‹ Histoire de la découverte de l'Amérique [microforme]Chapitre 35 sur 49 · EE · texte numérisé non relu

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et la tranquillité pendant son absence et de témoigner tout le respect possible à Montézume, qui, de son plein gré, avait promis de rester sous la garde des Espagnols jusqu’à ce que Cortès fût de retour.

ONZIÈME ENTRETIEN

Cortès, à la tête de deux cent cinquante hommes, remporte la victoire sur une armée très-nombreuse d’Espagnols envoyée par Vélasquez pour s'emparer de lui. — Circonstance qui décide la reddition de l’armée de Vélasquez. — Le chef de l’armée vaincue chargé de chaînes. — Révolte de Mexico. — Cortès marche avec des forces considérables contre les révoltés.

M. Hunter. Narvacz s'était avancé jusqu'à Cempoalla. Sandoval avait confié la colonie de la Vera Cruz à la garde des Indiens ses alliés ; il tâcha avec sa petite troupe de se réunir au corps de Cortès, et celui-ci vola romme un trait à sa rencontre. Enfin ils se joignirent à douze milles de Cempoalla : et, malgré cette réunion, toute l’armée ne consistait qu'en deux cent cinquante hommes! Cependant l'âme de son chef courageux était inébranlable, et il persévéra dans la résolution qu’il avait prise de marcher à l'ennemi.

Mais pour sa tranquillité, et pour pouvoir se rendre témoignage qu'il était innocent du sang qui allait se ré- ‘ pandre, il envoya encore deux fois pour traiter de la paix avec Narvaez, qui s’y refusa constamment, et ne répondit à Cortès qu’en mettant sa tête à prix.

Ce dernier , pour défendre à la fois sa vie, son honneur et sa gloire, s'avança courageusement vers Gempoalla. Il n’en était plus qu’à un mille, lorsque Narvaez, regardant cette hardiesse d’un ennemi qu'il méprisait comme un affront qu’il devait aussitôt laver dans son sang, résolut de lui livrer bataille et marcha à sa rencontre ; mais il tomba ce jour-là une si grande pluie, et Cortès s'était placé si avantageusement au delà d’un ruisseau débordé, que Nar-

BE CORTÈS. 491 vaez ne put l’attaquer. Ses troupes, qui n'étaient pas encore accoutumées aux fatigues de la guerre, et qui d’ailleurs auraient plus volontiers servi sous Cortès que sous lui, murmuraient si hautement qu'il se vit contraint de retourner vers le soir à Cempoalla.

L'impatient Cortès prit le parti de finir la guerre dès la nuit même, par sa propre ruine ou par celle de son ennemi, en tombant sur lui à l’improviste pendant l'obscurité d'une nuit pluvieuse, comptant, d'après l’orgueil de Narvaez ét la lassitude de ses soldats, qu'il ne serait pas sur ses gardes. Il assembla sa petite troupe, lui découvrit son dessein , et trouva, à sa grande satisfaction, qu'il n'avait pas besoin d’exciter ses soldats à une action si périlleuse. Il les partagea en trois corps, donna le commandement de l’un à Sandoval, d’un autre à Olid, et il se mit à la tête du troisième.

La nuit arriva : elle était noire et orageuse. Le ruisseau roulait avec autant de bruit qu'un torrent impétueux, et il n’y avait d'autre moyen d'arriver de l’autre côté que de le traverser, Le danger n’arrêta pas un moment des gens aussi déterminés : Cortès sauta le premier dans l’eau, et ses gens suivirent avec confiance l'exemple d’un si brave commandant. Ils arrivèrent tous heureusement à l’autre bord. Ils se mirent sur-le-champ en ordre de bataille, et marchèrent vers Cempoalla dans le plus profond silence, armés d’une épée, d’un poignard et d’une longue pique à l’indienne, dont ils devaient se servir contre la cavalerie de l’ennemi , ayant trouvé que cette arme était surtout propre à cet usage.

Ce que Cortès avait prévu arriva. Narvaez avait été si insouciant, qu’il n'avait posé que deux sentinelles : l’une fut surprise et faite prisonnière; l’autre au contraire s'enfuit , courut à la ville et donna l'alarme. Mais le croiriez-vous ? Narvaez, par un mépris insensé d'un ennemi que, pour plus d’une raison, il devait regarder comme très-dange-

reux, ne put croire que Gortès, avec sa poignée de monde, osât l’attaquer.

Cependant on entendit tout à coup l’effroyable cri de guerre que jetaient Cortès ex ses braves compagnons, en fondant comme un orage dans la ville, qu'ils remplirent de terreur et d’effroi. Trop tard enfin Narvaez reconnut son erreur ; alors il s’arma en toute diligence. Il occupait avec sa troupe un temple assez vaste, situé à peu de distance. L’ennemi y fondit si rapidement et avec tant d'acharnement, qu'on ne put tirer sur lui qu’un seul coup de canon. Sandoval, qui commandait l'avant-garde, s’empara de toute l’artillerie et poussa l'ennemi, qui combattait en désordre, jusqu’au haut de l'escalier. Là commença un combat furieux et opiniâtre. Narvaez, qui était dans le temple, animait ses soldats par son exemple et ses paroles; Sandoval continuait toujours à les pousser, Olid le secondait, et Cortès lui-même se mit hardiment à la tête des siens et leur inspira une nouvelle ardeur.

Tout à coup il vint en idée à un soldat de Cortès de jeter du feu sur le toit de roseaux qui couvrait ce vaste édifice: il fut aussitôt enflammé, et Narvaez, obligé de faire une sortie pour ne pas être brûlé, combattit à la tête des siens pour se faire un passage. Il reçut dans l’œil un si terrible coup de lance, qu’il tomba par terre sans connaissance. Sandoval se jeta sur lui; on le traîna comme mort au bas de l'escalier, on le chargea promptement de fers et on le mit en sûreté. Le parti vainqueur jeta de grands cris de joie, et celui dont le général était prisonnier était au contraire dans une si grande consternation, que sa résistance devint plus faible et son entière défaite dès lors certaine. Cortès ordonna de pointer les canons contre le temple, et cria qu'ils payeraient tous de leur vie une plus longue résistance; qu'au contraire, ceux quise rendraient volontairement obtiendraient leur pardon. Cette déclaration, et une circonstance particulière qui arriva très à propos pour lui, engagea ce corps d'armée, trois fois plus nombreux que le sien, à mettre bas les armes et à se rendre au vainqueur. Tuéopore. Quelle était cetie circonstance ?

M. Hunter. La voici. Les troupes de Narvaez aperçu-

DE CORTÉS. 193 rent à travers les ténèbres épaisses de la nuit une quantité innombrable de petites lumières qui ressemblaient à des mèches allumées. Cela leur fit croire que Cortès allait être soutenu par un grand corps d’arquebusiers, parce que dans ce temps-là les armes à feu ne se tiraient pas, comme à présent, par le moyen d'une pierre à fusil, mais par des mèches allumées.

Conrap. Qu'’étaient donc ces lumières ?

M. Hunter. As-tu déjà vu des vers luisants?

Conrap. Oui; de petits insectes qui le soir, dans l’obscurité, ressemblent à du feu.

M. Hunter. Précisément. Eh bien, c’étaient des vers luisants, qui, en Amérique, sont beaucoup plus gros que les nôtres, et que pour cela on pouvait fort bien prendre pour des mèches allumées.

Cortès fit traiter les prisonniers avec la plus grande humanité ; il leur fit même des présents, et laissa entièrement à leur disposition de servir sous lui ou de s’en retourner à Cuba. Touchés de cette générosité politique, ils choisirent presque tous le premier parti; et l’heureux Cortès vit en même temps dissiper le plus grand danger dont il eût jamais été menacé et grossir son petit corps de huit cents soldats frais et bien armés, accroissement qui semblait élever au plus haut point sa puissance, déjà considérable dans cette partie du monde.

Dès que Narvaez fut revenu à lui, il faillit mourir de honte et de douleur en se voyant les pieds et les mains garrottés et au pouvoir d’un ennemi qu'il avait méprisé. Cortès désira le voir, sans être connu, pour ne pas insulter à son malheur; mais dès qu’il entra dans sa chambre, le respect des soldats qui étaient présents le trahit, et le fier Narvaez, se tournant de son côté, lui dit : « Monsieur le capitaine, vous avez sujet de vous enorgueillir du bonheur que vous avez eu de me faire prisonnier. » Ce ton orgueilleux devait être réprimé. Cortès lui répondit : « Bonhomme, tout ce que Dieu fait est bien fait; je vous assure cependant que je nets au rang de mes moindres actions et ma victoire et

Campe. 13

19% VOYAGES ET CONQUÊTES votre prise, » Là-dessus il le fit enchaîner et conduire à la Vera Cruz pour y être gardé.

A peine Cortès eut-il joui quelques heures de la joie d’un triomphe si prompt et si glorieux, qu’il fut exposé à de nouveaux périls, qui pendant ce temps, semblables à un orage éloigné, avaient surgi dans un autre lieu. Il arriva un exprès de Mexico avec la nouvelleafligeante queles habitants de cette ville s'étaient entièrement révoltés contre les Espagnols qu'il y avait laissés, et que ce n’était qu'avec peine qu'Alvarado se soutenait contre eux dans sa forteresse. Montézume lui-même avait envoyé un de ses gens pour prier Cortès de hâter son retour autant au’il le pourrait et de mettre fin à ce soulèvement.

Les historiens sont loin de s’accorder sur la véritable cause de cette rupture et de ces hostilités; je ne suis pas moi-même en état de vous le dire avec certitude; cependant tout porte à croire que la conduite arrogante des Espagnols laissés à Mexico en fut le motif. ;

Quoi qu’il en soit, le danger était si imminent, que Gortès n'eut pas un moment à perdre pour arriver à temps au secours de ses compatriotes : en sorte qu’il eut lieu de s'estimer fort heureux de s'être délivré de Narvaez avant que cet incident fâcheux le rappelât à Mexico. Pour plus de sûreté, ayant formé les équipages des vaisseaux de ses propres gens, il se mit à la tête de son armée, devenue vraiment formidable, et se rendit en toute diligence, par Tlascala, à la capitale. Les fidèles Tlascalans lui offrirent leurs troupes ; mais il se contenta de deux mille hommes, en leur témoignant sa sincère reconnaissance pour leur fidélité. Il avait d'autant plus sujet de s’en applaudir, qu’il remarqua une altération sensible dans les sentiments des habitants des autres contrées qu’il fut obligé de traverser. Il ne trouva nulle part cet ancien empressement de fournir des vivres à son armée. Il en inféra que les habitants de Mexico n'étaient pas les seuls mécontents, mais que la haïne contre les Espagnols et l'esprit de révolte s'étaient emparés de toute la nation.

C'est ce qui l’engagea à se tenir sur ses gardes dans sa marche ; mais son bonheur et l’apathie des Mexicains rendirent cette précaution inutile. Il n’y avait rien de plus aisé que de lui couper le chemin de Mexico, et d’en empêcher la sortie aux Espagnols qui s’y trouvaient, en rompant seulement les ponts de la digue ; mais les habitants de cette ville furent assez imprévoyants pour les laisser subsister, et Cortès les trouva tels qu'il les avait laissés, entiers et sans gardes, de sorte que rien ne l'empêcha d'entrer dans la ville avec son armée.

