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DE PIZARRE. 283 qu’à son frère prisonnier, non par humanité, mais pour faire servir le nom révéré d’un fils du soleil à calmer ses sujets soulsvés et à faire exécuter ses ordres.
Telle était la situation des affaires au Pérou, lorsque Pizarre entreprit d’en faire la conquête. Les chefs et le peuple de cet infortuné pays étaient trop occupés de leurs divisions intestines, pour prendre à cœur les entreprises des Espagnols sur leurs frontières : à quoi il faut ajouter que Huascar et Atahualpa espéraient chacun fortifier leur parti de ces redoutables étrangers, et cherchaient en conséquence tous deux à captiver leur amitié.
Malheur au pays, malheur à la société, qui sont troublés par la discorde! le plus faible ennemi est assez fort pour les subjuguer. La suite de cette histoire, que je continuerai demain, nous en offre un exemple mémorable.
NEUVIÈME ENTRETIEN
Pizarre recoit une députation de Huascar, prisonnier de son frere Atahualpa. — Dispositions pacifiques des Péeuviens. — Perfidie méditée de Pizarre. — Il attaque les Péruviens.
M. Huwrer. Je vous disais hier, mes enfants, qu’un Etat où l'union n'existe pas est par là même hjen près de sa dissolution, parce qu’il ne faut dans ce cas que la présence d'un ennemi ou d’un chef de parti pour le subjuguer sañs beaucoup de peine. Un gouvernement, quelque fort qu'il paraisse, ne l’est réellement qu’autant que toutes les volontés particulières tendent au même but. Mais sitôt que la socié.é est divisée, ou que chaque individu substitue l’insouciance à l'amour de son pays, vous pouvez croire que cette force d'inertie renversera immanquablement les institutions qui semblent les mieux consolidées. Avec combien plus de raisori ñe doit-on pas craindre le bouleverse-
ment prochain d'un État, lorsque l’on y est gouverné par des Atahualpa, qui ne peuvent au plus compter d'amis que ceux qu'ils payent à grands frais pour les servir, mais qui ont nécessairement contre eux toute la partie laborieuse et utile de la nation, qui sait qu'avant d’être généreux il faut être juste!
FerpiNanD. Comment se fait-il que le peuple se mêle des querelles qui peuvent survenir entre ceux qui le gouvernent ? et que lui importe d’obéir à tel ou tel gouvernement, puisqu'il faut toujours qu’il obéisse?
M. Hunter. Poursuivons notre récit, et tu verras ce que produit la différence des opinions pour ou contre celui qui est à la tête d’un grand empire.
De Tumbès, Pizarre s'avança toujours plus au sud, jusqu'à ce qu'il arrivât à l'embouchure d’un fleuve que vous trouverez indiqué sur la carte sous le nom de Piura, et près duquel on aperçoit Saint-Michel, la première colonie des Espagnols au Pérou. Pizarre, trouvant cette contrée convenable pour y former un établissement, résolut d'y laisser une partie de sa petite armée pour la cultiver, pendant que lui-même, avec la poignée de monde qui lui restait, se hasarderait de pénétrer dans l'intérieur du pays.
Au moment même où il formait ce projet, il reçut une députation de Huascar, prisonnier, qui implorait son secours contre son frère Atahualpa. Ces députés lui donnèrent les premières nouvelles circonstanciées des troubles qui régnaieut dans ces contrées, et il comprit pourquoi on l’avait laissé faire tout ce qu’il lui plaisait. Heureux événement pour son génie entreprenant, qui conçut alors avec raison les plus grandes espérances. Combien n'est-il pas facile, en effet, de subjuguer un État ainsi divisé? Il résolut de profiter saus délai de cette circonstance et s’avança aussitôt contre Caxamalca, où Atahualpa campait avec une puissante armée, composée de l'élite des guerriers du Pérou.
