‹ Histoire de la découverte de la circulation du sangChapitre 11 sur 16 · ASELLI, PECQUET, RUDBECK, BARTHOLIN · texte numérisé non relu

ASELLI, PECQUET, RUDBECK, BARTHOLIN

Mali>ré les niii'dcles de la chimie nouvelle : décomposant l'air, séparant dans l'air le principe respirable de celui qui ne l'est pas, montrant dans le principe respirable le principe de la coloration du sang, et, dans la décomposition de l'air par la respiration , la source de la chaleur animale, plus d'un vieux physiologiste résiste encore.

Fabre, physiologiste ingénieux, mais à idées courtes (et dont la plus courte est celle, que Broussais lui avait empruntée, de Yirrilation, prise pour cause unique de tous les phénomènes de la vie), Fabre soutient que la chaleur animale, simple effet de Virritabilité, a pour foyer le cœur, l'organe le plus irritable de l'économie* .

Barthez, physiologiste profond, mais qui tire les phénomènes physiques d'une force métaphysique^, soutient que la chaleur est une affection

' « J'ai cru devoir attribuer la chaleur animale à l'irri- « tabilité. » {Essai sur les facultés de l'âme, 1787, p, 40.) « Le cœur, par la multitude de ses fibres, par la force de « leurs contractions, doit être regardé comme le principal a foyer d'où émane la chaleur qui est répandue par le sang « dans toutes les parties. » [Ibid., p. 41.)

^ Voyez, sur ce vice de philosophie, mon Histoire des travaux de Buffon, p. 115, et mon Histoire de Fontenelle, p. 10.

du principe i;i/a/,a(reclioii génératrice de la chaleur \ et que l'air respiré rafraîchit le sang ^.

Fouquet, le grand fondateur des études cliniques en France, disait des théories nouvelles: « Ce sont de jeunes personnes, et me voilà de « venu si vieux, que ce n'est pas la peine de faire « connaissance avec elles. » Que d'hommes ont pu dire ce qu'il disait! Ajoutez que ce même Fouquet, si froid pour les idées nouvelles, était plein de feu pour les idées anciennes. Assis dans sa chaire de professeur, il ne prononçait jamais le nom d'Hippocrate sans ôter sa toque. Les érudits en tout genre resemblent un peu à celui de La Bruyère : ils ont presque vu la tour de Babel, ils ne verront pas Versailles.

' « L'affection du principe vital, qui est régénéra-

« trice de la chaleur .. » {Nouveaux éléments de la science de « rhomme, Paris, 1806, 1. 1, p. 304.)

* « A la suite des effets que l'air, nouvellement respiré, « produit à la surface des vaisseaux aériens du poumon '< qu'il rafraîchit » {Ibid , p. 303.)

De Sarpi et des valvules des veines.

Je n'ai dit qu'un mot de Sarpi *. Ce mol n'était pas assez.

Le savant auleur d'une très-remarquable analyse du livre de M. Bianchi-Giovini sur Sarpi, publiée dans la Revue de Londres et de Westminster ^, vient de rouvrir un débat qui semblait jugé ^

D'une part, M. Giovini produit en faveur de Sarpi un document nouveau ; d'autre part, l'auteur de l'analyse que je rappelle, après avoir mis en sûreté la gloire d'Harvey (c'était son premier souci), devient beaucoup plus accommodant sur le reste, et ne paraît même que trop facile quand

» Ci-devant, p. 24.

« N" d'avril 1838.

3 Voyez, ci-devant, p. 26, l'opinion même d'un maître de la critique italienne, de Tiraboschi.

llO DES VALVULES DES VEINES

il ne s'agit plus que de Fabrice d'Acquapendente.

Je l'ai déjà dit ^ : la découverte de la circulation du sang n'apparlient pas à un seul homme. Cette grande découverte n'a été faite que peu à peu, et partie par partie ; plus de vingt anatomistes y ont concouru.

Harvey démontre la circulation du sang ; mais il vient de Padoue, oii il a eu pour maître Fabrice d'Acquapendente, qui a découvert les valvules des veines; mais dans cette même Université de Padoue, oii s'est formé le premier germe de toutes les idées d' Harvey ^, professait naguère Realdo Colombo, qui a découvert la circulation pulmonaire ; mais Padoue n'est pas loin de Pise, où Césalpin, dans un éclair de génie, entrevoyait la circulation pulmonaire, et, dans im autre éclair, la circulation générale ^

Dans la découverte de la circulation du sang,

* Ci-devanl, ch. i", p. 1.

