‹ Histoire de la découverte de l'Amérique [microforme]Chapitre 34 sur 49 · SP ER ET NE. NS, ER · texte numérisé non relu

SP ER ET NE. NS, ER

DE CORTÉS. 169 sion qui, comme je l'ai déjà dit, signifiait dieux dans leur langue.

Cortès portait par-dessus son armure une chaîne de pierres fausses, qu'il destinait en présent à l’empereur. Aussitôt que les compliments furent finis de part et d'autre, il la mit au cou de Montézume , qui, de son côté, donna ordre d'aller chercher la pièce la plus précieuse de son trésor, un collier fait de coquillages très-rares , d'où pendaient de chaque côté quatre écrevisses : il plaça de même cet ornement au cou de son hôte, et par cette politesse inouïe il augmenta encore l’étonnement de ses sujets.

Montézume paraissait âgé d'environ quarante ans : il était d’une stature médiocre, et plutôt maigre que gras; mais il avait l’air imposant, le regard vif, et n’était pas aussi basané que les autres Mexicains. Son habillement se composait d’un long manteau d’étoffe de coton, garni ou plutôt chargé partout de bijoux d'or, de perles et de pierres précieuses. Il portait sur la tête une couronne d’or, faite presque comme une mitre d’évêque , et sa chaussure était de plaques d’or massif, attachées avec des courroies et des boucles de même métal.

Il fit son entrée avec son hôte. La ville, qui ne s'appelait pas encore Mexico, mais Tenuchtitlan, était grande et peuplée. Au rapport des historiens espagnols, elle consistait en vingt mille maisons à toit plat, et elle se distinguait par une quantité de temples et de palais dont la grandeur et la magnificence surpassaient tout ce qu'on avait vu jusque-là dans toutes les parties du nouveau monde, quoiqu'il soit très-vraisemblable que les historiens d'alors aient souvent outre-passé les bornes de la vérité dans la description qu’ils ont faite de cette belle ville. On assigna pour demeure à l’armée espagnole l’un de ces vastes palais, qui, par ses murailles et ses portes, ressemblait à une forteresse , et Montézume lui-même les y accompagna; mais il les quitta aussitôt qu'ils y furent arrivés, pour leur laisser, disait-il, le temps de se reposer ; et, en s’en allant, il les

170 VOYAGES ET CONQUÊTES pria de se regarder, pendant leur séjour dans ce lieu, comme chez eux et parmi leurs frères.

Cependant Cortès, comme à l'ordinaire, garnit toutes les avenues de sentinelles et de canons, et recommanda aux officiers et aux soldats de garder exactement la même discipline et la même vigilance qu'ils avaient observées jusqu'alors.

HUITIÈME ENTRETIEN

L'empereur Montézume rend une première visite à*Cortès. — Croyance de Montézume à l'égard des Espagnols. — Cortès essaye de convertir Montézume au christianisme. — Sacrifices abominables en usage chez les Mexicains. — Attaque de la Vera Cruz par un général mexicain.

M. Hunter. L'empereur Montézume, au milieu d’un brillant cortége, rendit dès le même soir une première visite à son hôte. Cortès alla respectueusement au-devant de lui jusqu’à la première cour : il l'aborda en s’inclinant profondément et le conduisit dans sa chambre. Le monarque s’y assit familièrement et fit donner un siége au général. Pendant ce temps sa suite se tenait debout contre le mur, et les Espagnols qui se trouvaient dans la chambre en firent autant : alors on introduisit l'interprète Marine , et l’empereur fit un discours dans lequel il essaya d'abord d'effacer les mauvaises impressions que des bruits désavantageux pouvaient avoir faites sur Cortès. « Quelques-uns, dit-il, t’auront assuré que je descends des dieux immortels ; d’autres se seront efflorcés de me calomnier en me dépeignant à toi comme un tyran orgueilleux et cruel. Le premier de ces bruits mérite aussi peu de foi que l’autre. »

À ces mots, il découvrit son bras et pria Cortès de se convaincre, par la vue et le toucher, qu'il était vraiment de chair et d’os comme les autres hommes : ce que Gortès n'avait jamais révoqué en doute ; ensuite il assura que l’accusation de tyrannie, par laquelle on avait voulu le rendre

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DE CORTÉS. {71 odieux, était toutaussi peu fondée, Ge préambule fini, il déclara dans les termes suivants ce qu’il pensait sur l'origine des Espagnols et sur le but de leur visite :

« Nous savons, par des traditions qui, depuis les siècles les plus reculés, sont parvenues jusqu’à nous, que nos ancêtres sont venus d’une coutrée éloignée et ont fait la conquête de ces pays qui sont encore aujourd’hui soumis à ma domination. Leur chef était le grand Quezalcoal, qui, après avoir fondé cet empire, quitta de nouveau cette partie du monde pour aller prendre possession d’autres pays vers l’orient; avant de nous quitter il prophétisa qu’un peuple qui descendait de lui viendrait un jour changer nos lois et tout le gouvernement. Je vois maintenant, par tout ce qu’on m'a rapporté de vous avant votre arrivée et par les choses que j'aperçois moi-même, que vous êtes ces descendants de notre grand fondateur qu’il nous avait lui-même annoncés ; et c'est pour cela que je ne vous ai pas reçus comme des étrangers, mais comme des parents. J'ai voulu vous en avertir, afin que vous me fassiez connaître sans nul détour la volonté du grand monarque de l'Orient votre souverain, qu. -ra une loi pour moiet pour mon peuple. »

ÿ entendant Montézume s'exprimer ainsi, la joie de Curtès fut à son comble; il s’empressa de le confirmer dans l'idée que lui et ses Espagnols étaient les précurseurs de ceux dont Quezalcoal avait annoncé l’arrivée future.

