ET DE SAKI'I, I 4 I
Comment séparer ici Harvey de Fabrice ? VA notez bien que, tandis que cela s'écrivait, Harvey vivait encore ; mais notez bien aussi , et à sa louange, qu'il eut le bon sens de n'en tenir aucun compte K
Quand les ennemis d'Harvey se furent bien convaincus qu'il ne répondrait pas, ils l'attaquèrent moins : ils se lassèrent eux-mêmes d'un bruit inutile. Et ce même Thomas Bartholin, qui, dans sa lettre à JeanWaleeus, datée de 1642, avait révélé le fameux secret, écrivait, quelques années plus tard, en 1673, ce que l'on va lire :
« Dans le dernier siècle, Césalpin a deviné « quelque chose de la circulation ; mais, dans le « nôtre, l'honneur de la première découverte, « laus primœ inventionis , est dû à Harvey, an-
a egregioque scripto asseruit,quod etiamnum intcUigo apud « venotos asservari... Ab hoc Servifâ edoctus vir doclis- « simus Gulielrnus Harvejus sanguinis luinc motum ac- « curatius indagavit , inventis auxit, probavit firmius, « et suo divulgavit nomine. » [De motu chyli et sanguinis, etc.)
> De tous ses adversaires, Riolan est le. seul à qui jamais il ait répondu. — Voyez, ci-devant, p. 93.
« glais... 11 est vrai que le Père Fulgence en a « trouvé quelque chose dans les papiers de Paul « Sarpi, d'où est née l'occasion de conjecturer « que Sarpi avait ouvert la voie à Harvey : c'est « tout simplement qu'Harvey, ainsi que je l'ai « appris de ses amis, avait été lié avec Sarpi, « qu'il lui avait communiqué ses pensées tou- « chant le mouvement du sang, et que celui-ci « en avait pris et conservé note dans ses papiers, « selon son usage. . . Tout le monde reconnaît « Harvey pour le premier auteur de la décou- « verte : Harvejo omnes applaudunt circulatio- M nis aiiclori ^ »
Et voilà le thème retourné. Dans la lettre de Thomas Bartholin , c'est de Sarpi qu'Harvey
^ « Priori seculoCesalpinusaliquid de eâ (de circulatione) « divinavit,... sed clarius nostro seculo innotuit Harvejo, « anglo, cui primge iiiventionis, promulgationis et per varia « argumenta et expérimenta probationis, prima laus me- « rito debctur... Quamquam P. Fulgentius in schedisPauli « Sarpœ, veneti, aliquid hàc de re invenerit, unde suspi- « candi oj ta est occasio Sarpam Harvejo viam monstrasse; « sed, sicut ab amicis Harveji accopi, familiaris hic illi « fuit, unde cum bas de sanguinis motu cogitationes illi « communicasset, Sarpa in schedis retulit more suo, pos- « terisque ansam dubitandi subministravit. At Harvejo « omnes applaudunt, circulationis auctori. » (Thomse Bartholini, Jnatome, etc.; Libell. de venis : Lcyde, 1673.)
tient la découverte ; et dans le livre de Thomas Bartholin, c'est d'Harvey que Sarpi la tient. Après cela, comptez sur les secrets et les confidences pour écrire l'histoire.
Je viens au document nouveau produit par M. Bianchi-Giovini : c'est une lettre de Sarpi. Sarpi était un homme d'une capacité prodigieuse; il avait cette prerspicacité qui devine ; il était capable de tout découvrir. Ce n'est pas une raison pour qu'il ait tout découvert, et l'on peut làdessus ne pas s'en rapporter à Fulgence ^
Voici cette lettre ou plutôt ce fragment de lettre, car ce n'est qu'un fragment, mais qui frappe par les traits, qui s'y pressent, d'une pénétration supérieure : « Quant à vos exhortations, « je dois vous dire que je ne suis plus, comme « autrefois, dans une position qui me permette H de charmer mes heures de silence en faisant « des observations anatomiques sur des agneaux, « des chèvres, des vaches et d'autres animaux :
1 « Eâ Sarpiiis fuit ingenii vi, eo studio, eâ industriâ, « solertiâ, sagacitate, ut tanietsi in omnibus propemodum (( scientiis atque ai tibus, non ea omnia quœ ipsi in vità « istâ (la Vie de Sarpi par Fulgence) tribuuntur (nihil au- « tem fere non tribuitur) primus deprehendcre... possct. » (iVIorgagni : XV® Lettre sur Valsalva.)
« si je le pouvais, je serais, en ce moment, plus « désireux que jamais d'en répéter quelques- « unes, à cause du noble présent que vous m'a- « vez fait du grand et bien utile ouvrage de c( l'illustre Vésale. Il y a réellement une grande « analogie entre les choses déjà remarquées et « notées par moi à l'égard du mouvement du « sang dans le corps animal et de la structure « ainsi que de l'usage des valvules, et ce que je « trouve avec plaisir indiqué, quoique moins clai- ^ « rement, dans le livre VU, chapitre xix, de cet « ouvrage. On peut inférer de là que, par l'in- « sufflation d'un air nouveau dans la trachée « d'hommes mourants, ou de ceux dans lesquels « les fonctions vitales paraissent avoir cessé, « nous réussirions à rendre à leur sang le monte vement perdu et à prolonger leur vie pendant « quelque temps. S'il en est ainsi, et l'on n'en « peut plus douter après les expériences de ce « grand anatomiste, je suis plus que jamais con- « firmé dans l'opinion que Tair que nous respi- « rons contient un principe ou agent capable de « vivifier le Iluide sanguin, et de rétablir son « mouvement dans ceux qui sont surpris par des « évanouissements mortels ou asphyxiés par les
« vapeurs pernicieuses qui s'exlialenl des toni- « bes,... un agent, en un mot, tel que celui indi- « que par l'Écriture dans les mots : anima omnis « carnis (c' est-à-dire de toute chose vivante) in san- « guine est, duquel aussi parlèrent plusieurs phi- « losophes anciens, et, plus près de notre temps, « Marsile Ficin, Pic delaMirandole, etc., etc. »
Voilà Sarpi ! Il a connu les valvules ; il a médité sur le mouvement du sang ; de quelques expériences de Vésale sur l'insufflation de l'air dans la trachée pour entretenir les mouvements du cœur, il conclut la présence dans l'air d'un principe, vif, actif, pénétrant, d un aii^ vital, de notre oxygène ; il conclut et semble prédire, car tout ceci est de lui ' et lui vient tout à coup, il prédit jusqu'au parti qu'on pourra tirer un jour de cet agent, encore inconnu, pour ranimer les mouvements du cœur prêts à s'éteindre et ra-
' La belle expérience de Vésale n'était qu'une expérience (le simple étude. Pour examiner le mouvement du cœur, Vésale ouvrait la poitrine, et, quand il voyait la vie près de s'éteindre, il la ranimait et Fenlretenait par l'insufflation deFair dans la trachée... «Ut verô vita animali quo- « dammodo restituatur, foramen in aspera; artoriœ caudicc (( tentandumest, cuicanalisex calamoautarundinc indetur, (i isqueinflabitur, utpulmo assurgat, ipsumque animal quo- <( dammodoacrcm ducat: Icvieniminflatuin vivoliocamniali
mener les asphyxiés à la vie. Que de sagacité, que de perspicacité, quelle puissance de vue, et que, dans quelques élus de Dieu, l'esprit humain a de force !