Mais que cette entrée était différente de celle qu'il y avait faite la première fois ! Il n’y avait maintenant personne pour le recevoir, personne qui vint au-devant de lui, personne qui jetât un seul cri de joie. Partout, au contraire, régnait un morne silence ; les rues étaient désertes, et même aucun des gens d'Alvarado ne parut, jusqu’à ce qu’il fût arrivé au quartier des Espagnols. C’est là que, des deux côtés, on s'accueillit avec empressement et qu'on fit

éclatersla joie la plus vive. Alvarado et ses soldats étaient

heureux de se voir sauvés si inopinément de la situation

la plus dangereuse ; quant à Cortès et à ses compagnons, ils étaient dans l'ivresse de leur victoire et dans le contentement de leur réunion avec leurs camarades; et il n’y eut pas jusqu'à Montézume même, qui était demeuré fidèle à sa promesse de ne pas quitter le quartier espagnol, qui ne semblât prendre une part sincère aux transports de joie de ses oppresseurs.

Cortès s’enquit de tout ce qui s’était passé pendant son absence. Les Mexicains, excités par la conduite impudente et violente des Espagnols qui étaiei:t restés, avaient pris les armes. Leur propre danger ni celui de leur prince prisonnier n'avaient pu les empêcher de hasarder courageusement assaut sur assaut contre le quartier espagnol, où Alvarado, avec sa petite troupe, put à peine résister à leurs attaques. Ils avaient brûlé les deux brigantins, tué quatre Espagnols et blessé un plus grand nombre. Les autres s’attendaient tous à leur ruine, qu'ils n'auraient effective-

196 VOYAGES ET CONQUÊTES ment pu éviter sans le prompt retour de leur général victorieux.

Avec les forces considérables qu'il avait amenées et le respect que les Mexicains lui portaient, Cortès aurait aisé- ( ment tranquillisé les esprits irrités et apaisé la sédition, ( s’il n’eût subitement changé lui-même, d’une manière très- j insensée, sa conduite ordinaire. En effet, enivré du bonheur e étonnant qui l'avait accompagné jusqu'alors, il sembla re- I garder avec dédain chaque nouveau péril, et ne prit plus la t peine de cacher ses \tritables projets. Dès lors il traita, € dit-on, Montézume lui-même avec un mépris choquant ; et son ancienne prudence parut l'avoir tellement abandonné, ( qu'il n’opposa à la juste indignation de toute une nation S courroucée qu'orgueil et que mépris.

Voilà un exemple instructif de la légèreté et de l’aveuglement dans lesquels peuvent tomber les hommes, même les le plus prudents, lorsqu'ils se laissent éblouir par la bonne % à fortune. \ Île me —— x ei Ce ie es N : M ie DOUZIÈME ENTRETIEN. e/ « su ER )p Combats et succès des Espagnols. — Lâcheté de Montézume; sa mort. la à Quetlavaca, son frère, élu empereur à sa place. — Divers combats livrés par ce prince. — Intrépidité de Cortès. q ex M. Hunrer. Cortès se flatta qu’il lui serait aisé de conte- ri nir par la force les Mexicains révoltés. A cet effet il envoya ne Ordaz, un de ses plus braves officiers , avec un corps de br quatre cents hommes, partie Espagnols, partie Tlascalans, sa pour s'informer si le peuple était actuellement tranquille co ou s’il se préparait à de nouvelles attaques. en Ordaz se mit en devoir de s’acquitter de la commission dont il était chargé, et commença à parcourir les rues de la le: ville ; mais il n’était pas encore allé bien loin, qu’il rencon- eft tra une troupe de Mexicains armés. Ordaz, dans le dessein ca d'en faire quelques-uns prisonniers pour en tirer des ren- ou

CS

DE CORTÉS. 197 seignements, s'avança aussitôt sur eux; mais ils se retirèrent de suite, Ce n’était pas par poltronnerie qu'ils le firent, mais par ordre de leur commandant, qui tâchait d'attirer dans une embuscade le capitaine espagnol avec sa troupe. Ge qu'il avait espéré arriva; Ordaz poursuivit les fuyards jusque dans un endroit de la ville où il se vit tout à coup environné et assailli par une foule innombrable d'ennemis. Les toits mêmes des maisons étaient couverts de monde, Il tomba de tous côtés une si forte grêle de pierres, de flèches et de javelots, que l'air en fut obscurci. +1 «4 -]

Par bonheur” Ordaz était homme de cœur et de tête. Quelque grand et imprévu que fût le danger, il sut ranger sa petite troupe dans la position la plus convenable aux circonstances et la forma en bataillon carré.

Il plaça aux angles de ce carré ceux qui portaient des lances et mit au centre ceux qui étaient armés d'arquebuses. Les premiers devaient recevoir avec leurs piques ceux qui les pressaient, les autres tirer sur les toits et aux fenêtres ; et dans cette position il marcha contre ses ennemis. Les Mexicains ne tardèrent pas à plier ; Ordaz se fit jour et, après un grand carnage, regagna le quartier espagnol. On perdit un Espagnol et huit Tlascalans; Ordaz lui-même et la plupart de ses gens furent blessés.

Après cette terrible défaite des Mexicains, on espérait qu'ils n’auraient plus l'audace d’en venir à de nouvelles extrémités ; mais on se trompait : car à peine le corps victorieux fut-il rentré dans le fort, qu'on aperçut de loin l’ennemi s’avancer comme un torrent, par troupes innombrables, pour donne" un assaut général. Cortès se prépara sans perdre de temps à la défense, et alors commença un combat qui n'eut peut-être jamais son pareil en fureur et en acharnement.

Les Mexicains accoururent en faisant un tel carillon de leurs tambours et de leurs cornets, et jetant des cris si effroyables, qu’on pouvait à peine distinguer le bruit du canon. Îls paraissaient tous résolus, cette fois, à vaincre ou à mourir. Quelques-uns faisaient pleuvoir une grêle

continuelle de flèches et de pierres; d'autres tâchaient, avec un mépris visible de la mort, de sauter par-dessus les murailles et de se rendre maîtres des portes. Ils montaient sur les épaules les uns des autres pour atteindre à la hauteur des murs, et lorsqu'ils étaient repoussés et qu'ils tombaient morts ou blessés, dans l'instant même d’autres prenaient leur place. On marchait, tant la fureur était grande, sur les morts et l:s blessés pour remplir'les vides; et, malgré les terribles effets de l'artillerie et de la mousqueterie, ils continuaient l'assaut, jusqu’à ce qu'enfin, après un carnage affreux, leur superstition les contraignit à mettre fin, pour cette fois, à ce combat sanglant. La nuit vint, et après le coucher du soleil ils ne croyaient pas qu’il leur fût permis de combattre, de sorte qu'avec le jour finit aussi leur acharnement, et ils se retirèrent.

Cependant la nuit ne fut pas tranquille; car, quoique les Mexicains n’osassent plus combattre, ils trouvèrent pourtant le moyen de mettre le feu au bâtiment où étaient logés les Espagnols, et il en coûta à ceux-ci une peine inouïe pour empêcher que l'incendie ne le réduisit tout à fait en cendres. Fatigués du combat de la veille et du travail de la nuit, les Espagnols furent encore obligés, dès que le jour parut, de reprendre leurs postes pour soutenir un nouvel assaut. Mais épargnez-moi et épargnez-vous à vousmêmes le détail des nouvelles scènes sanglantes qui se succédèrent et qui furent semblables aux précédentes. Contentez-vous de savoir que la fureur ‘de cette nation irritée ne pouvait s'apaiser, quoique chaque tentative pour emporter le fort espagnol eût été infructueuse, et que Gortès, dans plusieurs sorties, eût fait mordre la poussière à plusieurs milliers d’ennemis et eût réduit en cendres une partie de leur ville. Sans nous arrêter plus longtemps à ces détails, hâtons-nous d'arriver à un événement qui mérite toute votre pitié, et que je ne pourrai moi-même vous raconter sans attendrissement.

Cortès avait eu le même sort que la plupart de ses soldats : il avait été blessé par une flèche qui lui perça la main

DE CORTÉS, 199 gauche. Il profita de cet accident pour se retirer dans sa chambre, et réfléchir pendant quelques moments en liberté sur sa situation critique et sur les moyens de s’en tirer. Mais lorsqu'il commençait à s’en occuper, on sonna de nouveau l'alarme dans tous les coins de la forteresse, parce que les Mexicains y accouraient en foule pour l'attaquer de nouveau. Il retourna donc au combat, et il s’aperçut bientôt que sa présence n'avait jamais été si nécessaire, car l'ennemi combattait cette fois, dans tous les endroits possibles, avec encore plus de courage que les jours précédents ; et il eut besoin de toute sa présence d'esprit et de toute son activité pour donner partout où il le fallait des ordres nécessaires à la défense.

Mais pendant la plus grande chaleur du combat, le malheureux Montézume prend la résolution, quelques-uns disent de son propre mouvement, d’autres à l'instigation des Espagnols, de faire une tentative pour tâcher d'arrêter le massacre en se présentant à la vue de ses sujets acharnés, revêtu de toute la pompe et de tout l'éclat sous lequel ils l'avaient autrefois respecté jusqu'à l'adoration. Il prit donc à la hâte son manteau impérial, mit sa couronne sur sa tête, et se couvrit d'une superbe parure de pierres précieuses dont il ne se servait ordinairement que dans les occasions les plus solennelles. Il sortit accompagné des principaux Mexicains qui se trouvaient auprès de sa personne, Un d’eux monta au haut du mur et annonça au peuple étonné l’arrivée de leur souverain, qui était prêt à entendre leurs griefs et à finir leur différend avec les étrangers.

Au seul nom de Montézume, les combattants s’arrêtèrent et gardèrent aussitôt un silence respectueux. Le malheureux monarque monta alors lui-même sur la muraille : tous parurent plongés dans le plus profond respect , les uns tombant à genoux, les autres se prosternant et baisant la terre. Montézume parcourait des yeux la foule pour découvrir ceux qui avaient le plus d'influence : il les appela par leur nom, et comme le silence durait toujours, il s’efforça d’abord de remercier, de la manière la plus

affable, toute l'assemblée d’avoir montré tant de dévouement pour sa personne et tant de zèle et de fidélité pour sa liberté, Cependant, continua-t-il, il devait les assurer qu'ils étaient dans l'erreur s'ils croyaient qu'il fût prisonnier; que sa demeure dans le quartier des Espagnols n’était rien moins que forcée; que lui-même s'était plu à rester chez ses hôtes, tant pour apprendre à connaître leurs mœurs et leurs usages que pour témoigner par là l'estime qu'il faisait du puissant monarque qui les avait envoyés; qu'à présent il était déterminé à les quitter ; qu’en conséquence, il ordonnait à son peuple, en lui accordant un pardon général de tout ce qu'il avait fait dans de bonnes intentions, mais par erreur, de mettre bas les armes et de retourner en paix chacun chez soi.

Lorsqu'il eut fini ce discours, le silence profond dura encore quelques minutes; puis il s'éleva peu à peu un bruit sourd qui devint ensuite plus violent. Comme une vague mugissante, il se répandit dans toute l'assemblée, s’augmenta de moment en moment, et se termina enfin par un cri bruyant et séditieux. Ces révoltés se permirent même les injures les plus outrageantes contre la personne de leur prince, si révéré jusque-là, et poussèrent aussi la hardiesse jusqu’à lui crier qu'il n’était plus empereur du Mexique ; qu’il était un misérable, un scélérat, un malheureux esclave de l'ennemi de leur patrie ! Montézume voulut parler de nouveau ; il fit signe de la main pour se faire écouter, mais ce fut en vain; la rumeur augmenta, et, sans qu'on s’y attendit, il tomba une grèle de pierres et de flèches sur ce malheureux monarque. Les deux soldats que Cortès avait placés à ses côtés tâchèrent aussitôt de le couvrir de leurs boucliers ; mais, hélas! ce fut trop tard : la mesure des souffrances était remplie, il se sentit atteint de quelques flèches, et une pierre lancée avec violence, qu'il reçut à la tête, vint mettre fin à sa destinée. Il tomba à terre sans sentiment.

