient former tout au plus la vingtième partie *. '

Les provinces occidentales paraissent avoir ' ' tiré la connaissance du christianisme de ta même source qui leur avait porté le langage, les sentimens et les mœurs de Rome. Dans cette révolution bien plus importante, l'Afrique et la Gaule suivirent insensiblement ' l'exemple de la capitale. Cependant, malgré plusieurs causes favorables qui pouvaient engager lés missionnaires romains à visiter leurs provinces, il s'était écoulé plus d'un ■' siècle lorsqu'ils passèrent la mer ou les A'pes1; et l'on ne peut apercevoir dans ces vastes contrées aucune trace sensible de foi et de persécution avant le règne des Antoniiis *. Les progrès lents du christianisme

i Eusebe, I. n, c. 43. Le traducteur latin, M. de Valois , a juge a propos de réduire le nombre des prêtres i quarante-quatre.

1 Cette proportion des praires et des pauvres as reste du peuple a été d'abord établie par Burwt ( voyages en Italie, p. 168) et approuvée par Moyle (v. u, p. 151). Us ne «in naissaient ni l'un ni l'autre ce passage de saint Chrysostome par lequel leur conjecture est presque changée m Fait.

3 Serins traits Alpes, religions Dei suserpta. Sutnke Sévère,!, n. (Voyez Eusébe,v. i; TiUeaioM, Mém. ecclèsiast , tora. n, p. 316.) Selon les Donalistes, dont l'assertion est confirmée par l'aven tacite de saint Augustin, l'Afrique ftrt la dernière province qui recul l'Évangile. (TOkraout, Mém. ecclèsiast., ton. i, 754.)

'Tumprinuim inlra Galltax martyr/avisa. (Sulpieft Sévère, 1. u.) Ce sont les fameux martyrs de Lyon An

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(3Mdep.J.-C.) sous le climat froid de la Gaule sont bien différons de l'ardeur avec laquelle la prédication de l'Evangile fut reçue au milieu des sables brulans de L'Afrique. La société des fidèles, dans cette dernière province, devint bientôt un des principaux membres de l'église primitive. Ils envoyaient des évoques dans les plus petites villes, et très-souvent dans les villages les plus obscurs ; cette pratique augmenta la splendeur et l'importance de leurs communautés religieuses, qui, durant le cours du troisième siècle , furent animées par le zèle de Tertullien , dirigées par les talons de saint Cyprien, et ornées par l'éloquence du célèbre Lactance. D'un autre côté , si nous jetons les yeux sur la Gaule, nous ne voyons, sous "Marc-Aurèle , que les congrégations faibles et unies de Lyon et de Vienne. On assure même que, jusqu'au règne de l'empereur Dèce, quelques églises éparses dans les villes d'Arles, de Narbonne, de Toulouse, de Limoges, deClermont, de Tours et de Paris, se soutenaient seulement par la dévotion d'un petit nombre de Gdèles '. Le silence, il est vrai, convient bien a la dévotion ; mais comme il est rarement compatible avec le &éle, on peut juger de l'état languissant et déplorable du christianisme dans les provinces qui avaient abandonné te celtique pour le latin, puisque, durant les trois premiers siècles, elles ne produisirent aucun écrivain ecclésiastique. De la Gaule, contrée florissante qui l'emportait, parla supériorité du rang et par ses succès dans les lettres, sur tous les pays situes en-deçà des Alpes, la lumière de l'Evangile réfléchit plus faiblement dans l'Espagne et dans la Bretagne ; et, s'il faut croire les assertions véhémentes de Tertullien , ces provinces avaient déjà été éclai-

sojet de l'Afrique, voyez Tertullien. (MSeapaIam,c.3.) On imagine que les martyrs scyllitains furent les première (aeta sincera , Ruinai, p. 34). Un des adversaires d'Apitlée paraît avoir dé chrétien. ( Apolog. , p. 496, 497 édiL IMpb.)

i « Rare in aliquibus eiiitatibns eccleshe, paueonim ehrblïanonmi dévotion* , resurgerent. ■ Jeta iincera , p. 1»; Grtgolra de Tours/ 1. 1, e. 28 . MosheUn, 207, 449. Il va quelque raison de croire que, dan» le commeocement duqualrième siècle, les diocèses étendu de Liage, de Trêves et de Cologne, Ibnnaienl un seul éreebé, qui avait élé tonde très-récemment. (Voye* "" toi», vi, part.1, p. 43, 411.) GIBBOH, I.