Si dans ces quelques lignes Sarpi nous eût dit : « J'ai découvert les valvules, » à mes yeux tout serait fini ; je proclamerais Sarpi l'auteur de la découverte des valvules ; le génie a toujours droit d'être cru ; mais Sarpi se borne à dire qu'il les connaît , et qu'il a dans le temps écrit quelques notes sur leur structure et sur leur usage, et, de plus, le fragment de lettre ovi il parle ainsi est évidemment postérieur à la pubhcation de Fabrice.
Ce fragment est sans date ; mais il est, ce me semble, facile de reconnaître qu'il n'a pu être écrit avant la démonstration des valvules, faite par Fabrice, el ce point suffit pour l'objet présent. « Je ne suis plus, comme autrefois, dans « une position... » dit Sarpi. Or, quand cet autrefois n'irait qu'à quatre ou cinq ans, et il est
«pulrno tantum quanta Ihoracis erat cavitas intiimet, corct que vires denuù assumit, et motus ipsius dilîerenlia «pulchrc evariat...» (Vesalii, De corp. hum. fabr. lib. Vil, cap. XIX.)
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difficile qu'il aille à moins, Sarpi, qui n'avait que vingt-deux ans en 1574, lorsque Fabrice démontrait publiquement les valvules, n'en aurait donc eu que dix-huit ou dix-sept lorsqu'il aurait découvert, à un âge où l'on pense si peu sur le mécanisme profond du corps animal, une des structures les plus cachées de cet organisme. Le fait est peu vraisemblable K Sarpi a connu les valvules, et ne les a pas découvertes.
Je vais plus loin pour ce qui regarde la circulation : il ne l'a pas même connue.
1 Mais, me dit-on, Fabrice lui-même cite ailleurs, et avec de grands éloges, une observation de Sarpi. Le cas est très-différent : d'abord, l'observation pour laquelle Fabrice cite Sarpi n'a été faite que beaucoup plus tard; en second lieu, elle a été laite à l'instigation de Fabrice ; en troisième lieu, enfin, il ne s'agit plus d'une observation d'anatomie profonde, de structure cachée : il s'agit tout simplement du jeu différent de Viris sous une faible ou sous une forte lumière... « Re igitur cum amico quodain nostto com- « municatà, ille tandem lurlè id observavit, scilicet nonce modo in cato, sed in homine et quocumque animali, « foramen uveœ in majori conti ahi luce, in minori dila- « tari. Quod arcanum observatum est, et mihi signi- « ficatum à Rev. Pâtre Magistro Paulo veneto, Ordinis a ut appeliant Servorum Theologo, philosophoque insigni, « sed mathemalicaium disciplinarum, prœcipucque op- « tices, maxime studioso, qucm hoc loco honoris gratiâ no- « mino... » (De oculo, etc., pars 111, cap. vi.)
« 11 y a une grande analogie, dit-il, entre les « choses observées et notées par moi, à l'égard w du mouvement du sang et de l'usage des val- « vules, et ce que je trouve indiqué, quoique « moins clairement, dans Vésale. » Mais Vésale n'a rien su des valvules ; il n'a connu du mouvement du sang que la partie du phénomène qui se passe dans les artères S et il s'est complètement trompé sur la marche du sang dans les veines : « le sang, dit-il, est porté dans tout le «corps par les veines^. » C'était l'inverse qu'il fallait dire : il est porté dans tout le corps par les artères, et il en est rapporté par les veines. Comment Sarpi, s'il connaissait la véritable marche du sang, ne s'est-il pas aperçu de l'erreur de
* Galicn avait très-bien prouvé que le sang est contenu dans les artères : sanguinem in arteriis cuntineri (Voyez, ci-devant, pag. 3 et suiv.) ; mais cela avait été oublié, et l'on croyait, dans Técole, que les artères ne contenaient que Vesprit vital. Vésale prouva, de nouveau, que les artères contenaient le sang : « atque ità... observatur in arteriis w sanguinem naturà contineri, si quandô arteriam iti vivis « aperimus. » {De corp. hum. fabr., p. 568.)
^ « Ceterùm in venarum usu inquirendo, vix quoque « vivorum sectione opus est : quum in mortuis afTatim (( discamus cas sanguinem per univeisum corpus déferre, « et parlcm aliquam non nutriri in quà insignis vcna in « vnlnci ibns pricscinditiu'. » {Ibid.)
Vésale; et comment, s'il s'en est aperçu, a-t-ii pu dire qu'il y avait une grande analogie entre les idées de Vésale et les siennes ? Les siennes n'étaient donc ni plus avancées ni plus justes que ne l'étaient celles de Vésale.
Et l'on a droit d'en être surpris. Car, tandis que Sarpi écrivait, à Padoue, touchant la circulation du sang, ces lignes si incertaines, Césalpin écrivait, à Pise, cette phrase si précise et si claire : « Le sang conduit au cœur par les veines, « y reçoit sa dernière perfection, et, cette per- « fection acquise, il est porté par les artères dans « tout le corps ' . »
Encore une fois ^, pouvait-on mieux concevoir et mieux définir la circulation? Le véritable devancier d'Harvey, ce n'est pas Sarpi , c'est Césalpin, et ici il n'y a rien à cacher : on peut révéler le secret à tout le monde.
* « In animalibus videmus alimenlum per venas duci « ad cor tanquam ad officinam caloris insiti, et, adeptâ « inibi ultimâ perfectione , per arterias in universum « corpus distribui... » {De plantis, lib. I, cap. n, p. 3. Flo- « rcnce, 1583.)
^ Voyez, ci-devant, p. 22.
D'Harvey et du véritable usage des valvules.
