‹ Histoire de la découverte de l'Amérique [microforme] (volume 3)Chapitre 15 sur 29 · ENTRETIEN VE · texte numérisé non relu

ENTRETIEN VE

M. Hunren. — Dès que Pizarre eut jeté l’ancre à Tumbès, quelques Péruviens s’avançèrent vers lui, remplis d'admiration pour ces édifices flottans. Ils ne furent pas moins surpris de voir des hommes blancs et avec de la barbe, que ceux-ci pe le furent d'en voir qui ne leur étaient pas ressemblans. Les indigènes s'empressèrent de retourner sur le rivage, et revinrent bientôt avec dix ou douze canots, leur présenter des rafratchissemens dans des vases d'or. Scène ravissante pour les Espagnols, que la vue de l'or attirait autant que celle des frais‘alimens. C'était le généreux cacique de ce pays, qui, pour fêter leur arrivée, envoyait ce

| de plu- , et dont be permet st ce que t endroit pour entis, n’at- , et ceux pu y pé-

secours aux tyrans et futurs destructeurs de sa patrie. Il leur fit dire en même temps de descendre sur le continent , et de ne pas craindre de demander tout ce qui pouvait leur être utile.

Passionné pour les richesses de ce pays, tout l'équipage voulait sur-le-champ profiter de cette offre. Mais le prudent Pizarre n'y envoya seulement qu’un Espagnol et un nègre pour prendre lss informations nécessaires. Lorsqu'ils descendirent

sur Je rivage, les indigènes ne savaient lequel des

deux était le plus digne de leur admiration, et l’un et l’autre étaient pour leurs yeux un spectacle aussi singulier que nouveau.

CuanLoTTe. —De quelle couleur est donc le teint des Péruviens? ,

M. Honren. — Les Péruviens ont la couleur du cuivre. Le nègre eut la préférence, et on le lava pour essayer de diminuer la noirceur de sa peau, Jugez quelle fut leur surprise de voir que cette précaution était vaine. Tout ce que remarquèrent les deux envoyés, ne fit que fortifier l’idée qu'ils avaient déjà des trésors de cette contrée. Dans toutes les demeures des habitans, où on les rafraîchissait du meilleur cœur, ils apercevaient un nombre considérable d’ustensiles d’or et d’argent.qui servaient aux usages les plus grossiers, et les Péruviens étaient cux-mêmes magnifiquement ornés de parures de ces mêmes métaux. A la vue

de ‘leurs costumes de laine et de coton, et-de diffétens objets travaillés avec art, ils reconnurent eombien cette nation se distinguait de toutes celles d'Amérique qu’ils avaient découverts jusqu'alors.

Tuéonone. — D'où les Péruviens se procuraient-ils les laines pour fabriquer leurs étoffes ? ils ne possédaient peut-être pas de ‘brebis.

M. Hunren. — Ils ne possédaient pas de véritables brebis, mais un autre animal qui leur procurait leurs laines, et qui , pour la première fois , frappa les regards des Espagnols : c'était le lama, qu'on nomme également mouton du Pérou, moutonchameau, parce que, semblable au chameau, il a le cou recourbé et long; on le nomme encore guanaco,

La ressemblance de ce quadrupède avec le mouton est pourtant bien légère ; ses rapports avec le chameau sont beaucoup plus sensibles : sa tête est petite; il a dans la lèvre supérieure une fente qui lui sert à jeter sa salive jusqu’à dix pas detdistance, contre ceux qui le traitent avec dureté. Il a à peu près quatre pieds de hauteur et cinq ou six de longnieur ; mais c’est son cou qui fait Ja moitié de l’une et de l’autre. Le sauvage a la couleur roussâtre ; celui qui est apprivoisé est blanc, noir, Ou rempli de bigarrures.

Dureste, le loma offre aux Péruviens plus d’une <ommodité, non seulement pour sa toison et sa

et de dif-

cConnurent utes celles squ'alors.

C procus étoffes ?

de véritaprocurait s, frappa

A; qu'on

mouton-

eau, il a ore gua-

chair, mais principalement parce qu’il est très propre au transport des fardeaux. Il peut gravir

‘les montagnes les plus rapides avec un poids de

deux quintaux et plus : à la vérité il marche avéc ler‘er nais son pas n'en # qve plus de sûreté. Li sait re ….e quatre et même cinq jours sans interruption, après quoi, de lui-même, il se délasse vingt-quatre heures; de plus, son entretien n’est pas coûteux, puisque sa nourriture se compose de

quelques herbages qu’il trouve.et broute chemin

faisant; il se passe aisément de boire, son abondante salive lui tient lieu de boisson.

Le lama est doux et d’une gravité flegmatique ; ‘tant que ses forces ne sont pas épuisées il endure patiemment la faim et la fatigue; mais dès qu'il se sent exténué, ni les brutalités ni les caresses ne peuvent le faire avancer d’un pas : on assure même que, sur ce point, il est si rétif et si opiniâtre, qu’il -craserait lui-même sa tête contre la terre plulôt que de travailler au delà de ses forces.

Les Péruviens regardaient comme un ami cet animel commode , et lorsqu’arrivait le temps d’utiliser un jeune lama, on ne le faisait jamais sans

‘an prélude grave et attendrissant. On appelait .

<omme pour une grande cérémonie, les parens, les amis et les connaissances de la maïsôn. On décorait de rubans et de guirlandes les jeunes lamas qui étaient l’objet de cette fête, et on célébrait

lear consécration aux travaux par deux jours de danses ct de différens jeux. Quelques convives couraient de temps en temps à l'étable leur adresser les propos les plus doux et les fatiguer de caresses, et ce n’était qu'à la fin de ces divertissemens que l’on commençait à réclamer leurs généreux services, en leur laissant toutefois les ornemens dont ils étaient parés jusqu’à ce qu’ils les eussent eux-mêmes perdus en chemin.