^ Harvoy ii laissé deux ouvi agos fondamentaux, l'un sur la circulation et l'autre sur la génération ; pour le premier, il estpai ti de la découverte des valvules, laite par Fabrice, et, pour le second, de Touvrage de ce même Fabrice sur \di formation de l'œuf et du fœtus. [De formata fœtu et De formatione ovi et pulli.)

' Voyez, ci-devant, p. IS et suiv.

le point difficile était de lier les diverses parties, et, si je puis ainsi parler, les diverses pièces, successivement aperçues, en un tout ; le point difficile était de saisir l'ensemble du phénomène, du mécanisme ; et c'est parce qu'Harvey est le premier qui ait nettement et complètement saisi cet ensemble que la grande gloire lui est restée.

De Sarpi.

Il y a, relativement à Sarpi, deux questions : la première est de savoir lequel des deux, de Fabrice ou de lui, a découvert les valvules des veines ; la seconde est de savoir s'il a connu la circulation. Selon ses partisans, il a découvert les valvules et connu la circulation ; et, selon moi, il n'a ni connu la circulation ni découvert les valvules.

De Sarpi et des valvules des veines.

On dit donc que Sarpi a découvert les valvules des veines. Mais qui dit cela? C'est le Père Fulgence, le compagnon, l'ami, fhistorien enthousiaste du Père Sarpi.

« Plusieurs hommes très-savanfs et de très-émi-

« nents médecins vivent encore, nous dit Ful- « gence, qui savent très-bien que la découverte « des valvules n'est pas de Fabrice d'Acquapen- « dente, mais du Père, ma dal Padre, lequel, « considérant la pesanteur du sang , vint à « penser qu'il ne pourrait rester suspendu, « comme il l'est, dans les veines, s'il n'y était « retenu par quelque digue ou par quelque ob- « stacle, et là-dessus, s'élant mis à faire des re- « cherches, il trouva les valvules et leur usage

Or, voici quel est cet usage : « C'est, selon « Fulgence, c'est-à-dire selon Sarpi, non-seule- « nienl d'empêcher que le sang, par son poids, « distende les veines et y forme des varices, « mais encore que, par son cours trop rapide et

' « Sono ancora viventi molti ci iiditissimi e eminentis- « sirai medici, tra questi Santorio Santorio e Pietron Asse- « lineo, francese, che sanno che non fu speculatione,nè in- (( ventione dell' Acquapendenle, ma dal Padre, il quale « considerando la gravita dcl sangiie, venne in parère che « non polesse stare sospeso nelle vene, senza che vi fosse « argine che lo rilenesse, e chinsure, ch' aprendosi et ris- « serrandosi gli dassero il flusso, e i'oqnilibrio necessario « alla vita. E con qnesto nalural giudilio si pose à tagliare « con isquisitissima osservatione, el rilrovô le valvule, e

« gl' usi loro » {Opère del Padre Paolo deWOrdine dei

Servi, etc., ifi87 : Vita dal Padre, p. 44.)

ET DE SAIUM. I |

« sa trop grande quantité, il n'étouffe la chaleur « des parties qui doivent s'en nourrir K »

Concluons du moins, avant de quitter Fulgence, que Sarpi n'a pas connu l'usage des valvules. Les valvules s'opposent à la rétrogradation du sang, mais point du tout à sa marche rapide ; et je n'ai pas besoin d'ajouter que ce n'est pas du sang des veines que les parties se nourrissent.

Après Fulgence vient Gassendi.

« Je ne l'eus pas plutôt averti, nous dit Gas- « sendi dans sa Vie de Peiresc, que Guillaume « Harvey, médecin anglais, venait de publier « un livre très-remarquable sur le passage con- « tinuel du sang des veines dans les artères et, (( de nouveau, des artères dans les veines par « des anastomoses imperceptibles, et qu'entre M autres arguments il tirait grand parti, pour « confirmer ce passage, des valvules des veines, « dont lui-même avait entendu quelque chose

> ... « Perche non solaraente prohibiscono ch'el sangue « per la gravita non dilati le vene, à guisa di varice, mà « anco à fine che con troppo impeto scorrendo, et in sort vcrchia qiiantità, non soflbchi il calor dclle parti, cho « dcsso si debbono niitrire. » ( Ibid., p. 45).

