‹ Histoire de la découverte de l'Amérique [microforme]Chapitre 40 sur 49 · LL · texte numérisé non relu

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DE PIZARRE. 273 mer, avec des armes supérieures, et soumettrait tout le pays.

Quoi qu’il en soit, il paraît au moins vraisemblable qu'un certain Manco-Capac et une certaine Mama- Ozello ont existé et ont posé les premiers fondements du grand empire des Incas; ces deux premiers Incas, dit-on, qui se distinguaient des habitants sauvages et nus de ce pays par leur taille, par leur couleur et par leurs habillements, y parurent tout à coup, sans qu'on sût d’où ils venaient, et s'annoncèrent pour être les enfants du soleil, qui les avait envoyés afin de rendre bons et he 1reux les peuples de ce pays. La contrée où ils se fixèrent est celle de Cusco, au dixième degré de latitude sud.

On raconte de plus que Manco rassembla les habitants de ces pays montagneux, et qu’il leur enseigna l’art de cultiver la terre, de s'habiller et de construire des cabanes pour se loger. Ozello, de son côté, apprit aux femmes l’art de filer et de tisser, et les forma en même temps à toutes les autres occupations de leur sexe et aux soins du ménage et de l’intérieur de la maison. On dit qu’ils trouvèrent tous les deux des disciples dociles, et qu'ils parvinrent heureusement à faire de ces hommes bruts et grossiers une nation qui mérite, à certains égards, de passer pour civilisée.

Les premiers soins de ces mémorables législateurs furent d’abolir le culte de ces sauvages, qui consistait principalement en sacrilices humains, et de le remplacer par une religion qui inspirât des sentiments plus doux. Dans cette vue, ils apprirent à ces peuples qu’il n’y avait qu'un seul être suprême, qui aimait tendrement les hommes qu'il avait créés, et qui mettait tout son plaisir à les voir s'entre-aimer réciproquement avec la même tendresse. Get être bienfaisant et tout-puissant, c'était le soleil. Avec un peu plus d'intelligence, ils auraient reconnu que cet astre brillant n'est lui-même qu'un des ouvrages de Dieu. Mais est-il étonnant que des peuples plongés dans les ténèbres de l’ignorance, à la vue de ce globe majestueux, de son influence salutaire sur toute la naiure, aient cru que cette grande lu-

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274 VOYAGES ET CONQUÊTES mière du monde qui vivifie tout en était aussi le créateur et le conservateur.

Ainsi le soleil était le dieu des Péruviens, et les Incas prétendaient être ses descendants. On lui érigea des temples dont les seuls Incas étaient constamment les prêtres. Les femmes non mariées de cette famille étaient consacrées à son service, comme les vestales chez les anciens Romains. Gela ne les empêchait pas de se marier; mais les époux à qui elles se donnaient devaient être, comme elles, de la famille des Incas.

Il paraît qu'ils regardaient aussi la lune comme une sorte de divinité, mais d’un ordre inférieur, et, par sa nature, sujette à la mort. Rien n’est plus singulier que l'opinion qu'ils avaient sur les éclipses. Chaque fois que ce phénomène avait lieu, ils croyaient que la lune était malade : il: craiguaient qu’elle ne mourût, qu’elle ne tombât du ciel et ne brisât la terre. Ce malheur imaginaire leur causait de très-grandes alarmes, et, pour le détourner, ils employaient des moyens bien ridicules. Ils faisaient un bruit effroyable par leurs clameurs, avec des tambours etdes fifres, apparemment pour tirer cette pauvre lune malade d’un évanouissement. Ils attachaient aussi leurs chiens, et les battaient sans ménagement, pour les exciter à hurler et à aboyer ; car ils s'imaginaient, je ne sais pourquoi, que la lune était extraordinairement attachée à ces bêtes et que leurs hurlements pouvaient la ranimer ; ils excitaient encore leurs enfants à crier et à pleurer. Pendant tout ce tintamarre, jeunes et vieux, les yeux en pleurs, s’écriaient, sans intervalle : Mama Kuilla ! c'est-à-dire : Lune, chère mère! Lorsque l’éclipse diminuait, ils croyaient que l’astre se portait mieux ; et quand elle était finie, ils jetaient des cris d’allégresse, rendant grâces à leur chère Mama Kuilla de ce qu’elle n’était pas morte et n’était pas tombée sur eux.

Conrap. Cela était vraiment comique.

M. Hunter. Demain, mes enfants, je vous dirai, sur les règlements et les lois des Incas, des choses qui exciteront votre étonrement. Vous ne pourrez vous empêcher, votre

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DE PIZARRE. 975 cœur m’en est garant, de vous attacher aux pau\'es Péruviens et de prendre un intérêt d'autant plus sensible à leurs malheurs.

HUITIÈME ENTRETIEN

Des lois des Péruviens et de leurs institutions civiles. — État de l'empire du Pérou à l’époque de l’invasion des Espagnols.

