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Les occupations, les soucis et les fatigues continuelles de Colomb avaient beaucoup altéré sa santé. Il fut accablé d'un épuisement total, accompagné d’insomnies, et qui même en peu de temps lui fit perdre la mémoire. On désespérait déjà de sa guérison, et l’on se hâta de retourner à Isabelle. Il y trouva contre toute attente, en arrivant, don Barthélemy, le plus cher de ses frères, qui lui avait amené d'Espagne les secours qu’il avait demandés. Il est difficile d'exprimer la joie qu'il en ressentit; elle fut telle que dès ce moment sa santé se rétablit à vue d'œil. Cet heureux événement fit plus que tous les secours de la médecine. Depuis treize ans ces deux frères, qui s’aimaient tendrement , étaient séparés; ils ne s'étaient point écrit, ils n’avaient pas eu de nouvelles l’un de l’autre.
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propositions au roi d'Angleterre, et il avait réussi à les faire goûter. Il était donc retourné en Espagne pour porter luimême cette agréable nouvelle à son frère; mais en passant par la France, il avait appris que son frère avait déjà exécuté le projet auquel il voulait concourir. Quand il arriva à Cadix, Colomb avait remis à la voile pour sa seconde expédition. Sur l'invitation du roi, il se rendit à la cour, où il fut accueilli avec de grands honneurs. Lorsqu’ensuite on reçut les dépêches par lesquelles Colomb faisait connaître ses embarras et ses besoins pressants, Barthélemy fut nommé pour lui porter des secours.
Ce secours inespéré prévint la ruine prochaine de ces établissements naïissants. Tout y était tombé en désordre pendant son absence. Les deux tiers de la colonie étaient devenus victimes des épidémies qui règnent ordinairement dans ces climats. Margarita, à qui Colomb avait confié le commandement des troupes, s'était révolté, et, ne pouvant parvenir à son but, il était parti pour l'Espagne avec le père Boyl, complice de sa rébellion, emmenant avec lui un des vaisseaux de la flotte. Les troupes sous ses ordres s'étaient ensuite dispersées en petites bandes par tout le pays et avaient exercé toutes sortes d'injustices et de violences sur les insulaires, qui, excédés de mauvais traitements, finirent par repousser la force par la force. S’étant réunis en grand nombre , ils massacrèrent plusieurs de ces Espagnols vagabonds.
Tous ces événements menaçaient la colonie naissante d’un entier anéantissement. Les Indiens, jusqu’alors timides et pacifiques , éclairés par le malheur, froissés dans ce qu'ils avaient de plus cher, l'indépendance et le repos, jetaient un regard sur l'avenir et n’y voyaient que l'esclavage, le déshonneur et la mort.
Les Espagnols ne leur faisaient plus illusion : ce n’étaient plus pour eux des êtres célestes, mais des oppresseurs. D'un autre côté, ces bons insulaires, cédant à l'influence du climat, plaçaient tout leur bonheur dans l’indolence. Leur terre était si libérale qu’elle fournissait sans culture
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à leurs besoins, et leurs besoins étaient peu de chose; une poignée de maïs et un peu de cassave! suflisaient à leur nourriture. Ils voyaient avec étonnement qu'un Espagnol dévorait dans un seul repas plus que quatre des leurs ne pouvaient manger dans toute la journée. Ils prirent donc ces Européens pour des mangeurs insatiables, qui n'étaient venus de si loin que parce qu’ils avaient consommé toutes les provisions de leur patrie, et que, semblables aux insectes, ils s'étaient vus obligés d'aller chercher ailleurs de quoi subsister ; d'où ils tirèrent la conséquence que les vivres de leur île ne suffiraient pas longtemps à leur propre nourriture et à celle de ces hôtes voraces, et qu’ainsi une famine générale ne tarderait pas à les réduire aux plus cruelles extrémités.