Cortès consterné fit à l'instant transporter dans sa maison le prince à demi mort pour le rappeler à la vie, s’il était

DE CORTÉS, 201 possible, et courut ensuite, enflammé de colère, pour tirer de ses meurtriers la vengeance la plus sanglante ; mais il arriva trop tard. A peine les Mexicains eurent-ils vu tomber leur empereur, que , saisis d’étonnement , d'effroi et de repentir, ils se dispersèrent aussitôt, comme s'ils eussent craint que la foudre ne tombât sur eux pour les punir de leur crime.

Cependant l'infortuné Montézume était revenu à lui: mais son état n'en était que plus digne de compassion. La pensée d’avoir été maltraité par ses propres sujets le rendait presque furieux ; on était obligé de lui tenir les mains pour l'empêcher d’attenter à ses jours. Cortès tâchait en vain de le tranquilliser ; il refusait toute consolation, et, dans sa colère, il arracha l'appareil de ses blessures pour terminer ses jours. Ces violentes agitations et le refus le plus opiniâtre de prendre aucune nourriture hâtèrent sa fin. I] mourut en maudissant ses sujets, et jusqu’à son dernier moment il témoigna le plus grand mépris pour les sollicitations pressantes que lui faisaient les Espagnols d’embrasser la religion chrétienne.

Telle fut la fin tragique d’un prince qui semble avoir été destiné à servir d'exemple de l’inconstance de la fortune. Du faîte des grandeurs, idolâtré d'une nation nombreuse, il se vit, par l'arrivée de quelques étrangers dont l'existence ne lui avait pas même été connue auparavant, tomber tout d’un coup si bas, qu’il devint le jouet d’une poignée d’aventuriers et l’objet du mépris et de la haine de ses propres sujets.

Tant que Montézume fut malade de ses blessures, ses sujets restèrent tout à fait tranquilles ; mais à peine ce malheureux prince eut-il fermé les yeux, qu'ils procédèrent à l'élection d’un nouveau souverain pour recommencer immédiatement après les hostilités contre les Espagnols.

FERDINAND, Qui choisirent-ils pour leur nouvel empereur ?

M. Hunter. Un frère de Montézume, nommé Quetlavaca, jusqu'alors cacique d’Istapalapa. Ge nouvel empereur débuta par une entreprise qui mit les Espagnols dans le plus grand danger : il fit garnir de l'élite de ses gens les toits et

la tour du grand temple, qui touchait au quartier esp: "nol, et y fit porter une très-grande quantité de pierres et de poutres pour pouvoir les lancer de là dans la cour intérieure de leur quartier. Cortès sentit la nécessité de déloger sur-lechamp l'ennemi de cette position. Il confia cette entreprise à Escobar, un de ses plus bra’es officiers, et lui se chargea de chasser les Mexicains de la ville et d'opérer ensuite une utile diversion.

Arrivé au pied de l'escalier du temple, Escobar n’y rencontra pas d’abord une grande résistance; mais, continuant à monter et parvenu au milieu, il se vit tout à coup assailli d'une multitude d'ennemis, qui, du haut d’une galerie, firent pleuvoir sur lui et sa troupe une si grande quantité de flèches, de pierres et de poutres, qu’il ne put y résister, malgré toute sa bravoure et celle de ses gens. Jusqu'à trois fois il fit des efforts inouïs pour vaincre ces obstacles, mais il fut chaque fois repoussé par des forces insurmontables.

Lorsque Cortès, qui n'était pas resté oisif pendant ce temps-là, en fut informé , il sauta de cheval sans hésiter, se fit attacher au bras droit son bouclier qu'il ne pouvait porter du bras gauche, auquel il avait reçu une blessure, et courut l'épée à la main à l'escalier du temple. Ses guerriers, accoutumés à vaincre, le suivirent. À la tête de ses soldats les plus déterminés, il parvint, en courant, à la galerie, renversa tout ce qui s’opposait à son passage, et gagna ensuite la plate-forme du temple, où tout ce qu’il y avait de plus distingué parmi les Mexicains se trouvait assemblé, dans la ferme résolution de vaincre ou de mourir. Ge fut alors que se donna le combat le plus meurtrier qu'il soit possible d'imaginer : les armes étaient la massue et l'épée : chacun tâchait de vendre sa vie le plus chèrement possible; les Mexicains se faisaient hacher et ne se rendaient pas; plusieurs d’entre eux se précipitèrent volontairement du haut du temple, pour ne pas survivre à leur liberté, et tous combattirent avec un courage dont il n’y avait pas eu d'exemple jusqu'alors dans le nouveau monde. Deux jeunes nobles américains se distinguèrent surtout

par u parm Ces sacrifi tion, pliant peine nant le pitère] poids qui éta et s'y bèrent toute s d'âme sauvag Penc ceux de nemi d tion. D Cortès, sa vie, Il rer che, il renvers son cCot cheval, d’ennen faire jot reute;n inébran un chen rageuse et il eut intimes Andre fut pris.

DE CORTÉS. 203 par une action qui mérite de trouver une place distinguée parmi les exploits les plus héroïques.

Ces deux héros avaient pris la généreuse résolution de se sacrifier pour la délivrance de leur patrie. Dans cette intention, ils s’'approchèrent dans une posture humble et suppliante de Cortès, comme s'ils voulaient se rendre; mais à peine en furent-ils assez près qu’ils le saisirent; puis, prenant leur élan et le tenant fortement au corps, ils se précipitèrent en bas de la galerie, dans l'espérance que leur poids l’entraînerait et le ferait périr avec eux; mais Cortès, qui était vigoureux et agile, s’attacha aussitôt à la galerie, et s’y retint si fortement que les deux jeunes héros tombèrent seuls. On dit que cette action courageuse leur attira toute son admiration ; elle partait en effet d’une grandeur d'âme qu'on n'avait pas lieu d'attendre d’un peuple à moitié sauvage, et sous un gouvernement despotique.

Pendant que Cortès remportait cette victoire difficile, ceux de ses gens qui en étaient venus arx mains avec l’ennemi dans les rues de la ville n’eurent ras moins d’occupation. Dès qu’on se fut entièrement ren{u maître du temple, Cortès, songeant moins que personne à la conservation de sa vie, courut aussi de ce côté.

Il remonta à cheval, et la bride attachée à son bras gauche, il vola la lance en arrêt dans le plus épais des ennemis, renversant tout ce qui se présentait à lui. Malheureusement son courage l'avait emporté trop loin, et, retournant son cheval, il vit ertre lui et les siens une si grande multitude d’ennemis, qu’il regarda lui-même comme impossible de se faire jour au travers. Sa situation était en effet bien dangereuse ; mais sa promptitude à choisir un parti et son courage inébranlable le tirèrent encore du péril. Il aperçut de côté un chemin où il y avait moins d’ennemis; il s’y élança courageusement pour revenir de là par un détour vers les siens, et il eut en même temps le bonheur de sauver un de ses plus intimes amis.

André Duero avait eu le malheur de tomber de cheval; il fut pris, et les Mexicains le conduisaient dans uu de leurs

temples pour le sacrifier sur-le-champ à leurs idoles. Cortès ne balança pas un moment, et sans se laisser effrayer par le nombre, il se précipita au milieu d’eux pour le délivrer; il mit en fuite ceux qui le tenaient, et dès que Duero eut les mains libres, il abattit lui-même d’un poignard qu’on lui avait follement laissé ceux qui tenaient son cheval, sauta promptement dessus, et alors les deux amis combattirent si vigoureusement qu’ils rejoignirent enfin les leurs. Cortès a toujours regardé dans la suite cette action comme la plus heureuse de sa vie.

Cependant, l'ennemi pliant de tous les côtés, Cortès fit sonner la retraite pour épargner le sang et donner à ses troupes le temps de se reposer des peines d’une journée si fatigante. On se retira donc dans le fort, et nos héros firent panser leurs blessures.

TREIZIÈME ENTRETIEN

Combat terrible. — Défaite des Espagnols. — Retraite de Cortès. — Un nouveau combat a lieu près d’Orumba. — Cortès, par une heureuse inspiration, sauve son armée d’une ruine inévitable. — Des renforts inespérés donnent à Cortès les moyens de reprendre son projet de conquête. — Guatimozin, proclamé empereur du Mexique après la mort de son prédécesseur Quetlavaca.

M. Hunter. Le lendemain, les deux partis demeurèrent dans l’inaction. Cortès s’occupa des préparatifs de son départ, et les Mexicains parurent avoir renoncé à toutes hostilités. Mais cet esprit de paix n'était rien moins que sincère : ils étaient, au contraire, plus résolus que jamais d’exterminer entièrement les Espagnols : ce n’était que sur la manière de mettre ce. projet à exécution qu'ils avaient adopté un nouveau plan mürement réfléchi. Ils ne s’occupèrent donc plus qu’à leur couper la retraite par la rupture des ponts et à les exterminer par la famine.

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Mais Cortès, accoutumé à prévoir tous les événements et à s'y préparer, n'oublia pas de prendre ses mesures contre ces nouveaux projets. Il fit construire à la hâte un pont volant, qui dans la retraite projetée pourrait être posé sur les ouvertures de la digue, et aussitôt qu’il fut fini, il ordonna qu'on se tint prêt à marcher la nuit suivante. Il espérait que les ténèbres l’aideraient à s'évader sans être aperçu, ou que la superstition de l'ennemi l'empècherait de l’inquiéter dans sa retraite.

Dès que la nuit parut, il partagea toute son armée en trois colonnes. Il noïïma Sandoval commandant de la première, qui formait l'avant-garde: il voulut commander lui-même celle du milieu, comme le «entre de l’armée, et il mit à la tête de la troisième ou de l’arrière-garde Vélasquez de Léon, proche parent du gouverneur de Cuba. Mais, avant de se mettre en marche, Cortès tâcha de les convaincre tous de la nécessité d'abandonner les trésors qu'ils avaient amassés, pour être plus légers et plus propres au combat. Quelquesuns se trouvèrent disposés à suivre son conseil; d’autres en murmurèrent si haut, qu'il se vit obligé de se borner à demander qu’onn’emportât que ce quiembarrasserait le moins. Les plus sages se conformèrent àses désirs; les plus avides, au contraire, les méprisèrent et se chargèrent d’un fardeau qui entraîna bientôt leur perte.

Il était minuit lorsque l’armée se mit en mouvement. On évita avec grand soin de faire le moindre bruit; et la pluie qui tombait semblait favoriser la fuite. On parvint effectivement sans opposition jusqu'à la digue qui conduisait à Tacuba, que l’on pouvait présumer n'avoir pas été rompue, parce qu’elle conduisait d’un côté opposé au chemin par lequel les Espagnols étaient venus à Mexico.

Mais lorsqu'on se fut avancé sur cette digue jusqu’à la place du premier pont, on vit qu’elle avait été coupée. A l’aide du pont volant qu'avait imaginé la prévoyance du général, la plus grande partie de l’armée arriva heureusement de l’autre côté de cette ouverture, et marcha aussitôt à une autre. Mais, avant qu’on y fût arrivé, un cri deguerre subit

et effroyable annonça de tous côtés la destruction et la mort, Le lac fut en un moment couvert de bateaux, et l’on commença par une grêle terrible de flèches et de pierres le combat le plus épouvantable dont ait jamais parlé l'histoire, tant à cause du lieu qu’à cause des ténèbres et des efforts des combattants.

Les Mexicains avaient épié dans le plus grand silence chaque mouvement de leur ennemi, et avaient fait leurs préparatifs avec tant de secret et de prudence que les Espagnols ne s’en aperçurent que dans cet affreux moment, où ils se virent tout d’un coup assaillis par toutes les forces d’une nation irritée jusqu’à la fureur.