Le cacique du pays mit une aitention panticulière à fixer un fusil, et demanda avec curiosité de quelle utilité pouvait être cet objet. L'Espagnol qui le portait le déchargea contre une planche qui fut traversée par la balle, Plusieurs des Péruviens qui se trouvaient là en furent épouvantés, et tombèrent à la renverse; d’autres poussèrent de terribles cris: le cacique lui-même ne put déguiser sa subite émotion, et quelques instans après, se faisant apporter un vase plein d’une liqueur : « Bois » donc, dit-il en l’offrant à l'Europ ‘en, puisque tu » peux produire un aussi grand bruit; vraiment, » lo tonnerre du ciel n’a pas plus de puissance qu »toi. »

Les deux envoyés firent à Pizarre une relation exacte de ce qu'ils avaient vu. En écoutant leur rapport, ce dernier comprit combien il serait contraire à la raison de tenter avec d'aussi faibles troupes la conquête du Pérou, nation forte, nom-

k jours de

convives eur adrestiguer de ivertisse urs génées ornequ'ils les

particucuriosité

PIZABRES 255 breuse, et déjà bien civilisée. 11 suspéndit doné son entreprise, et se cotitenta d'explorer avsc pins d’exactitude les côtes de ce beau pays, et de pren dre, sur l’intérieur, des renseignemens plus phécis, Il partit donc de Tumbès, et cingla vers la côte du Sud. Dans ce trajet, le. premier. endroit où il mouilla, fut le port de Payta, placé au cinquième degré de latitude sud, pat conséquebt à sojzante+ quinze lieues en delà de l'équateur. Déjk:le bruit de leur arrivée prochaine était répandi dansoette contrée, où l'on s'attendait de: voir -erviver des hommes blancs et barbus, qui, totalement étrangers au meurtre et au pillage, élaienit au contraire doués d’une affabilité sans égale; ok mange jaie tout ce qu'ils possédaient, see cb à tan

Gette renommée qai les précédait, fat très fa vorable à nos aventuriers: on les. recevait aves l'empressement le plus cordial dabs tous: les endroits où ils débarquaient ; on allait au dovanb ds leurs désirs, et on se plaignait lorsque leur:séjeur n’était pas prolongé. Un matelot nommé Boocesnegra éprouva un tel ravitsement de ls biepreillance de ces bons insulaires, et des commodités de ce charmant payés qu il: prit Je parti d'y êxer son séjour. Dès qu'on se ft aperçè de son absence, Pizarre en fit faire la. recherche : on :ls trouva au milieu de ces 2raves gens, qui, per les plus douces caresses, témoignaient tout Jour

254 VOYAGES gy CONQUÊTES.

bonheur de ce qu’il

resta ferme dans son

je ne trouve en aucu

parlé de lui,

Cependant Pizarre était arrivé à Santa, en cin- &lant toujours ‘vers le sud. 11 céda enfin aux vives prières de ses 8€R6, qui n’aspiraient qu'après leur retour, et: prit la route de Panama, Pour y obtenir

fort, et entreprendre ensuite Ja Conquête du pays dont il avait fait la ‘découverte, Ces immenses que j'ai désignés sous le Dservent aujourd'hui, n’a-

» Une dénomination propre : ]

‘ des renforts nécesrise aussi belle, au rapport ifiques trésors de ces con-

vec eux; il Fes donc, et PUIS, on ait

nta, en cin- D aux vives r'après leur r yobtenir ensuite la écouverte, és sous le ‘hui, n’a.

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uves les la conposaient n,et de le quelqualité Car il luserait nécesapport 'S COn-

PIZARRE. 155 trées dont il rapportait de brillans échantillons. Mais cet espoir ne devait point se réaliser. Ce prudent gouverneur ne voulait pas nuire à la prospérité de sa jeune colonie pour appuyer une expédition dont les chances étaient si incertaines ; il soupçonnait aussi que ce triumvirat ne tarderait pas à secouer le joug de la dépendance. Il refusa

donc de devenir l’anxiliaire de ces trois aventu-

riers, refus qui embarrassa beaucoup ces derniers, car leurs ressources particulières étaient entièrement épuisées, et il ne leur restait plus rien de leur puissant crédit.

Mais tant d'obstacles réunis ne purent abattre leur confiance et leur courage; ils comprirent que le seul moyen d'arriver à l’accomplissement de leurs désirs, c'était d'adresser une demande directe à la cour pour en recevoir l'autorisation de poursuivre un projet dont les résultats étaient si avantageux. On décida donc que Pizarre irait en personne solliciter ce plein pouvoir en Espagne.

C'est avec bien des difficultés que les trois confédérés se procurèrent l'argent que demandait ce voyage; on l'effectua pourtant. Pizarre se présenta devant l’empereur Charles V, qui alors gouvernait l'Espagne, avec une noblesse qui surprit ceux qui connaissaient l'obscurité de son origine et l'éducation grossière qu’il avait reçue. Il y ra-

conta son voyage , et il peignit les contrées dont

il avait fait la découverte, sous des dehors si flatteurs, que le monarque et son conseil lui permirent sur-le-champ d'aller en poursuivre Ja conquête.

L'adroit Pizarre profita des bonnés dispositions de Charles V pour obtenir de lui non seulement le gouvernement de tous les pays à conquérir, mais encore Ja haute dignité de juge absolu. Il avait pourtant promis de réclamer cette dernière charge en faveur de son ami Almagro.

Tuéopone. — C'est se comporter d’une manière indigne.

M. Hunren. — Certainement. Mais je vous ai avertis que nous découvririons dans l’histoire de cet aventurier des traits dignes de lui attirer l’exécration de tous les gens de bien. Vous venez d'en voir la première preuve, et par la suite vous déplorerez avec moi qu’un homme dont le cœur était capable de quelque chose de grand, ait sali sa mémoire par les actions les plus basses et les plus honteuses trahisons.