« Au reste, ajouta-t-il, quelque visible qu'il soit par là que le monarque suprème de l'Orient, dont j'ai l'honneur d’être le moindre serviteur, a les plus justes prétentions sur tous ces pays, il est pourtant bien éloigné de vouloir faire valoir ses droits. Il ne désire rien de toi et de ton peuple, sinon que vous renonciez à vos erreurs et que vous adoptiez la véritable croyance, qu’il vous fait annoncer par moi. Sachez donc que vous vivez dans une fausse religion; que vous n’adorez que des masses inanimées, inventions de vos prêtres et ouvrages de vos propres mains. [l n’y a qu’un seul vrai Dieu, qui a créé et qui entretient tout ce qui existe.

172 VOYAGES ET CONQUÈTES

«Cet être unique, sans commencement et sans fin, a produit de rien tout cet univers, tous ces soleils brillants qui nous éclairent, la terre et le premier homme dont tous descendent. Nous devons donc le reconnaître et l’adorer comme le premier principe de toutes choses ; et c'est à quoi, grand empereur, le roi mon maître te convie avec tout ton peuple. Voilà ce qu'ilexige pour conclure ensuite avec toi une alliance perpétuelle et avantageuse. »

Pendant ce discours de Cortès, l'agitation de Montézume était extrême. Il ne pouvait supporter d'entendre mépriser ses dieux, et il eut de la peine à se contenir jusqu'à ce que Cortès eût fini de parler. Alors il se leva avec assez de précipitation, et dit qu’il recevrait avec grande reconnaissance la proposition d’une alliance avec un prince descendu de Quezalcoal ; que, pour ce qui regardait les dieux, celui des Espagnols pouvait être excellent sans que les siens en eussent moins de mérite. À ces mots, il rompit l'entretien; et après avoir distribué quelques présents magnifiques, il s’en retourna dans son palais.

Le lendemain, Cortès fut conduit à son audience en grande pompe, accompagné de ses principaux officiers. Cette fois l'entretien dura plus longtemps. Montézume fit cent questions sur la manière de vivre des Européens, sur leurs coutumes et leurs mœurs ; ei Cortès, qui n'avait rien plus à cœur que la conversion qu’il avait projetée, saisissait toutes les occasions de faire tomber le discours sur la religion. Il s’emporta violemment contre l'usage barbare de sacrifier des hommes, et dès ce moment la chair humaine fut exclue de la table impériale.

L'empereur voulut ensuite montrer à ses hôtes la somptuosité de ses temples. Il les conduisit donc dans le plus grand de tous, et les prêtres ne firent aucune difficulté de les y laisser entrer, cependant sous la condition qu’ils n’y commettraient aucune indiscrétion. Montézume lui-même se donna la peine de leur montrer et de leur expliquer tout. Il leur dit le nom des dieux, dont le plus srand s’appelait Vizlipuzli, et il raconta le culte que l’on rendait à

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DE CORTÉS. 73 chacun. Ce nom de Vizlipuzli parut si comique aux Espagnols et les cérémonies du culte mexicain si absurdes, qu’ils éclatèrent de rire : imprudence que le sentiment de leur supériorité peut seul expliquer.

Montézume se contenta de jeter un regard sévère sur les Espagnols, comme pour les rappeler au respect du lieu où ils étaient; mais Cortès, se laissant emporter à un zèle inconsidéré, mit la patience du prince mexicain à une rude épreuve. Il lui dit que s’il voulait permettre qu’on plantât la croix de Jésus-Christ au milieu de ce temple, on verrait bientôt que ses faux dieux ne pourraient en supporter la présence.

Montézume entendit cetie proposition avec colère, et ses prêtres avec horreur ; cependant le prince parut se modérer, et répondit qu'il se serait attendu à plus de considération de la part de ses hôtes dans le temple de ses divinités. A ces mots, il s’éloigna un peu, disant aux Espagnols qu’ils pouvaient retourner dans leur quartier ; que, pour lui, il voulait encore rester pour demander pardon à ses dieux de la patience excessive qu'il avait montrée.

Toutefois, si la conduite de Cortès fut impolitique, il faut convenir qu’elle était justifiée par l'horreur que fevait inspirer à tout chrétien l'abominable culte des Mexicains. Les sacrifices humains semblaient être la base de cette horrible religion. Les prisonniers de guerre étaient sacrifiés sur les autels des dieux, et le nombre de ces maiheureuses victimes égorgées le même jour se montait quelquefois à plus de mille. La nation avait-elle eu la paix pendant quelque temps, et par conséquent manquait-elle de prisonniers à égorger, les prêtres faisaient dire à l’empereur que leurs dieux avaient faim. Aussitôt, sur un ordre impérial, on annonçÇait dans tous les pays que les dieux avaient envie de manger, et ce mot était le signal d’une guerre générale contre tous les peuples voisins. Dès qu'on avait amené un nombre suffisant de prisonniers, les prêtres procédaient à leur affreux culte de la manière suivante :