Cette considération et les violences que les Espagnols exerçaient sur eux tous les jours les convainquirent de la nécessité de secouer sans délai ce joug insupportable. Ils prirent donc les armes, se réunirent sous leurs caciques et formèrent, par la jonction de tous les corps particuliers, une armée nombreuse.
Tel était l’état des choses quand Colomb revint à Isabelle. Tout était en mouvement, tout annonçait la guerre. La nation entière des Haïtiens, excepté le seul Guakanahari, qui restait toujours attaché aux Espagnols, était sous les armes et prête à tomber sur cette poignée d'hommes qui les opprimaient : ils étaient, dit-on, au nombre de cent mille combattants. |
Colomb s’effraya moins du danger qui le menaçait, lui et sa colonie, que des actes coupables par lesquels des chrétiens à ses ordres avaient inspiré aux Indiens paisibles une si grande animosité contre eux. Il se vit réduit à la cruelle
1. La cassave ou manioc est une plante qui croit en Amérique, et qui s'élève à environ quatre pieds de hauteur. Cet arbrisseau a les feuiiles larges et la tige grosse; sa racine a la figure d’une betterave ou d’un navet et cinq à six pouces de diamètre. Mangée crue, elle est de mauvais goût et malsaine; mais, en la pilant, on en peut tirer une substance farineuse qui, séchée au soleil ou à l’aide du feu, fournit des galettes qui sont très-nourrissantes et fort bonnes à manger.
nécessité de porter le carnage parmi des hommes qui ne cherchaient qu’à assurer leurs propriétés, leur liberté et leur vie contre des brigands : triste situation pour un homme aussi délicat et aussi humain que l’était Colomb !
Dans ce déplorable état, il reçut la visite du fidèle Guakanahari, qui venait lui témoigner la part qu’il prenait à sa peine et lui offrir son secours. Get ami constant des Espagnols, en les protégeant comme il avait fait, s'était attiré la haine de tous les autres caciques; en sorte que la nécessité et son inclination le portaient également à se mettre du parti des Européens. Colomb lui en témoigna sa reconnaissance, et tous deux mirent leurs troupes en campagne.
Préparez-vous maintenant, mes enfants, à voir en Amérique la première scène guerrière, qui fut l’origine de tant de cruelles et horribles tragédies par lesquelles cette malheureuse partie du monde a été depuis ensanglantée.
ONZIÈME ENTRETIEN
La guerre se prépare entre les Indiens et les Espagnols. — L’asservissement des insulaires d’Isabelle en est la suite. — Projet désespéré des habitants de l’île. — Conspirations contre Colomb en Espagne. — Il fait voile pour l'Espagne pour confondre ses détracteurs.
M. Hunter. Que ne puis-je, mes chers enfants, tirer un voile sur la suite de ce qui s’est passé dans lenouveau monde! Dans tous les temps, la voix de l'humanité s’élèvera contre les horreurs dont d’indignes chrétiens se sont rendus coupables envers leurs frères innocents. Je vais vous les faire connaître, ces faits abominables, sans en rien déguiser, afin que, dès ce moment même, vous apnreniez à abhorrer les cruautés dont les hommes sont capables lorsqu'ils suivent la voix de leurs passions.
Les deux armées sont déjà en présence, et voici le moment terrible qui va décider de la vie des Espagnols ou de la liberté des Indiens.
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D'un côté il y a cent mille Indiens armés de massues, de cimeterres de bois, de piques et de flèches, dont les pointes sont formées d'arêtes de poissons ou de cailloux. De l’autre, deux cents fantassins et vingt cavaliers européens, soutenus par un petit corps d’'Indiens aux ordres de Guakanahari. Différence énorme! Mais ce que cette poignée d'Européens perdait en nombre, elle le regagnait du côté de l'art militaire, des armes, des chevaux, le dirai-je! même d’une meute de chiens.
CHarLes. Des chiens!
M. Hunter. Oui, mon ami. On avait amené une meute de gros dogues, pour les lâcher contre les pauvres Indiens nus, comme on le fait contre les animaux sauvages.