Au milieu d’une digue étroite, entre la première et la seconde ouverture, le pont qui les avait conduits au delà de la première devait être retiré et porté à la seconde ; mais le poids de l'artillerie l'avait tellement comprimé entre les pierres qu’on ne pouvait le dégager. Pendant q 1e les Espagnols faisaient inutilement les plus grands efforts pour en venir à bout, ils furent entourés : toute retraite semblait impossible. Les Mexicains combattaient avec fureur, les Espagnols les repoussaient avec courage; mais bientôt accablés par le nombre, ne pouvant tirer aucun avantage de leurs connaissances dans l’art militaire, épuisés de fatigue, ils furent contraints de céder. Le désordre devint général. Fantassins et cavaliers, amis et ennemis, étaient confusément les uns sur les autres, frappant aveuglément sans pouvoir distinguer dans l'épaisseur des ténèbres si c'était un ennemi ou un ami.

Au milieu de cette effroyable boucherie, Cortès rassembla environ cent hommes avec lesquels il tâcha de se faire jour jusqu’à la seconde et bientôt après jusqu’à la troisième ouverture de la digue. On jeta dans les ouvertures les corps de ceux qui avaient été tués, et en marchant dessus on atteignit enfin heureusement la terre ferme. Mais son cœur généreux dédaigna son propre salut tant qu’il vit encore en danger la plus grande partie des siens. Il rangea donc promptement le peu d'hommes qui étaient échappés avec

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DE CORTÉS. 207 lui, choisit le petit nombre d’entre eux qui n'étaient pas encore blessés, et se hâta de retourner pour partager de nouveaux périls avec ceux de ses compagnons que l’ennemi pressait. Une partie d’entre eux, qui $’était aussi fait jour, vinrent à sa rencontre ; mais la joie qu’il ressentit alors fut bientôt empoiscunée par les cris lugubres de ceux qui, tombés vifs entre les mains des Mexicains, étaient trainés au temple pour y être sacrifiés aux idoles. Il fit les derniers efforts pour les sauver, mais sans succès : il était impossible de percer jusqu’à eux, et il fallait qu’il se contentât de soutenir le faible reste de ceux qui s'étaient sauvés, et qui pour la plupart étaient si maltraités et si fatigués qu’il leur était impossible de renouveler le combat. La plus grande partie de son armée était détruite; les uns avaient été tués, les autres avaient péri dans les eaux.

L'aurore parut, et vint éclairer cet horrible massacre. Plus de la moitié des Espagnols et plus de aeux mille Tlascalans avaient péri. Vélasquez de Léon même et quelquesuns des plus braves capitaines étaient de ce nombre, et presque tous ceux qui restaient étaient couverts de blessures. L’artillerie, les munitions, les bagages et presque tous les trésors amassés furent perdus. Ces trésors causèrent la perte de ceux qui s’en étaient si imprudemment chargés, parce que, sous le poids du fardeau dont ils s'étaient embarrassés par avarice, ils ne pouvaient ni combattre ni s'enfuir, Le souvenir de cette affreuse défaite lui a fait donner le nom de nuit de la désolation.

Le premier quartier des Espagnols fut à Tamba; mais ils n'osèrent pas s'y arrèter, parce que tout le pays était en armes. Le seul endroit qui leur présentât un asile assuré était Tlascala; mais, pour gagner cette ville amie, il fallait qu'ils côtoyassent toute la partie septentrionale de la grande mer du Mexique. Cette marche demandait plusieurs jours et devait se faire à travers des contrées inconnues. Les Espagnols ne devaient pas s'attendre à trouver les rafraichissements dont ils avaient si grand besoin. Il n’y avait cependant pas d'autre parti à prendre: il fallait renoncer à toute

108 VOYAGES ET CONQUÊTES espérance de salut, ou se mettre incessamment en marche. On partit donc.

Qui pourrait décrire les différents malheurs, les périls sans cesse renaissants auxquels furent exposés dans leur retraite ces malheureux guerriers affaiblis par le combat, par la faim et leurs blessures? Environnés d’ennemis triomphants qui les harcelaient sans cesse, ils étaient obligés de prendre leur route à travers des pays déserts non frayés, qui ne fournissaient à leur subsistance que des graines sauvages, des racines et des tiges vertes de blé d'Inde. Souvent ils étaient près de succomber; mais l'exemple de leur brave commandant leur inspirait une nouvelle ardeur et une nouvelle fermeté. Avec la sérénité la plus admirable, cet homme extraordinaire supportait tous ces maux, se trouvait le premier à tous les dangers, et profitait le dernier des faibles soulagements qu’ils pouvaient rencontrer. Il conservait La plus grande présence d’esprit, et était inépuisable en ressources.

Il y avait déjà cinq jours que durait cette marche excessivement pénible, et on n'était pas encore au bout de tant de fatigues. Marine, qui était du nombre des fuyards, avait souvent entendu les Mexicains s’écrier dans leurs fréquentes attaques : «Marchez, brigands, marchez où la récompense de vos crimes vous attend ! » On ne savait ce qu'ils voulaient dire. Ce ne fut que le sixième jour, près d'Orumba, qu’on reconnut ce que cela signifiait. Quand on fut parvenu sur une hauteur peu éloignée de ce lieu, on aperçut avec surprise dans l'éloignement toute la plaine couverte d’une quantité innombrable de guerriers , à la vue desquels tous, même les plus courageux, à l'exception du seul Cortès, doutèrent de la possibilité de leur salut. Lui, que rien ne pouvait ébranler, conserva encore cette fois-ci toute sa fermeté. Il représenta en peu de mots à ses soldats, avec cet accent qui inspire le courage, qu'il fallait vaincre ou mourir ; il rangea ensuite sa petite troupe avec son sang-froid ordinaire et la mena sur-le-champ à l'ennemi.

Ainsi que le blé tombe sous la faux du moissonneur,

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DE CORTÈS. 209 ainsi tombait l'ennemi en foule sous l'épée de nos héros. Rien ne pouvait leur résister. Ils pénétrèrent avec une audace étonnante jusqu'au centre de l'armée ennemie, au milieu des morts et des mourants. Mais ils se sentirent enfin épuisés : les bras leur tombaient de fatigue; et comme en même temps les ennemis fondaient sur eux de toutes parts en grand nombre, leur perte était inévitable, si tout à coup il ne fût venu à leur chef une idée qui les sauva. Il remarqua de loin le commandant de l’armée mexicaine qui portait l’étendard de l'empire. Il se souvint d’avoir oui dire que les Mexicains croyaient tout perdu dès que cet étendard était enlevé, et dans le moment même il prit son parti. Accompagné de quelques-uns de ses braves o’ficiers à cheval, il se précipite au centre de la troupe qui composait la garde des drapeaux, et d’un coup de lance il étenc le général mexicain sur la poussière. Aussitôt un de sa suite saute à bas de son cheval, achève de le tuer et se saisit de l’étendard. Dans cet instant même tous les autres drapeaux furent baissés, le trouble et l’effroi se répandirent dans l’armée des Mexicains, et on les vit tous, avec étonnement, jeter leurs armes et prendre la fuite.

C’est ainsi qu’une heureuse inspiration sauva les Espagnols et leur donna la victoire. Le butin fut immense : l’ennemi s'était couvert de ses plus riches parures, dans l’es-poir de relever encore l'éclat d'un triomphe qu'il regardait comme certain.

Le lendemain, Cortès arriva sur le territoire des Tlascalans, ses alliés. Il craignait de trouver quelque changement dans leurs dispositions ; mais ce peuple généreux était loin de penser à manquer de foi à ses amis à cause de leur malheur : il les reçut au contraire avec autant d'empressement que s’ils n’avaient éprouvé aucun échec.

Nos guerriers se reposèrent de toutes leurs peines chez ce peuple fidèle et prirent soin de leurs blessures. Tous, excepté Cortès, purent à loisir ne s'occuper que de leur rétablissement : quant à lui, son esprit, toujours actif, couvait de nouveaux projets pour l'avenir; et il eut bientôt la

Campe. 14

joie d'apprendre que la fortune ne s'était pas encore lassée de le favoriser. Elle lui amena un renfort de la manière la plus inattendue, et dans le moment où il en avait un si grand besoin. Le gouverneur de Cuba, Vélasquez, avait si peu imaginé que Narvaez, avec les forces qu'il lui avait confiées, pût être vaincu, que, sans en attendre des nouvelles, il lui expédia encore deux vaisseaux chargés de toutes sortes de munitions de guerre, avec de nouvelles instructions. Ils cinglèrent droit à la Vera Cruz, où l'officier qui y commandait sut adroitement les attirer dans le port; alors il s’en empara sans peine, et les équipages se laissèrent aisément persuader de servir sous Cortès.

Peu de temps après parurent sur la même côte trois autres vaisseaux et même d’une grandeur considérable. Ceux-ci faisaient partie d’un: escadre que le gouverneur de la Jamaïque avait équipée pour aller à de nouvelles découvertes; mais les chefs de l'entreprise ayant malheureusement dirigé leurs courses vers les provinces septentrionales de l'empire du Mexique, dont les habitants étaient aussi pauvres que belliqueux, ils y furent très-mal reçus; et après une longue suite de malheurs, ils s’estimèrent heureux d'atteindre le port de la Vera Cruz. Ceux-ci consentirent également à servir sous Cortès, qui obtint par là un double renfort, suffisant pour remplacer les pertes qu'il avait faites.

Il se sentit alors en état de reprendre son grand et ancien srojet, la conquête de tout l'empire du Mexique. Les fidèles Tlascalans et d’autres peuplades indiennes qui étaient aussi ses alliés, en lui donnant un corps de troupes de dix mille hommes, le mirent en état de tenter cette entreprise,

Taéopuire. Maintenant qu’il a une si grande armée, il n’y a plus de mérite à vaincre les Mexicains !

M. Hunter. Ne dis pas cela; car tu vas apprendre que les Mexicains sont devenus des hommes tout autres qu'ils étaient auparavant, parce qu'ils ont un empereur à qui il* ne manque ni génie ni courage.

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Tuéonore. Est-ce encore le même qu'ils avaient élu il n’y a pas longtemps?

M. Huwrer. Non; ce brave homme qui avait commandé lui-même les Mexicains, la nuit de la désolation, n’était plus. Il n'avait pas trouvé la mort sur le champ de bataille. 1l avait eu le bonheur de voir sa capitale délivrée, et il s'occupait des moyens d'éloigner entièrement les oppresseurs de son peuple, lorsqu'il fut atteint de la petite vérole, maladie absolument inconnue en Amérique jusqu'alors, et qui commença dans ce temps à faire les plus cruels ravages parmi les habitants de ce pays. Quetlavaca fut une de ses premières victimes. Après lui, un proche parent de Montézume, nommé Guatimozin, fut proclamé empereur.

Frénéric. Était-ce aussi un homme courageux?

M. Huwrer. Très-courageux, et de plus très-sensé. Il continua vigoureusement les plans de défense formés par son prédécesseur ; et dès qu’il apprit que son ennemi faisait de nouveaux préparatifs, il fit venir dans la capitale une quantité prodigieuse de guerriers de toutes les provinces de l’empire et annonça la résolution de s’ensevelir sous les ruines de son trône.

Cortès, informé de tous ces préparatifs, ne vit que trop les difficultés et les périls qu’il avait à vaincre; mais il était accoutumé depuis longtemps à opposer aux obstacles les plus insurmontables et aux dangers les plus évidents un courage que rien ne pouvait effrayer.

QUATORZIÈME ENTRETIEN

Perfidie du cacique de Tezcuco , déjouée par la prudence des Espagnols. — Cortes le dépose, met à sa place un jeune Mexicain, et se donne ainsi un allié. — Préparatifs pour la prise de Mexico. — Conspiration tramée contre le général espagnol. — Sa prudence envers les conjurés. — Mort de Xicotencatl, général tlascalan. — Orgueil d’un jeune Tlascalan, nommé Chechimical. — Les hostilités reprennent.