Les malheureuses victimes étaient’ amenées dans le parvis

du temple; bientôt après paraissait un sacrificateur en robe blanche, tenant au bras une petite figure d’idole faite de farine de froment et de miel, ayant les yeux verts et les dents jaunes. Il montait aussitôt sur une pierre exhaussée, s'élevait par-dessus le mur ; de là il montrait à chacun des prisonniers cette figure hideuse, en leur disant ces paroles : « Voilà ton dieu! » Alors il descendait, allait se mettre à la tête des prisonniers, et marchait avec eux vers le lieu où les autres sacrificateurs les attendaient. Celui de ces barbares qui avait la direction de ces odieux sacrifices, et qui portait le titre de topilzin , était revêtu d'une longue robe ornée d'une bordure couleur de sang; on voyait sur sa tête une couronne de plumes vertes et jaunes; ses oreilles et sa lèvre inférieure étaient garnies d’anneaux d'or montés en pierres vertes; son visage paraissait noir comme du jais, et dans sa main il tenait un couteau de caillou, large et pointu. Cinq autres sacrificateurs étaient à ses côtés, dans leurs ornements sacerdlotaux, et chacun d'eux remplissait , dans cette exécution, une fonction qui lui était assignée. On égorgeait la victime sur une grande picrre.

Alors les malheureux prisonniers s’avançaient les uns après les autres. On se saisissait du premier, et on l’étendait sur la pierre. Deux de ces prêtres bourreaux lui tenaient les mains, deux autresles pieds, le cinquième le cou, au moyen d’un lien qu’on lui avait passé auparavant, et le sixième, lui appuyant la main gauche sur la poitrine, de la droite ouvrait le corps du haut en bas, puis arrachant le cœur du malheureux qui se débattait, il tenait ce viscère palpitant tourné vers le soleil, pour lui offrir les vapeurs qui s’en élevaient.

Aussitôt que cette première scène exécrable était finie, l’affreux topilzin se tournait vers l’idole, dont il ne était point occupé pendant tout ce temps, et frottait son horrible face avec le cœur de la victime en murmurant quelques paroles mystérieuses. Pendant ce temps, les autres prêtres prenaient les cadavres et les jetaient en bas de l'escalier, où se trouvaient ceux qui avaient amené les prisonniers, et à

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Hâtons-nous de détourner la vue de ces horribles cérémonies d'un culte de cannibales, et revenons à Cortès. A peine les premiers jours de la joie que lui avait causée l'heureux succès de son entreprise téméraire furent-ils passés, qu'il se représenta tout le danger où l'avait précipité son audace, Il reconnut qu'il avait plus hasardé qu’il n'aurait dû faire; que son sort et celui de son armée étaient entre les mains d’un prince dont les dispositions à son égard semblaient fort équivoques.

Dès le commencement, les Tlascalans n'avaient cessé de l'exhorter à se mettre sur ses gardes, et de lui exprimer la crainte que Montézume ne les eût reçus dans sa capitale que pour les faire tomber dans un piége. Le caractère de ce prince et la situation particulière de Mexico donnaient à cette conjecture le plus grand degré de vraisemblance. On n'avait qu’à rompre les ponts établis sur les digues du lac, qui étaient les seules issues par lesquelles on pouvait arriver à la ville; et Cortès se serait vu, avec sa poignée de monde, entièrement séparé de la terre et environné d'un peuple innombrable, contre la supériorité duquel son courage et ses armes auraient échoué. À tous ces objets d'inquiétude vint encore se joindre un incident très-fâcheux arrivé à la Vera Cruz, et dont Cortès avait été informé peu avant son entrée à Mexico.

Après son départ, Qualpopoca, un des généraux mexicains, à la tête d’un corps de troupes considérable, avait voulu punir les peuples qui s'étaient soustraits à la domination de son maître pour se mettre sous la protection des Espagnols. Escalante, gouverneur de la Vera Cruz, crut qu’il était de son devoir d'assister ses alliés. Il se joignit donc à leur armée avec le peu de monde qu’il avait et les deux chevaux qu'on lui avait laissés, et livra à Qualpopoca une bataille qu’il gagna à la vérité, mais dans laquelle il eut le malheur d’être lui-même mortellement blessé avec sept de ses Espagnols : non-seulement un de ses chevaux

176 VOYAGES ET CONQUÈTES

fut tué, mais aussi un de ses hommes tomba vivant entre les mains des ennemis. Ceux-ci ne manquèrent pas de mettre leur prisonnier à mort, et de porter sa tête en triomphe dans différentes villes de l'empire comme une preuve certaine que les Espagnols n'étaient pas immortels; enfin, ils l'avaient envoyée à Mexico.

Cortès, que tout cela inquiétait avec raison, ordonna qu'on le laissât seul, et passa la nuit suivante à réfléchir sur la manière dont il s’y prendrait pour prévenir le danger qui semblait le menacer. Vers le matin, il fit venir quelques fidèles Tlascalans, pour s'informer d'eux s'ils n'auraient , Pas remarqué ou appris quelque chose qui püût dévoiler les *desseins de Montézume : leur rapport le confirma dans ses soupçons, et en même temps dans la résolution qu'il avait déjà prise. Ils l'informèrent que depuis quelque temps les grands de l'empire mettaient plus de mystère dans leur conduite, que la tête d’un Espagnol avait été envoyée de la province, et que Montézume avait donné ordre de la cacher soigneusement; enfin ils soutenaient avoir entendu qu’on songeait à rompre les ponts des digues.

C'en fut assez pour Cortès : sa résolution était prise ; s’assurer de la personne de l’empereur au milieu de sa cour, au milieu d’un peuple dont il était adoré, tel fut le parti auquel s’arrêta l’audacieux Espagnol, et qu’il fit adopter à ses officiers comme le seul moyen de salut.