Fabrice ne vil pas l'usage des valvules. Il crut qu'elles n'en avaient d'autre que de prévenir la trop grande distension de la tunique fine des Yeines ^ : c'est pourquoi, disait-il , les artères, qui ont des tuniques très-fortes, n'ont pas de valvules ^.
Harvey a donc eu grandement raison, quand il a dit que personne, avant lui, Harvey, n'avait connu l'usage de?> valvules '\ 11 faut lire là-dessus
1 ... « Diceie procul dubio tutô possumus ad prohiben- « dam quoque venarum distensionem fuisse osliola à « Summo Opifice fabrefacta : distendi autcmac dilalari face cilc poluissent vcnœ, cumex membranosâ substantiâ eâ- « que simplici ac tenuisint contlatae... » (Fabr.ab Acquap : De venarum ostiolis.)
* « Arteriis autem ostiola non fuere necessaria, neque ad « distensionem prohibendam propter tunicœ cfassitiem ac « robur... » {Ibid.)
^ « Harum valvularum usum inventor non est asse- (i cutus , neque alii, qui dixeiunt, ne pondère deorsum « sanguis in inferiora subito ruat. Sunt namque in jugu- « laribus deorsum spectanles, etsanguinem sursum prohi- « bentos ferri : nain ubique spectant à radicibus venarum « versus cordis locum... » [Exercit. anatom. de motu corr/is, etc., cap. xni.— « Si vous tentez, dit Fabrice, de pous- « ser le sang en bas, vous le verrez manifestement arrête
ET DE SARPl. I 3 I
et relire tout son xiif chapitre, qui est son chapitre de génie. Fabrice, qui croit que le sang va dans les veines du cœur aux parties, en conclut que les valvules ont pour effet de ralentir le cours du sang, de l'empêcher de se précipiter dans les veines inférieures, d'y affluer, de les distendre, etc.
Vous ne voyez pas toute la portée de votre découverte, lui dit Harvey : vous croyez que les valvules se bornent à ralentir le cours du sang ; elles font bien plus, elles s'opposent complètement à ce qu'il aille dans le sens que vous supposez; elles le forcent à aller en sens contraire. Remarquez donc, je vous prie, qu'elles sont toutes dirigées vers le cœur : elles contraignent donc le sang à marcher toujours vers le cœur \ à tourner sur lui-même, à revenir au point d'oîi il est
« par les valvules, et ce n'est pas autrement que j'ai élc « conduit à leur découverte : Si enini premere, aut deor- « sum fricando adigere sanguinem per vouas tcnles, cur- « sum istius ab ipsis ostiolis intercipi, icmorarique aperlè « videbis : neque enim aliter ego in hujusmodi notitiam « sum deductus. » {De venarum ostiolis.)
1 a Adeo ut venae viœ patentes et apertœ sint regrc-
« dienti sanguini ad cor, progredicnti verô à corde omninù (( occlusa;. » [Exercit anat. demotu cordis, etc., cap. xui.)
parti, à revenir par l(;s veines au cœur, d'où il est parti par les artères.
C'est là toute la circulation, Fabrice; et ce sont vos valvules qui la démontrent.
D'Harvey et de ses devanciers.
Les devanciers d'Harvey sont Fabrice, qui a découvert les valvules; Césalpin, qui a si bien défini la circulation générale * ; ce même Césalpin, qui n'a pas moins bien défini la circulation pulmonaire ^ ; c'est Realdo Colombo, qui, avant
* Césalpin est le premier qui ait vu, avec des yeux de physiologiste, ce fait si digne de remarque, et jusqu'à lui si peu remarqué, savoir que, dans la ligature du bras pour la saignée, la veine se gonfle toujours au-dessous el jamais au-dessus de la ligature. Voyez, ci-devant, p. 22.
- « Idcircô pulmo per venam arteriis similem ex dextro « cordis ventriculo fervidum hauriens sanguincm, eumque « per anastomosim artei'iœ venali reddens, quâ iii sinis- « trum cordis ventriculum tendit, transmisse intérim aere « frigide per asperœ arleriae canales, qui juxtà arteriam « venalem protcnduntur, non tamen osculis communican- « tes, ut putavit Galenus, solo tactu tempérât, Huic saute guinis circulationi ex dextro cordis ventriculo per pulmo- « nés in sinistrum ejusdem ventriculum optimè respondent « ea quœ ex dissectione apparent. Num duo sunt vasa in « dextrum ventriculum desinentia, duo etiam in sinis- « trum : duorum autem unum intromitlit tantum, alte-
Césalpin, avait vu la circulation pulmonaire * ; c'est Servet, qui l'avait vue avant Colombo.
De Némésius, évêque d'Émése.
Je me borne à rappeler ici ces divers points, tous développés dans mes précédents chapitres.
Il est sûr que Servet a découvert la circulation pulmonaire; mais il est également sûr que, le livre absurde dans lequel cette belle découverte se trouve exposée ayant été brûlé presque aussitôt qu'imprimé, Servet n'a influé sur aucun de ses successeurs.
Dans l'ordre des dates influentes, Colombo est donc le premier ; puis vient Césalpin, puis Fabrice, et puis Harvey.
On a dit que Servet avait pu tirer cpielque secours de Némésius, évêque d'Émèse ^. On s'est
« riimeducit,membraniseoingenioconstitutis... i>{Quœst. peripatetic, lib. V, cap. iv.) ' Voyez, ci-devant, p. 17.
2 « Ces idées, il aurait pu les puiser dans un ou-
« vrage de Némésius, intitulé De naturâ hominis... Cet évc- « que explique le phénomène de la circulation du sang « comme Servet... » {Biog. univ., art. Servet.)
trompé. Servet n'a influé sur personne, mais aussi personne n'avait influé sur lui.