Cuanzes, — ]l anra sans doute aussi perdu le souvenir de son troisième associé,

M. Hunren. — Non; celui-ci était prêtre, pouvait-il en être jaloux. Il sollicita pour lui la dignité archiépiscopale pour tous les pays à conquérir. On écouta sa demande.

Pizarre prit l'engagement de subvenir à tous les frais de l’entreprise sans que la cour lui fit aucune

ors si flat.

permirent nquête.

spositions eulement )nquérir , bsolu. ]I1 dernière

Manière

Vous ai toiré de er l’exénez d'en ous dée cœur ait sali s et les

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PIZARBE, 157

avance. De plus, on lui fit promettre qu'il arme-

rait deux cent cinquante hommes; mais quelques

faibles que fussent ces forces pour détruire un des

plus puüissans empires du monde, Pizarre ne pou -

vait pas lever cette troupe à son compte. Heureusement Cortès se trouvait dans ce temps-là même en Espagne pour s’attirer, comme je vous l’a déjà dit, la bienveillance de son so::verain. Celui ci, qui aimait tous les hommes actifs et résolus, et qui avant son entreprise du Mexique avait figuré dans bien des guerres avec Pizarre, lui avançcx à peu près la moitié des fonds que nécessitait l':quipement qu'il devait fournir , et Pizarrr: s’évadæ furtivement de Séville pour échapper aux poursuites des commissaires qui devaient s’assurer s’il remplirait les accords faits avec lui, et s'embarqua pour Île Darien.

Dans la petite troupe qui l’accompagnait et où figuraient à peu près cent hommes , se faisaient remarquer quatre jeunes Espagnols, pleins de vigueur et de courage. Je dois vous en donner connaissance, parce que bientôt :!: joueront les premiers rôles sur la grande scène qui va se déployer. Trois d’entre eux étaient los beaux-frères de Pizarre ; le quatrième était son oncle. Les trois premiers se nommaient Ferninand , Juan et Gonzalo ou Gonzalez comme d’autres l’écrirent, le dernier François Alcanara,

Dès que Pizarre eut atteint le geife du Mexique, il cingla vers Nombre de Dios; il y descendit avec ses gens, et fit route le long de l'isthme jusqu’à Panama. Le bravo Almagro tressaillit d'abord de joie en le voyant de retour d’une négociation qui avait été couronnée d’un si beau succès. Mais co ravissement fut bientôt évanoui par la trahison de Pizarre à son égard. Dès ce jour il voulut rompre tous les liens qui attachaient sa destinée à celle d’un homme sicriminellement coupable envers lui, IL se laissa pourtant fléchir par les vives instances du Père Luque et la proposition que lui fit Pizarre de l’investir volontiers de la haute dignité de juge suprême. La paix se rétablit donc entre les trois confédérés, et les préparatifs de l'expédition furent

poussés avec la plus grande activité.

ARR ALLER LR LR SRE JL UV SALE LUE SLR LUVIGLLE RL 22282288 RS

ENTRETIEN Vite.

M. Hunren. — Ils n'avaient pour tout armement que trois petits navires et cent quatre-vingts hommes, parmi lesquels on comptait trente-six cavaliers. C'est avec d'aussi chétifs avantages, mais avec une intrépidité qui pouvait remplacer une armée considérable, que Pisarre s'embarqua

trahison lut rome à celle vers lui,

les trois furent

arme- -vingts te-six lages, placer arqua

PIZARAE. 159 au commencement de l’année 1531. Son dessein était de descendre à Tumbès, mais les vents et les tempêtes l'empêchèrent de l’exécuter. Il fut contraint de se réfugier dans la baie de Saint-Mathieu.

Il prit le parti d'aller de là, par terre, à Tumbès, qui en était éloignée de plus de cinquante lieues. Ce n'était pas la longueur de la route qui les contrariait lo plus ; il fallait traverser des terres couvertes de marais inaccessibles et de larges fleuves dont l'étendue et la profondeur s’augmentaient au fur et à mesure qu'on approchait de leur embouchure. Mais Pizarre était déterminé, et l'Océan même mugissant devant lui n'aurait pu l'arrêter dans sa course. Son exemple électrisa ses compagnons. On se mit en route d'un pas ferme et résolu.

Les pénibles obstacles qu'eurent à surmonter les Espagnols dans ce périlleux trajet furent doublés par les peines qu'ils se créèrent euxmômes en conservant toujours une funeste passion pour l'or; ils s’abandonnèrent au ravage et aux spoliations sur des terres où ils auraient dû s'attirer l'amitié bienveillante des habitans ; tout fuyait devant leurs pas, et bientôt ils n'eurent plus de vivres. Exténués par le besoin et par mille autres maux non moins insupportables, ils arrivèrent, faibles et languissans, à Coaqus, endroit. voisin de la mer, et situé presque sous la ligne. Les

Espagnols se précipitèrent sur cette ville de l’Inde avec la voracité d’ane troupe de loups qui viendraient jeter la désolation au sein d’un tranquille bercail. Les indigènes épouvantés s'échappent de leurs demeures , le féroce Espagnol envahit leurs propriétés, s'empare des vivres, d’une quantité prodigieuse de vases d’or et d'argent, et recueille en abondance des pierres précieuses nommées émeraudes, quececharmant pays produiten grand nombre. Joux. — Ces émeraudes ont peut-être donné leur nom à la rivière qui y coule.

M. Hunren. — Précisément.

Connan. — Quelle est la couleur des émeraudes ?

M. Hunren.-— Elle est verte. Tu dois sans doute &n avoir déjà vu ?

Connan. — Sur des bagues.