Il n’était pas encore fort avancé, qu'il reçut aussi une députation de ce dernier, chargée de superbes présents. Un
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DE PIZARRF. 245 jeune homme que les Espagnols avaient amené de Puna avec eux, qu'ils avaient fait baptiser et appelé Philippino, fut chargé des fonctions d’interprète. Il ne possédait encore qu'imparfaitement la langue espagnole, et paraissait ne pas connaître non plus la finesse du dialecte péruvien, en sorte qu’il aurait été fort difficile d'expliquer le bui de cette ambassade, si la magnificence des présents que les ambassadeurs apportaient n'avait suppléé au langage. Ces présents annonçaient très-intelligiblement des dispositions pacifiques; et quelques mots de Philippino firent comprendre que l’Inca invitait les Espagnols à se rendre auprès de lui pour contracter alliance, Les présents consistaient en toutes sortes de fruits, en étoffes très-belles et fort bien travaillées, en vases d’or et d'argent et en pierreries, avec une paire de superbes brodequins et des bracelets d’or pour Pizarre, qu'il devait porter, afin que l’Inca püût d’abord le reconnaître à ces signes.
Pizarre se rendit avec joie à cette invitation et s’avança désormais en toute confiance. Il fit prendre les devants à son frère Ferdinand et à Sotto, pour complimenter aussi l’Inca de sa part. Lui-même était accueilli partout, par les naturels du pays, de la manière la plus respectueuse et la plus amicale. On lui apportait des vivres en abondance; et les déférences de ces hommes simples s’étendaient même jusqu'à leurs chevaux : car ayant remarqué qu'ils mâchaient leurs mors , ils s’imaginèrent que ces êtres extraordinaires se nourrissaient de métaux, et ils s'empressaient de leur offrir en abondance de l'or et de l'argent pour captiver leurs bonnes grâces. Les Espagnols n'avaient garde de les désabuser de cette erreur et mettaient avec grand plaisir en réserve tous les mets de ces singuliers repas.
CHARLOTTE. Il faut convenir que les premiers étaient bien ignorants, et les derniers bien astucieux.
M. Hunter. S'ils n'avaient été que fourbes, l'humanité n'aurait pas tant à souffrir au récit de ce qu'il me reste à vous apprendre. Mais écoutez la suite de l’histoire.
Les deux députés de Pizarre arrivèrent au camp de l'Inca,
qui était à une lieue environ de Caxamalca. Quelques-uns de ses ofliciers vinrent au-devant d'eux, pendant qu’un corps d’Indiens sous les armes se mit en marche pour leur faire honneur. Sotto, qui suspectait leur intention, donna de l’éperon à son cheval et fondit au galop sur le commandant de cette garde d'honneur. La vue d’un cavalier galopant était un spectacle trop neuf et trop effrayant pour les Péruviens, pour qu’ils pussent tenir ferme ; ils se dispersèrent dans un instant, et leur commandant resta seul pour recevoir avec une espèce de vénération ces formidables étrangers.
On les conduisit à la maison de l’Inca, qui leur fit l’accueil le plus obligeant. Deux princesses du sang leur servirent à boire d’une certaine liqueur, et on leur offrit des siéges incrustés en or pour s'asseoir. Quels regards de cupidité ne jetèrent-ils pas sur cette prodigieuse quantité d'or et d'argent dont étaient fabriqués les meubles et les ustensiles même les plus communs! et avec quelle ardeur auraient-ils voulu y porter, dès ce moment, leurs mains avides !
Par l'intermédiaire de l'interprète Philippino, Ferdinand déclara à l’Inca les motifs de son arrivée en ces termes : «Le puissant souverain des pays de l’orient, mon maître, et le chef de l'Église chrétienne, le pape, nous ont envoyés pour délivrer l'Inca et ses sujets de l'empire du démon. »
Lucien. Ge pauvre Inca ne dut pas comprendre grand’chose à un tel discours.