PAR ED. GIBBON. Cil. XV.

rées des premiers rayons de la foi, lorsqu'il adressa son Apologétique aux magistrats de L'empereur Sévère '. Mais il ne nous est resté, sur L'origine des églises occidentales de l'Europe, que des monumens obscurs et imparfaits; et, si nous voulions rapporter l'époque et Les circonstances de leur fondation, pour suppléer au silence de L'antiquité, nous serions forcés d'avoir recours à ces légendes que l'avarice ou la superstition dicta longtemps après à des moines fainéans dans la solitude de leurs cloîtres *. Parmi toutes ces fictions sacrées, les aventures romanesques de l'apôtre saint Jacques méritent seules, par leur extravagance singulière, que Ion en Tasse mention. Un pécheur paisible du lac de Génézarcth est transformé en valeureux chevalier ; à la tète de la cavalerie espagnole, il charge les Maures dans plusieurs batailles. Les plus graves historiens ont célébré ses exploits. La chasse miraculeuse de Compostelle a développé sa puissance ; et le tribunal terrible de l'inquisition , assisté de Fépée d'un ordre militaire, suffit pour éloigner touies les objections d'une critique profane *.

Les progrès du christianisme rie furent pas bornés à l'empire romain ; et, selon les premiers Pères, qui expliquent les faits par les prophéties, la nouvelle religion, un siècle après la mort de son divin auteur, avait déjà visité toutes les parties du globe : < J'en

* atteste, s'écrie Justin le martyr, tes diffé-

* rens peuples de la terre, Grecs, barbares

> ou de toute autre race d'hommes; quelles

> que soient leurs dénominations ou leurs

* mœurs dïstinctives ; quelle que puisse être » leur ignorance des arts ou de l'agriculture ;

> soit qu'ils habitent sous des lentes , soit

> qu' en-ans au milieu des. déserts ils trans-

i La date de l'A polo Relique de Tertullien est fliëe, dans une dissertation de Mosbeim , a l'année 198,

* Dans le quinzième siècle, il y avait peu de personne* qui eussent l'inclination ou le courage de mettre en doute si Joseph d'Arimalhie fonda le monastère de Oaslenburg, et si saint Denis l'Aréopagilc préféra le séjour de Paris I celui d'Athènes.

3 L'étonnante métamorphose lut achevée dans le neuvième siècle. Voyez Mariana (i)ist. d'Espagne, I. vu , e. 13, loin, i, p. 285), qui, en tout sens, imite Tite-Live et la critique honnête de la légende de saint Jacques , par le docteur Geddes (Mélanges , voL u, p. 221.)

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* portent leurs demeures dans des chariots

> couverts. Il n'existe point de nation chez

* laquelle on n'ait offert, au nom de Jésus-

> Christ, des prières au père et au créateur » de toutes choses '. * Cette exagération pompeuse, que, même à présent, Userait bien difficile de concilier avec l'état réel du genre humain, doit être regardée comme la saillie d'un écrivain pieux., mais peu exact, qui réglait sa croyance sur ses désirs. Mais ni la croyance ni le désir des Pères ne sauraient altérer la vérité de l'histoire; il sera toujours incontestable que les barbares de la Scythie et de la Germanie, qui renversèrent la monarchie romaine , étaient plongés dans les ténèbres du paganisme, et que même en Ibérie, en Arménie «t en Ethiopie, la religion n'eut des succès marqués que quand le sceptre fut entre les mains d'un empereur orthodoxe*. Avant cette époque, la guerre ou le commerce pouvait bien avoir répandu une connaissance imparfaite de l'Évangile parmi les tribus de la Calédonie ' et parmi celles qui demeuraient sur les bords du Rhin, du Danube et de l'Euphrate*. Au-delà du dernier de ces fleuves, Édesse se distingua dès les premiers temps, par un attachement ferme à la foi *. Les principes du christianisme passèrent aisément d'Edesse dans