. M. Hunren. — C'est cela même. Maîtres d’un butin aussi considérable, les Espagnols perdirent bientôt le souvenir de leurs longues peines , et ils se promirent de suivre avec confiance Pizarre partout où il les conduirait, À son tour celui-ci n'éprouvait pas moins de joie de pourvoir leur donner déjh des preures magnifiques de l'existence de ces opuletis pays. Un succès aussi beau lui permit d’espérer que l'appêt de tant de richesses ferait enrôler d'autres àventuriers dans sa petite arnée. À cet effet il fit partir an de ses navires pour Pa-

de l’Inde qui vientranquille appent de ahit leurs intité procueille en sémerau- Inombre,.

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ns doute

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PIZARRE. 461 nama et un autre pour Nicaragua, dans l'intention d'y recruter des renforts. Tant de brillans rapports ane purent s'effectuer qu'en déployant une partie du butin déjà conquis.

Tuienr, — On ne nous a encore rien dit sur Nicaragua.

M. Hunren. — Parcourons la première carte du golfe du Mexique. Toute l'étendue de cesie province que vous remarquez ici entre Honduras et Veraga, se nomme Nicaragua; plus bas, près des côtes de la mer du Sud et dans le voisinage du grand lac de Saint-Sébastien, voas apercevez la colonie du même nom qu'avait fondée Pedrarias. C’est à cet endroit que Pizarre-expédia l’un de ses ” navires, tandis que l’autre cinglait vers Panama.

Pour lui, il continua sa route par terre en longeant les côtes avec une audace incroyable. Partout l'épouvante et l’effroi marchaient devant lui et faisaient fuir les hobitans de tous les endroits qu’il traversait. Il commenca le pillage dans les habitations délaissées , et nul n’opposa la plus légère résistance à ces féroces aventuriers jusqu’à l'ile de Puna, dans le golfe de Guayaquil.

Pizarre pensa que cette île était fort convenable pour y attendre ses vaisseaux. Il prit donc le parti d'y séjourner jusqu’à leur retour; il ordonna la construction de quelques radeaux pour y pénétrer avec ses gens. Mais à son grand étonnement il

y'rencontra:des hommes d’un tout autre caractère que ceux qu'il avait remarqués jusqu'alors sur le continent, Ces hommes semblaient être d’une autre nation. À l’art de la guerre ils ‘unissaient le courage ; ils repoussèrent les Espagnols avec beaucoup d'intrépidité, et quoique les armes et la tactique donnassent à Pizarre un grand avantage, il eut besoin de six mois de lutte pour les soumettre,

Sur'ces entrefaites, ses navires effectuèrent leur retour de Panama et de Nicaragua avec de faibles secours qui lui furent pourtant bien précieux. Ils amienaïent chacun trente recrues à peu près, et deux officiers d’un grand nom, Benalcazar et Sotto. Avec un pareil renfort Pizarre crut pouvoir s’avancer aussitôt dans les contrées intérieures de ce vaste empire, qui contenait beaucoup plus de mille lieues carrées que l'Espagnol n'avait de soldats dans toute sa troupe.

Il quitta Puna et revint sur le continent pour se précipiter sur Tumbès ; mais il remarqua qu'on le traitait maintenant comme ennemi. On ne parlait partout que des crimes et des atrocités de ses soldats, tellement que l’épouvante et l'horreur avaient remplacé dans le cœur des habitans de cette ville et de leur souverain la bienveillance et la douce hospitalité. Chacun était sous les armes, et ce fut en vain que Pizarre essaya quelques négociations de paix avec le cacique.

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Le chef espagnol résolut de le combattre. Suivi de deux de ses frères et de cinquante cavaliers, il attendit la nuit pour traverser une rivière qui le séparait des troupes ennemies. Il fit route par un terrain presque inaccessible, et parvint aux pre: mièr rayons du jour à l'endroit où le cacique avait établi son camp.

Les Indiens, épouvantés de la présence inattendue d’un ennemi qu'ils croyaient être beaucoup

. plus éloigné, et comme interdits à l’aspect de ces

monstres nouveaux (les chevaux), qu'ils prenaient pour un seul corps avec l’homme qui les montait, ne furent pas capables de résister au terrible choc des Espagnols. Ils s’enfuirent; plusieurs tombèrent sous le fer, et le reste fut mis en déroute. Le cacique , pour qui l'issue de l'attaque était un avertissement de sa propre faiblesse et du pouvoir indomptable de ses ennemis, se prosterna devant son vainqueur , lui fit parvenir des présens, et demanda que Ja paix fût faite.

Tukonore, — Il était donc roi de tout le pays?

M. Hunren. — Non, mon ami, il avait seulement le gouvernement de Ja contrée de Tumbès, ct n'était que le vassal du roi, an nom duquel il commandait, Je crois, mes enfans, qu'il est nécessaire de vous parler ici un peu de l’histoire du Pérou.

Cet empire, si l'on en croît les historiens d'Espagne, brillait depuis à peu près quatre siècles,

164 VOYAGES BT CONQUÊTES.

Manco-Capac et Mama-Ozello, sa femme, en furent les premiers fondateurs. Les conjectures ont fait supposer que ces deux personnages, qu’on appelait Incas, c’est-à-dire maîtres ou seigneurs , ainsi que toute leur descendance, étaient d'origine européenne. On dit qu'ils pourraient descendre de quelques Européens, qui, lancés on ne sait combien il y a de siècles, dans la mer atlantique, seraient venus échouer sur les côtes du Brésil,

Hennr, — Sur quoi se fonde cette conjecture ?

M. Huwres. — Sur des raisons bien peu concluantes. D'abord on crut avoir trouvé que les hiabitans du Pérou donnaient à l'année trois cent soixante-cinq jours, comme nous le faisons en Europe, et qu’ils avaient de plus quelques autres notions sur l'astronomie qui nous servaient aussi de principes. Ensuite les héros espagno:s qui avaient fait la conquête du Pérou, donnaiert pour certain que tous les membres de la famills des Incas différaient d’une manière très ostensible des autres naturels, par leur peau blanche et plusieurs par leur menton barbu, distinction qui les faisait croire originaires d'Europe. On prétend enfin qu’une tradition généralement en crédit rhez les Péruviens depuis une époque très reculce, assurait que des hommes ayant de la barbe y pénétreraient un jour à travers les flots avec des forces supérieures et dicteraient des lois à tout le pays.