Némésius ne dit pas un mot de la circulation pulmonaire, si nettement expliquée par Servet ; il parle du pouls, de la chaleur animale, de \ esprit vital, et parle de tout cela comme Galien. Il le suit en tout ^ Le premier mérite de
' « Pulsuum motus, qui vitalis facultas dicitur, initium « habet à corde, et maxime à sinistro ejus ventriculo, qui « spirabilis appellatur, et innatum vitalcmque calorem a omni parti corporis per arterias, utjecur alimentum per « venas, imperlit... Nam spiritus vitalis ab eo per arterias « in totura corpus dispergitur. Plerumque autem inter se « haec tria simul finduntur : vena, arteria, nervus, e tribus « initiis quœ animal gubernant profecta. E cerebro, prin- « cipio movendi et sentiendi, nervus. E jecore, principio « sanguinisetalentis facultatis, vena, vas sanguinis. E corde, « principio vitalis facultatis, arteria, vas spiritus. Cum au- « temha^c coeunt, mutuis inter se commodis fruuntur, Vena « eniin pastum suppeditat nervis et arteriœ. Arteria vcnae « calorem naturalem et spiritum vitalem impertit. Unde « neque arteria inveniri potcst sine tenui sanguine, neque « vena sine spiritu, qui ad vaporis naturam accédât. Didu- « citur autem vehementer, et contrahitur arteria, harmo- « niâ quàdam, et ratione, initio motus à corde sumplo. « Sod dum diducilur, à proximis venis vi trahit tenuem « sanguinem, cujus respiralio fit alimentum spiritui vitali. « Dum autem contrahitur, quod in se fuliginosi est per to- « tum corpus et occulta foraniina exhaurit, quomodo cor, « per os, et nares, quidquid fuliginosi est, expirando sur-
Servet est de n'avoir pas suivi Galieii, de l'avoir contredit, d'avoir vu autrement que lui et d'avoir bien vu. « Si quelqu'un compare (dit-il « avec une juste confiance) ces choses avec ce « qu'a écrit Galien dans ses livres VI et VII « de l'Usage des parties, il comprendra plei- « nement la vérité que Galien n'a pas aper- « eue. »
A un homme qui a eu le malheur d'être brûlé, et d'être brûlé pour un livre absurde, il ne faut rien ôter de l'honneur insigne d'avoir été le premier à laisser là Galien, à penser par lui-même et à faire sortir de cet effort nouveau une dé-
« sum expellit. » Voilà tout ce que Némésius a dit. Ce pouls, qui lire son origine du cœur ; ceite chaleur vitale, qui tire son origine du ventricule gauche; ces artères, qui portent la chaleur vitale partout et la tirent du cœur; ces veines, qui portent Valiment partout et le tirent du foie; ce trépied de la vie, le cerveau, le cœur et le foie, etc., tout cela vient de Galien. (Voyez, ci-devant, p. 75 et suiv.) Une ou deux lignes semblent marquer une communication des veines avec les artères : « Sed dum diducitur (arteria) à « proximis venis vi trahit sanguinem... Unde neque arteria « inveniri potest sinetenui sanguine, neque vena sine spi- « ritu... » Mais est-ce là un mécanisme compris? Et mettez à côlé, pour contre-partie, ce foie qui porte partout l'aliment par les veines : « Jecur alimcntum per venas imper- « lit, etc., etc. »
couverte qui n'est encore, à la vérité, qu'une vue incomplète, mais vue incomplète d'un phénomène dont la vue complète a suffi pour placer Harvey au rang des grands hommes.
De Servet et de la formation des esprits.
Servet a découvert la circulation pulmonaire. Le fait est patent. J'ai rapporté (chap. f% pag. 14 et suiv.) le beau, l'immortel passage oii il la décrit beaucoup mieux que ne le firent, plusieurs années après lui, Colombo et Césalpin. Leibnitz caractérise très-bien Césalpin par ces mots : « André Césalpin, médecin, auteur de « mérite, et qui a le plus approché de la circu- « lation du sang, après Michel Servet. » *
Ici deux choses étonnent. Comment Servet, ailleurs si confus, a-t-il pu rencontrer cette lucidité admirable de quelques pages? Et, d'un autre côté, comment une découverte de physiologie, de pure et de profonde physiologie, se trouve-t-elle dans un livre qui a pour titre : De la ReslitiUion du Christianisme ' ?
1 Christianîsmi reslitutio. Totius ecclesiœ apostolicœ ad sua limina vocalio, in integrum resiituta coçinilione Dei ,
Il y a longtemps que je désirais m'éclaircir sur ce dernier point. L'obligeance de mon illustre et savant confrère à l'Institut, M. Magnin \ m'en a fourni tous les moyens. J'ai vu, j'ai touché le livre de Servet. Un exemplaire de ce trop fameux livre est soigneusement conservé dans notre bibliothèque ; et, pour comble, cet exemplaire, l'unique peutêtre qui subsiste encore aujourd'hui , était l'exemplaire même de Colladon, l'un des accusateurs suscités par l'impitoyable Calvin contre l'infortuné Servet. Il a appartenu au médecin anglais Richard Mead, célèbre par son Traité des poisons. Mead le donna à de Boze. Il fut acquis plus tard par la Bibliothèque royale à un trèshaut prix. Colladon y a souligné les propositions sur lesquelles il accusait Servet. Entin, et pour dernier trait d'une trop irrécusable authenticité, plusieurs pages de ce malheureux exemplaire sont en partie roussies et consumées par le
fidei Christ i, jmti fie adonis nostrœ, régénérât ionis bapfismi et cenœ Domini manducationis . Restituio denique nobis regno cœlesti, Babylonis impiœ captivilate solutâ, et Anlichristo cum suis penitus destructo. (Vienne en Dauphiné, 1553.)
' l/uii fies Conscfvaleuis de la Bibliollièque impéi-iale.
feu. Il ne fut sauvé du bûcher où l'on brûlait à la fois le livre et l'auteur que lorsque l'incendie avait déjà commencé.
Ecartons ces souvenirs affreux. Il ne s'agit ici, grâce à Dieu, que de physiologie.
Je commence par avertir ceux qui, par zèle pour Harvey, vont jusqu'à supposer que le passage sur la circulation pulmonaire pourrait bien être un passage intercalé, qu'ils se trompent. Point d'intercalation , point d'interpolation : nulle tricherie. Le passage est de Servet, complètement de Servet ; et il n'y a qu'à se résigner. Sur ce grand phénomène de la circulation du sang, longtemps avant Harvey un homme avait eu du génie, et cet homme est Servet.
Mais comment Servet a-t-il imaginé d'aller fourrer la description de la circiilaiioii pulmonaire dans un livre sur la restitution du christianisme?
Quand on jette un coup d'œil sur les écrits de Servet, ce qui, je l'avoue, ne m'était pas arrivé jusqu'ici, on s'aperçoit bien vite du parti qu'il a pris, en théologie, de s'attacher uniquement et obstinément au sens littéral. Il cherche partout ce sens littéral ; il accuse tout le monde, o( surtout Calvin, de ne pas l'entendre; il entasse
les citations pour prouver que lui seul l'entend.
Je n'ai pas besoin de quitter mon sujet pour en trouver l'exemple. L'Écriture a dit que l'âme est dans le sang, que l'àme est le sang même : anima est in sanguine; anima ipsa est sanguis.