M. Huwrer, Cortès savait que dans une guerre d'invasion la rapidité des marches est un des éléments de succès ; il ne perdit pas un moment et se mit en route avec son armée, Comme il approchait de la ville de Tezcuco, il rencontra quelques ambassadeurs avec des symboles de paix, qui l’invitèrent de la manière la plus pressante, au nom du cacique, à venir passer la nuit dans cette ville, où l'on s'occuperait de lui procurer, à lui et à ses gens, toutes sortes de commodités. On joignit à cette invitation la prière de faire camper hors de la ville les Indiens auxiliaires.

On avait des raisons de révoquer en doute la sincérité des sentiments de ce cacique : en conséquence il fut résolu de se rendre à son invitation, mais en même temps d'employer toutes les précautions possibles et de différer jusqu'au lendemain l'entrée dans la ville. Cet heureux retard sauva la vie des Espagnols et de leur chef : car le lendemain, lorsqu'ils firent leur entrée, on trouva toute la ville déserte ; et ce ne fut que longtemps après que Gortès eut fait occuper les places et rangé le reste de ses troupes en ordre de bataille dans la plus grande, que quelques naturels se hasardèrent à paraître, quoiqu'en tremblant. On apprit d'eux que le cacique avait fait tous les préparatifs pour faire périr les Espagnols la nuit précédente, mais que le retard de ceux-ci et la crainte que son dessein ne fût découvert l'avaient engagé à renoncer à son projet et à prendre la fuite.

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Cortès se contenta de punir le cacique de sa perfidie, en le déposant et en en mettant un autre à sa place, que les habitants eux-mêmes lui présentèrent comme le plus digne. C'était un jeune homme dont la figure était si agréable et si noble que Cortès, à la première vue, ne put s'empêcher de l’assurer de son amitié. D'ailleurs cette nomination d'un nouveau cacique lui procura le grand avantage de pouvoir compter les habitants de cette ville considérable au nombre de ses amis et de ses alliés, parce que ce gouverneur de sa création devait toujours être de son parti, autant par reconnaissance que pour son propre intérêt. C’est pour cela que Cortès résolut aussi de faire son quartier principal de cette ville qui lui était dévouée, jusqu'à ce qu'il eût fini tous les préparatifs nécessaires pour la conquête du Mexique.

FERDINAND. Qu’avait-il besoin de préparatifs? Ne pouvait-il donc pas y aller directement et sans s’arrêt2r?

M. Huwrer. Pour en revenir bientôt après avec honte et déshonneur ? Non. Cortès est brave à la vérité, et aussi brave qu’on peut l'être, mais en même temps trop prudent pour vouloir, par une aveugle témérité, tenter l'impossible. Les, Mexicains se trouvaient maintenant en trop bon état de défense : ils avaient prudemment rompu tous les ponts de la digue, et dans les intervalles qu'ils y avaient laissés, ils avaient établi de forts bastions et des ‘parapets pour empêcher l'ennemi de faire usage de ses ponts volants. Le sage Guatimozin avait de plus armé ses nombreux soldats d’arcs et de très-longues piques pour pouvoir se défendre à une grande distance; mais ce qui leur donnait le plus de confiance, c'était une quantité innombrable de canots ou de barques, d’où ils pouvaient inquiéter les Espagnols des deux côtés des digues étroites, s'ils tentaient d'y passer.

Cortès comprit qu'il ne devait pas songer à la conquête de cette ville, à présent véritablement forte, avant d’avoir une flotte de petits vaisseaux de guerre avec lesquels il pût disperser les canots et soutenir l'attaque des digues. Mais où devait-il prendre cette flotte ? La faire construire? Dans toute son armée il ne se trouvait alors que deux ou trois

214 VOYAGES ET CONQUÈÊTES

charpentiers ; etencore le bois de construction devuit-il être coupé dans les forêts de Tlascala, et tout son corps d’Espagnols n'aurait pas suffi pour le transporter de là à Tezcuco. Cependant les difficultés ne faisant qu’enflammer son courage, il sut prendre son parti : il donna à ses charpentiers un grand nombre de Tlascalans pour leur servir de manœuvres; et pendant qu’ils préparaient les matériaux nécessaires, Cortès, de son côté, tâcha de se rendre maître de tous les environs de Mexico, pour couper tous les vivres à cette malheureuse ville. 11 soumit par force quelques villes du voisinage ; d’autres se laissèrent engager à faire alliance avec lui. Guatimozin vit avec inquiétude et chagrin cette défection de ses perfides vassaux ; il tâcha, mais en vain, de s’y opposer. Cependant son grand cœur n'en conserva pas moins la ferme résolution de défendre jusqu’à la dernière goutte de son sang la capitale de son empire.

A cette époque, Cortès était, sans le savoir, menacé d’un péril qui devait à la fois mettre une fin terrible à toute son entreprise et à sa vie même. Déjà le complot était sur le point d’être mis à exécution ; encore vingt-quatre heures, et c'était fait de Cortès.

Les soldats de Narvaez, comme vous l'avez entendu, s'étaient à la vérité rangés sous les drapeaux de Cortès ; mais ils ne l'avaient fait que dans l'espérance qu’il les mettrait en peu de temps, et sans grands dangers, en possession d’immenses trésors. Le renversement de toutes ces espérances, et les périls qu'ils voyaient dans un assaut contre Mexico, leur causaient un grand mécontentement contre leur général et un repentir amer de la résolution qu'ils avaient prise de le suivre. Villefagna, simple soldat, mais entreprenant et rusé, et partisan secret de Vélasr ez, profita du mécontentement général de ses camarades , sur former un projet qui ne tendait à rien moins qu'à massacrer le général et ses principaux oiliciers, et à choisir ensuite un nouveau commandant qui les reconduisît à Cuba.

Voici quei était le plan des conjurés. Ils voulaient, lorsque Cortès serait à table avec ses principaux ofliciers, lui

DE, CORTÉS. 215 faire remettre un paquet de lettres supposées venir d'Espagne par la Vera Cruz : alors, sous prétexte d'entendre des nouvelles de leur pays, ils devaient accourir, et dès qu'ils verraient le général occupé à l'ouverture du paquet, se jeter subitement sur lui et le tuer avec tous les autres officiers destinés à être leurs victimes.

Tout était disposé pour l'exécution de ce complot : le lendemain était le jour marqué; et les conjurés, dont le nombre était considérable, avaient fait leurs préparatifs avec tant de précautions et de secret, que ni Cortès ni ses amis n’en purent avoir le moindre soupçon. Mais un complice, un des premiers compagnons du général, fut pris d'un remords subit et alla tout révéler à l’audacieux capitaine.

Cortès fut étonné; mais il prit son parti dans cette occasion avec autant de célérité que de courage. Accompagné de quelques-uns de ses ofliciers, il se rendit aussitôt au quartier de Villefagna. Sa présence inattendue troubla tellement le meurtrier, qu’il ne put nier son indigne dessein, ni penser à sa défense. On l’arrêta; Cortès lui-même arracha de son sein un papier qu'il tâchait de cacher ; et comme il soupçonnait qu’il concernait la conspiration , il se retira un moment à l'écart. C'était une liste des conjurés , dans laquelle Cortès trouva des noms qui le remplirent d'étonnement et d’effroi; mais sa prudence lui ordonnaït de supprimer cette liste, et d'agir comme si tous les conjurés lui étaient inconnus. Il se borna donc à punir le chef du complot; et, comme l’aveu de son crime rendait inutile une ample information, il le fit pendre la même nuit devant la maison où on l’avait renfermé.

Le lendemain matin, il assembla toute sa troupe. Ceux qui se sentaient counables étaient dans une agitation mortelle. Cortès s’avança au milieu d’eux avec ce calme qui lui était ordinaire. Il leur raconta la perfidie de Villefagna, et la punition qu'il en avait tirée; mais il ajouta en même temps. que, malgré toutes les peines qu’on s'était données, on n’avait pu découvrir aucun des complices , parce que le crimi-

nel avait gardé le silence mème à la torture. [l assura que, quant à lui, ce secret lui était très-agréable, parce qu'il lui aurait été fort douloureux d’être obligé de livrer entre les mains de la justice quelques autres de ses compagnons; et il termina son discours en les priant de lui dire en quoi il avait eu le malheur de s’attirer le mécontentement de ses camarades, afin qu'il pût sur-le-champ réparer sa faute.

A ces mots, les coupables commencèrent à respirer, et la joie de n’être pas découverts leur fit prendre la ferme résolution de montrer à leur général, à l'avenir et dans toute occasion, la plus grande fidélité. C’est ainsi que Gortès, en modérant sagement sa colère, sauva une grande partie de ses troupes , et s’acquit en même temps autant de fidèles soldats qu'il y avait eu auparavant de traîtres parmi eux.

Il savait ce qu'il avait à craindre de l'oisive 4 : aussi s’empressa-t-il de donner aux esprits les plus turbulents, qu’il avait appris à connaître, une occupation qui ne leur Jaissât point le temps de songer à des machinations nouvelles. Il en trouva bientôt l’occasion. On vint lui annoncer que les matériaux pour treize brigantins étaient prêts, et qu'il ne s'agissait plus que de les transporter du territoire de Tlascala à Tezcuco. Le transport ne pouvait se faire que par les indiens; et il fallait, à cause des Mexicains qui battaient la campagne, les faire accompagner d'une forte escorte de gens de guerre. On y destina les criminels repentants; et Sandoval, cet officier vigilant, fidèle et courageux, en qui Cortès pouvait mettre toute sa confiance , fut chargé de les commander.

Cette marche fut une des plus singulières et des plus pénibles qui aient jamais été faites. Huit mille Tamènes, chargés de poutres, de mâts, de cordes, de voiles et de ferrailles, étaient au centre; l'avant-garde, l’arrière-garde et le soutien des flancs étaient composés d’un corps de quinze mille Tlascalans, parmi lesquels on avait réparti quelques soldats espagnols pour les tenir en ordre et les accoutumer à une marche régulière. Toute cette troupe couvrait l’espace de plus d’une lieue. Sandoval lui-même

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DE CORTÈS. 217 se mit à leur tête; i: confia à un jeune Tlascalan, nom.1é Chechimical, le commandement de l’arrière-garde.

Taéopore. Où était donc Xicotencatl ? il y a longtemps que nous n'avons entendu parler de lui.

M. Hunrer. Xicotencatl n’était plus. Ce jeune et fier guerrier s’indignait d’être soumis à un étranger. Peut-être aussi avait-il plus de prévoyance que ses compatriotes, et pensaitil que l’alliance de sa nation ayec les Espagnols finirait par l'esclavage. Lorsque Gortès se vit forcé de retourner à Tlascala, il hasarda une sédition contre lui; mais son dessein ne lui réussit pas : ses compatrivtes l’arrêtèrent; son père lui-même prononça sa sentence de mort, et le livra au général espagnol pour faire exécuter ce jugement rigoureux; mais ce dernier, trop humain cette fois pour consentir que le sang d'un jeune patriote ardent, le fils d’un ancien et respectable ami, fût versé à son occasion, lui pardonna, le rendit à la liberté et le prit avec lui dans sa marche sur Mexico.

