‹ Histoire de la découverte de l'Amérique [microforme] (volume 3)Chapitre 24 sur 29 · ENTRETIEN XX · texte numérisé non relu

ENTRETIEN XX

M. Huxren. — Je vais raconter l'embarras dans lequel se trouva Gonzalez par la perfidie d’Orellana.

Comptant qu'il trouverait au confluent du Napo et du Maragnon, Orellana, avec les cinquante hommes qu’il commandait et une provision de vivres, il ne fut pas peu surpris de ne trouver ni barque, ni vivres, ni détachement. Orellana, pensait-il, aura sans doute, par quelque cause imprévue, été obligé de descendre plus bas; il se décida, dans cette persuasion, à continuer sa marche

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le long du fleuve ; mais l'Espagnol que le perfide: Orellana avait fait mettre à terre, et qu’il rencon-

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considérèrent en tremblant leur désespérante po-sition. À demi-morts de faim et de fatigue, cette contrée stérile et déserte ne leur présentait aucune: ressource, et leur bagage, qui était resté dans la barque d’Orellana, était perdu pour eux. Dans cette: pénible situation, ils demandèrent et Gonzalez fut. forcé de leur accorder de revenir sur leurs pas.

On était à plus de deux cents milles (environ quatre cents lieues de France) de Quito, et il était. presque certain que peu d’entre eux, après les fatigues qu'ils venaient d'éprouver durant cette route longue et pénible , serait en état de les supporter encore. Il fallut pourtant s’y soumettre, et on se mit en route. Dans l'espoir de trouver de meilleurs chemins, ils voulurent revenir par une autre route, ne se guidant que sur le soleil. Leur espoir fut trompé, car cette nouvelle route fut. encore plus impraticable que l’autre, et ils trouvaient moins de vivres et do rafratchissemens. Ayant mangé leurs chevaux et leurs chiens, ils n'avaient d'autre ressource que de mâcher des feuilles et d’avaler des insectes rebutans ; ils rongèrent jusqu'au cuir de leurs selles et de leurs ceinturons, et, pour comble d’infortune , leurs habits, pourris par la pluie, tombaient en lambeaux,

ou avaient été déchirés par les ronces au travers desquelles il fallait passer sans cesse. Deux. cents Espagnols et quatre mille Péruviens périrent par cette affreuse misère.

Ceux qui purent continuer leur marche, semblables à des squelettes, arrivèrent jusqu’à cinquante milles de Quito, et ils auraient tous succombé si on n'avait envoyé de Quito des vivres. Quelle fut leur joie à la vue de ces secours! mais ils auraient trouvé la mort dans ces mêmes secours , si on les avait livrés à leur avidité : on les borna à une portion modérée pendant quelques jours. On avait eu le soin de leur envoyer des habits et des chevaux, mais Gonzalez y renonça parce qu’il n’y en avait pas suflisamment ; ses officiers l’imitèrent , et continuèrent leur chemin nus et à pied jusqu'à Quito. Les souffrances qu'ils avaient éprouvées les avaient rendus méconnaissables pour leurs plus intimes amis même.

Ils se reposèrent tous , excepté Gonzalez, qui, en arrivant à Quito, apprit des choses plus terribles que ce qu'il venait de souffrir. Allons en esprit à Lima, voir l'événement affreux qui s’y passe.

Vous n'avez sans doute pas oublié qu'Almagro, lors de son exécution, laissa un fils qu’il déclara son successeur, L'éducation de co jeune homme avait été confiée à un gentilhomme espagnol

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PIZARRE. 255 nommé Herrada , plein de mérite; il avait acquis sous sa direction d'excellentes qualités. Grand, bien fait, vif et habile à tout, il était pourvu de connaissances peu ordinaires. Îl possédait de plas l'intrépidité de son père, ce qui faisait présager qu'il se distinguerait sur la scène du Pérou.

Abaisser de bonne heure le génie naissant de: ce jeune homme fut la pensée de Pizarre, Il legarda donc quelque temps prisonnier avec son gouverneur , et ne le laissa libre qu’à condition qu’il ferait sa résidence à Lima sous ses yeux. pensant que ce moyen serait suflisant pour se mettre à l'abri de toute révolte de sa part; mais ce fut une erreur. Bientôt la maison du jeune Almagro fut le rendez-vous et le lieu de réunion de tous les anciens amis et de tous les partisans de son père, qui se trouvaient , comme nous l’avons vu, dans la position la plus affreuse, et ne soupiraient qu'après le moment de pouvoir venger leur honneur, et reprendre sur le tyran les biens. dont il les avait dépouillés. Le jeune Almagro devint le centre de leur réunion pour s'entendre sur les moyens de se venger ct d'améliorer leur sort. Ils convinrent de secouer lu tyrannie qui pesait sur eux, et d'immoler leurs oppresseurs. L'absence des deux frères du gouverneur leur sembla propice à l'exécution de leur complot.