M. Hunter. Il s’agit aujourd’hui de vous entretenir des lois des Péruviens et de leurs institutions civiles.

« Aimez-vous les uns les autres comme des frères. » Ce fut là le premier et le principal devoir que les Incas leur imposèrent comme loi; mais ils ne s’en tinrent pas là : car ils disposèrent toutes choses de manière que leurs sujets ne pouvaient se regarder que comme une seule et même famille. Écoutez comment ils s’y prirent.

Ils divisèrent toutes les terres en quatre parts. La prenière, dirent les Incas, appartient au soleil, et nous devons la cultiver en commun. Le produit qui en reviendra sera appliqué à l'entretien des prêtres et des vierges et à pourvoir à tous les objets nécessaires au culte de la divinité. Quant à la seconde, à laquelle chacun de nous doit travailler aussi, nous voulons qu’elle serve à l'entretien des vieillards, des veuves et des orphelins, de ceux qui nous défendent contre nos ennemis, et au soulagement des malades et des infirmes. La troisième doit nous appartenir, à nous qui sommes les souverains du pays, et vous devez de même la cultiver en commun; car c’est la rétribution qui nous revient pour veiller à votre bien-être et entretenir des magistrats qui sont chargés d'empêcher que personne ne commette de mauvaises actions ou ne soit molesté par son frère. Enfin, la quatrième part sera répartie entre vous tous, de manière que chaque famille en ait assez pour subvenir à son entretien.

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VOYAGES ET CONQUÈTES

Lorsque ces braves gens se rendaient à l'assemblée avec les princes de la maison des Incas, ils y allaient avec joie. Le temps du travail était une fête que l’on commençait et que l’on terminait par la musique et par la danse. On commençait par cultiver les terres du soleil; immédiatement après celles des pauvres et des guerriers ; celles des Incas venaient ensuite, et on finissait par la part qui avait été assignée au peuple.

Cette communauté de travaux et d’innocents plaisirs insinuait dans leurs cœurs une bienveillance fraternelle. Ils regardaient les Incas comme leurs pères, eux-mêmes se traitaient en frères et considéraient la nation comme une seule et grande famille. Tout ce que les Incas leur prescrivaient était sacré pour eux, parce qu'ils le considéraient comme des ordres émanés du soleil, leur divinité. Si quelqu’un avait commis une contravention aux lois (remarquez bien ceci, pour vous former une idée de l’admirable docilité de ce peuple), il venait s’accuser lui-même de sa faute, quoique lui seul la connût, et demandait à en être puni.

L'or et l'argent n'avaient d'autre mérite à leurs yeux que celui d’une masse solide, dont on pouvait former des ustensiles utiles. Ils ne connaissaient ni le trafic ni les espèces monnayées ; ils se donnaient réciproquement leur superflu, ou, tout au plus, l’un échangeait ce dont il pouvait se passer contre des objets dont l’autre avait besoin.

Les législateurs n'avaient rien défendu aussi rigoureusement que l'oisiveté, parce qu'ils savaient qu’elle est la source de tous les crimes et qu'elle entraîne la dégradation du corps et de l’âme. Ils la punissaient avec la plus grande sévérité.

Les vieillards même, et les infirmes qui ne pouvaient plus travailler, devaient s'occuper à quelque chose d’utile ; ils gardaient les terres ensemencées pour en chasser les oiseaux.

Rien n’est plus digne de remarque que la manière dont on faisait subir aux jeunes Incas les épreuves, avant de les déclarer enfants du soleil et de les élever, pour ainsi dire,

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DE PIZARRE. 977 dans l'ordre de la noblesse. Vous jugerez si vous pourriez bien vous mesurer avec eux pour la patience à supporter les douleurs, la constance et la fermeté d'âme, la force, la souplesse et l'agilité du corps.

Les Incas avaient pour principe que celui qui veut commander aux autres doit les surpasser aussi en force d'âme et de corps, en savoir, en vertu et en adresse. Ils étaient bien éloignés de penser que la naissance seule pût anoblir. Chez eux, celui qui se qualifiait de noble, et qui voulait être considéré comme tel, ne devait pas faire valoir la noblesse de ses ancêtres, mais son mérite personnel. C’est d'après cela qu’on avait institué les épreuves suivantes.

Lorsque les jeunes Incas avaient atteint leur seizième année, on les conduisait dans une maison séparée, destinée uniquement à cet usage. On y réunissait avec eux divers vieillards de la famille des Incas, qu’on avait choisis pour juges, à cause de leur mérite et de leur expérience. Ils commençaient l'examen dont ils étaient chargés par faire jeûner six jours de suite les candidats, sans leur donner autre chose à manger qu'une poignée de maïs cru et un peu d’eau à boire. Tous leurs parents y étaient et jeünaient avec eux, pour leur inspirer, par leur exemple, plus de constance et de fermeté. Ils imploraient en même temps le soleil, leur père commun, de donner à leurs enfants le courage et la force de soutenir cette épreuve; s’il s'en trouvait un qui demandât à manger, il était rejeté, et on le déclarait indigne d’être appelé le fils du soleil.