Cette généreuse indulgence même ne put faire plier son esprit orgueilleux : il continua de blâmer. en toute occasion. l’entreprise des Espagnols et d’exciter contre eux ses compatriotes. On l’accusa au conseil suprême des Tlascalans, qui fit dire à Cortès que celui qui tâchait de faire révolter une armée contre son chef méritait la peine de mort, selon les lois du pays; qu’il dépendait donc de lui d’user de toute rigueur envers le rebelle Xicotencatl, et que quand ilreviendrait à Tlascala, on ne l'y traiterait pas autrement. Cortès, usant encore une fois de douceur, le fit avertir qu’: était prêt à lui rendre justice et qu’il vint exposer lui-même ses griefs. Le jeune homme ne voulut rien entendre, et Gortès ayant envoyé la garde pour l’amener de force, il se défendit jusqu’à ce qu'il tombât frappé de plusieurs coups.

Le jeune Chechimical, dont je vous parlais, était presque un homme de cette même irempe : téméraire et emporté comme Xicotencatl, et tout aussi orgueilleux que lui. Son ambition souffrait que Sandoval lui eût donné le commandement de l'arrière-garde. Un général comme lui, disait-il,

devait toujours être à la tête pour animer l’armée entière par son exemple. Il ne prétendait pas seulement être le premier à l'assaut de Mexico, mais il voulait l'être encore dans toutes les moindres occasions. On lui représenta en vain que le poste qu'on lui avait confié était un des plus importants, parce qu'une attaque était plus à craindre de ce côté; il ne voulut point se contenter de cette raison, et Sandoval, par complaisance, finit par partager avec lui le commandement de l'avant-garde.

On avait une marche de quinze milles à faire, presque toujours par des chemins raboteux et montagneux. Il paraissait fréquemment des essaims de soldats mexicains pour inquiéter cette marche difficile; mais voyant qu’on était de tous côtés disposé à les recevoir, ils se retiraient chaque fois sans avoir rien entrepris. Enfin, Sandoval eut la satisfaction d'arriver heureusement, avec sa singulière caravane, à Tezcuco, où son général, au comble de la joie, le reçut à bras ouverts.

Lorsqu'on fut près de cette ville, Chechimical désira qu'on fit une halte de quelques instants. Et pourquoi pensez-vous qu'il ait demandé ce retard ? pour mettre ses plus belles plumes etse parer de ses autres ornements de guerre! «Lorsqu'on doit bientôt aller au combat, disait-il, un brave soldat doit être aussi paré que s’il allait à une noce. » Lorsqu'on rapporta ces fanfaronnades à Cortès, il ne prit pas une grande idée de ce jeune guerrier; il pensait que le vrai courage, aussi bien que tout vrai mérite en général, est toujours modeste. Aussi l'histoire ne dit-elle plus un seul mot de notre guerrier fanfaron.

Pendant qu’on s’occupait à la construction des brigantins, il arriva un nouvel événement qui causa une joie universelle, Cuortès avait envoyé depuis quelque temps plusieurs de ses officiers à Hispaniola, pour en tirer quelque renfort, s’il était possible. On soupirait depuis longtemps après leur retour, lorsque tout à coup se répandit la nouvelle de l'arrivée de quatre vaisseaux d’Hispaniola à la Vera Cruz, avec un renfort très-considérable : il consistait en deux cents

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DE CORTÉS. 219 soldats, quatre-vingts chevaux, deux canons, une grande quantité de munitions et d'armes. La joie de Cortès et de l’armée fut inexprimable.

On poussa alors le travail des brigantins avec la plus grande vigueur. Les Mexicains faisaient bien, à la vérité, de temps en temps, quelques tentatives pour les empêcher et pour brûler les vaisseaux sur le chantier : mais la vigilance de Cortès et la bravoure de ses troupes rendirent vains tous leurs efforts. Enfin on acheva leur construction, et ils furent lancés à l’eau avec la plus grande solennité.

Cortès résolut d'attaquer la ville de trois côtés en même temps. Pour cet effet, il divisa son armée en autant de colonnes. Sandoval fut nommé pour commander la première ; Alvarado reçut le commandement de la seconde, et Olid celui de la troisième. Ils devaient s’avancer , le premier de Tezcuco, le second de Tacuba et le troisième de Cujocan, vers les digues qui conduisaient de là à Mexico, tandis que Cortès, avec les vaisseaux, qu’il voulut commander luimême, soutiendrait leurs attaques.

Chacun marcha vers le poste qui lui était assigné. Alvarado et Olid détruisirent, dans leur chemin, un aqueduc, construit avec beaucoup d'art, par lequel les Mexicains avaient eu l'adresse de faire venir de l’eau douce des montagnes qui étaient à plusieurs milles de là. Le manque d’eau qui s’ensuivit fut le premier des maux de toute espèce contre lesquels ces malheureux eurent à lutter.

Depuis ce temps-là, il ne se passa aucun jour qui ne fût marqué par quelque action meurtrière. Les brigantins avaient affaire à une flotte prodigieuse de canots; les troupes de terre, aux ennemis qui étaient sur les digues, et qui étaient aussi formidables par leur nombre que par leur courage et leur opiniâtreté. Les faibles canots furent bientôt dispersés ou coulés à fond ; mais les affaires n’allaient pas aussi vite à l’attaque des digues. Il est vrai que les Espagnols emportaient tous les jours, avec -une peine inexprimable, quelques-uns des bastions que les assiégés avaient élevés pour protéger les ouvertures et y établissaient des

220 VOYAGES ET CONQUÈÊTES ponts ; mais comme le souvenir douloureux de la nuit de la désolation les obligeait tous les soirs à se retirer sur la terre ferme, les assiégés, pendant la nuit, rétablissaient promptement ce qu’on avait détruit de leurs fortifications pendant le jour ; de sorte que, malgré tout le sang répandu, on n'était pas plus avancé le second jour que le précédent ; et les fatigues journalières des Espagnols et de leurs alliés étaient si grandes, qu'il y avait à craindre qu’ils n’y succombassent à la fin peu à peu.

Tel était l’état des choses, lorsque Cortès, touché du mauvais succès de ses armes, prit une résolution qui devait décider sa ruine ou celle de l'ennemi.

QUINZIÈME ENTRETIEN

Défaite complète des Espagnols. — Ruse des Mexicains pour opérer la défection de tous les alliés des Espagnols. — Cortès les ramène par un expédient heureux. — Cortès s'empare d’une grande partie de Mexico. — Faute de Guatimozin. — Il tombe au pouvoir des Espagnols. — Humanité de Cortès envers son prisonnier. — Les Espagnols maîtres de toute la ville de Mexico.

M. Hunter. Cortès résolut de mettre fin ,'par un seul coup hardi, à cette guerre longue et pénible. Il disposa tout pour donner le lendemain un assaut général, et ordonna à chaque commandant de pénétrer avec sa troupe, quelque obstacle qu’il rencontrât, jusque dans la ville assiégée et de s’y poster. Lui-même voulut se mettre à la tête de ceux qui devaient attaquer la digue de Cujocan, fermement résolu de combattre jusqu’à ce qu’il eût pénétré aussi dans la ville, quoi qu il en dût coûter.

Ce jour terrible parut. Chaque commandant se mit à la tête de son corps. le combat s'engagea, l'attaque et la défense furent également opiniâtres. La troupe que Cortès conduisit en personne, animée par l'exemple de son grand

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DE CORTÉS. 22 général, fit surtout des prodiges de valeur. Rien ne pouvait lui résister. Elle pénétrait sans la moindre relâche d’une ouverture à l’autre ; elle emportait successivement chaque bastion avec une force que rien ne pouvait surmonter : elle taillait, renversait tout ce qui se présentait devant elle, et poursuivit enfin l'ennemi fugitif jusque dans la ville.

Au milieu de son succès, Cortès n’oublia pas d'assurer sa retraite dans le cas où la chance viendrait à tourner; il ordonna à Julien d’Aldrète, officier nouvellement arrivé d’'Hispaniola avec le renfort, de rester avec un nombre suffisant de soldats près des ouvertures de la digue, pour les combler entièrement pendant que l’on continuerait à se battre. Malheureusement ce capitaine s’imagina qu'il serait honteux pour lui de s’en aller avec une commission exempte de péril, tandis que ses camarades gagnaient des lauriers eu combattant, et au lieu d'exécuter l’ordre qu'il avait reçu, il se jeta dans la mêlée pour partager avec ses compagnons le péril et l'honneur.

Aussitôt que Guatimozin fut instruit de cette faute, il ordonna à plusieurs corps de troupes considérables de marcher par différents détours aux ouvertures des digues qu’on avait abandonnées, de les agrandir autant que possible et de s’y établir. Quant aux autres troupes qui luttaient avec les Espagnols à l'entrée de la ville, il les fit reculer peu à peu, pour attirer toujours de plus en plus l’ennemi dans l’intérieur de la place. Sa ruse lui réussit : Cortès, comptant sur l'exécution de l’ordre qu'il avait donné, n'hésita pas à poursuivre de rue en rue l'ennemi qui fuyait devant lui; et il parvint enfin jusqu’à l'endroit où Guatimozin l'attendait avec l'élite de ses guerriers.

Tout à coup, à un signal donné par l’empereur, on entendit du haut du principal temple, qui était voisin, le bruit sourd et solennel du tambour sacré du dieu de la guerre, bruit conuu des Mexicains , et qui les animait d’un courage incroyable et d’un entier mépris de la mort. En un instant les Espagnols, à leur grande surprise, se virent si vigoureusement attaqués de tant de côtés, que, malgré

toute leur bravoure et leur connaissance de l’art militaire, ils ne purent résister longtemps. Ils commencèrent donc à se replier sur eux-mêmes, d’abord en troupes serrées, lentement et en se défendant toujours; mais comme le nombre des ennemis augmentait à chaque instant, et que leurs attaques devenaient toujours plus furieuses , ils commencèrent à penser plus à leur sûreté par la fuite que par la défense. Leurs rangs se rompirent : tous, Espagnols et Tlascalans, fantassins et cavaliers, s’enfuirent en désordre vers la plus prochaine ouverture de la digue, qu’à leur grand étonnement ils ne trouvèrent point comblée, mais garnie d’ennemis.

En vain Cortès employa les ordres et les prières pour arrêter la confusion et la fuite de son armée et pour rallier son monde ; on n’entendait plus, on ne voyait plus, et chacun cherchait à se sauver comme il pouvait. Ils sautaient par troupes en bas de la digue, par l'ouverture, et trouvaient la mort dans les flots ou tombaient aux mains des Mexicains ; malheureusement, il y avait trop peu de fond dans cet endroit du lac pour que les brigantins pussent venir à leur secours.

Dans cette lutte terrible, Cortès ne songea qu’à ses compagnons et négligea tellement sa propre sûreté, que dans un moment où il arrachait un de ses soldats des mains de l'ennemi, il fut saisi lui-même par trois chefs mexicains et emmené en triomphe.

Deux de ses officiers, voyant qu’on entraînait leur général, prirent dans le moment la résolution de se sacrifier pour lui. Ils se jettent au milieu des ennemis, attaquent ceux qui tiennent Cortès, les étendent sur le carreau, et sont eux-mêmes tués; mais Cortès est libre et s’échappe, quoique dans un état pitoyable. Mille Tlascalans et plus de soixante Espagnols avaient été ou tués ou faits prisonniers : et parmi tous ceux qui étaient échappés, aucun n’était sans blessure. Tout ce désastre déchirait le cœur de Cortès;

mais, à l’entrée de la nuit, sa douleur fut changée en déses-

poir et en horreur par un spectacle encore plus affreux.

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Aussitôt qu’il fut nuit, on vit toute la ville illuminée. On entendit le bruit sourd des instruments militaires, et les féroces cris de joie des vainqueurs, qui se préparaient à célébrer la fête barbare de leur triomphe. L’illumination du principal temple était telle, qu'on put clairement distinguer la multitude qui y était assemblée et les préparatifs des prêtres pour le massacre des prisonniers : vue affreuse, dont l'imagination des Espagnols augmentait encore l’horreur! Ils croyaient reconnaître parmi les victimes leurs malheureux compagnons à la blancheur de leur peau; ils croyaient voir comme on les forçait à danser devant les infâmes idoles auxquelles on allait les sacrifier, et distinguer même la voix de leurs amis dans les cris des malheureux qu’on traînait sous leurs yeux à l’autel pour y être égorgés. Cei aspect fit pâlir les plus insensibles, et Cortès lui-même, livré à son chagïin, donna un libre cours à ses larmes.

