BRUNE
280 VOYAGES ET CONQUÈTES
apprendre à regarder comme ses frères même les plus pauvres de ses sujets et à se montrer bienfaisant envers eux, afin de mériter le glorieux titre de Huachacujac, c'est-à-dire Ami des pauvres.
Lorsque toutes ces épreuves étaient heureusement terminées, on faisait venir les mères et les sœurs de cette jeune noblesse pour la décorer de la première marque d'honneur, en lui mettant une paire de chaussures tricotées ou faites de rubans. Ensuite paraissait le roi, suivi des premiers de l'État, ses plus proches parents. Les jeunes gens se jetaient tout étendus à ses pieds, le visage tourné contre terre, pendant qu'il leur adressait un discours concis, dans lequel il leur "présentait qu'il ne s'agissait pas seulement de porter les ornements distinctifs de leur grade, mais qu'il fallait encore pratiquer toutes les vertus par lesquelles leurs nobles prédécesseurs s'étaient distingués, en se faisant un devoir de protéger les opprimés, de compatir aux misères des pauvres et d’être justes envers tous; que c'était ainsi qu'ils devaient prouver leur brillante origine, en rendant leur conduite et leurs actions aussi resplendissantes que les rayons du soleil, leur père commun, qui n'avait fait descendre leurs ancêtres du ciel sur la terre que pour rendre les hommes heureux par eux et leurs descendants.
Alors ces jeunes gens s’approchaient du roi, et s’agenouillaient l’un après l’autre devant lui, pour recevoir de sa main la principale marque de leur origine royale, qui consistait à avoir les oreilles percées. Le roi s’acquittait de cette fonction avec une aiguille d'or, qu'il laissait à leur oreille afin que le trou s'agrandit insensiblement. Ils lui baisaient la main, et passaient vers celui des Incas qui était le second de l'État. Celui-ci ôtait les chaussures tricotées ou faites de rubans, et leur en mettait de plus belles, qui étaient la marque distinctive des Incas. Il leur donnait encore à chacun un baiser sur l'épaule droite, disant : « Le fils du soleil qui a fourni de si belles preuves de ses vertus mérite de recevoir un baiser.» On leur remettait ensuite le bandeau royal, qui consistait en une étoffe de coton ornée
empir bonté mais 1 de leu daient attaqt et du étaien aussi confot contet qu'un Ce troub voula
DE PIZARRE, eat de fleurs de laurier, dont ils se ceignaient la tête. Enfin, on leur donnait une hache d'armes et un javelot, en leur disant : «On te donne ces armes, afin que tu t'en serves à punir les oppresseurs, les traîtres, les fainéants et tous les autres perturbateurs de la société. »
Toutes ces cérémonies terminées, les parents de ces jeunes gens s'empressaient de les embrasser et se livraient avec eux à la joie que leur inspirait le succès de leurs épreuves, On célébrait pendant plusieurs jours cet heureux événement par des danses et des chants d’allégresse.
Après ce que je viens de vous raconter sur les institutions des Péruviens, et particulièrement sur les Incas, qui étaient les principaux chefs de cet État, vous trouverez encore plus incompréhensible qu'ils aient laissé une poignée de vagabonds étrangers piller et commettre toutes sortes de violences , sans s’opposer à leur audace. Cela paraît inconcevable; mais la suite de mon récit vous montrera la vanité des institutions les plus sages, quand elles n'ont pas le christianisme pour fondement, et qu'elles sont seulement le fruit de la faible science de l'homme.
Depuis la mort de Manco-Capac, fondateur de l'empire du Pérou , onze rois avaient successivement régné sur cet empire. Tous ces princes s'étaient fait remarquer par leur bonté , leur bravoure et leur modération; il ne leur était jamais venu dans la pensée de chercher à étendre les bornes de leur domination. Ils étaient contents de ce qu'ils possédaient; ils le défendaient courageusement contre toute attaque étrangère, et étaient exempts de l'esprit d'ambition et du désir des conquêtes. Comme les lois du sage Manco étaient sacrées pour ces bons rois, elles l’étaient de même aussi pour leurs sujets. Tous s’empressaient à l’envi d'y conformer leur conduite , et tous en conséquence vivaient contents et heureux ; mais cette félicité eut son terme lorsqu'un roi ambitieux et avide de gloire monta sur le trône.
Ce fut Huana-Capac, le douzième des rois du Pérou, qui troubla ce bonheur. C'était un vaillant guerrier, et il ne voulait pas l'être inutilement. II conquit la grande pro-
282 VOYAGES ET CONQUÊTES vince de Quito, et agrandit ainsi son royaume de moitié; mais il posa en même temps les fondements de sa ruine : car, pour mieux incorporer sa nouvelle conq:'ête au royaume de ses pères, il épousa la fille du roi vaincu, et enfreignit, par ce mariage, une loi que ses ancêtres avaient toujours tenue pour sacrée, et qui enjoignait aux Incas de ne se marier qu'avec des membres de ieur famille. La conduite du peuple se façonne sur celle du roi. Se permet-il le premier de fouler aux pieds les lois de son pays, ses sujets ne tardent pas à limiter. C'était peut-être la raison pour laquelle, à l’arrivée de Pizarre dans ces contrées , les naturels n'étaient plus les mêmes hommes qu’on aurait dû y trouver ; mais cela ne nous explique pas encore pourquoi ils souffrirent avec tant de tranquillité l'irruption des Espagnols dans leur patrie : écoutez la suite, elle vous en instruira. Huana-Capac laissa deux fils, dont l'un était né d’une iemme de la famille des Incas, et l’autre de la fille du roi vaincu. Le premier s'appelait Huascar, et l’autre Atahualpa. A sa mort, Huana-Capac ordonna que les deux frères se partageraient l'empire, de manière que Huascar régnerait sur l’ancien royaume de ses pères, et que la province conquise de Quito serait la part d’Atahualpa. Cette disposition contrevenant à la loi fondamentale, qui statuait que nul ne pouvait être roi que celui qui était issu, tant du côté paternel que du côté maternel, de la famille des Incas, déplut au peuple , et Huascar, qui s’en aperçut, prit la résolution de contraindre con frère, par la force, à lui abandonner la province de Quito: mais ce dernier n’y était nullement disposé. C’est ainsi que l'ambition de ces frères et leur passion de dominer allumèrent le flambeau destructeur de la première gverre civile chez un peuple autrefois si heureux. Le droit fut obligé de céder à la force; Atahualpa fut vainqueur, et Huascar devint son prisonnier. Atahualpa, pour affermir son trône, fit mourir tous les enfants du soleil dont il put se rendre maître par force ou par adresse , afin d’extirper entièrement la race des souverains légitimes de l'empire du Pérou. Il n’épargna la vie
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