« de Fabrice d'Acquapeiidente, et se souvenait « que le Père Sarpi, Servite, était le premier « inventeur, qu'il voulut avoir le livre, et cher- « cher les valvules, et connaître tout le « reste K »

Ainsi donc, c'est Gassendi qui rappelle à Peiresc que Fabrice lui a parlé des valvules, et que lui, Peiresc, se souvient que c'est Sarpi qui les a découvertes. Mais qui donc avait dit cela à Peiresc? Apparemment, ce n'était pas Fabrice. Ne serait-ce pas le Père Fulgence ? ^

Du souvenir de Peiresc on passe à un autre souvenir, à ces quelques mots échappés à la plume rapide et conteuse de Thomas Bartholin. Thomas Bartholin voyage ; il est en ce moment à Padoue ; il écrit de Padoue à Jean Walœus,

* « Cum simul monuissem Gulielmum Harvseum, medi- « cum Atiglum, edidisse prgeclarum librum de successione « sanguitiis ex venis ia arterias et ex aiieriis rursùs in ve- « nas per imperceptas anastomoses, inler cetera vero ar- « gumenta confii masse illam ex venarum valvulis, de qui- !( bus ipse inaudierataliquid ab Acqnapendente, et quarum « inventorem pi imum Sarpium Serviiam meminerat, ideù « statim voluit et librum habere, eteas valvulas explorare, « et alia internoscere.. » {Viri iUustris Nicolai Claudii Fabricii de Peiresc Vita per Petrum Gassendum.... 16il,

ET DE S A un. 1 1 r;

professeur à Lcyde : il faut bien qu'il ait (|uelque chose à conter de Padoue. Il conte donc « qu'il « tient enfin de Vesling le secret de la décou- « verte de la circulation du sang, secret qui ne « doit être révélé à personne : nulli revelandum, « savoir, que c'est une invention du Père Paul, « Vénitien (duquel Acquapendente a tiré aussi la « découverte des valvules des veines), comme il « l'a vu sur un manuscrit du Père Paul, que « conserve à Venise son disciple et son succes- « seur le Père Fulgence » Toujours le Père Fulgence!

Et d'ailleurs, pourquoi ce secret ne devait-il être révélé à personne : 7mlli revelandum ? Pourquoi môme était-ce un secret ? Ce n'était sûrement pas un péché que d'avoir découvert la circulation du sang ou les valvules des veines. Enfin, pourquoi le révéler, s'il ne devait pas être révélé ? Pourquoi surtout atlendre ,

' (( De ciiculatione Harvejanâ secretum mihi aperuil « Vi'slingius, nulli revelandum; esse nempe inventum Pa- « tris Pauli, veneti (à quo de osliolis venarum sua habuit « Acquapendens), ulex ipsius aulographo vidit, quodVe- « netiis servat P. Fulgentiiis, illuis discipulus et succes-

« sor » Patavio, 30 oct. 1642. (Thom. Barlhol. Epist.

mcd., cent, i, epist. xxvi.)

i 1 6 DES VALVULES DES VEINES

pour faire cette révélation, la mort de Fabrice * ?

Fabrice n'avait pas attendu la mort de Sarpi pour dire hautement et simplement qu'il avait découvert les valvules. « Ce qui d'abord étonne, « dit-il, c'est que ces valvules aient échappé « jusqu'ici à tous les anatomistes, tant anciens « que modernes, et tellement échappé que non- « seulement il n'en a été fait aucune mention, « mais que personne même ne les avait vues «avant l'année 1574, où je les ai observées « pour la première fois avec une grand joie : « summâ cum lœtitiâ »

Lorsque Fabrice écrivait ceci, Sarpi avait

1 La lettre de Thomas Baiiholin est de 1642, et la mort de Fabrice de 1619.

' « De his itaque in pra.'sentiâ locuturis, subit primum « mirai i quomodo ostiola hœc, ad hanc usque œtatem tam « priscos quam recentiores anatomicos adeo latuerint, ul « non solum nuUa prorsus mentio de ipsis facta sit, sed ne- « quealiquis prius hrec videritqiiam annoDomini septua- « gesimo quarto, suprà millesimum et quingentesimum, « quo à me summâ cum lœlititiâ, inter dissecandum, ob- « servata fuere. » (Hieron. Fab. ab Acquap., De venarum os/iolis.) — Voyez, ci-devanl, p. 25. — Je reproduis ici quelques-unes de mes citations précédentes pour que le lecteur ait constamment sous l'œil les preuves du dél)at qui m'occupe.

ET DE SARPI. Il"

\ingt-deux ans ^ Sarpi survécut quarante-neuf ans à la déclaration de Fabrice ; et non-seulement ni lui, ni le Père Fulgence, ni aucun autre de ses amis, n'éleva jamais la voix contre Fabrice, mais ceux-ci, au contraire, tenaient, comme on vient de le voir, leur secret trèscaché ; ils se prescrivaient de ne pas le révéler; ils le révélaient cependant, et malheureusement ils ne le révélaient qu'après la mort de Fabrice.