Puisque l'àme est dans le sang, se dit Servet, pour savoir comment l'âme se forme, il faut donc voir comment se forme le sang ; pour savoir comment le sang se forme, il faut voir comment il se meut; et c'est ainsi qu'à propos de la restitution du christianisme il est conduit à la formation de l'âme, de la formation de l'àme à celle du sang, et de la formation du sang à la circulation pulmonaire.
Mais ce n'est pas tout. De ce même sang, dont se forme l'àme, se forment aussi les esprits. Servet explique successivement la formation du sang, celle des esprits, celle de làme, et de tout cela résulte une philosophie à moitié théologique, à moitié physiologique, en somme fort singulière, et qu'il appelle divine.
<$ Pour que vous ayez, dit-il, cher lecteur, « une explication complète de l'àme et des es- « prits, je joindrai ici une divine philosophie, u (|uc vous entendrez facilement, pour peu que
« VOUS VOUS soyez appliqué à l'anatomie *. »
Cela dit, il se met à expliquer la formation des esprits. Nous avons déjà vu, dans Galien *, toute la théorie de cette formation. Servet ne cite pas Galien, mais il le copie. Il cite un certain Aphrodisseus, médecin qui vivait au commencement du XVI* siècle, et le critique. Aphrodisœus, dit-il, compte trois esprits : le naturel, le vital et \ animal ; mais il n'y en a point trois, il n'y en a que deux, le vital et {'animal ^. Le naturel est le même que le vital. L'esprit vital passe des artères dans les veines, et là il est appelé naturel *.
Il y a donc trois principes : le sang, dont le siège est dans le foie et les veines du corps, Vesprit vital, dont le siège est dans le cœur et dans les artères; et Vesprit animal, dont le siège est dans le cerveau et dans les nerfs ^.
* « Ut vero totam animae et spiritus rationem habeas, lector, divinam hic philosophiam adjungam, quam facile intelligcs, si in anatome fueris exercitatus. »
s Voyez, ciiap. m, ce que j'ai dit de la théorie de Galion sur la i^ormation des esprits.
' « Très spiritus vocat Aphrodisaeus, naturalis, vitalis
« et animalis Verè non sunt très, sed duo spiritus dis-
« tincti. »
* « Vitalis est spiritus qui per anastomoses ab artcriis (c communicatur vcnis, in quibus dicilur naturalis. »
' « Prirnus orgo est sanguis, cujus sedcs est in hepalc
C'est du sang contenu dans le foie que l'àme tire sa matière première par une élaboration admirable, per elaboralionem mirabilem * ; et c'est pourquoi Tàme est dite être dans le sang^ être le sang même, c'est-à-dire X esprit du sang ^
Mais il faut d'abord entendre comment se forme V esprit vital. 11 se forme du mélange de l'air, attiré par l'inspiration, avec le sang que le ventricule droit envoie au ventricule gauche, mélange qui se fait dans le poumon ; car il ne faut point croire, comme on le dit communément, s'écrie Servet, que le sang passe d'un ventricule à l'autre par leur cloison moyenne : il ne passe d'un ventricule à l'autre qu'en traversant le poumon ; et c'est ici que se trouve
« et coipoi-is venis. Secundiis est spirilus vitalis, cujus « sedes est in corde et corporis arteriis. Tertius est spiri- « tus animalis, cujus sedes est in ceiebro et corporis « nervis. »
' « Ex hepatis sanguine est animœ materia per elabora- « tioneni mirahilein. »
" « Hinc dicitur anima esse in sanguine, et anima ipsa
« esse sanguis, id est spiritus sanguineus Non dicitur
« anima principali(er esse in parietibus cordis , aut in « corpore ipso cerebri, aut hepatis, sed in sanguine, ut « docet ipce Deus : Gènes. 9, Lev. il et Deut. 12. »
» « Ad quam rem est prius intelligenda substantialis ge- « ncratio ipsitis vilalis spirilus, qtii ex acre inspiralo cl
ET DE SERVEÏ. 143
le merveilleux passage sur la circulation pulmonaire.
J'ai déjà rapporté, j'ai déjà traduit (cliap. pag. 14 etsuiv.) tout cet étonnant passage. Je me borne donc à le rappeler ici ; et je reviens, hélas ! au pauvre Servet, au Servet confus, absurde et qui n'a plus de génie.
V esprit vital, formé dans le poumon, passe du poumon dans le ventricule gauche et du ventricule gauche dans les artères, de telle façon, néanmoins, que les parties les plus ténues tendent toujours vers le haut, et, s' élaborant de plus en plus, arrivent ainsi jusqu'au plexus rétif orme, situé sous le cerveau, où, de vital, V esprit commence à se faire animal *. Enfin,
« subtilissimo sanguine componitiir Generatur ex factâ
<( in pulmonibus mixtione inspirati aeris cum elaborato « sanguine, quem dexter ventiiculus cordis sinislro com-
« municat Fit autem comraunicalio hacîc, non per
« parietem cordis médium, ut vulgô creditur, sed magno (t ai liflcio à dextro cordis ventriculo, longo per pulmones
a ductu, agitatur sanguis subtilis »
1 « nie itaque spiritus vitalis à sinislro cordis ventriculo (( in artcrias totius corporis deindc transfunditui-, ità ut K qui tenuior est superiora petat, ubi magis adhuc elabo- « ratur, prœcipuè in plexu i cliformi, sub basi cercbri sito, « in quo ex vitali ficri incipit animalis, ad propriam ra- « tioiialis anim.1! sedem accédons. »
par une ultime et définitive élaboration, V esprit animal passe âu plexus rétiforme dans les petites artères des plexus choroïdes, et c'est dans ces petites artères que ïame réside ^
Je fais grâce, car j'ai hâte d'en finir, d'une foule d'erreurs anatomiques que Servet joint à ses raisonnements confus, et qui ne sont, au reste, que les erreurs anatomiques ou physiologiques du temps où il vivait, comme, par exemple, que le cerveau, organe sans action propre, n'est qu'une sorte d'oreiller ou de coussin pour les vaisseaux de Yesprit animal ^, que les nerfs sont la continuation des artères et constiluent un troisième genre de vaisseaux ^, que les ventricules du cerveau communiquent
t « Iterum ille (spiritus animalis) fortius mentis igneâ vi « tenuatur, elaboralur, et perficitur, in tenuissirois vasis, « seu capillaribus arteriis, quœ in plexibus choroidibus « sitfc sunt, et ipsissimam menlem continent. »
* « Ex bis satis constat, moUem illam cerebri massam « non propriè esse rationalis animae sedem, ciiin frigida « sit et sensus expers, sed esse veluti pulvinum dictorum « vasorum ne rumpantur , et custodem animalis spi- « ritus n
^ « Vasa illa miraculo raagno tenuissimè contexta, tametsi « arteriœ dicantur, sunt tamen fines arteriarum, tendeua tes ad originem nervorum, ministerio meningum. Est « novum quoddam genus vasorum »
KT 1>K SKKVFT
avec les fosses nasales par les (nuis de l'os ethmoïdo, prétendue communication dans laquelle Servet voit un grand avantage : car, d'abord, l'air extérieur pénètre ainsi jusqu'à l'àme et la rafraîchit et, en second lieu, l'àme se débarrasse aisément par là des mucosités qui l'auraient gênée ^, et aussi un très-grand péril, car le malin esprit, spiritus ncqiicân, dont la nature tient de celle de l'air, s'introduit quelquefois, par cette même communication, par ces mêmes trous de l'os etbmoide, jusque dans les ventricules du cerveau, et là combat incessamment contre l'àme et la tient assiégée jusqu'à ce que la lumière de Dieu paraisse et le mette en fuite etc., etc.