1 Saint Justin le martyr, Dialog. cum Trypkon., p. 341; saint Irenéé.iuh'era. ffœrea.,1. i, c. 10. Tertul- Ikn , advers. Jud., c. 7. Voyez Mosheiin , p. 303.

1 Voyez le quatrième tiède de l'Histoire de l'Église de Mosheim. On peut trouver dans Moïse de Chorene plusieurs circonstances, a la rcrité tr es-con fuses , qui ont rapport à la conversion de llbérie et de l'Arménie , ( 1. n , *. 78-89).

> Selon Tertulh'en , la foi chrétienne trait pénétre dans des parties de la Bretagne inaccessibles aux armes r«inaine*. Environ un siècle après, Ossian, fils de FingaL , disputa, dit-on , dans un Age Ires-avancé, avec un des missionnaires étrangers; et U dispute existe encore en vers et en langue erse. (Voyez la dissertation de M. Macpherson sur l'antiquité des poésies sTOssian , p. 10.)

* Les Goihs, qui ravagèrent l'Asie sous le règne de Gallicn , emmenèrent avec eux un grand nombre de captifs dont U plupart étaient chrétiens et devinrent Je» missionnaires. ( Voyez Tillemoni , Hem. eecléeiasL lom. r» , p. 44).

* La légende d'Abgare, toute fabuleuse qu'elle est, prouve, d'une manière décisive , que la plut grande partie des babîtansd'Ëdeue avaient embrassé ta religion chrétienne plusieurs années avant qu'Euséoe écrivît Sun histoire. Au contraire , leurs rivaux , les citoyens de Carroea,

(324 dep. J.-C.) les villes grecques et syriennes qui obéissaient aux successeurs d'Artaxercès ; mais il parait qu'ils ne firent jamais une impression profonde sur l'esprit des Perses , dont le système religieux, ouvrage d'un ordre de prttres bien disciplinés, Avait été construit avec beaucoup plus d'art et de solidité que la mythologie incertaine de la Grèce et de Romo '.

En jetant les yeux sur ce tableau fidèle, quoique imparfait , des progrès du christianisme , il paraîtra peut-être probable nne d'un coté la crainte, et de l'autre la dévotion ont singulièrement exagéré le nombre des prosélytes. Selon le témoignage irréprochable d'Origène*, la multitude des fidèles était fort peu considérable , comparée à celle dm idolâtres; mais, comme on ne nous a laissé aucun monument certain , il est impossible de fixer avec précision, et il serait même trèsdifficile de déterminer par conjecture le véritable nombre des premiers chrétiens. Le calcul le plus favorable cependant qu'on puisse tirer des exemples d'Antioche«t de Rome, ne nous permet pas de supposer que , de lom les sujets de l'empire, il s'en soit enrôlé pins de la vingtième partie sous la bannière de h croix avant la conversion importante de Constantin. Mais la nature de leur foi , de leur zèle et de leur union semblait les multiplier, et les mêmes causes quï contribnèront à leur accroissement futur, servirent à rendre leur force actuelle plus apparente et plus formidable.