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NEUVIÈME ENTRETIEN

Montézume se rend prisonnier de Cortès. — Effet de cet événement sur l'esprit des Mexicains. — Exécution de ceux qui ont pris part à l'attaque de la Vera-Cruz. — Montézume chargé de fers. — Cet empereur se reconnaît vassal du roi d'Espagne.

M. Hunter. Après qu'il eut formé ce projet hardi et qu’il eut été approuvé par tous les chefs, on procéda aussitôt à son exécution. Toute l’armée espagnole fut mise sous les armes dans la cour fermée de son quartier, pour être prête au premier signal à voler au secours de son général. On disposa, dans les rues qui aboutissaient au palais de Montézume, quelques petits détachements auxquels on savait qu'on ne ferait nulle attention, à cause de l'habitude qu'avaient les Espagnols de ne paraître jamais qu'armés. A l'heure où Cortès allait ordinairement chez l’empereur, il se rendit au palais avec cinq de ses officiers et trente hommes des plus braves de son armée. Cela ne fit naître aucun soupçon, parce qu’on était accoutumé à lui voir ce cortége militaire.

Cortès fut reçu avec respect, et introduit aussitôt dans l'appartement de Montézume avec ses officiers et ses interprètes. Les domestiques se retirèrent, et la scène commença. Cortès se plaignit de la perfidie de Qualpopoca d’un air qui exprimait le plus grand mécontentement : de ce qu’en temps de paix, et contre le droit des gens, il avait attaqué ses troupes et ses alliés et fait mettre à mort un Espagnol prisonnier de guerre, dont la tête avait été promenée en spectacle dans tout le pays. Il ajouta que le bruit public le signalait comme l'auteur de cette agression et de ce lâche assassinat ; qu'en conséquence il se voyait forcé d'exiger une satisfaction de l’affront qu’on #vait fait à son maître, le plus grand prince de l'univers.

À ce discours, Montézume pâlit d’effroi; mais il jura, sur ce qu’il avait de plus sacré, qu'il n'avait pas la moindre Campe. 12

part à cet événement. Pour preuve de son innocence, ajouta-t-il, il allait incessamment donner ordre d'arrèter Qualpoprca et ses complices et les raire conduire à Mexico.

Cortès reprit alors un air amical, et assura que, quant à lui, il serait parfaitement content de cette seule explication, mais que pour tranquilliser ses soldats, extrêmement irrités, il fallait quelque chose de plus; qu’on ne pourrait jamais leur persuader qu’une action semblable fût arrivée à l'insu de l'empereur et sans son approbation, à moins qu’il ne se résolût à donner une preuve publique de sa confiance ei de sa sincère amitié pou” eux; et que cette preuve, sur 1aquelle il insistait, était de vouloir bien passer quelques jours dans leur quartier, où il serait servi avec toute la vénération due à sa personne sacrée.

À cette proposition si extraordinaire, Montézume, immobile d'étonnement et de colère, garda longtemps le silence ; il revint enfin de sa stupeur et prit la parole pour exprimer son ressentiment.

« Un souverain de l'empire du Mexique, dit-il avec une dignité affectée, n’a pas coutume de se rendre volontairement en prison; et quand même il serait capable de s’abaisser de la sorte, ses sujets ne souffriraient jamais qu’on lui fit un pareil traitement. »

Cortès, qui n’aurait employé la violence qu’à regret, employa tour à tour la flatterie et les menaces pour déterminer le monarque à son désir ; déjà plus de trois heures s'étaient écoulées dans cette négociation d’une nature si nouvelle et si délicate, lorsque Vélasquez de Léon, officier espagnol, jeune homme ardent, à qui la patience était échappée, s’écria avec des gestes menaçants : « À quoi bon tant de façons? Emparons-nous-en par force, ou qu'il périsse à nos pieds ! » Montézume désira savoir ce que cet homme en colère avait dit, et Marine contenta sa curiosité en ajoutant qu'elle tremblait pour sa vie, s’il ne se rendait dans le moment. Il n'en fallut pas davantage pour abattre tout à coup le courage de ce malheureux prince; il vit qu'il était au

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DE CORTÉS. 179 pouvo: de ces hommes hardis, et qu'il avait à craindre la dernière extrémité s'il osait leur résister plus longtemps. Il se soumit donc à son sort, et, sautant à bas de son siége, il dit à Cortès qu'il se confiait à ses assurances et qu’il consentait d'aller avec lui.

Aussitôt il convoque les premiers de l'empire et leur apprend lui-même que, pour des raisons importantes, il trouvait bon d’al'er demeurer quelques jours chez ses hôtes. Ceux-ci, bien qu'éionnés au dernier point d’une résolution si inattendue et si périlleuse, n’osèrent pourtant pas opposer la moindre raison à la volonté de leur souverain absolu. On alla chercher sa litière, et ce malheureux monarque fut emmené comme un prisonnier par ses propres gens, escorté d’une troupe espagnole.

À la nouvelle de son enlèvement, tout fut trouble et confusion dans la ville. L'effroi se peignait sur tous les visages, et des cris de douleur sortaient de toutes les bouches. Montézume s’efforça de calmer l'inquiétude de la foule éplorée; il prit un visage riant, et l’assura qu’il allait volontairement passer quelques jours chez ses hôtes et se divertir avec eux : cette assurance tranquillisa ses malheureux sujets; les Espagnols avancèrent sans obstacle avec leur illustre prisonnier et arrivèrent heureusement dans leur quartier.