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ait comque, sesil, lecture ?

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PILARBE: 7 165

Pourtant l'existence d’un, certain Manco-Lapac et d’une certaine Mama-Ozello he semble pas invraisemblable, pas plus que le nom qu'on leur donne de fondateurs du puissant empire des Incas. On dit que ces deux premiers Incas, qui différaient des indigènes sauvages et nus, par leur stature, leur teint et leurs yétemens, y parviorent soudain sans qu'on sût d'où ils arrivaient, et se dirent les fils et les envoyés du soleil pour rendre les hommes de ce pays vertueux et fortunés.

Cusco fut l'endroit où ils se fixèrent. Cette contrée est au dixième degré de latitude du sud. On ajoute que Manco, après avoir rassemblé les habitans de ces pays de montagnes, leur apprit à cultiver Ja terre , à se vêtir et. à élever des huttes pour s’abriter. De son côté Ozello apprit aux femmes la manière de filer et de tisser, en les dressant toutefois aux autres ouvrages de leur sexe, aux soins du ménage et de l’intérieur de la maison. On dit qu'ils n’eurent qu’à se louer de Ja docilité de leurs disciples, et que d’un peuple sauvage ils réussirent heureusement à faire une nation, qui, sous différens rapports, est digne d’être regardée comme civilisée,

Ces législateurs, dignes de mémoire, mirentleurs premiers soins à renverser le culte de ces sauvages, dont les sacrifices humains étaient la première base , et y substituèrent une religion qui reposait

‘466 VOYAGES:BT: CONQUÊTES.

sur des principes de douceur.et d'humanité. Pour -arriver à leur-but, ils leur-apprirent-qu’il n'existait

‘qu'un seul être suprême, qui chérissait les hommes dont il'était lecréateur, et quise plaisait à les voir tous s'aimer les uns les autres avec la même tendresse.

Get'être bonet tout-puissant, dont ils lent parler, c'était le soleil, Avec un peu plus de juge- -ment , ils auraient sentique ce globe éclatant n’est lui-même qu'une des merveilles de Dieu; mais doit-on être surpris qu’aveuglés par la plus profonde ignorance, en voyant ce soleil radieux

‘répandre ses rayons bienfaisans sur la nature en- ‘tière, ils aient pensé que cet astre majestueux, qui conserve la vie au monde, en était aussi le créateur ?

« Astre salutaire, s’écrie un poète, lumière des + lumières, souverain du firmament ! l’homme a

-» bien pu ne pas comprendre ton origine et L’ap- -».peler son dieu, toi qui, le remplissant d’admira- » tion, fixas le premier ses regards surpris ! Oui, en » te refusant son encens , le païen outrageait la » nature! Quand, dans le temple de Gusco, sur » les bords du Gange et de l’Hidaspe, les prêtres -» réunis, le front ceint d’une couronne de flears, » parés de costumes blancs, t’adressaient des hym- » nes pieuses; quand l'Ethiopien à la noire cou- » leur chantait tes louanges aux premiers feux que

PIZARAE. 167 » tu versais sur ses campagnes ; lorsqu'il peignait » son ravissement par des danses vives et légères, » tous ces peuples n’avaient-ils pas plus d’intelli- » gence que le stupide Égyptien s’inclinant devant » le bœuf Apis, et brûlant dés parfums pour ho- » norer le crocodile et le caïman ? »

Le soleil était ainsi la divinité des Péruviens, ctles Incas prétendaient descendre de lui. On lui éleva plusieurs temples dont les Incas seuls étaient les prêtres. Les femmes vierges de cette famille se consacraient à leur culte comme les vestales chez les Romains, ou les religieuses chez les modernes ; on les appelait Vierges du Soleil, et leurs sermens ne les empêchaient pas de prendre un époux ; mais les époux qu'elles choisissaient devaient, comme elles, appartenir à la famille des Incas.

La lune semble aussi avoir été regardée par eux comme une espèce de divinité, mais d'un rang inférieur , ét de sa nature sujette à la mort. Rien n'est plus surprenant que l’idée qu’ils se faisaient des éolipses. Toutes les fois qu’apparaissoit ce phénomène , ils croyaient la lune atteinte de quelque maladie , ils redoutaient même qu’elle ne mourût, et que, se détachant des cieux, elle n’écrasât la terre. Ce malheur chimérique leur causait des alarmes, et pour les dissiper ils avaient recours aux moyens les plus bizarres. Ils remplissaient l'air d’un bruit effrayant , par leurs vociférations , par

268 VOYAGES BT. CONQUÊTES.

le son des tambours et des fifres, probablement pour ressusciter cette pauvre lune qu'ils croyaie à l’agonie. Ils liaient aussi leurs chiens et les frappaient sans pitié, pour provoquer leurs hurlemens; Car ils pensaient, et je n’en connais pas la raison, que la lune aimait ces bêtes avec tendresse, et qu’elle reviendrait à elles en les entendant aboyer. Ils provoquaient aussi les cris et les pleurs de leurs enfans. Au milieu de ce bruit confus, jeunes et vieux, les yeux baignés de larmes, et sans interruption, s'écriaient Mama Kuilla ! ce qui signifie Lune, tendre mère. Quand l’éclipse devenait moins opaque , ils pensaient que l’astre était en meilleure santé, et quand elle avait cessé entièrement, ils poussaient des cris de joie, rendant mille actions de grâces à leur chère Mama Kuilla, de ce qu’elle n'était pas défunte et n’était pas tombée sur leur tête.