Ceux, au contraire, qui avaient soutenu heureusement cette première et rude épreuve, après avoir été restaurés par de bons aliments, étaient appelés à en subir une seconde. À une lieue et demie de la ville de Gusco, il y avait une co!line qui passait pour sacrée. Les vieillards s’y rendaient, et avec eux les jeunes gens : il fallait courir de là, tout d’un trait et sans s'arrêter, jusqu'à la ville. Les pères et parents des coureurs se plaçaient sur les chemins pour les exciter, par leurs clameurs, à ne pas se rebuter, et à perdre plutôt haleine que de s'arrêter dans une course qui devait les con-

duire à un but si glorieux. Celui qui ne pouvait fournir cette longue carrière était déclaré incapable, et par conséquent exclu.

Quant à ceux qui en étaient venus à bout, ils avaient à subir une troisième épreuve. On en formait deux divisions ; l'une devait attaquer un fort, et l’autre le défendre. A la vérité, on ne leur remettait, pour cette épreuve de leurs talents militaires, que des armes émoussées; mais leurs combats s'animaient cependant au point qu’il y en avait qui restaient sur le carreau, et d’autres dangereusement blessés.

Après ce combat, ils devaient, deux à deux, faire preuve de leurs forces et de leur agilité à la lutte, de leur adresse à lancer des dards, tirer de l’arc, et jeter des pierres avec la fronde. On leur faisait monter la garde dix ou douze jours de suite, et malheur à celui qui se laissait gagner une seule fois par le sommeil! il était fouetté sans miséricorde, et déclaré pour toujours indigne de la noblesse de ses pères.

Ceux qui avaient su se garantir du fouet comme punition ne l’évitaient pas comme épreuve. On les frappait sans ménagement sur les bras et les jambes nus, et il ne leur était pas permis de laisser échapper le moindre petit signe de sensibilité : un léger mouvement du membre battu les déshonorait et les faisait exclure : car, disaient leurs juges, celui qui ne peut pas endurer des coups de verge sera bien moins en état d'affronter les coups de lance et les armes de l'ennemi, lorsqu'il s'agira de défendre la patrie. On faisait encore venir des gladiateurs chargés d'employer toute leur adresse pour tâcher d’arracher à ces jeunes gens quelque marque de frayeur. Tantôt ils tombaient sur eux avec une lance pointue comme s'ils voulaient leur crever les yeux; tantôt ils avaient l’air de vouloir leur couper un bras ou une jambe. Celui qui témoignait la plus légère inquiétude, qui clignait seulement les yeux, ou qui retirait tant soit peu le membre que l’assaillant paraissait vouloir emporter, était éliminé, et on ne l’admettait plus aux autres épreuves; car, disaient encore les juges, il est impossible que celui qui a

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DE PIZARRE. 279 peur des armes de ses amis, dont il sait qu'il ne sera pas blessé, ne soit encore plus effrayé de celles de l'ennemi,

Après ces épreuves sur leur fermeté, leur patience, leur intrépidité et leurs talents pour la guerre, ces jeunes gens devaient encore se montrer en état de se pourvoir par euxmêmes de tout ce dont ils avaient besoin en leur qualité de guerriers. Pour cela ils étaient obligés de faire, de leurs mains, un arc et une flèche, une massue, un javelot, une lance, une fronde, un bouclier et des chaussures, qui consistaient en semelles de cuir qu’on attachait avec des cordons de laine.

Pendant le temps de ces épreuves, qui duraient un mois entier, ils recevaient tous les jours la visite de leurs maitres, qui les animaient à se bien comporter. Ils leur rappelaient la divinité de leur origine et les actions de leurs ancêtres : ils les entretenaient de l'obligation où ils étaient de se sacrifier pour le bien de l'État; de la douceur et de la bienveillance avec lesquelles ils devaient agir envers tous les individus de la nation, et de la générosité qu’ils devaient exercer , comme enfants du soleil, envers tous les malheureux ; ils les avertissaient surtout qu’on ne leur donnait la prééminence et l'autorité qu’afin de les mettre en état de protéger l’innocent opprimé et d'empêcher que personne ne souffrit d’injustice.

L’hétitier même du royaume devait se soumettre à ces épreuves, et on les lui faisait subir avec encore plus de rigueur : Car, disaient les respectables juges, il est juste que celui qui doit dominer sur tous les autres les surpasse autant en vertu qu'en dignité; qu’il soit le plus patient du royaume, le plus courageux, le plus ferme, le plus sobre, le plus humain et le plus actif. Ge sont ces qualités, et non pas sa naissance, qui lui donnent le droit de régner; et il est nécessaire qu’il connaisse par lui-même toutes les fatigues et les incommodités de la guerre, afin qu’il puisse apprécier le mérite de ceux qui la feront pour lui dans la suite. Pendant tout le temps que duraient ces épreuves, l'héritier du trône était vêtu de haillons, et allait nu-pieds, pour

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