Là, Montézume choisit lui-même la chambre qu’il voulait habiter ; et les Espagnols, selon l’ordre de leur général, l'y servirent avec le plus profond respect. Dès qu’il se fut reposé, il envoya quelques-uns de ses officiers dans les rues pour faire rentrer le peuple et lui ordonner, sous peine de la vie, d’être tranquille, lui réitérant les assurances que c'était lui-même qui, de son propre mouvement, s'était résolu à passer quelques jours chez ses amis. Ensuite il envoya, en présence de Cortès, quelques capitaines de sa garde vers Qualpopoca, pour l’amenér, lui et les autres capitaines de son armée ses complices, prisonniers à Mexico.

‘Cependant Cortès se donna toutes les peines possibles pour rendre au malheureux empereur sa captivité suppor-

180 VOYAGES ET CONQUÊTES table. Non-seulement ses officiers eurent un libre accès auprès de sa personne, mais aussi les principaux personnages de l'empire, avec la précaution toutefois de n’en laisser entrer qu'un petit nombre à la fois, sous prétexte d'éviter la confusion: Montézume lui-même continua d'affecter un air gai pour cacher au moins à ses sujets la honte dont il était couvert, et affecta même envers les Espagnols une amitié et une générosité qui devaient confirmer tout le monde dans l'opinion qu’on ne lui avait donné aucun sujet de mécontentement.

Cependant Qualpopoca, son fils et cinq de ses capitaines arrivèrent à la fois. Montézume, qui soutenait toujours n'avoir eu aucune part à ce qu'ils avaient fait, abandonna aux Espagnols la connaissance de leur méfait et le soin de leur faire subir une punition proportionnée à leur crime. Cortès assembla donc un conseil de guerre où ces malheureux furent amenés; ils se reconnurent coupables d’avoir violé le droit des gens, et furent cordamnés à être brûlés vifs. Par une fidélité rare envers leur infortuné maître, ils avaient constamment nié jusqu'alors qu'ils eussent reçu ordre de faire ce qu'ils avaient fait; mais, dès que leur terrible arrêt de mort leur eut été annoncé, ils perdirent courage, et affirmèrent alors ce qu'ils avaient nié auparavant. Cortès ne voulut pas les entendre davantage et les fit surle-champ conduire au supplice.

Vous vous étonnez avec raison de l’audace inouïe avec laquelle Cortès, au milieu de la capitale bien peuplée d’un monarque dont la puissance n’était rien moins que méprisable, s'est d'abord rendu maître de sa personne , et arrogé ensuite une juridiction qui ne peut convenir qu'à la seule puissance législative. Mais suspendez encore un peu votre étonnement, pour entendre des choses qui vont vous jeter dans une bien plus grande surprise.

Comme si l’on eût résolu de porter à son comble l’affront fait à ce prince humilié, Cortès, en présence du peuple et de sa pleine autorité, fit vider un vaste arsenal de Montézume, où l’on conservait une grande quantité de javelots, de

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DE CORTÉS. 181 boucliers, tort un attirail de guerre, pour en dresser un bûcher, et faire brûler ceux qui ne s'étaient vraisemblablement rendus coupables d'autre crime que d’avoir exécuté les ordres de leur légitime souverain. Enfin, tout étant prêt, et ces armes amassées depuis longtemps pour la défense de l'empire entassées les unes sur les autres, une quantité innombrable de spectateurs se tenant là, interdits, sans savoir ce qu'ils devaient penser et dire de tout ce qu'ils voyaient , les malheureuses victimes furent amenées.

Dans le même moment, Gortès, accompagné de quelques officiers et d'un soldat portant des fers, se rendit dans la chambre de Montézune. Il s’approcha de ce prince effrayé et, d’un air furieux, lui dit ces paroles foudroyantes, «que les criminels avaient déclaré que lui, Montézume, était l’auteur de la méchante action qu'ils avaient commise; qu'en conséquence la justice exigeait aussi qu'il fût puni de ce crime.» À peine eut-il fini ces mots, qu’il tourna le dos à ce prince interdit et tombé du faîte de sa grandeur, et le soldat lui attacha des fers honteux.

Montézume, muet, interdit et sans sentiment, laissa faire ce qu’il ne pouvait d’ailleurs empêcher; enfin, il éclata en plaintes et en gémissements, s’attendant qu'on allait le conduire lui-même au supplice. Mais ce que cette scène offrait de plus touchant, ce fut la conduite de ses fidèles serviteurs, qui, avec une douleur muette, se jetèrent à ses pieds et, les arrosant de larmes, soutenaient ses fers pour en alléger le poids, et garnissaient ses membres profanés de morceaux d’une étoffe moelleuse, afin qu’il n’en sentit point la pression. C'était là un spectacle propre à arracher des larmes de compassion du spectateur même le moins sensible.

L’exécution des malheureux condamnés étant achevée, Cortès revint, et s’approchant de Montézume d’un air amical, il lui dit « que la justice était à présent satisfaite, et que par conséquent son crime était aussi effacé. » En achevant ces paroles, il ordonna qu'on lui ôtât ses fers. Dans ce moment, l'âme de ce monarque humilié passa subitement de la plus profonde douleur à la joie la plus vive. Il ne cessait

d'embrasser son persécuteur et de lui donner les assurances les plus expressives de sa reconnaissance. L’infortuné, dans l'excès de son ravissement, semblait avoir oublié que celui qui lui faisait ôter ses fers était le même qui les lui avait fait mettre.