Des réunions si souvent renouvelées, donnèrent

de l’ombrage aux partisans du gouverneur. On Int témoigna des craintes, et on l'engagea à se tenir sur ses gardes. Mais cela ne pouvait guère l'émouvoir ; il avait une trop grande habitude de voir les dangers sans crainte. Il leur répondit : « Ne trem- »blez pas pour mes jours; &l m'est si facile de » faire sauter des têtes, que je n'ai rien à craindre » pour la mienne, » ‘

Herrada vint le voir un jour qu’il se promenait dans son jardin. Il allait de la part de ceux qui conspiraient pour dissiper ses soupçons et voir quelles étaient ses intentions. Il cueillait des citrons; il en offrit à Herrada , et Jui dit qu'il n’en était pas ncore venu d’autres dans cette ville. Herrada lui témoigna beaucoup d'inquiétude, en Jui disant que d'après quelques bruits répandus dans le public, il voulait se débarrasser de son élève et de ses amis. Le gouverneur avoua qu’on. l'avait engagé à se tenir sur ses gardes, parce qu’on cherchait à lui arracher la vie, mais que jamais il n'avait eu nulle envie de s’en prendre à Herrada et à ses amis. Celui-ci lui donna l’assurance que tout cela avait été inventé par des gens qui avaient de mauvaises intentions, et pour lui en donner une preuve plus convaincante, il dit au gouverneur que le jeune Almagro et lui, avaient intention de s'éloigner de Lima, s’il voulait bien Je leur permettre. Aucun historien n’a su dire si

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PIZARRE. 257 Pizarre y consentit; seulement Oh assure qu’il promit à Herrada de lui faire remettre tout ce dont él pourrait avoir besoin. Alors Herrada parut ému et reconnaissant, et lui baisa la main. Tout <ela lui fit croire qu’il n’avait rien à redouter de ces gens là.

La mission d'Herrada fut remplie, Les conspirateurs étaient persuadés que le gouverneur était dans une parfaite sécurité. Le projet sanglant devait être exécuté le dimanche suivant. Pizarre m'avait pas eu le moindre soupçon lorsque vint le“ samedi, et ce jour là il se présenta un accident qui aurait pu lui faire ouvrir les yeux s’il n’avait été aveuglé sur sa position.

Dauer. — Il est juste que les criminels reçoivent Je prix de leurs mauvaises aclions, et que les victimes ne soient pas toujours innocentes,

M. Hunren. — Le sang va être payé par le sang.

L'un des conspirateurs eut des remords, et avant l'heure de l'exécution du projet, déclara la conspiration à un prêtre qui s’empressa d'aller en informer le gouverneur. Ce rapport fit quelque émotion sur Pizarre; mais accoutumé à mépriser les dangers, il reprit sa première sécurité , et répoudit qu'il ne croyait pas au complot qu’on voulait lui faire craindre ; que le ton soumis avec lequel Herrada lui;avait parlé peu de jours avant, lui prouvait que cette dénonciation venait de quel-

qu'un qui, ayant une grâce à lui demander, cherchait à le disposer favorablement par cette révélation. Après quoi il se mit au lit sans défiance,

Il fit cependant quelques réflexions pendant la nuit, et commença à penser que le péril pourrait peut-être bien ne pas être sans quelque fondement, et que quelques précautions ne seraient pas inutiles. On lui avait conseillé pendant long-temps de s’entourer d’une garde pour sa sûreté ; mais comptant sur l’arrivée prochaine d’un plénipotentiaire d'Espagne , il redoutait qu’on n’imputât lesoin qu’il prenait de se faire garder à la crainte que: lui. inspirait ce plénipotentiaire. Toutes ses précautions se bornèrent donc à ne pas sortir de son palais de toute la journée suivante; il @dire une messe dans sa chambre au lieu d'aller à l’église comme à l'ordinaire, et il dina à midi avec quelques uns de ses officiers. C'était le moment choisi par les conjurés, parce qu’à cause de 4 chaleur du climat on s’y livre au sommeil au milieu du jour,

Harrada, à la tête de dix-huit conjurés armés de toutes pièces, sort de la maison d'Almagro, . l'épée à la main, aux cris de vive le roi! mort au tyran! À ce signal, les conspirateurs, dispersés dans la ville, se rendirent au palais du gouverneur, Il sortait de table et conversait avec ses amis, tandis que le plus grand nombre de ses gens étaient

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PIZARREe 259 couchés, ce qui donna le temps à ses adversaires de franchir la cour ;:et d’entrer même dans l'intérieur du palais sans être vus, Un dès conjurés avaît été placé par Herrada à la porte pour-crier à cedx qui survenaient :. Le tyran est mort! tellement que croyant être arrivés trop tard, les amis du gouverneur se retirèrent au lieu de voler à son secours.

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