CHARLOTTE. Les vilains Espagnols !
M. Hunter. Le péril était donc égal de part et d'autre, et l'issue de la bataille difficile à prévoir.
Colomb choisit la nuit pour la scène horrible qui se préparait, espérant que l'obscurité augmenterait la frayeur dont seraient saisis les Indiens à une attaque imprévue. Ayant partagé sa petite armée entre son frère Barthélemy, le cacique Guakanahari et lui-même, il tomba sur les Indiens au moment où ils s’y attendaient le moins. Les cris et la fureur des assaillants, le bruit de la mousqueterie, le hennissement des chevaux, l’aboiement des chiens, effrayèrent tellement ces malheureux, qu'après une légère résistance ils prirent la fuite en désordre, le désespoir dans le cœur. Quelques-uns tombèrent sous le fer; d’autres furent écrasés par les chevaux, déchirés par les chiens ou faits pri sonniers : le reste se dispersa dans les forêts.
Il est donc décidé que ce peuple innocent courbera sa tête sous le joug européen! Colomb se hâta de profiter de sa victoire ; il parcourut tout le pays, et partout on se soumit sans faire la moindre résistance. En quelques mois cette île si peuplée se trouva entièrement assujettie à l'Espagne.
Jusqu'à présent Colomb n’a rien fait qui ne doive nous inspirer de l'admiration et de l'amitié pour lui; mais il était homme : ainsi préparez-vous à ses faiblesses et à ses
#4 VOYAGES ET CONQUÊTES erreurs, et puissiez-vous apprendre par là combien on doit veiller sur son cœur et sur ses actions, pour ne pas broncher dans la carrière de la vertu!
Margarita et le père Boyl, ses deux ennemis jurés, étaient arrivés en Espagne, Il s'attendait qu’ils ne négligeraient rien pour déprécier son mérite et persuader au roi, naturellement ombrageux, que ses découvertes étaient de peu de valeur. Il voyait donc se former sur sa tête un orage qui ne manquerait pas d’éclater, s’il ne le dissipait à temps.
Le seul moyen d’y réussir était d'envoyer à la cour d’Espagne un échantillon un peu considérable des richesses qu'il lui avait fait espérer de ses découvertes; et, pour être en état de faire cet envoi, il se vit obligé de mettre un impôt excessif sur les malheureux Indiens.
Frépéric. Qu’'appelle-t-on impôt ?
M. Hunter. Ce que l’on nomme aussi tribut, c'est-à-dire ce que les habitants d’un pays sont obligés de payer à leur prince ou à ceux qui les gouvernent pour la protection dont ils jouissent.
Colomb ordonna aux Indiens subjugués que ceux d’entre eux qui habitaient les cantons où se trouvait l'or lui apportassent tous les trois mois une certaine quantité de ce métal,
et que les autres lui remissent, aux mêmes termes, chacun ill vingt-cinq livres de coton. Or, c'était plus que ces pauvres gens ne pouvaient fournir. Accoutumés dès leur enfance à LL une vie peu active, ils ne purent supporter d'être forcés, comme des esclaves, à travailler sans relâche à la recherche de l'or et du coton; production dont, par là même, la | quantité devait nécessairement diminuer de jour en jour. Mais ils avaient beau se plaindre, l’ordre était donné, et | | les Européens en pressaient l'exécution avec la dernière ji rigueur.
(| Pour se délivrer d’un joug insupportable, les malheureux | | Indiens prirent une résolution que le désespoir seul pouvait leur suggérer. D’après les idées qu’ils s'étaient faites de la l voracité de leurs vainqueurs, il leur parut possible de les | forcer en peu de temps, par la faim, à quitter leur île, dès
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DE CHRISTOPHE COLOMB, bb qu'ils cesseraient d'ensemencer leurs champs de maïs et de manioc. Ils se mirent donc tous à détruire les semences déjà en terre ; puis ils se retirèrent dans des montagnes inaccessibles où ils ne trouvèrent, pour leur propre subsistance, que quelques racines sauvages. Ils ne furent pas longtemps sans éprouver eux-mêmes toutes les rigueurs de la famine qu’ils avaient voulu attirer sur leurs oppresseurs. Une partie considérable périt misérablement ; une autre fut emportée par des maladies épidémiques, suites inévitables de la faim; et le reste se trouva si exténué , qu’ils furent beaucoup moins en état qu'auparavant de supporter les charges dont ils étaient accablés.