' « Facli sunt ventriculi iit ad spatia conim inania
« penotrans per ossa ethmoïde iiispirali acris portio,... « aniinalem inlus contenliim spiritum reficiat, et animam H veiitilet. »
* « Facti sunt ventriculi illiad exptirgamcntaccrcl)i i
a recipienda , veluti cloacœ, ut probant excremenla ibi « recepta, et meatus ad palatum et nares.... El quandô « ventriculi opleiitur pituità, ut arterioe ipsœ choroïdis e;i « immergantur, tuni subito generatur apoplexia.. . »
(( Spiritus noquam, cujus poteslas est aeris, uiià cum <( inspirato à nobis acre, lacunas illas libéré ingiodilur, « ut ubi cum spiritu nostro, intra vasa illa, velut in aroe <( collocato, jugiler dimicat. Imô eurn ita uudiquc obsidct, '< ut vix illi liccat respirare, nisi quum supcrvoniens ^ lux spiritus Del inalum spiritinn fugal. >>
lie DE I.A rOHMATION DES ESPRITS
Je laisse Servel ; niais je profile de l'occasion qu'il me donne pour jeter un coup d'œil rapide sur le long règne des esprits en physiologie.
Les esprits jouaient, dans la vieille physiologie, le même rôle que jouent aujourd'hui, dans la nôtre, ]es> propriétés ou les forces. De là leur grande importance. Galien expliquait tout par \e?> esprits; et, comme nous l'avons vu, il en voulait de trois espèces : de naturels, de vitaux et d'animaux.
Voilà pour l'antiquité.
A compter de la renaissance des lettres, les trois esprits de Galien renaissent aussi et subsistent jusqu'à Descartes. Enfin, Descartes vient : il s' entête des esprits animaux et rejette les autres.
J'ai déjà cité cette phrase de Bordeu : « Les « anciens admettaient des esprits de trois « sortes : il n'est pas aise de savoir par quelle « fatalité les naturels et les vitaux n'ont pu se « conserver et ont succombé, tandis que les « animaux ont subsisté ' . »
Et j'ai déjà répondu^ que Bordeu n'y fait pas
^ Rech. anat. sur la position des glandes et leur action, § 34.
* Ci-devant, p. 105.
attention, que rien n'est plus aisé à savoir. Au temps de Bordeu, les esprits naturels et vitaux avaient succombé parce que Descartes les avait exclus ; les esprits animaux subsistaient parce que Descartes les avait adoptés. Et il en est toujours ainsi. C'est toujours l'écrivain qui fait la fortune des mots.
Descartes, ce puissant rénovateur des idées, mais qui pourtant prend encore beaucoup aux anciens, combine la théorie des esprits, qu'il emprunte à Galien, avec la circulation du sang, que vient de découvrir Harvey. Il est le premier Français qui ait bien compris et bien décrit ce grand phénomène.
« Tous ceux, dit Descartes, que l'autorité des « anciens n'a pas tout à fait aveuglés, et qui « ont voulu ouvrir les yeux pour examiner l'o- « pinion d'Harvey touchant la circulation du « sang, ne doutent point que toutes les veines « et les artères du corps ne soient comme des « ruisseaux par où le sang coule sans cesse fort « promptement, en prenant son cours de la ca- « vité droite du cœur par la veine artérieuse, « dont les branches sont éparses à tout le |)0u- « mon et jointes à celles de l'artère veineuse; par
us ni- I.A rOKMATION DKS KSI'RHS
" laquelle il passe du poumon dans le coté gau- « che du cœur ; puis de là, il va dans la grande « artère dont les branches éparses par tout le « reste du corps sont jointes aux branches de la « veine cave qui portent derechef le même sang « à la même cavité droite du cœur ' . »
On ne pouvait décrire plus exactement et plus brièvement le phénomène complet de la circnlalion du sang : la circulation pulmonaire et la circulation générale.
Voici, d'un autre côté, comment Descaries concevait les esprits animaux, et l'idée qu'il se faisait de leur jeu dans les organes.
« On sait, dit-il, que tous les mouvements des « muscles, comme aussi tous les sens, dépcn- « dent des nerfs, qui sont comme de petits lilets « ou comme de petits tuyaux qui viennent tous c< du cerveau, et contiennent, ainsi que lui, un « certain air ou vent Irès-subtil qu on nomme « les esprits animaux » — a Les parties « du sang très-subtiles composent les esprits *< animaux; et elles n'ont besoin de recevoir à « cet effet aucun autre changement dans le cer-
' Les Passions (h Vâmo, l'"*- partie, art. 7. ^ IhUL
ET DE SEHVET. I i«J
« veau, sinon t(ii'elles y sont séparées des au- « très parties du sang moins subtiles ; car ce « que je nomme ici des esprits ne sont que des « corps, et ils n'ont point d'autre propriété, « sinon que ce sont des corps très-petits, et qui « se meuvent très-vite, ainsi que les parties de « la flamme qui sort d'un flambeau, en sorte « qu'ils ne s'arrêtent en aucun lieu, et qu'à « mesure (|u'il en entre quelques-uns dans les « cavités du cerveau, il en sort aussi quelques « autres par les pores qui sont en sa substance, « lesquels pores les conduisent dans les nerfs, « et de là dans les muscles, au moyen de quoi '( ils meuvent le corps en toutes les diverses fa- « çons qu'il peut être mù »
Ce que les esprits animaux avaient surtout de précieux pour Descaries, c'est qu'ils lui permettaient d'expliquer toutes les actions du corps sans le secours de l'àme : grand et final objet de sa belle philosophie.