Connan. — Tout cela nous paraît vraiment extraordinaire. +

M. Huwren.— Je vous raconterai, demain, mes enfans, des choses qui vous surprendront , sur les coutumes et Jes lois des Incas. Je connais votre bon cœur, et je ne doute pas qu’au récit de leurs infortunes, vous ne preniez un vif intérêt aux malheureux Péruviens.

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PIZARRES. 16g

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ENTRETIEN Ville.

M. Hunren. — Je dois, mes enfans, vous parleraujourd'hui des lois et des réglemens civils des Péruviens. Aimez-vous les uns les autres comme des frères ; tel fut le premier et le plus important devoir prescrit par les Incas; la morale qu’ils enseignaient à Jeurs sujets était telle, que ceux-ci se regardaient tous comme membres d’une seule et même famille. Écoutez bien; voici les moyens qu’ils employèrent : Ils divisèrent toutes les terres en quatre parts; la première, dirent-ils, est celle du Soleil, et notre devoir est de la cultiver en commun; le produit qu’on pourra en recueillir servira à entretenir les prêtres et les vierges et: à se munir de tous les attributs propres au culte de la divinité. Chacun de nous doit travailler encore à la seconde, parce qu’il faut qu’elle serve à entretenir les vieillards ; les veuves et les orphelins, ceux qui nous défen“ent côntre l'ennemi commun et. ceux qu'accblent des maladies et des-infirmités. Il faut que la troisième nous appartienne, parce que nous sommes les souverains du pays ; vous devez donc aussi la cultiver en commun. Ce sera la récompense méritée des soins que nous

Le 8

prenons de votre sûreté, de l'entretien des préposés qui veillent à ce que personne ne commette des actions mauvaises ou ne soit maltraité par son frère. Pour la quatrième portion , elle sera répartie de manière que chaque famille en ait assez pour subvenir à ses besoins.

Ces bonnes gens-allaient toujours, avec joie, à l'assemblée, lorsque c'était avec les princes de la maison des Incas. La musique et la danse. commençait toujours et finissait ce travail, qui était considéré comme une fête. On commençait par la culture des terres du Soleil; ensuite on cultivait celles des pauvres et des guerriers ; puis celles des Incas , et enfin on teriminait par la portion assignée au peuple.

Ces travaux communs et ces innocens plaisirs: insinuaient dans les cœurs une cordialité fratcrnelle. À leurs yeux, les Incas étaient leurs pères, ils se regardaient comme frères entre eux, et ne voyaient Ja nation que comme une immense et unique famille. Les conseils des Incas étaient pour eux des ordres sacrés; ils les regardaient comme des ordres émanés du Soleil, leur dieu. Lorsque quelqu'un avait transgressé les lois (observez bien cette chose, mes enfans, et vous aure2 une idée de la touchante docilité de cet excellent peuple ), il allait avouer lui-même sa faute, connue pourtant de lui seul , et en réclamait la punition.

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cut PMARRE. 173 Personne ne deyait.rien posséder en propriété ; tels étaient les: sentèmens.de fraternité que leur avaient äaspiré. les. Incas. Une -fanille, possédait des champs pour.son entretien, mais ces champs n’ékaient.pas pour elle une propriété éternelle. À la fin de chaque année on faisait une nouvelle distri- -bution des terres, et on considérait pour cela si la famille ‘était augmentée ou diminuée. L'or et l'argent, à leur ayis, étaient bons seulement à. fabriquer des ustensiles nécessaires. Chez eux on ve : connaissait ni le trafic .ni les espèces manroyées ; ils, se. donnaient. l’un l’antre ce dont is. n’avaient pas besoin, ou bien: ils faisaient l'échange de leur superflu pour des objets dont ils avaient besoin. L’oisiveté, considérée par leurs. législateurs comme le plus grand de-tons les vices, était sévèrement blämée; on pensait qu’elle dégrade le corps.et l'âme : aussi elle était rigoureusement punie, ct c'était avec raison; un paresseux, n’est pas blämable seulement par rapport à lui-même pour se jeter dans la misère, il mérite encore. le reproche. de toute la société, puisqu'il dissipe les fruits, du travail des hommes vigilans, st.ne fourait personnellement rien, à la société. Les hommes accoblés de vieillesse ou :d'infirmités, ceux qui n'étaient plus -propres.au travail, utilisaient leur temps; ils veillaient à ce que les oiseaux n'enlevassent paint Jes grains ensemencés lans Jes terres.

Avant que les jeunes Incas ne fassent déclarés enfans du Soleil ét élevés, en: quelque manière, dans l’ordre de la noblesse , ‘on leur faisait subir des épreuves tout-à-fait remarquables, Je vous. laisse à décider si vous pourriez entrer en parallèle avec eux sur la manière de se raïdir contre la douleur, d’avoir de la constance’et de la fermeté d’âme, d’être forts , souples et agilés dé corps.

Les Incas pensaient qu'un homme n'est propre au commandement qu’alors qu’il surpasse scs semblables en force physique et morale, en vèriu, en toutes choses. Chez eux la naissance n'anoblissait point. Celui qui prenait le titre de noble et qui voulait en avoir la considération , devait faire valoir son mérite personnel, et n'avait que faire des qualités de ses aïeux.

Dès qu'ils avaient atteint l'âge de seize ans, les jeunes Incas étaient conduits dans une maison qui leur était exclusivement destinée. Là se rendaïent auprès d'eux certains vieillards, qui, à cause de leurs talens et de leur sagesse, étaient choisis pour juges. Faire jeûner les candidats pendant six jours consécutifs, et ne leur donner d’autres alimens qu’une poignée de maïs cru, et d’autre boisson qu’un peu d'eau, tel était le commencement de l'examen. Leurs parens y étaient et jeûnaient comme eux pour les rendre constans et fermes. Ils adressaient en même temps leurs vœux au Soleil,

Jour divinité, pour qu'il rendit leurs enfans assez courageux.et. assez forts pour soutenir l'épreuve. Lorsqu'on en trouvait un qui demandait à manger, ©n le rejetait, on le déclarait og de devenir #ils du Soleil.

