‹ Histoire de la découverte de l'Amérique [microforme]Chapitre 12 sur 49 · RER LEES · texte numérisé non relu

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DE CHRISTOPHE COLOMB. 23 du devoir sacré de la reconnaissance. Puis ils prirent solennellement possession de ce pays au nom du roi et de la reine d'Espagne. .

Durant ces cérémonies, les Indiens s’assemblèrent en foule autour des Espagnols, regardant avec surprise et en silence tantôt les maisons flottantes, tantôt les êtres extraordinaires qu’elles venaient d'amener à travers les flots. Hélas! si ces malheureux avaient su quelles seraient les suites de cette solennité, ils eussent pleuré et gémi sur leur triste destinée, ou plutôt ils auraient chassé ces étrangers qu'ils contemplaient avec admiration et respect.

Plus les Indiens regardaient les Espagnols, plus ils étaient étonnés. La couleur blanche des Européens, leur visage barbu, leurs habits, leurs armes, leur conduite, tout était extraordinaire pour eux. Mais lorsqu'ils entendirent le bruit de la mousqueterie et des canons, ils furent comme frappés de la foudre, et se persuadèrent que ces étrangers, armés du feu du ciel, étaient des êtres élevés au-dessus de la condition humaine, des enfants du soleil, leur divinité, qui s'étaient abaissés à les venir voir.

Si la vue des Espagnols étonnait les Indiens, ceux-là n'étaient guère moins surpris de tant d'objets nouveaux et singuliers qu’ils avaient sous les yeux. Ils voyaient des herbes, des plantes, des arbres et des animaux d’espèces différentes de celles que nous avons en Europe. Ils voyaient aussi des hommes qui, par la forme de leur corps et par leurs mœurs, semblaient appartenir à une autre classe que la nôtre. Leur peau était couleur de cuivre, leurs che-

veux noirs et longs, leur menton sans barbe, leur taille de moyenne grandeur ; les traits de leur visage étaient étranges ; leur air doux et timide; leur figure et d’autres parties de leur corps étaient marquées et peintes d'une manière bizarre. Les uns étaient tout à fait nus, les autres l’étaient à peu de chose près; seulement, pour se parer, ils chargeaient leurs oreilles, leurs narines et leur tête de différents ornements faits de plumes, de coquillages et de feuilles d’or. Ils furent d’abord timides et réservés; mais

24 VOYAGES ET CONQUÊTES quand on leur eut distribué toutes sortes de bagatelles, des grains de verre, des rubans, des grelots, ils prirent la plus grande confiance en leurs hôtes ; et lorsque, sur le soir, les Espagnols retournèrent à leurs vaisseaux, beaucoup d'Indiens, dans leurs canots faits de troncs d'arbres creusés, les y accompagnèrent, soit pour satisfaire leur curiosité, soit‘pour troquer avec eux d’autres colifichets. Ils donnaient en échange du fil de coton de leur façon, ou bien des javelots dont la pointe était formée d’une forte arête de poisson, toutes sortes de fruits et des perroquets. Tous étaient si empressés de se procurer quelque bagatelle européenne, qu'ils ramassèrent avec grand soin les morceaux d’un pot cassé qui étaient épars sur le tillac, et donnèrent avec joie vingt-cinq livres de beau fil de coton pour quelques jetons de cuivre qui ne pouvaient leur être d’aucun usage.

Le lendemain, Colomb visita les côtes de cette île, accompagné partout d'un grand nombre d'habitants. Il s'informa soigneusement par signes d’où ils tiraient ces feuilles d'or dont leurs narines étaient parées ; et ils lui firent comprendre qu’on ne les trouvait pas dans leur île, mais dans une autre, située vers le sud, qui produisait, suivant eux, de l'or en quantité. Colomb résolut de suivre leurs indications et de se mettre à la recherche de ce riche pays. Il se rembarqua donc, se fit accompagner de sept Indiens pour lui servir de guides et d’interprètes, et fit voile au sud.

Sur cette route , il rencontra plusieurs îles, dont il ne visita que les trois plus grandes, qu'il nomma Sainte-Marie de la Conception, Ferdinande et Isatelle. Mais n'y trouvant pas d’or, et tous les Indiens à qui il s’adressait montrant toujours le sud , il ne s'arrêta pas longtemps à la visite de ces îles, et poursuivit sa route.