« Tous les mouvements que nous faisons. « dit-il, sans que notre volonté y contribue, « comme il arrive souvent que nous marchons,
^ Les tassions de l'àme, V partie, ai l.
« que nous iiiaugeoiis, et enfin que nous fai- « sons toutes les actions qui nous sont commu- M nés avec les bêtes, ne dépendent que de la « conformation de nos membres et du cours « que les esprits, excités par la chaleur du « cœur, suivent naturellement dans le cerveau, « dans les nerfs et dans les muscles, en môme « façon que le mouvement d'une montre est « produit par la seule force de son ressort et la « figure de ses roues ^ »
Descartes se rend ainsi raison, par le seul cours des esprits , de toutes les fonctions qui appartiennent au corps; et, cela fait, il arrive à cette conclusion principale , savoir : « qu'il « ne reste donc rien en nous que nous de- « vions attribuer à notre àme , sinon nos pence sées \ »
Après le premier Descartes, le philosophe qui a le plus employé les esprits est celui qu on pourrait appeler le second Descartes, c'est-àdire Malebranche.
Malebranche commence ainsi l'un de ses chapitres : « Tout le monde convient que les es-
' Les fassions de l'âme, art. Ki.
' Ibid., lul. 17.
« prits animaux ne sont que les parties les plus « subtiles et les plus agitées du sang, qui se « subtilise et s'agite principalement par la fer- « mentation et par le mouvement violent des « muscles dont le cœur est composé, que ces « esprits sont conduits avec le reste du sang par
« les artères jusque dans le cerveau * »
Malebranche conduit intrépidement, comme on voit, les esprits animaux jusqu'au cerveau; mais, arrivés là, comment sont-ils séparés de cet organe? — Malebranche convient, de bonne grâce, qu'on n'en sait rien. «Ils en sont sépa- « rés, dit-il, par quelques parties destinées à « cet usage , desquelles on ne convient pas « encore ^. » Il explique ailleurs la différence qui lui paraît être entre les esprits animaux et le cerveau : « 11 y a, dit-il, cette différence « entre les esprits animaux et la substance du « cerveau, que les esprits animaux sont trcs- « agités et très-fluides, et que la substance du »< cerveau a quelque solidité et quelque consis- « tance, de sorte que les esprits se divisent en « petites parties et se dissipent en peu d'heures,
' De la Recherche de la vérité, \ partie du liv. II, cliap. ii. Ibid.
I 32 Dlî LA FORMATION DES ESPRITS
« en transpirant par les pores des vaisseaux « qui les contiennent, et il en vient souvent « d'autres en leur place qui ne leur sont point « du tout semblables \ » Et c'est de ce changement des esprits que nous viennent tous nos changements dliumeiirs, selon les viandes et les breuvages dont on se sert ^, cà ce que nous dit Malebranehe.
« Le vin est si spiritueux, dit-il, que ce sont « des esprits animaux presque tous formés, « mais des esprits libertins, qui ne se soumettent « pas volontiers aux ordres de la volonté, à « cause de leur subtilité et de leur agitation ex- « cessive. Ainsi, dans les hommes même les « plus forts et les plus vigoureux, il produit de « plus grands changements dans l'imagination « et dans toutes les parties du corps que les (( viandes et les autres breuvages. Il donne du « croc en jambe, pour parler comme Plante ; ( et il produit dans Tesprit bien des ctTcts qui « ne sont pas si avantageux que ceux qu'Horace « décrit dans ces vers :
' Ik la Recherc/w de la vérité, 1 partie du li\ . Il, chap. vi . - Expressions de Malebranehe.
ET DK SERVET. I Ti *
u (Jiiid non ol)rielas dosigual '? olc. »
Le grand Bossuet, dont on n'ose pres(]ue dire (ju'il ait pu être l'élève de quelqu'un en ((uoi ([ue ce soit, l'a pourtant été de Descartes en
philosophie : « Les esprits, dit-il, coulés
'<■ dans les muscles par les nerfs répandus dans « les membres, font le mouvement progres- « sif » — « Les esprits, dit-il encore, sont « la partie la plus vive et la plus agitée du sang, « et mettent en action toutes les parties » — « Dès que les esprits manquent, les ressorts « cessent faute de moteur » — « Les pas- (( sions, dit-il enfin, à les regarder seulement « dans le corps, semblent n'être autre chose « qu'une agitation extraordinaire des esprits, à « l'occasion de certains objets qu'il faut fuir ou « poursuivre ^, etc., etc. »
Malebranclie mourut en 1715; Fontenelle en 1757 ; et, avec celui-ci, le dernier représentant supérieur du cartésianisme. Avec le
' De la Recherche de la vérité, partie du liv.ll, chap. ii. - De la Connaissance de Dieu et de soi-même, chai^. ii, § 6.
Ibid., § 9.
* /fcerf., § 12.
lljid.
cartésianisme tombèrent les esprits animaux.
En 1 742, mi jeune homme plein d'esprit, plein de feu, plein de verve, et ayant toute l'audace de la jeunesse, soutint, à l'école de Montpellier, une thèse oii il prend les esprits à partie, où il les combat rudement, à outrance, et, qui pis est, car il faut tout dire, où il s'en moque.
« Un homme sans préjugé, dit-il, et qui se don- « nerait la peine d'examiner les choses de bien « près, ne pourrait-il pas prouver que ces trois « sortes d'esprits, qui furent connne le trépied, « ou si l'on veut, le triumvirat de l'ancienne « physiologie, étaient aussi mal établies l'une que
« l'autre Quant à la façon dont les moder-
« nés soutiennent les esprits, il y a d'abord lieu « d'être frappé du nombre prodigieux de formes « qu'ils leur donnent : les uns disent qu'ils sont « de l'air, d'autres An feu, de Veau, de la lym- « plie ; on les a faits acides, sulfureux, actifs, « passifs; on en a fait de deux ou trois espèces « qui roulaient dans les mêmes nerfs ; enfin on « leur a donné toutes sortes de configurations, « jusqu'à en faire de petits tourbillons, ou de « petits ballons à ressort, selon l'expression de « M. ï.ieutaud, qui es! aussi persuadé de l exis-
« tence de ces ballons qu'il l'est de la structure
« qu'il suppose au cerveau Ajoutons, con-
« tinue-t-il et toujours très-finement et très- «■ judicieusement, ajoutons que ceux qui admet- « tent les esprits sont aussi embarrassés pour « expliquer les fonctions des nerfs que ceux qui « ne les admettent pas... En est-on plus avancé
lorsqu'on a suivi les détails infinis de Boër- « haave et de ses commentateurs sur cette « question ? Ne vaut-il pas mieux l'abandonner « pour une bonne fois, et la mettre au rang de « ces questions ennuyeuses par lesquelles les « anciens commençaient leurs physiologies? Ne « proliterons-nous jamais des bévues de ceux t< qui nous ont précédés ! »
Voilà comment le jeune Bordeu , à peine âgé de vingt ans*, traitait les espnts, et tel est le sort des plus belles fortunes philosophiques. Ces mêmes esprits, si fort révérés de l'antiquité entière, et,
^ 11 n'avait en effet que vingt ans, étant né en 1722, quand il présenta, en 1742, sa thèse : Dissertatio physiologica de sensu generice consideralo; mais il en avait trente, quand il publia, en 1732, ses Recherches anatomiques sur la position des glandes et sur leur action; ouvrage beaucoup plus mûri, excellent, où il reproduit sa critique des esprits, et dont j'extrais les passages que je viens de citer.