: Mais ceux qui étaient sortis vainqueurs de ce premier et rude examen, étaient restaurés par de bons alimens et appelés ensuite à en subir un second. Les vieillards et les jeunes gens se rendaient à une colline sacrée, distante de la ville d'une lieue et demie; de Jà jusqu’à la ville il fallait faire une course et d’un seul trait, Tous les parens se plaçaient sur la ligne qu'ils devaient parcourir, afin de les exciter par des cris à ne pas se décourager et à perdre la respiration plutôt que de renoncer à une course qui avait un but très glorieux, Tout candidat qui ne pouvait parcourir, ct de la manière convenue, l’espace fixé, était reconnu in- <apable et exclu.

Ceux qui triomphaient avaient une troisièmo épreuve à subir. On les divisait en deux camps; les uns devaient attaquer un fort, et les autres 1c défendre, Toutefois, les armes qu’on leur donnait pour ce combat simulé étaient. émoussées, mais les attaques n'étaient pas mins vigoureuses; les uns restaient sur le carreau, les autres étaient grièvement blessés.

À la suite de ce combat, ils se e prenaient deux

à déux, et essäyaient dans une luite lèurs forces ét leur agilité dans l’art de lancer des dards, de tirér de l'arc, de se servir de la fronde: Puis ils tontaient la garde pendant dix ou déuze jours consécutifs, et celui qui succombait une seule fois au sonimeil était fouetté sans pitié, et jugé à jamais indigne de la noblesse de ses aïeux. y On pouvait bien éviter le fouet comme punitin, mais on ne pouvait pas l’éviter comme épreuve. Ils étaient frappés avec opinrâtreté sur les bras et sur les janibes nus, et ils devaient constamméñt paraître insensibles : lorsqu'un de leurs membres baitus faisait le moindre mouvement, ils étaient déshonorés et exélus. Selon les juges, cenx qui ne peuvent endurer d'être fouettés ne sont guère capables de s'exposer aux coups de lances et aux armes des ennemis, quand il faut défendre la patrie. Des gladiateurs allaient ensuite essayer d’arracher à ces jeunes hommes quelques marques de frayeur. Quelquefois ils arrivaient sur eut, les menaçant d’une lance pointue, comme pour leur crever les yeux; quelquefois ils scmblaient vouloir leur couper un bras ou uné jambe. I n’était permis ni d’avoir la moindre crainte, ni de fermer les yeux an instant, ni do retirer le moins du monde le membre menacé, sous peine d'être éliminé, et dès lors il n’était plus admis auxéprouves. Les juges disaient : « Celui qui à peur

PIZARRE. 175 des armes de ses amis lorsqu'il sait qu'elles ne sont pas dirigées pour lui nuire, ne peut qu'être æffrayé de celles des ennemis, »

Lorsque ces jeunes gens avaient donné de telles preuves de fermeté , de patience, de bravoure et de connaissances pour la guerre, ils devaient ensuite prouver qu’ils étaient capables de faire tous les objets propres à la confection des armes. Ils faisaient donc de leurs mains un are, une flèche, un javelot, une massue , une lance, une fronde', un bouclier et des souliers fabriqués tout simplement avec des semelles de cuir atta- Chées avec des cordons de laine.

Toutes ces épreuves duraient un mois entier; pendant ce temps, et tous les jéurs, leurs maîtres venaient les exciter à se bien conduire. Ils leur parlaient de leur glorieuse origine et des actions de leurs aïeux; ils leur disaient quelles étaient leurs obligations envers 11 patrie ; combien ils devaient être doux et bien{sisans envers les membres de la nation, et combien ils devaient être généreux , en qüalit:: Je fils du Soleil, envers ceux qui étaient dans le besoin : on s’eflorçait de les convaincre qu'ils n’avaient la prééminence et la domination que pou: être à même d'empêcher que l'innocent ne fût opprimé, ct pour protéger les personnes contre l'injustice.

Celui qui devait régner un jour était soumis aux

mêmes examens , et même avec plus de rigueur : les vénérables juges pensaient que celai qui doit régner doit surpasser les autres hommes en qualités autant qu’en éclat ; c’est lui qui doit donner le plus de preuves de patience, de courage, de fermeté, de sobriété, d'humanité et d’activité.Il règne à cause de ces qualités et non à cause de sa naissance; il faut qu'il sache combien est fatigant et incommode le métier de la guerre pour qu’il soit capable de juger ceux qui, dans la suite, la fercnt pour lui. Durant tout le temps des épreuves, celui qui , un jour , devait régner , était couvert des habits de la misère et marchait pieds nus, afin qu’il ne perdit jamais de vue que les hommes les plus pauvres et les plus misérables étaient ses frères, et pour se montrer porté à leur faire du bien. C'est ainsi qu’il aspirait à mériter le titre honorable de huachacujac, ou bien ami de la pauvreté.

Ces épreuves terminées avantageusement, on appelait les mères et les sœurs de ces jeunes nobles ; c'étaient elles qui les décoraient dés premières marques d'honneur ; elles les chaussaient d’une paire de souliers tricotés où fabriqués en ruban. Puis le roi, entouré des principaux de l'État et de ses proches, venait adresser à ces jeunes gens, étendus à ses » * ‘ls et le visage tourné contre terre, un discours rapide. «Il ne suffit pas, leur disait-il, de porter les ornemens qui annon-

PIZARRE, 177 cent votre grade , il fant encore pratiquer les nobles vertus qui ont distingué vos ancêtres, qui avaient à cœur de protéger J'opprimé, qui compatissaient aux misères du pauvre, et étaient justes envers. tous; par Jà ils prouvaient leur illustre origine, car Jeur conduite et leurs actions avaient l'éclat des rayons du Soleil, leur père à tous, puisqu'il avait appelé leurs aïeux du ciel en tcrre pour qu'ils contribuassent , eux et leurs descendans , à rendre les hommes heureux. » |