Dans toute société civile, tandis que les richesses , les honneurs et la science sont le partage d'un petit nombre de personnes, le corps du peuple est condamné à l'obscurité, à l'ignorance et à la pauvreté. La religion chrétienne, qui s'adressait à tous les hommes, devait tirer beaucoup plus de prosélytes des derniers rangs que des classes supérieur*»

restèrent attachés a la cause du paganisme jusque dans k sixième siècle,

i Selon Bardesan.es (ap. Euseb., Prapar.eiaxçet.) il y avait quelques chrétiens en Perse avant la fin du Kcond siècle. Du temps de Constantin ( voyez s» itUf ' Saper, vita, I. iv, c 13), informaient in» église "> rissante, (Voyez rteausobre, Histoire critique du iUnicii, ton, i, p. m^^SiMiothocaOrifaUUU.i'Asvmm)

' Origine , contra Celsum., 1. vin, p. 424.

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(3M dcp. J.-C.) PAR ED. GIBBON, CIL XV.

de la société. Cette circonstance simple et na turelfe a été représentée sous un jour trèsodieux , et les moyens de défense employés par les apologistes de la Toi, ne semblent pas anssi forts que les attaques de leurs adversaires. On a prétendu que la nouvelle secte était presque entièrement composée de la plus vile populace, de paysans et d'ouvriers, de femmes et d'enfans, de mendians et surtout d'esdaves, dont elle se servait quelquefois pour s'introduire dans les maisons nobles et opulentes auxquelles ils appartenaient. Ces prédicateurs obscurs ( telles étaient les imputations injustes de la malignité ), qui paraissent si muets en public, ne sont occupés en particulier qu'à parler et à dogmatiser; évitant avec précaution la rencontre des philosophes, ils s'attachent à une multitude grossière et ignorante, et ils s'insinuent dans l'esprit de ceux que l'âge, le sexe, ou l'éducation a surtout disposés à recevoir l'impression des terreurs superstitieuses '.

Les couleurs sombres et les contours forcés de ce portrait , quoiqu'il ne soit pas touta-fait dénué de vraisemblance, décèlent le pinceau d'un ennemi. À mesure que l'humble foi de Jésus-Christ se répandit dans le monde, elle fut embrassée par plusieurs personnes qui jouissaient de la considération attachée aux talens ou aux richesses. Aristide, qui adressa une apologie éloquente à l'empereur Adrien, était un philosophe d'Athènes*. Justin le martyr avait cherché la vérité dans* les écoles de Zenon, d'Aristote, de Pytbagore et de Platon % avant le moment heureux où il fut abordé par le vieillard, ou plutôt par l'ange, qui l'encouragea tout-à-coup i étudier les prophéties des Juifs1. Saint Clément d'Alexandrie avait acquis beaucoup de connaissances en grec, et Tertullten dans la langue latine. Jules Africain et Origène avaient embrassé presque toutes les sciences connues de leur temps, et, quoique le style de

■ Minurius Felii, e. 8, avcclwnotesdeWower, Celsus ap, Origtn.,l. ni, p. 138; 142; Joftai, ap. CyriL, I. Vt, p. 206, éM. Spanlitiu.

» Earttre, Kisî. Etdésîaet. , rr, 3; eafet Jérôme, dp. 83.

*L'hfeK>l'e «et agréablement contée dans les dialogues de saint Jmfin.TiUemont Qtêm. Ecdfchsl., t. il, p. 334) qui fe rapporte ffhpMs lui, est str eae levfeillard éluit m

saint Cyprien doit très-différent de celui de Lac tance, on croit s'apercevoir que ces deux écrivains avaient enseigné publiquement la rhétorique. L'étude même de la philosophie s'introduisit enfin parmi les chrétiens; mais elle no produisit pas toujours les effets les plus salutaires, et les lettres enfantèrent aussi souvent l'hérésie que la dévotion. Ce que l'on disait des sectateurs d'Artémon peut s'appliquer, avec une égale justesse , aux différentes sectes qui s'élevèrent contre les successeurs des apôtres. * Us osent altérer les

> saintes Écritures ; ils osent abandonner

> l'ancienne règle de la foi , et former leurs

> opinions sur les préceptes subtils de la lo-

> gique. Ils négligent la science de l'église

> pour l'étude de la géométrie, et ils perdent • le ciel de vue, tandis qu'ils sont occupés a