Depuis ce moment le courage de Montézume l’abandonna complétement. Son âme énervée semblait avoir perdu le pouvoir de produire une pensée généreuse; la domination des Espagnols à Mexico paraissait dès lors hors de toute atteinte. Mais cela ne suffisait pas. encore au prévoyant Cortès : il pensait toujours au moyen de se frayer un chemin libre pour sortir de cette capitale, où il était enfermé comme dans une île, et d'avoir toujours ce chemin à sa disposition, quand même il prendrait fantaisie aux Mexicains de rompre les digues. Dans cette intention , il parlait souvent à Montézume de la singulière construction des vaisseaux européens , afin de lui inspirer le désir de voir lui-même ces admirables bâtiments. Il y réussit, et Montézume étant extrêmement curieux de voir un pareil bâtiment, Cortès s'engagea à lui procurer ce plaisir. Sur l’ordre de l’empereur, on envoya à la Vera Gruz un nombre suffisant de porte-faix pour y prendre et transporter à Mexico ies débris des vaisseaux espagnols qui y étaient conservés ; d’autres furent chargés d’aller dans les forêts abattre le bois nécessaire, et en peu de temps les charpentiers espagnols eurent bâti deux brigantins, sur lesquels on promenait quelquefois le monarque prisonnier, qui y prenait un trèsgrand plaisir. Mais Cortès profitait de ces promenades pour reconnaître la situation du lac et de tous les environs, connaissance qui lui fut très-utile dans la suite.

Dès lors ce guerrier entreprenant travailla sans relâche à l’asservissement du peuple mexicain. Il envoya par tout le pays quelques-uns de ses officiers, tant pour connaître la grandeur et l’état de ‘ aque province que pour remarquer les lieux où se trouvaient l'or et l'argent. Il sut aussi per-suader à Montézume, sous divers prétextes, de renvoyer ses ofliciers les plus expérimentés et les plus courageux

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DE CORTÉS, 183 pour leur en substituer d’autres de la stupidité et de la lâcheté desquels les Espagnols avaient peu de chose à craindre, 11 fit enfin à ce monarque humilié de tant de manières une proposition qui devait achever d'abaisser son orgueil : c'était de se reconnaitre publiquement vassal du roi d’Espagne, et de s’obliger à lui payer un tribut annuel pour marque de sa dépendance.

Que pouvait faire l’infortuné Montézume? Sa liberté, sa vie même, étaient entre les mains de Gortès; il se voyait donc obligé de consentir avec résignation à chaque demande qu'on lui faisait, quelque accablante qu’elle pût être.

On assembla les principaux membres de l'empire : Montézume lui-même leur rappela la prophétie qui leur était connue, leur déclara que le moment de son accomplissement était arrivé, et que dès à présent il voulait dépendre, lui et tout son empire, du grand roi de l'Orient à qui la souveraineté appartenait selon l’ordre de leur père commun. A ces mots, les larmes lui vinrent aux yeux, ce qui prouvait assez clairement combien ce sacrifice coûtait à son cœur. Il s’éleva un murmure confus dans l'assemblée des Mexicains ; l’étonnement et le chagrin se montraient sur tous les visages, et on paraissait disposé à soutenir par la force les droits de la nation et du souverain. Mais Cortès sut calmer ces dispositions en assurant que l'intention de son maître n’était pas d'enlever l'empire à Montézume, mais qu'il se contentait d'en être le protecteur. Gette assurance, et l'exemple de l’empereur qui se soumettait volontairement, apaisèrent les esprits. Ge prince confirma son hommage au roi d'Espagne par un nouveau présent considérable et ordonna aux caciques de tout le pays d’en faire autant.

VOYAGES ET CONQUÈTES

DIXIÈME ENTRETIEN

Partage des trésors amassés dans le Mexique; désintéressement de Cortès. — Montézume persiste dans le culte des idoles. — Ce prince semble prendre une résolution ferme.— Situation périlleuse de Cortès. — Fermeté de ce général à la vue du danger.

Taierry. Le malheureux Montézume ! comment se tirerat-il de là?

M. Huwrer, Écoutez la suite, On voulut procéder au partage des trésors qu'on avait amassés. Cortès fit fondre en lingots tout ce qu'on possédait de grains et d’ornementis d'or, et on en trouva pour le poids de six cent mille marcs, ou trois cent mille livres; mais l'argent ne pesa que cinq cents marcs, ou deux cent cinquante livres.

Taéopaie. L'or est-il donc au Mexique plus commun que l'argent ?

M. Hunter. Non pas à présent; mais alors les Mexicains avaient plus d'or, parce qu’on trouve souvent l'or pur, mais non pas l'argent. Tu sais ce que veut dire or et argent purs?

THÉoOPHILE, Oui : quand on les trouve sans aucun mélange.

M. Hunrer. Fort bien. Ordinairement on tire l'argent de la terre comme les autres métaux, et il faut d’abord, au moyen du feu, le purifier des matières hétérogènes qui y sont amalgamées; mais cet art était entièrement inconnu aux Mexicains. L'or et l'argent qu'ils possédaient, la nature elle-même les avait purifiés, et ils n'avaient eu qu'à le recueillir. Encore ne faisaient-ils qu'avec négligence cette recherche, même dans le sable des rivières et dans la terre des mines d'or qu'on javait, parce que ce métal n'avait pas chez eux la valeur que nous y avons attachée, et qu'ils ne s'en servaient qu’à faire divers ornements. C'est pour cela aussi que la quantité qu’on put en amasser ne

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DE CORTÉS. 185 fut pas à beaucoup près proportionnée à la cupidité des Espagnols.