On découvrit bientôt un vaste pays, qui se distinguait des îles que l’on avait vues jusqu'alors par sa grande étendue aussi bien que par la nature de son sol. Au lieu d’être plat et uni comme elles, il offrait aux regards des montagnes et

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DE CHRISTOPHE COLOMB. 25 des vallées agréablement diversifiées par des forêts, des prairies et des rivières. Colomb lui-même doutait si c'était une partie du continent, ou seulement une grande île. Quelques jours de plus lui apprirent que c'était véritablement une île, et que dans la langue du pays elle s'appelait Cuba. La voilà sur notre carte, entre le vingtième et le vingt-troisième degré de latitude septentrionale. |

Colomb jeta l'ancre dans l'embouchure d’un large fleuve, bien curieux de prendre connaissance du pays et des habitants; mais à la vue des vaisseaux, ceux-ci abandonnèrent leurs cabanes et s'enfuirent dans les montagnes. Un seul d’entre eux eut le courage de s'approcher dans une petite nacelle et de monter à bord. Après s'être assuré de l'amitié de cet Indieu par de petits présents, l'amiral l’envoya à terre avec un de ceux qu'il avait amenés de Guanahani, et deux Espagnols chargés de reconnaître le pays et d'inspirer de la confiance aux habitants ; il craignait qu'un plus grand nombre ne les fit fuir plus loin.

Les deux Espagnols, après s’être avancés dans le pays jusqu’à douze lieues, revinrent, et firent à l'amiral leur rapport à peu près en ces termes : « Le pays que nous venons de parcourir est ep grande partie cultivé et généralement fertile. I1 produit du blé indien, ou maïs, et une racine qui se mange comme du pain, lorsqu'elle a été rôtie. Nous sommes arrivés à une petite ville d'environ cinquante maisons de bois, et contenant jusqu’à mille habitants. Les plus distingués vinrent au-devant de nous, et quand ils eurent appris des Indiens qui nous accompagnaient quelles gens nous étions, ils nous prirent par le bras et nous menèrent dans la ville, où ils nous assignèrent un logement spacieux. Ils nous firent asseoir sur une espèce de chaise qui avait la figure de quelque animal, dont la queue servait de dossier, et dont les yeux et les oreilles étaient d’or. Dès que nous fûmes placés, les Indiens s’assirent à côté de nous par terre; ils nous baiïsèrent les mains et les pieds, et nous témoignèrent tant de respect, que l’on voyait bien qu'ils nous prenaient pour des êtres célestes. On nous fit manger de

26 VOYAGES ET CONQUÊTES leurs racines rôties, auxquelles nous trouvâmes un goût de châtaigne; et nous remarquâmes que toute l'assemblée des sauvages qui nous servaient n’était composée que d'hommes. S'étant retirés au bout d’un certain temps, ils furent relevés par autant de femmes, qui nous rendirent les mêmes honneurs que nous avions déjà reçus de la part des hommes. Enfin, quand nous sommes revenus, une foule d'habitants offrit de nous accompagner; mais nous les avons priés de n’en rien faire, et n'avons accepté cet honneur que du cacique, ou roi, et de son fils, qui en effet nous ont accompagnés jusqu'ici, et ont partout donné ordre de nous traiter avec une grande considération. »

L'amiral en témoigna sa reconnaissance à ces deux princes, et les reçut à bord de son vaisseau avec beaucoup d'attention et d’égards. Quand il leur demanda des renseignements sur ie pays où se trouvait l'or, ils lui montrèrent lorient; mais ils ne pouvaient comprendre pourquoi les hommes blancs paraissaient avoir une si grande passion pour ce métal, qui à leurs yeux n’était presque d'aucun prix, et qu'ils n'employaient qu’à leur parure. Les hommes blancs, de leur côté, n'étaient pas moins surpris de la simplicité de ces braves gens. 4

Colomb abrégea son séjour dans cetie île pour aller chercher, suivant les nouveaux renseignements que l’on venait de lui donner, le pays à mines d’or, objet de ses vœux, et que les Indiens appelaient Haïti.

En quittant Cuba, le 19 novembre, il emmena douce naturels du pays, pour les conduire en Espagne. Ces Indiens quittèrent Jeur patrie avec la plus grande indifférence, parce que Colomb avait soin de leur rendre le séjour sur les vaisseaux aussi agréable qu’il était possible.

Le vent étant devenu contraire pendant plusieurs jours, l'amiral fut obligé de louvoyer!.