> mesurer la terre. EucÙde est pcrpétuclle-

> ment dans leurs mains ; Aristote et Théo-

> phraste sont les objets de leur admiration ; i et les ouvrages de Galien leur inspirent une

> vénération extraordinaire. L'abus des arts

> et des sciences des Gentils est la source » de leurs erreurs; ils corrompent la simpli- » cité de l'Évangile, en y mêlant les raffine-

> mens de la raison humaine1. * On ne peut pas dire non plus que les avantages de la naissance ou de la fortune aient toujours été séparés de la profession du christianisme. Plusieurs citoyens romains furent amenés devant le tribunal de Pline ; et il découvrit bientôt que dans la Bithynie une foule de personnes de tout état, avaient aban- ' donné la religion de leurs ancêtres*. Ce témoignage, qui ne peut être suspect, est ici d'un plus grand poids que le défi téméraire de Tertullien , lorsqu'il excite à la fois les craintes et l'humanité dn proconsul d'Afrique, en l'assurant que, s'il persiste dans ses cruelles intentions, il doit décimer Carthage ; qu'il trouvera parmi les coupables plusieurs personnes de son rang, des sénateurs ci des

> Euséhe, t ,28. On penl espérer que les hérétiques seuls donnèrent lieu à ce reproche de Celsus, { ap. Origen. , I. il, p. 77) que les chrétiens étaient perpétuellement occupés à corriger et A altérer leurs évangiles.

2 Pline, lettres i, 97. > Fuerunt alii ilmilis «mentit» ,

■ cives romani... Hulti enimomiûs rctatis, omnis ordi-

■ nu, BlriusqiM tciùs, cliam vocanhff in perleulum (t

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clames de la plus noble extraction, et qu'il sera forcé de punir les amis et les parens de ses amis les plus intimes'. ïl paraît cepenciont qu'environ quarante ans après, l'empereur Valérien ne doutait pas de la vérité d'une pareille assertion, puisque, dans an de ses rescrits , il suppose évidemment que des sénateurs, des chevaliers romains et des femmes de qualité avaient embrassé la secte des chrétiens'. L'église continua toujours à augmenter sa grandeur extérieure, a mesure qu'elle perdait de sa pureté intérieure; et, sous le règiie de Dioclétien, le palais, les tribunaux, l'armée même recelaient une multitude de chrctîensquî s'efforçaient de concilier les intérêts du monde présent avec ceux d'une vie future.

Cependant ces exceptions sont en trop petit nombre; elfes ont eu lieu dans des temps trop éloignés delà naissance du christianisme pour détruire entièrement l'imputation d'ignorance et d'obscurité que l'on a reprochée avec tant d'arrogance aux premiers fidèles. Ah lieu de faire servir à notre défense des fictions inventées dans un âge postérieur, il sera plus prudent de convertir l'occasion du scandale en sujet d'édification. Des réflexions sérieuses nous apprendront que les apôtres eux-mêmes furent choisis par la Providence, au milieu des pécheurs de Galilée , et que plus nous abaissons la condition temporelle des premiers chrétiens, plus nous aurons raison d'admirer leur mérite et leurs succès. Il nous importe , surtout , de ne pas oublier que le royaume des cieux a été promis aux pauvres d'esprit , et que les âmes affligées par les calamités et par le mépris du genre humain écoutent avec transport la promesse divine d'un bonheur éternel; tandis qu'an contraire les heureux du siècle se contentent de la possession de ce monde , et que les sages, livrés à leurs doutes , ou entraînés dans des disputes inutiles, abusent d'une vaine supériorité de raison et de savoir.

Sans des réflexions si consolantes, nous gémirions sur le sort de quelques personna-

i TtrtHllHB ad. Scapulam. Cependant , malgré même Ma déclamations outrées, il te borne a un dtxtïmc de Carlhage,

* Saint Cvprieo, Epist.79.