Cortès fit cinq parts de ces trésors. La première fut destiuée au roi d'Espagne ; la seconde, il la prit pour lui comme général, selon la coutume déjà introduite; la troisième fut réservée à ceux qui avaient concouru aux frais de l'équipement, et les deux autres furent partagées entre toute l'armée, Ainsi la part de chaque soldat et de chaque matelor ne fut pas aussi considérable qu'ils s'y attendaient : ce qui occasionna un murmure général. Mais Cortès céda aussitôt à l'avidité insatiable de ses gens une partie de ce qui lui était échu de droit, et leur mécontentement cessa.

L'infortuné Montézume avait accédé à toutes les demandes de ses vainqueurs, quelque dures qu’elles lui eussent paru ; ce ne fut qu'à l'égard d’une seule qu’on le trouva inébranlable. Elle regardait son culte et celui de ses peuples pour les idoles, au sujet desquelles ni flatteries ni menaces ne purent le faire changer de sentiment.

Enfin Cortès s’irrita tellement de son obstination, qu’il résolut d'aller lui-même dans le temple renverser les idoles, Mais quel fut son étonnement d'y trouver une nombreuse troupe de prêtres, de sacrificateurs, tous armés, prêts à les défendre, et de voir accourir à leur secours tout le peuple de Mexico! Il s’'aperçut alors qu’il était allé trop loin, et se contenta pour cette fois de mettre à la place d'une idole, qu'il avait précipitée de sa niche, l’image de la Vierge Marie, et de renvoyer ses projets à un temps plus opportun.

Cet incident ouvrit tout d'un coup les yeux aux Mexicains. Ils virent ce qu'ils avaient à redouter de l'audace de ces étrangers, si révérés auparavant, et ils commencèrent à penser au moyen ou de les chasser ou de les faire périr. Les prêtres et les principaux de la nation, qui avaient eu plus fréquemment qu'auparavant des entretiens secrets avec l'empereur prisonnier, criaient à la vengeance pour l'offense faite à leurs dieux; le sort de Montézume n'en devint que plus critique. À quoi devait-il se résoudre? De quel

côté se tourner? Du côté de ses sujets? mais il courait risque d'être égorgé par ses persécuteurs, entre les mains desquels il se trouvait. Du côté de ses persécuteurs mêmes ? mais il devait craindre la révolte de tout son empire; et qu'avait-il à espérer de ses prétendus amis? 11 pouvait en juger par la conduite qu'ils avaient tenue jusqu'alors envers lui. Longtemps indécis, il s'arrêta à un de ces partis moyens que la faiblesse seule, qui cherche à s’abuser, appelle de la prudence,

Il fit venir Cortès. Celui-ci, à qui les entretiens secrets de son prisonnier avec les prêtres et ies principaux de la nation avaient déjà donné quelque ombrage, eut la précantion de se faire accompagner par douze de sex gens les plus courageux. Ses soupçons augmentèrent en entrant dans l'appartement de Montézume, et en remarquant sur son visage un air sombre qu’il n’y avait jamais aperçu. Il fut bien plus surpris lorsque Montézume, le prenant par la main et le tirant à l'écart, lui dit, d’un ton presque menaçant, que le but pour lequel son maître l’avait envoyé étant atteint, il espérait qu'il hâterait son départ.

Ce discours inattendu et le ton résolu qui l’accompagna engagèrent le général à se tourner vers un de ses gens pour lui donner l’ordre secret de faire mettre dans ce moment tout son monde sous les armes; ensuite, reprenant toute sa fermeté, il répondit au monarque d'un air indifférent que lui-même ne désirait rien plus ardemment que de retourner bientôt dans sa patrie, mais que ses vaisseaux ayant été détruits, comme on le savait, il fallait auparavant qu'il en fit bâtir d’autres, et qu'il priait qu’on lui accordât pour cela les secours nécessaires.

À cette réponse inespérée, Montézume r ; put cacher l'excès de sa joie; il sauta au cou du général, le combla de caresses et l’assura que cette déclaration suffisait pour satisfaire ses dieux et ses sujets, qui insistaient également sur le départ des étrangers. Ces paroles apprirent à Cortès les véritables dispositions des prêtres et du peuple, et il se crut dans la nécessité de détourner le péril qui le menaçait,

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DE CORTÉS. 147 en continuant de déguiser ses intentions, Dans ce dessein, il donna hautement l’ordre de construire des vaisseaux; mais en secret il commanda à ses charpentiers d'en retarder l'exécution autant qu'il serait possible, par toutes sortes d'obstacles concertés, dans l'espérance que pendant ce temps - là le renfort qu'il attendait d'Espagne pourrait arriver,

Mais, comme si cette déloyauté eût dû être aussitôt punie, il survint tout à coup un événement qui plongea Cortès dans la situation la plus désespérée. Montézume lui fit dire de venir promptement lui parler, et lui montra un tableau à la manière mexicaine, sur du coton blanc, qui représentait dix-huit vaisseaux européens. Cette peinture venait d’être apportée à l'empereur par un courrier, avec la nouvelle que ces vaisseaux éta'ent tous à l'ancre sur ses côtes. :

Cortès fut d'abord enchanté; car il se flaitait que ces vaisseaux lui apportaient le renfort attendu d'Espagne, avec la confirmation de son grade de commandant des pays qu’il avait découverts, Mais quelle fut sa consternation quelques jours après, lorsque Sandoval, gouverneur actuel de la Vera Cruz, lui apprit que tette escadre avait été équipée par Vélasquez, uniquement pour venir le faire prisonnier lui et ses partisans, et les conduire à Cuba, où leur procès devait leur être fait.