Ajoutez, et ceci est le point décisif, que Fabrice était non-seulement un anatomiste consommé, un homme supérieur dans une science donnée, mais un très-honnête homme. Harvey l'appelle un vénérable vieillard : venerabilis senex.

« C'est, dit Harvey, le très-illustre Jérôme « Fabrice d'Acquapendente, anatomiste très- « habile et vénérable vieillard, qui le premier a « vu, dans les veines, des valvules membra- « neuseîs de ligure sigmoide ou semi-lu- « naire »

* Il était né en 1532, et mourut en 1623. 2 « Clarissimus Hieionym. Fabr. ab Acquapendente, pe- « ritissimus analomicus et venerabilis senex, primus in

Les partisans de Sarpi comptent jusqu'à cinq témoignages pour lui : d'abord celui de Fulgence, puis celui de Peiresc, puis celui de Yesling, puis celui de Thomas Bartholin , et enfin celui de Jean Walœus.

Mais, si j'excepte le témoignage de Peiresc, dont je ne vois pas bien l'origine, tous les autres n'en font qu'un.

Car c'est Fulgence qui, en montrant le manuscrit de Sarpi à Yesling, lui a confié le secret ; c'est Vesling qui a transmis ce secret à Thomas Bartholin, et c'est Thomas Bartholin qui l'a communiqué à Jean Walseus.

Restent donc deux témoignages distincts : celui de Peiresc et celui de Fulgence.

A ces deux-là, j'en oppose deux aussi : en premier lieu, celui d'Harvey, que je viens de citer, homme plus compétent, sur le sujet dont il s'agit, que Peiresc ou Fulgence ; et, en second lieu, celui de Gaspard Bauhin, l'immortel auteur du Pinax, élève, comme Harvey, de Fart venis membraneas valviilas dclineavit figuiâ.sigmoïdes, « vel semilunarcs portiunculas tunicœ inlerioris vonarum, « cniinentes et tenuissimas... ï){Exerc. anal, de motu cordis H sanguinis, cap. xin.)

ET DE SAHPf. 119

brice, et qui, dans son Traité d'anatomie, publié en 1592, s'exprime ainsi : « Nous ne trou- « vons personne qui ait fait mention des valvules « avant le célèbre Fabrice d' Acquapendente , « notre maître en anatomie, anatomiciim prœ- « ceptorem noslrum, qui, il y a dix-huit ans, les « a, pour la première fois, démontrées dans « l'amphithéâtre de Padoue K »

Morgagni, l'historien le plus savant, et, tout à la fois, le critique le plus attentif qu'ait eu Tanatomie, Morgagni a connu, a vu, a pesé tous les prétendus témoignages que l'on invoque, et tout cet appareil n'a point ébranlé son jugement. Morgagni a conclu, comme je conclus, que l'auteur de la découverte des valvules des veines n'est point Sarpi, mais Fabrice ^.

^ a Neminem leginiusqui earum feceritmentionem aiile « cl. anatomicum Hieronymum Fabricium ab Acquapeii- « dente, patavinum, anatomicum piœceptorem nostnim, « qui ante annos octodecim eas in palavino theatro demon- « stravit, et ipsimct demonstrari vidimus ab codem anie « annos quatuordecim. » [Anatomes, libr. II.)

^ Voyez la XV^ des Lettres de Morgagni sur Valsalva. {Epist. anat. duodeviginti ad script, pertinent. Valsalvœ.)

De Sarpi ul de la circulation il» saiifj;.

Ceux qui, admettant les témoignages que je combats, quand il s'agit de Fabrice, croient pouvoir ensuite les rejeter quand il s'agit d'Harvey, se font une singulière illusion. Ces témoignages ne sont pas divisibles.

« La découverte de la circulation, dit Ves- « ling, est une invention du Père Paul, duquel « Fabrice a tiré aussi le fait des valvules ^ »

« C'est dans ce siècle, dit Jean Walseus, que « l'incomparable Paul, Servite, a connu les val- « vules des veines, publiquement démontrées « ensuite par le grand anatomiste Fabrice, et « que de leur disposition il a conclu le mouve- « ment du sang... Instruit par ce Servite : ab « hoc Servitâ edoctus, le très-docte Guillaume « Harvey a mieux étudié encore ce mouvement, « et l'a publié sous son nom ^ »

1 Voyez, ci-devant, page 115.

* « Hoc seculo denuô vir incomparabilis Paulus, Servita, « venetus, valvularum in venis fabricam observavit accu- « ratius, quam magnus anatomicusFabricius ab Acquapen- « dente posteà edidit, et ex eâ valvularum constitutione « aliisque experimentis hune sanguinis motum deduxit,

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