(324 dep. J.-C.) ges illustres, qui nous auraient semblé mériter le pins de recevoir le présent céleste. Les noms de Sénèque, des deux Pline, de Tacite, de Plutarque, de Galien, de l'esclave Epiclète, et de l'empereur Marc- Aurèle, honorent le siècle où ils ont fleuri ; et leurs caractères élèvent la dignité de la nature humaine. Soit dausla vie active, soit dans la vie contemplative, ils remplirent avec gloire leurs postes respectifs; leur jugement excellent fut perfectionné par l'étude. La philosophie avait dégagé leur esprit des préjugés de la superstition, et ils passèrent leurs jours dans la poursuite de la vérité et dans la pratique de la vertu. Cependant (ce qui ne cause pas moins de surprise que de douleur) tous ces sages négligèrent ou rejetèrent la perfection de la doctrine chrétienne. Leur langage ou leur silence montre également combien ils avaient de mépris pour la secte naissante qui, de leur temps, s'était répandue dans l'empire romain. Ceux d'entre eux qui ont daigné parler des chrétiens les regardent seulement comme des enthousiastes opiniâtres et pervertis, qui exigeaient une soumission implicite à leurs dogmes mystérieux, sans pouvoir produire un seid argument capable de satisfaire un homme sensé et instruit'.

Il est nu moins douteux qu'aucun de ces philosophes ait jamais Iules apologîesmultipliées que les premiers chrétiens ont publiées en leur faveur et pour ladéfensede leur religion. Maïs on voit avec peiue qu'une pareille cause n'ait pas été soutenue par des défenseurs plus habiles. Ils exposent avec un esprit et une éloquence superflus l'extravagance du polythéisme; ils cherchent à émouvoir notre compassion en développant l'innocence et les maux de leurs frères maltraités ; mais, lorsqu'ils veulent démontrer l'origine céleste du christianisme , ils insistent bien plus fortement sur les prédictions qui ont annoncé le Messie, que sur les miracles qui ont accompagné sa venue. Leur argument favori peut

i Le docteur Lardner, dan! son premier et dans son second volume des témoignages juifs et païen», rassemble et eclaircil ceux de Pline le jeune, de Tacite, de Gai lien, de Marc-Aurelc, et peut-être d'Epictèle (car il est douteux une ce dernier philosophe ait voulu parler dei chrétiens). Séneque , l'Une l'Ancien , et Plutarque , ont eoLièremtul passé suas silence la nouvelle religion.

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(324 dep. J.-C.) édifier un chrétien, ou convertir un Juif, puisque l'un et l'autre reconnaissent l'autorité de ces prophéties, et qu'ils sont obliges de les étudier avec vénération et avec piété , pour en trouver le sens et l'accomplissement. Mais cette manière de raisonner perd beaucoup de sa force et de son influence, dès qu'il s'agit de convaincre ceux qui ne comprennent ni ne respectent les institutions de Moïse et le style prophétique1. Entre les mains peu habiles- de Justin le martyr et des'apologistes suivans , l'esprit sublime des oracles hébreux s'évapore en .types éloignés, en pensées remplies d'affectation et en froides allégories. Leur authenticité même devait paraître suspecte à un païen peu éclairé, lorsque, sous les noms d'Orphée , d'Hermès et des Sibylles*, on le forçait de recevoir de pieuses impostures comme des vérités célestes. Ce mélange de fraude et de sophisme, que l'on adoptait pour appuyer la révélation, nous rappelle trop souvent la conduite peu judicieuse de ces poètes qui chargent leurs héros invulnérables du poids inutile d'une armure embarrassante et fragile.