Alonzo Pinçon, capitaine de la Pinta, voulut profiter de

1. Louvoyer, c'est voguer tantôt d'un côté, tantôt de l’autre. On fait cette manœuvre lorsque le vent est contraire et que cependant on veut maintenir le bâtiment dans les parages où l'on se trouve.

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DE CARISTOPHE COLOMH. 7 la circonstance ; et comme son vaisseau était meilleur voilier que les autres, il chercha à s'éloigner pour arriver le premier dans le pays de l'or, et en faire sa provision avant que les autres n’y fussent parvenus. Golomb, qui se douta de ses intentions, lui fit signal de l’attendre!; mais Pinçon n’y eut aucun égard : la soif de l’or lui fit oublier le devoir de l’obéissance.

Colomb, n'y pouvant remédier, prit le parti de retourner à Cuba avec les deux navires qui lui restaient. Le gros temps l’obligea à y rester quelques jours; il les employa à reconnaître le pays partout où il était riant et assez bien cultivé.

Aussitôt que le temps eut changé, Colomb remit à la voile pour aller à la recherche de Haïti et du traître Pinçon; il n'eut à faire que seize lieues de chemin. Le 6 décembre il arriva devant cette grande île, qu’il nomma Hispaniola ou petite Espagne, à raison de la ressemblance de son sol avec celui de l'Espagne d'Europe. Depuis elle reçut le nom de Saint-Domingue, nom d'une ville que les Espagnols y bâtirent et qui devint la capitale de l’île.

À son arrivée, les habitants se sauvèrent dans les bois, et comme on n’eut aucune nouvelle de la Pinta, l'amiral quitta bientôt le port où il avait mouillé, et fit gouverner au nord en rangeant la côte.

Ayant jeté l’ancre dans un autre port, il réussit à faire connaissance avec quelques habitants. Une Indienne, que l’on avait prise et qui avait été comblée de soins et de présents, fit à ses compatriotes un portrait si favorable des Espagnols, qu'ils n’hésitèrent pas à s’en approcher, pour voir et obtenir à leur tour quelques-unes des choses merveilleuses qu’elle avait reçues.

Ces gens, quant à la figure et aux mœurs, ne différaient en rien des habitants de Guanahani et de Cuba. Comme eux, ils n'étaient pas vêtus : ils avaient le teint couleur de

1. On appelle signal à la mer des instructions que l’on donne au moyen de quelques marques distinctes qui servent à faire connaître aux divers bâtiments d’une escadre les ordres ou les avis du commandant. Le jour, on emploie des pavillons de diverses couleurs, et la nuit on fait usage du canon, des fusées, de feux, etc,

cuivre; ils étaient aussi timides et ignorants, et n'avaient pas moins de douceur dans le caractère. Surpris de tout ce qu'ils voyaient, ils paraissaient croire que les Espagnols n'étaient pas des hommes, mais des êtres célestes. On voyait briller dans leur parure plus d'or qu'on n’en avait aperçu dans celle des insulaires qu'on venait de quitter; mais ils faisaient également si peu de cas de ce métal, qu'ils s’estimaient heureux de pouvoir l'échanger contre des grains de verre, des épingles, des sonnettes ou d’autres objets de cette espèce.

Quand Colomb leur demanda lieu où l’on trouvait de l'or, ils montrèrent aussi lorient; d’après cette nouvelle indication , il remit aussitôt à la voile, plein d’espoir de découvrir bientôt cette nouvelle source de richesses.

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SEPTIÈME ENTRETIEN

Bienveillance du cacique d'Haïti. — Le vaisseau amiral échoue par la désobéissance de l'équipage. — Le cacique vient au secours des Espagnols. — Terreur des insulaires, causée ‘r la tactique militaire des Européens. — Colomb s’embarque pt Espagne après l’établissement des Espagnols dans la nouvelle retrouve Alonzo Pinçon, et lui pardonne généreusement sa trahison.

M. Hunter. Les vaisseaux eurent à peine mouillé dans une autre baie d'Haïti, que le cacique de la contrée vint faire une visite à l'amiral, Sa suite était considérable. Quatre hummes le portaient sur leurs épaules dans un palanquin, espèce de chaise à porteurs; il était entièrement nu, ainsi que ses sujets.

Il ne fit pas la moindre difficulté de se rendre à bord, et quand on lui dit que l'amiral venait de se mettre à table, il se fit introduire dans sa chambre, accompagné de deux hommes âgés, qui paraissaient être ses conseillers. Il s’assit à côté de Colomb, avec une contenance également respectueuse et confiante, tandis que les deux vieillards se placèrent à ses pieds. On lui servit du vin, et de quelques-uns

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des mets qui étaient sur la table; il en goûta, et envoya le reste aux gens de sa suite, qui l’attendaient sur le pont.