Après ce discougs, les jeunes gens s’agenouillaient successivement devant le roi, et recevaient une marque éminente de leur origine royale ; leurs oreilles étaient percées. Le roi faisait cette opération avec une aiguille d'or qui restait à leur oreille, et de cette manière le trou s’agrandissait peu à peu. Ils baisaient la main du roi, et se dirigeaient vers celui qui tenait le second rang dans l'État. Ce personnage remplaçait leurs souliers tricotés ou de rubans, par de plus beaux qu’il leur chaussait et qui étaient la marque distinctive des Incas. 11 baisait leur épaule droite en disant : L'enfant du Soleil qui a donné de si éclatantes preuves de ses qualités, est digne de recevoir un baiser. Puis on leur donnait le bandeau de la royauté; c'était une étoffe de coton ornée de fleurs et de laurier; ils en ceignaient leur tête. En dernier lieu on leur confiait une hache d'armes et un javelot, et

on leur disait : Voilà des armes, sers-t’en pour puair les oppresseurs, les traîtres, les hommes durs

ét méchans, les paresseux, et enfin tous ou fri-

le qui troublent la société,

Tout cela terminé, les parens se précipitaient dans les bras de ces jeunes gens , et partageaient avec eux la joie de leurs succès. On chantait et on dansait plusieurs jours de suite pour célébrer cet agréable événement.

Après un tel récit sur les Péruviens , et principalement sur les Incas, leurs principaux chefs,

vous ne pouviez concevoir qu’on ait permis à quel-

ques brigands de faire impunément des pillages et des violences de toute nature, et qu’on n’ait pas envoyé contre ces vagabonds des M ad pour réprimer leurs excès. On dirait que c'est inoui; je vais vous dire pourquoi.

Après la mort de Manco-Gapac, qui fonda l’empire du Pérou, onze rois se succédèrent dans cet État, Tous avaient été remarquables parce qu’ils étaient bons, braves et d’une grande modération ; jamais ils n'avaient voulu agrandir leur État. Conions de leurs possessions, ils repoussaient vigoureusement les +'taques étrangères; ils n’avaient ni ambition ni nulle envie de faire des conquêtes. Les lois du vertueux Manco avaient été aussi respectées de ses successeurs que de leurs sujets. Chacun se faisait un devoir d'y conformer sa con-

PIZARRE. 179 duite , aussi tous vivaient avec satisfaction et contentemont; mais ce.bonheur se termina lorsqu'un roi plein d’ambition et d'avidité 50 la 8 fut arrivé au pouvoir.

: Le nom de ce roi était Huane-Copac y dousième roi du Pérou. li était, dit-on, vaillant guerrier, et ik n'entondait pas l'être inutilement. Il fit la conquête de l'immense prevince de Quito et doubla l'étendue de son royaume; par là il précipita sa ruine. Croyant rendre sa conquête durable, il s’allia au roi vaincu en épousant sa fille, et viola ainsi une loi que ses aïeux avaient toujours respectée, et qui défendait aux Incas de choisir une femme ailleurs que dans leur prepre famille. Le peuple tend tonjours à imiter la conduite de son roi; s’il viole les lois de son pays, ses sujets l'imitent bientôt. C’est pour cela, probablement, que les habitans de ce pays avaient dégénéré lorsque . Pizarre y arriva : toutefois ces choses ne disent pas pourquoi ils ne s’opposèrent point à l'irruption des Espagnols dans leur patrie. La suite va nous le dire.

Hueana-Capac avait deux fils; un d'eux venait d'une femme issue des Ineas , et l’autre de la fille da roi vaincu, L'un avait nom Huascer, l’autre Atahualpa

Lorsque Huana-Gapac fut près de mourir, il ordonna que ses deux enfans partageassent l'empire,

de manière que Huasear: coût l’ancien royaume de ses ancètres;.et que la province de Quito échôt à Atahüalpa. -Mais 'cétte expression dé la volonté du roi était contraire aux lois fondamentales de l'État, qui voulaient que tiul ne fût roi s’il n’était issu , soit du côté paternel, soit du côté maternel, de la famille des Incas. Le peuple n’était pas con. tent. Huascar: s’en aperçut ; et se disposa à obliger son: frère , par la force ,:à lui céder la province de Quito : celui-ci n’en avait nulleenvie. Telle fut l'origine de la première guerre civile chez un peuple qui jusque-là avait été heureux : l’ambi- 1ion de deux frères, et le désir de régner. La force l'emporta sur la justice : Atahualpa fit son frère prisonnier à la suite d’une victoire.

Détestable ambition ! tu portes les hommes aux plus cruels excès lorsque tu prends ta source dans leur sein! Atahualpa voulut consolider son trône, et il ne crut pas pouvoir mieux réussir qu’en faisant mourir tous les enfans du Soleil, dont il put s'emparer par violence cu par ruse. Il voulait par ce moyen détruire la race légitime des souverains du Pérou; et s’il ne fit point mourir son frère, ce ne fut que pour user du nom respecté d'un fils du Soleil dans les soulèvemens de ses sujets, ou pour faciliter l’exécution de ses ordres. Les affaires, étaient ainsi lorsque Pizarre vint faire la conquête de ces contrées. Les chefs et le

peuple de ee malheureux pays, aflligés par des divisions intérieures , ne s’occupèrent nullement des envahissemens des Espagnols ; tandis que Huascar et Atahualpa pensaient , Chacun de sôn'eûté, se rendre ces ennemis favorables ets pq au d'en faire des amis.

Malheur aux peuples qui ne sont point onist Un ennemi peu redoutable les subjuguc. Demain vous en trouverez un éxemple dans ce que vous apprendrez comme suite de cette histoire. ‘:

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