Ses gens étaient extraordinairement abattus et ses ennemis avaient repris courage : leur confiance alla même si loin, que le lendemc:' matin ils firent une sortie et osèrent attaquer le quartier général, où les Espagnols et leurs alliés purent à peine leur résister. Mais ce qu’il y eut de bien plus à craindre encore, ce furent les suites d'une ruse de guerre que Guatimozin avait imaginée pour perdre ses ennemis. Il envoya dans les provinces les têtes des Espagnols qu'il avait fait immoler, et fit publier partout que le sang de ces ennemis sacrifiés avait apaisé la colère du dieu de la guerre, et qu'il avait déclaré que ces odieux étrangers seraient tous détruits dans l’espace de huit jours.”

Cette nouvelle causa la défection de tous les Indiens alliés des Espagnols. Leur superstition ne leur laissa pas douter un moment que la menace de leur dieu de la guerre n’eût son effet; et ils se hâtèrent de renoncer à toute relation avec des gens dont le ciel avait arrêté la ruine. Les Tlascalans eux-mêmes commencèrent à s'éloigner. Mais Cortès, pour empêcher la défection générale de ses alliés, eut recours à un expédient qui réussit. Il défendit tonte hostilité pendant huit jours, fit couvrir par les brigänuns son

armée bien retranchée, et attendit tranquillement le court délai qu'on avait imprudemment déterminé d’une manière trop positive. Le jour prédit pour la ruine entière des Espagnols s’écoula sans qu'ils éprouvassent le moindre mal, et les yeux des alliés se dessillèrent. Ils virent qu’on les avait trompés ; ils rougirent de leur crédulité, et revinrent aux Espagnols, plus résolus que jamais de les aider à renverser l'odieux empire des Mexicains. D'autres, qui avaient vraiment regardé l'oracle trompeur comme un arrêt irrévocable, s’imaginèrent que cette idole, pour assurer d'autant plus inévitablement la ruine des Mexicains, les avait trompés par une fausse espérance, et ils se tournèrent aussi du côté des Espagnols; en sorte que l'affluence des anciens et des nouveaux alliés fut si grande, que Cortès se vit en peu de jours à la tête d’une armée de cent cinquante mille Indiens. Voilà encore une fois, mes enfants, un exemple de la rapidité avec laquelle le bonheur et le malheur se succèdent trèssouvent sans qu'on s'y attende.

Loin de s’enorgueillir de cette augmentation étonnante de sa puissance, Cortès résolut dès ce moment d'agir avec plus de prudence que jamais. Il renouvela même les offres de paix qu'il avait déjà faites plusieurs fois aux Mexicains ; mais Guatimozin, trop persuadé que toute liaison avec les Espagnols entraînerait l'esclavage de son peuple et le sien propre, rejeta avec mépris toute proposition d’accommodement, résolu de délivrer sa patrie ou de mourir. Les hostilités recommencèrent donc, et Cortès se vit alors en état de bloquer la ville si étroitement que tous les vivres lui furent entièrement coupés. La famine et la peste désolèrent bientôt cette grande capitale, dont les pauvres habitants mouraient par centaines.

Cependant Cortès s’approchait de plus en plus. À mesure qu’il poussait l'ennemi avec ses Espagnols, les ouvertures des digues étaient occupées par les troupes auxiliaires. En suivant constamment ce plan, on était déjà parvenu de trois côtés jusqu’à la ville, et cependant le vaillant Guatimozin continuait à disputer le terrain pied à pied avec une fer-

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DE CORTÉS. 225 meté inébranlable ; mais les Espagnols pénétraient toujours plus avant, mettaient le feu à tout ce qu'ils avaient emporté et s'établissaient par des retranchements. La grande place était marquée pour le rendez-vous général des trois colonnes. Alvarado y parvint le premier. Cortès, qui s'était mis à la tête de la troupe conduite par Olid, y arriva aussi bientôt après, et poursuivit les Mexicains qui fuyaient devant la colonne d’Alvarado, déjà rangée en bataille. Sandoval en fit autant, et le carnage qui en résulta fut effroyable.

On avait déjà emporté et presque mis en cendres les trois quarts de la ville : Guatimozin s’était jeté dans la partie qui restait avec l'élite de ses guerriers et s’y était fortifié; on peusait aussi à s'en rendre maître; mais Cortès, qui désirait mettre fin au massacre, et qui se flattait que Guatimozin se lasserait d’une résistance inutile, interdit à son armée de continuer les hostilités et renouvela encore une fois les propositions de paix déjà si souvent faites. On parut disposé à recevoir ses offres, et il s’ensuivit, sans convention expresse, une suspension d'armes de trois jours.

Dans cet intervalle , les deux partis étaient en présence l'un de l'autre, séparés par un simple fossé. Il régnait des deux côtés la plus parfaite tranquillité, sauf que, de temps à autre, il prenait fantaisie à un Mexicain de s’avancer hors du retranchement et de provoquer les Espagnols. La plupart de ces braves étaient punis de leur insolence par le mépris, et quelques-uns d’une manière énergique.

C'est ce qu’éprouva un d’entre eux qui, armé de l'épée et du bouclier d’un Espagnol sacrifié, s'était avancé, comme un autre Goliath, seul entre les deux armées, avec une grande arrogance; il faisait des défis et se répandait en outrages. Plusieurs Espagnols témoignèrent le désir de le punir de son audace ; mais Cortès les retint, et se contenta de lui faire crier par un interprète que s’il voulait amener encore dix de ses pareils, il permettrait à un jeune homme, qu’il lui montra, de leur couper la gorge. Ge jeune homme

Campe. 15

était Marcado, page de Cortès, âgé d'environ seize ans. Ce refus moqueur ayant encore plus animé le Mexicain, il renouvela son défi, et Marcado, croyant que maintenant l’affaire le regardait, puisque Cortès l'avait nommé expressément, s'élança hors des lignes, sans dire un mot, avec une telle vivacité qu'on ne put le :etenir ; il courut droit au fanfaron et l'attaqua si vigoureusement, que bientôt il l'eut étendu sur le carreau. Son action fut hautement applaudie ; et lorsqu'il revint poser aux pieds de son chef l'épée et le bouclier du vaincu, Cortès l’embrassa avec une grande joie et pour récompense de sa valeur lui ceignit de ses propres mains l'épée qu’il avait conquise.

Pendant ce temps-là, Guatimozin assurait chaque jour les Espagnols qu'il viendrait lui-même traiter de la paix avec eux. Îl n’agissait ainsi que pour endormir leur vigilance et cacher son véritable dessein. Sur les instances et les prières de sa cour, il s'était laissé persuader de se soustraire par la fuite aux dangers inévitables de la mort ou de l'esclavage et d'aller dans les provinces de l'empire les plus éloignées mettre sur pied une nouvelle armée, avec laquelle il pût encore une fois tenir tête à l'ennemi. On avait fait tous les préparatifs nécessaires pour favoriser son évasion. La noblesse mexicaine, déterminée à se sacrifier pour le salut de son prince, qu’elle chérissait, monta dans une quantité de canots qu'on tenait prêts et attaqua vigoureusement les brigantins, tandis que Guatimozin, l'unique objet de leurs plus tendres soins, s’évadait sur le lac. En vain Sandoval, qui avait alors le commandement des brigantins, tâcha de les repousser à l’aide de son artillerie ; ils méprisaient la mort et les blessures, ramaient en avant avec intrépidité et s’efforçaient d'en venir aux mains.

Tout à coup Sandoval aperçut quelques canots trèsremplis qui, à force de rames, traversaient le lac avec la plus grande célérité. Il devina ce que cela pouvait être et leur fit aussitôt donner la chasse. Holguin, dont le brigantin allait le mieux à la voile, les atteignit le premier; mais dès qu’on s’aperçut qu’il voulait combattre, les rameurs s’arrè-

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DE CORTÉS,. 227 tèrent dans le moment, les soldats mirent bas les armes, et tous supplièrent qu'on épargnât la vie de leur empereur. Ravi de l'honneur que la fortune lui procurait, Holguin sauta, l'épée à la main, dans le canot, où il reconnut le malheureux monarque aux respects que lui témoignait sa suite. Guatimozin lui-même s avança d’un air noble et assuré, et lui dit qu'il était son prisonnier et prêt à le suivre; qu'il priait seulement qu'on traitât sa femme :t ses compagnes avec le respect qui leur était dû. Et là-dessus, se tournant vers elle, il lui dit quelques mots d'encouragement et lui tendit la main pour la conduire dans le brigantin. Ce moment (c'était le 13 août de l'année 1521) décida du sort de tout l'empire du Mexique, qui, en la personne de son souverain, tomba au pouvoir des Espagnols.

Holguin se hâta de mener son illustre prisonnier à Cortès. Celui-ci, à la nouvelle d’un événement si important, alla, plein de joie, à la rencontre du prince, qu'il reçut au bord du lac avec tout le respect dû à son rang et à sa valeur. Le malheureux Guatimozin parut ressentir quelque plaisir de cette attention et le suivit à son quartier avec beaucoup de courage. Là il s’4,sit un moment, et, se levant bientôt après, il dit à Cortès, à l’aide d’un interprète : «J'ai fait ce qu’exigeait mon devoir. Maintenant je ne suis plus utile à rien, et un prisonnier comme moi doit être à charge à son vainqueur. Allons, prends ce poignard, en mettant la main sur celui que portait Cortès, et plonge-le-moi dans le cœur pour mettre fin à ma vie, dès à présent inutile. » A ces mots, sa femme jeta les hauts cris, et Cortès en fut touché. Il tâcha de consoler ces infortunés; après quoi il les quitta pour laisser un libre cours à leur douleur et ne pas les gêner par sa présence.

À la nouvelle de la prise de Guatimozin, les Mexicains mirent bas les armes et les Espagnols furent maîtres de la ville entière. Les premiers jours se passèrent dans les excès de joie que leur causait l'heureux succès de leur entreprise ; mais bientôt après leur allégresse se changea en murmures et en mécontentements, à la vue de la médiocrité du butin

qui devait être la récompense de tant de dangers et de tant de fatigues, La plupart des maisons, avec les trésors qui s'y trouvaient, avaient été la proie des flammes; et dès que Guatimozin avait désespéré de pouvoir sauver sa capitale, il avait fait jeter dans le lac tout ce qu'il y avait de précieux dans le trésor impérial : au moins en fut-il accusé. Ainsi, tout le butin qu’on put rassembler fut si peu de chose, que plusieurs Espagnols refusèrent avec mépris la part modique qui leur en revenait; tous murmurèrent hautement, tantôt contre Guatimozin, tantôt contre leur général, qu'ils eurent la hardiesse d’accuser d’avoir détourné la plus grande partie des trésors.

Cortès fit vainement tout ce qu'il put pour les apaiser. Aldérète, nomané trésorier royal, se présenta à la tête des mécontents et demanda, en vertu de sa charge, que l’empereur et son premier ministre lui fussent livrés, pour les forcer d’avouer en quel endroit du lac on avait jeté le trésor. Cortès, qui avait déjà soutenu un pareil orage, eut cette fois la faiblesse ou l’inhumanité de céder au désir des séditieux. Guatimozin et son fidèle ministre furent mis à la torture.

