ENTRETIEN XIX
M. Hunter. — On pensait généralement dans le Pérou qu'au-delà des Andes, à l'Orient, il æxistait un pays fertile en cannelle et autres épiceries. Gonzalez se dirigea vers ce pays avec trois , cent quarante Européens, vresque tous cavaliers, et quatre mille Péruviens.
C'est le cas, mes amis, de voir sur la carte la ‘zosition de Quito, d’où partit Gonzalez, Il marcha vers le sud-est en suivant le cours de la rivière Napo , et ensuite vers le sud. Gette rivière se perd dans le grand Maragnon ou rivière des Amazones. Ce fleuve parcourt la majeure partie de l'Amérique-Méridionale du couchant au levant, et se perd elle-même dans le grand Océan-Atlantique. La rivière des Amazones est, par son étendue, la
plus remarquable qu'il y ait au monde. Si vous voulez vous faire une juste idée de cette entreprise æxtraordinaire, dose. route sur la carte les circuits du fleuve.
La difliculté de surmorter les s Cordillières et les Andes, montagnes toujours couvertes de neige , fut un obstacle que Gonzalez surmonta avec peine. On aurait dit qu’il avait à lutter contre la pature : les éclairs, le tonnerre, des tremblemens de terre; on aurait dit que le globe allait être bouleversé. La terre entr'ouverte engloutit des arbres. Une rivière s’étant débordée, le camp des Espagnols fut inondé si subitement , qu’ils purent à peine se sauver en gagnant un coteau voisin. Ensuite ils eurent à supporter une autre calamité : ils crurent tout-à-coup être transportés dans la zone glaciale, vers le cercle polaire. Mais savezvous ce qu’on entend par cercles polaires?
Fenninanp, — de le sais : ces cercles n'existent que dans notre imagination; ils sont où finissent les zones tempérées et où commencent les glaciales.
M. Hunren. — Des Péruviens et des Espagnols y moururent de froid. Les autres ne résistèrent que parce qu’ils avaient un fort tempérament, et qu'ils faisaient un exercice continrel. Quand on arriva aux plaines d'en deçà des Andes, on était encore loin d’avoir épuisé toutes les calamités. On
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PIZARRE, 249 eut des obstacles d'un autre genre. Ce pays était en partie désert et en partie habité par des sauvages qui n’avaient-des vivres d'aucune espèce. IL fallait constamment se frayer un chemin avec la hache à travers les bois, ou franchir des marais. À tout cela il faut ajouter des pluies qui durèrent plusieurs mois, et qui ne permirent pas même à cette troupe aventurière de sécher les habits. On a peine, mes amis , à concevoir que des hommes aient pu supporter pendant un si long espace de temps , des maux de tant d'espèces , ei ne pas être abattus au point de ne savoir plus faire most des forces physiques et morales.
Lucien. — Ils ne m’inspirent aucune pitié; tu
diras peut-être que c’est chez moi un signe de
mauvais cœur. I] leur fallait des trésors, il était juste qu'ils prissent quelque peine pour les acquérir.
M. Hunren. — C’est juste : et cependant il n’est pas dans notre nature de voir, sansémotion, souffrir un être qui nous est indifférent ou même que nous haïssons.
Ils arrivèrent sur les rives du Napo. Gonselsx fit faireune barque pour le traverser et porter le bagage et les vivres qu'il avait. Manquant de tout, ils furent réduits à déferrer les chevaux pour faire des clous et des crampons; la résine qui tombait de certains arbres leur servit de poix et de goudron. Ils réussirent, mais ce ne fut pas sans peine. Orel-
lana , officier qui commandait sous les ordres de Gonzalez, dirigea cette barque. Il descendit la rivière et alla chercher. des vivres avec cinquante soldats; il devait rejoindre l’armée à un endroit convenu,
- Orellana forma, en partant, le projet de se distinguer par une action sans exemple. Il décida de ne pas se rendre au rendez-vous que lni avait donné Gonzalez, et d'arriver à l'Océan en suivant le cours de la rivière ; il n’aurait probablement pas fait une pareille entreprise, s’il eût pensé que ce fleuve a une etendue de deux mille lieues marines. On ne peut pas concevoir qu’un homme , quelque déterminé qu’il fût, osât faire une pareille entreprise sur une barque aussi mal construite , alors surtout qu’il n’avait de provisions d'aucune. espèce, ayant d’ailleurs à traverser un pays inculte et des peuples sauvages, et.ne pouvant leur opposer qu’une faible poignée de soldats.
Lorsque Orellana fut arrivé à l'endroit indiqué pour attendre l’armée, il découvrit son projet. Ce lieu était où le Napo se jette dans le Maragnon, appelé la rivière des Amazones, Là, le perfide se déclara à ses compagnons, et leur inspira son audace. Un seul osa s'opposer à l'exécution de son projet, mais inutilement. Orellana, pour le punir de sa fidélité , le fit débarquer dans un pays inhabité, pour qu’il y périt, et il suivit son projet. On
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pe saurait exprimer les périls et les fatigues auxquels il fut exposé à tout iustant ; traversant tantôt des contrées désertes et stériles qui ne leur présentaient ni rafraîtchissemens, ni vivres; tantôt ayant à combattre contre des sauvages guerriers pour obtenir de force quelques provisions, Quelquefois, environné par unc foule de canots, il avait peine à.se mouvoir avec ses cinquante hommes et le petit espace qu’il avait dans sa barque. Il descendit néanmoins le fleuve sans s'arrêter, et atteignit enfin l'embouchure après sept mois de fatigues, de misère et de périls. Il était pourtant encore loin du terme de sa folle entreprise, puisqu'il fallait qu’il se hasardât sur l'Océan avec sa faible barque, pour arriver à une colonie espagnole. Il arriva enfin à Gabagua , qui est tout près des côtes de Tierra-Firma, après avoir parcouru plusieurs centaines de lieues de chemin.
Il revint de là en Espagne, où il remplit tout le monde de surprise par le récit de son aventure incroyable, car il ne le borna pas au simple narré de la vérité, mais il y ajouta divers contes pour rendre son histoire plus merveilleuse, et ce n’est que de nos jours qu’on en a reconnu la fausseté,
1 racontait que dans des contrées qu'il avait traversées, l'or et les pierres précieuses élaient aussi communes que les cailloux chez nous; qu’il en avait vu d’autres habitées seulement par des
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femmes vigoureuses et guerrières , d'où vient le nom des Amazones donné au pays qui est traversé par le Maragnon , et celui de fleuve ou rivière des Amazones au Maragnon. Un de ces pays fut appelé Eldorado, comme étant le pays de l'or.
Les recherches des voyageurs ont prouvé de nos . jours qu’il n’y a point de pays d’or ni de royaume d’Amazones , et que tous les contes merveilleux d'Orellana sont, en faveur du goût de ce siècle» imaginés pour faire valoir ses découvertes, et soutenir, en Espagne, l’ardeur de les poursuivre,