Mais comment expliquer qu excuser l'indifférence profonde des païens et des philosophes à la vue de ces témoignages que le Tout-Puissant présentait, non a leur raison , mais à leurs sens? Durant le siècle de Jésus- Christ, de ses apôtres, et de leurs premiers disciples, la doctrine qu'ils prêchaient fut confirmée par une foule innombrable de prodiges. Le boiteux marchait, l'aveugle voyait, le malade recouvrait la santé, les morts sortaient de leurs tombeaux, les démons étaient

. « Si la fameuse prophétie îles soixante-dix avait été alléguée a on philosophe romain , n'auraït-il pas répondu comme Cicéron : . Qu* tandem isla anguralio > est , annorum potiùt quant aul mensum aut dieruni ? ■ (De divinatione , n , 30). Remarque* avec quelle irrëvé- KDCC Lucien (in Atexandro.c, 14)et son ainiCelsus (ap. Origen., 1. vn, p. 327), parlent des prophètes hébreux. 1 Les philosophes, qui se monnaient îles plus anciennes prédictions des Sibylles, auraient facilement découvert les tromperies Juives et chrétiennes, due les Pères, depuis saint Justin le Martyr jusqu'à Lactance, ont cil des d'un air 'à triomphant. Lorsque les vers sibyllins eurent rempli leur tâche , Ils lurent abandonnés comme lavait Été le système des millénaires. La Sibylle chrétienne avait malheureusement Qié fat ruine de Rome pour l'année 195. A. U.C. 948.

chassés, et la nature suspendait perpétuellement ses lois en faveur de l'église. Mais les sages de la Grèce et de Rome détournèrent leurs regards de ce spectacle auguste. Livrés ù l'étude ou aux occupations ordinaires de la vie, ils ne paraissent pas avoir remarqué aucune altération dans le gouvernement physique ou moral de l'univers. Sous le règne de Tibère , toute lu terre ', on du moins une province célèbre de l'empire romain * , fut enveloppée pendant trois heures dans des ténèbres surnaturelles. Cet événement miraculeux, si propre à exciter la surprise, ia curiosité et la dévotion du genre humain, a été passé sous silence, dans un siècle fécond en historiens célèbres, et où l'on cultivait les sciences avec succès *. 11 arriva du temps de Sénèque et de Pline l'ancien, qui ont du éprouver les effets immédiats de ce prodige ou en être des premiers informés. Ces deux philosophes ont, chacun dans un ouvrage plein de recherches, parlé de tons les grands phénomènes de la nature , des tremblcmens de terre, des météores, des comètes et des éclipses , que leur infatigable curiosité pouvait rassembler * ; ils ont omis l'un et l'autre le plus grand phénomène dont l'homme ait jamais été témoin depuis la création du globe. Pline consacre un chapitre particulier * aux éclipses d'une nature extraordinaire, et dont la durée avait été peu commune ; mais il se contente de décrire ce défaut singulier de lumière que l'on remarqua après la mort de César lorsque, durant plus d'une année l'orbe du soleil parut pale

1 Les Pères ranges en ordre de bataille comme

ils le sont par D. Cal met (Dissertations sur la Bible, tom. m, p. 295-308), paraissent couvrir toute la terre de ténèbres; eu quoi ils sont suivis par la plupart desmodernes.

1 Origènc (tut Matth. t. 27 ), et un petit nombre de critiques modernes , Beie , Le Clerc , Lardner , etc. , ne voudraient point étendre ces ténèbres au-delà des limites de la Judée.

s On a sagement abandonné aujourd'hui le passage célèbre de Phlegon. Lorsque Terlullien dit aire païens: Il est parlé du prodige inarcanis ( non pas arcfUi'W) vatris (Âpolog. e. 21) il en appelle probablement aux vers sibyllins, qui le rapportent exactement dans les termes do l'évangile.

«Séneque.Quxst- nalur.,1. i , 15; vi, i; vu, 17; Pline, Hlsl. nat. , I. n.

s Pline , Uist. natur. , n , 30.

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et sans éclat. Ce temps d'obscurité , qui ne peut certainement être comparé avec les ténèbres surnaturelles de la Passion , avait déjà été célébré par la plupart des poètes ' et des historiens de ce siècle mémorable *.

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