M. Hunter. Bien certainement; car cette proposition , déjà inintelligible pour l’Inca, fut encore interprétée d’une manière si extravagante par Philippino, qu'il fut impossible au Péruvien d'y rien comprendre. Il répondit cependant avec beaucoup de politesse qu'il viendrait voir leur chef le lendemain, pour apprendre de lui-même ce en quoi il pourrait lui être agréable. Les deux députés se retirèrent et rejoignirent Pizarre à Caxamalca, où il était déjà arrivé et av it établi son quartier dans une des maisons de l’Inca, Tout ce que les Péruviens avaient vu et entendu sur les
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DE PIZARRE. 287 Espagnols embrouillait tellement leurs idées, qu'ils ne savaient quel jugement ils devaient porter de ces nouveaux venus. Tantôt ils étaient disposés à les regarder comme des êtres supérieurs que le soleil avait envoyés pour leur faire du bien : et ce qui les fortifiait dans cette opinion c’étaient les assurances réitérées que les Espagnols leur donnaient que le but de leur mission était de leur montrer la véritable route qui mène à la félicité; tantôt ils ne pouvaient s'empêcher de les prendre pour des êtres malfaisants, qui étaient venus pour leur manifester la colère de leur dieu, qu'ils avaient offensé, et leur infliger des châtiments rigoureux en punition de leurs crimes; et cette idée leur était inspirée par les violences que les Espagnols avaient commises. Il paraît que la première de ces conjectures l'avait emporté dans l'esprit de l’Inca, puisqu'il prit la résolution d’aller rendre visite au chef de ces indéfinissables étrangers.
Dans l'intervalle, on fit de chaque côté des préparatifs pour cette visite, mais d’un genre bien différent de part et d'autre. Atahualpa disposa une marche brillante et solennelle, sans s’aviser d'aucune précaution contre les piéges des Espagnols. Pizarre , au contraire, prit des mesures qui ne paraissaient rien moins qu'amicales. Il divisa ses soixante hommes de cavalerie en trois corps sous les ordres de son frère Ferdinand, de Sotto et de Benalcazar, et les posta derrière un vieux mur, d’où ils ne devaient sortir et se montrer qu'au besoin. Il braqua les deux canons qu’il menait avec lui devant la porte de la cour et plaça ses archers de chaque côté. Il garda auprès de sa personne vingt de ses soldats les plus braves et les plus aguerris, et disposa le reste de son infanterie, qu’il fit mettre sous les armes, au fond de la cour, où elle formait un corps séparé.
Le lendemain , au point du jour, tout le camp des Péruviens fut mis en mouvement pour se préparer à la marche pompeuse par laquelle Atahualpa se proposait de faire honveur aux étrangers et de leur inspirer en même temps une haute idée de sa magnificence. Une partie du jour fut em-
ployée à ces dispositions, et lorsqu’enfin le cortége se mit en route, il se mouvait si lentement qu’on mit quatre heures à faire la seule lieue de chemin qu'il y avait à parcourir. Les Espagnols s’en impatientèrent ; et Pizarre, craignant que la cause de cette lenteur ne provint d'une défiance trop bien fondée, envoya un de ses officiers à l'Inca, pour lui réitérer les assurances de ses intentions amicales : le traître!
Atahualpa n’en prit aucun ombrage, et continua de s’avancer du même pas vers Caxamalca avec sa nombreuse et brillante suite. Il était assis sur un brancard incrusté d’or et d'argent, garni de pierreries, orné de guirlandes de plumes et porté par les officiers les plus distingués de sa cour. Ceux qui approchaient le plus de lui en dignité le suivaient, se faisant porter de la même manière : il y avait de chaque côté des chœurs de chanteurs et de danseurs; et une armée de trente mille hommes fermait la marche de ce magnifique cortége.
Il arriva enfin au quartier des Espagnols. Je crois voir de faibles et innocentes colombes voler au nid d’un cruel vautour, qui, les yeux enflammés et les serres ouvertes, peut à peine se contenir pour les attendre. L’Inca fit attention aux dispositions hostiles des Espagnols et dit à ses amis, qui en témoignaient quelque inquiétude : «Ges étrangers sont des envoyés de la Divinité ; gardez-vous de les offenser, et cherchons plutôt à les adoucir par nos déférences. »
Pendant qu’il prononçait ces paroles, l’aumônier des Espagnols, le père Vincent Valvède, s'avança, tenant la croix d'une main et le bréviaire de l’autre : il se plaça auprès de l’Inca et lui tint un long discours par lequel il tâcha de lui expliquer en détail la création, la chute d'Adam et la perversion des hommes, la passion, la mort et la résurrection de Jésus-Christ. Il fit ensuite une description pompeuse de la sainteté et de la puissance du pape, qui était le vicaire de Dieu sur terre, et lui déclara enfin que ce pape, qui s'appelait Alexandre VI, avait concédé le nouveau monde au roi d'Espagne. Il exhorta l'Inca à embrasser sans délai la religion chrétienne, à reconnaître l’infaillibilité du pape,
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