Quant aux Espagnols, ils souffrirent sans doute aussi de l'exécution de ce projet désespéré; mais par leur travail, et moyennant une nouvelle provision de vivres qui leur était arrivée d'Europe, ils furent préservés d’une disette absolue.
Sur ces entrefaites, ou vit éclater l'orage qui s'était formé de loin sur la tête de Colomb. A leur arrivée en Espagne, Margarita et le père Boyl avaient fait une peinture si triste des pays qu'il avait découverts , ils avaient rendu sa conduite si odieuse, qu'elle ne manqua pas d’inspirer à la cour une grande défiance à son égard. On résolut d'envoyer aux Indes occidentales un homme chargé d'examiner l’état des choses, ainsi que la conduite de Colomb, et d’en faire un rapport au roi.
Celui qui fut choisi n’avait pas, à beaucoup près, la droiture et les lumières nécessaires pour l'exécution d’une affaire si importante. Il avait été proposé par les ennemis de Colomb, sûrs qu’il entrerait dans leurs vues perfides. 1] s'appelait Aguado, et était gentilhomme de la chambre de la reine.
Enorgueilli de son importance, cet homme vain ne fut pas plutôt arrivé dans l’île espagnole qu'il fit sentir son autorité à l'amiral. Il traita ce grand homme avec la hauteur la plus insultante; Espagnols et Indiens, il invita tous ceux qui avaient des motifs de mécontentement contre Colomb à
se présenter devant son tribunal. Toutes les plaintes portées
par les mécontents furent avidement recueillies, pour en composer une série de griefs propres à représenter comme un scélérat celui qu'on voulait perdre,
Quelque patient que fût Colomb, il ne put supporter les mortifications que lui fit éprouver l'orgueilleux Aguado. Il prit la résolution de partir pour l'Espagne, afin de soumettre sa cause à la décision du roi et de la reine.
Dans cette vue, il nomma adelantado, ou vice-gouverneur, son frère Barthélemy, pour commander dans l'île pendant son absence. Mais par malheur il constitua chef de justice un homme à qui il n'aurait pas dû confier tant d’autorité ; et nous verrons dans la suite combien il en a abusé : il s'appelait Roldan.
Pour faire ce voyage plus promptement, il cingla! droit vers l'Espagne; mais il ne savait pas combien il allongerait par là sa route. Il fallut qu'il apprit, par l'expérience la plus malheureuse, ce qu'aucun marin n'ignore aujourd'hui: que cette navigation est sujette à mille difficultés, à cause des vents alizés, qui dans ces parages souflent presque continuellement de l’est. Tout le monde sait maintenant que les vaisseaux, à leur retour des Indes occidentales, doivent d’abord gouverner au nord , afin d'éviter ces vents contraires.
Il avançait si peu, qu’au bout de trois mois il voguait encore en pleine mer. Il fut donc obligé, faute de vivres, de mettre ses gens à une très-petite ration de pain; mais afin que personne ne fût en droit de se plaindre, il s’assujettit aux mêmes privations que son équipage.
Bientôt la faim rendit les matelots furieux et leur suggéra le cruel dessein d’égorger et de manger les Indiens qui étaient à bord, ou du moins de les jeter à la mer, afin de ne plus partager avec eux les misérables restes de leurs vivres. Dans cette extrémité, Colomb ne se départit pas de cette humanité qui le caractérise. Il refusa avec fermeté de se rendre à leurs désirs, en leur représentant que ces mal-