Nous avons vu que Gortès envoya un de ses vaisseaux en Espagne pour y porter les échantillons des richesses du Mexique qu'il avait ramassés, et en même temps pour obtenir la confirmation royale de sa nomination de gouverneur de ce pays. Montejo et Portocarrero, commandants de ce vaisseau, reçurent l’ordre exprès de ne pas toucher à l’île de Cuba dans leur trajet. Ils devaient au contraire laisser cette île à droite, autant qu’ils pourraient, et tourner la pointe de la Floride. Montejo, qui avait des possessions à Cuba, oublia son devoir, au point de négliger l’ordre de son général, pour avoir le plaisir de visiter ses propriétés avant de cingler vers l'Espagne. A peine eut-il paru sur la

côte que Vélasquez en fut informé. Celui-ci, depuis le départ de Cortès, agité par la colère, le repentir et la jalousie, fit sur-le-champ partir deux vaisseaux bien armés pour s’emparer à celui de Cortès et de tout l'équipage. Heureusement ils en furent avertis encore assez à temps pour pouvoir s'échapper et continuer sans empêchement leur route vers l'Espagne.

C'est alors que la colère de Vélasquez fut à son comble ; il résolut d’équiper une puissante flotte pour aller à la recherche de Cortès. Pendant qu’il s’en occupait, il reçut d'Espagne la nouvelle que le vaisseau qui lui était échappé y était heureusement arrivé, et fut en même temps bien informé du lieu où se trouvait Cortès et du succès de son expédition.

Sur cet avis, on redoubla d'activité dans l’armement de la flotte : elle était composée de dix-huit vaisseaux, ayant à bord huit cents hommes de pied, quatre-vingts cavaliers et douze canons; forces vraiment formidables pour ce tempslà dans cette partie du monde, et supérieures de moitié à celles de Cortès.

L'expédition étant prête, on en donna le commandement à Narvaez, général brave mais violent,'avec le titre de sousgouverneur des pays découverts par Cortès.

Représentez-vous maintenant la situation périlleuse de Cortès, qui devenait de jour en jour plus critique. Devait-il hasarder de marcher à la rencontre d’une armée d’Européens deux fois plus forte que la sienne ? Il fallait abandonner Mexico , il fallait renoncer à tous les avantages qu'il avait acquis par tant de peines et de dangers. Mais comment oser espérer vaincre un ennemi égal en courage et en talents militaires, supérieur en nombre et dont les troupes étaient fraîches? Devait-il l’attendre à Mexico? C'était évidemment se mettre dans le cas d’être à la fois attaqué par deux ennemis également formidables; car :! était plus que vraisemblable qu’aussitôt que les Mexicains remarqueraient qu’il était en danger, ils prendraient les armes contre lui : ou enfin devait-il se rendre volontairement, pour se voir

DE CORTÉS. 189 juger par un ennemi déclaré? Dans ce cas, sa perte était inévitable, |

Pendant cette incertitude, il recevait chaque jour de nouveaux avis, tous plus inquiétants les uns que les autres. Il apprit que quelques-uns de ses soldats étaient passés à l’ennemi; que Narvaez le signalait comme un traître, qui avait entrepris la conquête du Mexique sans l’ordre du roi, et qu'il invitait Montézume et son peuple à se réunir à lui et à l'aider à se rendre maître de leurs oppresseurs.

On s'imaginera aisément combien cette nouvelle dut être agréable à l'empereur et à ses sujets, déjà si irrités; aussi leur empressement à prêter la main à Narvaez n’était que trop marqué. Une seule chose les embarrassait, et les engagea à ne pas encore montrer par des hostilités l'envie qu'ils avaient de se défaire de ces odieux étrangers : c'était la contenance qu'avait Cortès dans tout ceci. L'âme forte de cet homme avait tant d'empire sur son extérieur, qu’on ne put même apercevoir en lui le moindre signe d'inquiétude, quelque accablantes que fussent celles que devait nécessairement lui causer sa position. De l’air le plus assuré, il démentit les bruits que Narvaez avait fait répandre, et protesta que les Européens qui venaient d'arriver étaient ses amis, sujets d’un seul et même souverain, et que dans peu on le verrait, lui et son armée, partir avec eux en paix et en

. amitié. Il employa toute la sagacité dont il était capable à

examiner les mesures qu'il avait à prendre ; et après avoir tout bien calculé, il résolut de faire d’abord une tentative pour engager Narvaez à un accommodement, et si cela ne réussissait pas, de lui résister courageusement.

Ces démarches furent inutiles : le fougueux Narvaez se refusa à toute proposition, regardant comme une chose aisée de se rendre maître de Cortès et de sa petite armée. Il ne resta donc à ce dernier d'autre parti que celui de se défendre de son mieux. Il nomma Alvarado, brave officier, honoré particulièrement des Mexicains, commandant de Mexico et de cent cinquante hommes qu'il avait résolu d'y laisser; il leur ordonna expressément de maintenir la paix

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