Le repas fini, il fit présent à l'amiral Le plusieurs feuilles d'or, ainsi que d’un ceinturon artistement travaillé ; et de son côté Colomb lui donna un collier d'ambre jaune, une paire de pantoufles rouges, une couverture de lit et un flacon d'eau de fleur d'oranger. Sa Majesté indienne en fut si ravie, que, dans l'excès de sa reconnaissance, elle assura l'amiral que tout son pays était à son service.

Les manières de ce prince étaient majestueuses avec ses sujets, et très-familières avec les Espagnols. Il regarda tout avec beaucoup d'attention, et marqua la plus grande surprise de toutes les choses extraordinaires qu'il voyait dans le navire. Sur le soir, il demanda à être reconduit à terre. On 'empressa de mettre la chaloupe à la mer; l’amiral lui fit ses adieux, et les accompagna d’un coup de canon. Dès lors plus de doute dans son esprit sur l’origine céleste de ces êtres blancs, puisqu'ils disposaient de la foudre et du tonnerre, La vénération des Indiens pour ces augustes étrangers alla jusqu'à baiser les traces que les Espagnols imprimaient sur la terre en marchant.

Comme cette contrée n’était pas encore le pays qui renfermait les riches mines d’or, objet principal des vœux des Espagnols, Colomb fit appareiller pour se porter plus à l'est.

Toutes les informations que l’on s'était procurées s’accordaient à faire croire que l’on se trouvait dans un pays montueux, qui était sous la dépendance d’un cacique trèspuissant. Colomb avait envoyé des députés à ce prince, et ayant re à de sa part l'invitation la plus pressante, il se hâta de y rendre.

Dans citte nouvelle course on s'était avancé jusqu’à un cap, où l’amiral fit carguer les voiles par un temps calme, à une lieue environ de la terre. Il n’avait pas fermé l'œil depuis deux jours : aussi après avoir confié le timon au pilote, avec l’ordre précis de ne pas le quitter, il alla se coucher vers minuit. À peine fut-il livré au sommeil, que

l'équipage, se croyant à l'abri de tout péril, suivit son exemple. Le pilote même, qui dans ce calme n'appréhendait aucun danger, ne se fit pcint de scrupule de charger, au mépris des ordres de son supérieur, un mousse des fonctions qui lui étaient confiées, et d'aller se reposer comme les autres. Ce jeune garçon, sans expérience, était donc le seul veillant à bord du navire.

Pendant que tout l'équipage était plongé dans un profond sommeil, un courant entrainait insensiblement le vaisseau vers la côte ; tout à coup il reçut une secousse si violente, que, de frayeur, le mousse laissa échapper le timon. Éveillé par ses cris, Colomb se transporta aussitôt sur le tillac, apercut les rochers, et coi aut bientôt que le vaisseau était échoué. La consternation était générale; lui seul conserva assez de présence d'esprit pour faire les dispositions propres à sauver le vaisseau.

Colomb ordonna sur-le-champ à quelques-uns de ses gens d'entrer dans la chaloupe , et de jeter à rue certaine distance une ancre au moyen de laquelle on püt touer le navire! et le dégager des rochers. Mais tel était leur désespoir, qu’au lieu d'exécuter ses ordres ils ne songèrent qu’à leur propre conservation, et voulurent se sauver à bord de la Nigna. Heureusement le commandant refusa de recevoir des gens qui trahissaient leur devoir et abandonnaient leur chef. Ils furent donc obligés de retourner au vaisseau échoué.

Cependant Colomb, pour alléger son navire, fit couper les mâts et jeter dans la mer les choses les moins nécessaires ; mais ce fut en vain. Le vaisseau s’ouvrit près de la quille, et l’eau y entra subitement et en si grande quantité, qu'il fallut renoncer à tout espoir de le conserver. L’amiral descendit avec tout son monde dans les chaloupes, qui vinrent à son secours, et gagna aussitôt la Nigna à force de rames.

Le lendemain, il envoya avertir le cacique du malheur

1. Touer le navire, c’est le faire avancer en tirant un câble à force de bras, ou au moyen d’un cabestan.

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DE CHRISTOPHE COLOMB. 31 qui venait de lui arriver, et lui demander l'assistance de ses sujets pour sauver ce que l’on pourrait du vaisseau naufragé.