Passons, mes enfants, aussi vite que nous pourrons sur cette scène révoltante et horrible. Guatimozin supporta avec une fermeté admirable tous les tourments que ses bourreaux surent inventer, Son ministre imita bien son exemple ; mais comme on le pressait cruellement, car on dit qu’on les avait étendus sur un gril posé sur des charbons ardents, il lui échappa un grand cri, et, tournant les yeux vers son maître, il parut lui demander la permission d’avouer ce qu’il savait. Guatimozin comprit sa pensée et dit avec une grande tranquillité : «Et moi, suis-je donc ici sur des roses?» Ces paroles percèrent le cœur du fidèle ministre ; il ne prononça plus un mot, et mourut aux yeux de son maître à la torture avec la fermeté d’un héros.

Cortès, qui entendit de loin le cri de ce malheureux, accourut dans la chambre, pénétré de repentir et de honte, et arriva encore à temps pour sauver la vie au malheureux monarque.

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SEIZIÈME ENTRETIEN

Toutes les provinces du Mexique se soumettent, — Cortès est comblé des faveurs de la fortune, — Mexico rebâtie sur ses ruines, — Crautés des Espagnols envers les malheureux Mexicains, après leur asservissement. — Mort de Guatimozin. — Cortès en butte aux machinations de ses ennemis, — Comment sont récompensés ses services, — Sa mort.

M. Huwrer. Toutes les provinces de l'empire suivirent en peu de temps le sort de la capitale. Elles se soumirent l’une après l’autre, et leurs habitants furent assujettis et opprimés de toutes sortes de manières et cruellement traités.

Cortès cependant n'avait encore reçu aucune réponse d'Espagne, et par conséquent il était toujours incertain de quel œil on regarderait ce qu'il avait fait. Enfin il entra dans le port de la Vera Cruz an vaisseau ayant à bord un certain Tapia, envoyé non pour lui apporter les lettres de gouverneur du Mexique, qu’il attendait et sur lesquelles il devait compter, mais pour le déposer, l'arrêter, lui faire son procès et se mettre à sa place.

Heureusement pour lui, son juge était un homme simple et très-pusillanime. L'adroit Cortès sut l’'embarrasser de tant de difficultés, et présenter à son âme timide tant de choses effrayantes, qu’il regarda comme le plus sûr de s’en retourner sans avoir rempli sa mission.

Mais l'orage qui menacait la tête de Cortès n'était détourné que pour un temps, et non pas encore dissipé. Afin de se délivrer de cette inquiétude, il envoya de nouveau en Espagne vers l'empereur Charles-Quint, pour lui faire un détail circonstancié de ses actions, et en même temps pour mettre à ses pieds la partie du butin qui lui était destinée. Jusque-là, l'empereur, occupé de beaucoup d'autres soins, avait remis l'examen de cette affaire à des gens qui ne voulaient pas de bien à Gortès; mais alors il voulut se la faire

rapporter à lui-même. L’éclat de tant d'actions extraordinaires, la grandeur et l'importance des conquêtes faites par Cortès, remplirent ce monarque de joie et d'étonnement ; il approuva tout ce qu'il avait fait, le déclara gouverneur et vice-roi de la Nouvelle-Espagne, et nomma en même temps une commission pour examiner les prétentions de Vélasquez, gouverneur de Cuba. Elle conforma son jugement, comme cela arrive d'ordinaire, à l’inclination du maître : les plaintes de Vélasquez sur la perfidie de Cortès et ses prétentions au gouvernement des pays conquis par ce dernier furent déclarées nulles: on lui accorda seulement un dédommagement pour les frais que lui avait coûtés cette expédition, et pour plus grande humiliation encore, on ajouta à cette sentence la défense expresse de jamais songer à des conquêtes sans en avoir auparavant obtenu l'agrément du roi. Ce double affront fut au-dessus des forces de l'orgacilleux Vélasquez et lui coûta la vie. Cortès, au contraire, était au faîte du bonheur; mais hélas! pourquoi dois-je ajouter que sa vertu continuait de plus en plus à chanceler, à mesure que sa fortune s’affermissait! La voix de l'humanité outragée par lui crie trop haut pour que je puisse vous cacher ses plaintes. Écoutez-les donc, et gémissez avec moi sur la chute de ce grand homme, dont les vertus, lorsqu'il avait des difficultés à combattre, étaient fermes comme un rocher au milieu de la mer, mais s’altéraieni de la manière la plus déplorable au soleil de la prospérité.

Il commença à rebâtir Mexico sur ses ruines. Elle devait devenir la reine des villes de toute l’ Amérique ; elle le devint, et l’est encore aujourd’hui. Il engagea ses officiers à défricher des terres dans les provinces; il leur partagea dans cette intention des territoires, et leur accorda sur les naturels le même empire tyrannique et absolu qu'on s'était déjà arrogé auparavant snrles insulaires, Ils furent, corame eux, cruellement opprimés et décimés.

Mais le caractère belliqueux de cette grande et naguère si puissante nation rendit leur entier assujettissement plus

difi sie rec effo la l'or cru cie vifs qua cett enfs moi RE vori g'éc si gé cuco les milie de C appe l'ing Q Mexi cher et m roi.

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diflicile qu'on ne se l'était imaginé ; ils essayèrent à plusieurs reprises de rompre les chaînes de la servitude et de recouvrer leur liberté. Leurs oppresseurs regardèrent leurs efforts comme une rébellion qui méritait d’être punie avec la plus grande sévérité, et l’on commit, si ce n’est par l'ordre précis de Cortès, au moins avec son agrément, des cruautés qui impriment une flétrissure éternelle à l'ancienne gloire de ce hardi conquérant. Ainsi on fit brûler vifs, dans la province de Panuco, soixante caciques et quatre cents nobles Mexicains à a fois, et pour rendre cette scène affreuse plus horrible encore, on obligea les enfants et les parents de ces malheureux d’en être les témoins.

Sur un soupçon faiblement confirmé que Guatimozin favorisait le soulèvement de ses anciens sujets et cherchait à s'échapper de sa prison, on prit ce prince si grand, si brave, si généreux, et en même temps les deux caciques de Tezcuco et de Tacuba, qui, selon leur ancienne dignité, étaient les premiers après lui, et on les fit pendre, en plein jour, au milieu de la rue.

Get indigne assassinat est une grande tache à la mémoire de Cortès. Depuis ce moment un Dieu vengeur semble avoir appesanti sa main sur lui, en le mettant aux prises avec l’ingratitude des hommes,

Quelques officiers espagnols qui avaient été envoyés à Mexico pour y administrer les revenus du roi d'Espagne, cherchèrent à étendre leurs pouvoirs sans y être autorisés, et même à s'approprier une autorité judiciaire sur le viceroi. Mais Cortès, tel que nous le connaissons, n’était pas homme à se laisser jouer par des gens qu'il voyait à tous égards si au-dessous de lui. I rit de leurs efforts impuissants pour borner son pouvoir et continua d'agir comme auparavant, selon qu'il le trouva bon. Ceux-ci firent à la cour d'Espagne un portrait de son gouvernement tyrannique qui devait inspirer au roi et à son ministère le soupcon qu'il travaillait à se rendre indépendant, 11 fut résolu d'envoyer un commissaire à Mexico pour rechercher la

232 VOYAGES ET CONQUÊTES conduite de Cortès, avec le pouvoir de le faire transporter en Espagne, s’il le jugeait à propos.

Cortès s’occupait alors des préparatifs d’une expédition extraordinairement difficile de Mexico à Honduras, pour soumettre à la couronne d’Espagne toute cette étendue de pays et pour punir en même temps Olid, qui s'était révolté contre lui. C'était une expédition qui promettait plus de difficultés et de fatigues qu’il n’en avait encore essuyé. Pendant ces préparatifs, le commissaire nommé pour le juger arriva; mais à peine fut-il débarqué qu’il tomba malade et mourut.

Les employés royaux continuèrent d'envoyer sur le compte de Cortès des rapports désavantageux ; et la cour d'Espagne, entretenue dans ses soupçons, nomma une commission nouvelle, avec des pouvoirs encore plus étendus, pour examiner sa conduite et le punir. Cortès en fut instruit : il frémit de rage de se voir ainsi récompensé des grands et pénibles services qu’il avait rendus à sa patrie. Ses amis lui conseillaient d'éviter le traitement honteux qu’on lui prépari. , en se rendant indépendant et en repoussant la force par la force ; mais il refusa de faire aucun acte que ne pussent autoriser la fidélité et l’obéissance qu'il devait à son souverain, et il se résigna de la manière la plus généreuse à souffrir le traitement le plus ingrat et le plus injurieux, plutôt que de se révolter contre le pouvoir légal de sa patrie.

Ilne pouvait supporter la pensée de se laisser juger comme un misérable criminel dans le même pays qui avait été le théâtre de ses grandes actions. En conséquence il se rendit de lui-même en Espagne, avant l’arrivée de son juge, pour s’en remettre à la justice de son roi.

À son arrivée, tous les yeux se portèrent avec respect et admiration sur cet homme extraordinaire, dont les hauts faits semblaient éclipser la gloire des plus grands héros. La confiance avec laquelle il venait lui-même se présenter dissipa tous les soupçons qu’on avait conçus contre lui. Le roi le reçut avec les marques de la plus haute estime et de

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DE CORTES. 233 la plus grande reconnaissance et le combla de faveurs; il lui donna le collier de l’ordre espagnol, le créa comte, et lui assigna en propre une étendue considérable de terre dans la Nouvelle-Espagne.

Mais, lorsqu'il fut question de le confirmer dans son gouvernement, on regarda comme dangereux de le revêtir du même pouvoir dont on avait craint l'abus. Tout ce qu'il put obtenir fut la confirmation de sa dignité de général et la pleine autorisation de faire de nouvelles découvertes. Quant à ce qui regardait le gouvernement du pays et l’administration de la justice civile, on établit un collége qu’on nomma l'audience de la Nouvelle-Espagne.

Cortès retourna à Mexico; mais dès lors sa vie ne fut qu'une suite non interrompue de peines. Les membres de l'audience qui lui étaient adjoints le contrariaient sans cesse. Pour s'affranchir de leur tutelle, il se précipita de nouveau dans les embarras et les dangers inséparables des conquêtes de pays inconnus. Il équipa une escadre sur la côte occidentale du Mexique pour faire des découvertes dans la grande mer du Sud, et, après des fatigues incroyables et les plus grands dangers, il réussit à découvrir la presqu'île de Californie, qui tient à l’ Amérique septentrionale.

Au retour de cette pénible expédition, on continua à l'abreuver de dégoûts; il résolut, plein de confiance en l'équité de son souverain, et comptant sur sa faveur précédente, de passer encore une fois en Espagne pour mettre en personne ses griefs aux pieds du roi. L'infortu:é! il ne soupçonnait pas à combien de nouvelles peines encore plus amères il allait s’exposer!

Il fut reçu avec froideur, écouté avec négligence, éconduit avec une sorte de mépris. Il était devenu vieux; dès lors quels grands services pouvait-on se promettre de lui dans la suite? C'en fut assez pour le négliger. Ce grand homme, cet homme rempli de mérite, se vit oublié à la fin de sa pénible carrière, précisément comme Colomb l'avait été autrefois. Obligé de mendier la justice auprès d’un roi ingrat et d’un ministre capricieux, il passa tristement six

années dans ces occupations, si peu conformes à son caractère et à sa précédente manière de vivre, au bout desquelles le chagrin et le dépit d’un traitement si indigne mirent fin à ses jours. Il mourut le 2 décembre 1547, dans la soixantequinzième année de son âge. Son corps, ainsi qu’il l'avait expressément exigé, fut transporté à la Nouvelle-Espagne, peut-être parce qu'il jugeait sa patrie indigne de recevoir dans son sein les restes d’un bienfaiteur qu'elle avait si mal récompensé,

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