A cette nouvelle, le bon cacique Guakanahari vint, avec tous ses gens et tous ses canots, au secours des Européens, Ils rassemblèrent ce qu'ils purent ramasser des effeta du vaisseau, et les transportèrent à terre sans en détourner aucun. Guakanahari les prit sous sa garde, et les plaça dans un lieu voisin de son habitation, en attendant que les maisons destinées à les recevoir fussent prêtes. Il eut même la précaution de mettre près d’eux des gens armés pour veiller à leur conservation; mais cette mesure était inutile. Ses sujets pleuraïent comme lui le malheur des hommes blancs, et n'étaient pas tentés de l’aggraver encore en les dépouillant de ce qui leur resta

Colomb, dans le rapport qu'il adressa à la cour d’Espagne, peint le caractère aimable de ces sauvages d’une manière intéressante. « Ces gens, dit-il, sont si doux, si honnêtes et si paisibles, que je crois pouvoir dire qu'il n'y a pas de meilleurs hommes dans l'univers. Ils aiment leurs semblables comme eux-mêmes ; leurs manières sont agréables, gracieuses, animées et accompagnées d’un doux sourire. Le roi est servi avec beaucoup d'appareil et un pro-

fond respect. La mémoire de ces peuples est parfaite; ils se

rappellent tout avec une grande précision, et le soin qu’ils prennent sans cesse de rechercher les causes et les effets de ce qu'iis observent ou de ce qu’on leur apprend est digne des plus grands éloges. »

Guakanahari, ayant su combien les Européens aimaient l'or, leur donna, pour les consoler de leur infortune, plusieurs plaques de ce métal, avec promesse qu'il en ferait venir une quantité beaucoup plus considérable d’un endroit qu'il appelait Cibao. Plusieurs de ses sujets en apportèrent aussi, charmés de pouvoir échanger leur or contre des bagatelles européennes. Un d'eux, qui tenait dans l’une de ses mains un assez gros morceau de ce métal, étendit l’autre vers un Espagnol qui lui donna une sonnette. L’Indien aus-

32 VOYAGES ET CONQUÊTES sitôt laissa tomber l'or, et s’enfuit à toutes jambes comme un voleur, persuadé qu’il avait attrapé son homme.

Cependant Colomb était accablé d'inquiétude. Le perfide Pinçon ne reparaissait pas. Un seul vaisseau lui restait, et ce vaisseau si petit, si fatigué, ne pouvait ni contenir tout son-monde, ni être employé sans témérité à un.voyage aussi long que celui d'Espagne.

Que faire dans cette situation critique ? Après y avoir mûrement réfléchi, il prit la résolution de se rembarquer avec une partie ‘es siens, d'affronter tous les dangers pour aller faire en Espagne un rapport détaillé de ses découvertes, et laisser le reste de ses gens dans l’île, comme une colonie. Tous approuvèrent cette résolution, et il se trouva sur-le-champ assez d'hommes qui demandèrent à rester, Le cacique Guakanahari lui-même, loin de le trouver mauvais, s’estimait fort heureux que quelques-uns de ces étrangers d'origine céleste voulussent bien demeurer dans son île, et le défendre lui et ses sujets contre ses ennemis les Caraïbes, nation féroce et barbare qui habitait plusieurs iles situées au sud-est et venait de temps en temps attaquer son pays, ce qui obligeait alors ses sujets, trop faibles pour résister, à se réfugier dans les montagnes.

Colomb lui promit de le prendre sous sa protection; et pour lui donner une idée de l’art militaire des Européens, il fit faire à sa troupe quelques évolutions. Les Indiens en furent émerveillés; mais quand il fit jouer l'artillerie, leur frayeur fut si grande qu’ils se laissèrent tomber par terre, étourdis et se couvrant la tête des deux mains ; Guakanahari lui-même en fut consterné; mais Golomb le rassura, en lui promettant de ne faire usage de ces foudres que contre les Caraïbes, ses ennemis ; et pour lui rendre plus sensible encore l'effet de ces bouches tonnantes, il fit pointer contr. le navire échoué une pièce chargée à boulet, et l’on y mit le feu. Le boulet passa à travers le vaisseau et tomba visiblement du côté opposé dans la mer. L'étonnement dont le cacique fut saisi à cette vue surpasse l'imagination. Livré à une rêverie profonde, il retourna chez lui plus persuadé

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