jrje l>K l A FOHM\TION DES ESI'FUTS
dans les temps modernes, de Dcsearles, de Bossuet, de Malebranclie, finissent par devenir le sujet commode des plaisanteries faciles d'un écolier.
Après Bordeu, vint Barthez. La physiologie prenait une face toute nouvelle. Barthez, mélapliysicicn d'un ordre supérieur, est le premier homme qui, en physiologie, se soit fait une idée philosophique des forces, j'entends des forces données par les faits, ou, comme il les appelle très-bien, des causes expérimentales * : « On peut « donner, dit-il, à ces causes générales (aux « causes générales des phénomènes de la vie), « que j'appelle expérimentales, ou qui ne sont « connues que par leurs lois que donne l'expé- (< rience, les noms synonymes et pareillement « indéterminés, de principe, de p\iissance, de « force, de faculté, elc. » — « La bonne mé- « tlîode de philosopher dans la science de « l'homme exige, continue-t-il, qu'on rapporte à « un seul principe de la vie dans le corps hu- « main les forces vivantes qui résident dans cha-
^ Nouv. élém. rie la se. de l'homme, Paris, 180(i, 1. I, Disc, prélim.
Ki DK SHRVKT. I ri7
« (\\\v organe, et qui en prodiiisenl k-s lonclions, « tant générales, de sensibilité, de nutrition, « etc., que particulières, de digestion, de mens- « truation \ etc. »
Cependant la véritable idée de cause expérimentale, de principe, ch force en physiologie, n'était pas encore complètement dégagée. Barthez avait raison d'appeler forces les causes de nos fonctions ; il avait raison de vouloir rattacher toutes les forces secondaires à une première, qui est la force générale de la vie ; mais il avait tort de faire de cette force générale et commune de la vie un être individuel, abstrait, détaché des organes, et plus tort encore de croire avoir expliqué un phénomène particulier quelconque, ([uand, à propos de ce phénomène, il avait prononcé le mot de principe vital, car, évidemment , étant nécessairement impliqué dans tous, le principe vital ne peut servir d'explication propre pour aucun.
Le vrai problème est d'arriver à la force particulière de chaque phénomène particulier, à la propriété, h la faculté singulière qui le produit.
* Nouv. élém. de la se. de l'homme : Disc, prélim.
El c'est là ce que tous les physiologistes cherchent à faire depuis Haller.
Depuis que, par ses belles expériences, Haller a localisé Y irritabilité dans le muscle et la sensibilité dans le nerf, la voie des découvertes fécondes et des progrès certains, en physiologie, a été ouverte ; car la physiologie tout entière est là: je veux dire dans la localisation précise de chaque force vitale donnée dans chaque élément organique distinct.
Quant au mot esprits (car, dès que le véritable nom des causes a été trouvé, il n'a plus été qu'un mot ), exclu de la science par les railleries de Bordeu, par la haute métaphysique de Barthez, par les recherches positives d'Haller, il n'y a plus reparu.
Sur la fin du xvni' siècle, en 1779, je le trouve encore employé, et c'est la dernière fois peut-être qu'il l'a été, dans une belle page de Buffon, mais dans un sens très-général, et qui déjà ne retient presque plus rien du sens primitif, technique et d'école. Buffon dit, à propos de l'infatigable mobilité du plus petit des oiseaux : « La nourriture la plus substantielle était « nécessaire pour suffire à la prodigieuse viva-
« Cité de l'oiseau-mouche, comparée avec son « extrême petitesse : il faut bien des molécules « organiques pour soutenir tant de forces dans « de si faibles organes, et fournir à la dépense « d'esprits que fait un mouvement perpétuel et « rapide ^ »
* Histoire des oiseaux-mouches.
De Gui-Patin et de la lutte entre l'ancienne et la nouvelle
physiologie.
Les Leilres de Gui-Palin nous peignent une époque fort curieuse de la Faculté de médecine de Paris et même de la science. Je compte trois grandes époques dans l'histoire de la médecine, à partir de la Renaissance : l'époque arabe, l'époque grecque et latine, et l'époque moderne qui commence avec la découverte de la circulation du sang.
L'époque que Gui-Patin nous retrace est la seconde de ces trois époques, l'époque grecque et latine , l'époque qu'on peut appeler V époque érudile de la médecine française. On a secoué le joug des Arabes ; on éludie avec passion Hippocrate, Aristote, Galien, ces maîtres du savoir antique; et l'on repousse tout ce qui esl moderne : la circulation du sang, les vaisseaux lymphati(iues, la chimie, et le reste.
Gui-I^din esl, par evcellence, l' homme de
DE l'ancienne et HE LA NOUV . l'IlYSlOLOGlE, ETC. 1 6 I
cette époque ' : il combat les Arabes ; il combat les modernes ; il est fanatique d'Hippocrate et de Galien ; il ne veut ni de la circulation du sang ni de la chimie, qui ne sont en effet ni dans Galien ni dans Hippocrate ; enfin, à ses préventions médicales il en joint d'autres : il hait Y antimoine parce qu'il nous vient des chimistes, et le quinquina parce qu'il nous vient des Jésuites.
Le beau côté de l'époque que j'examine, de l'époque de Gui-Patin , de Riolan , de Baillou, de Fernel, a été la simplification de la médecine, et particulièrement de la thérapeutif[ue. La thérapeutique des Arabes était un chaos. Les Grecs avaient connu trop peu de remèdes ; les Arabes multiplièrent les drogues. H y a de tout dans leur thérapeutique ' l'alchimie, l'astrologie, les qualités occultes y dominent. Il fallut une certaine force d'esprit pour débarrasser la science de ce faux entourage. Fernel ,
• Quoique venu un peu lard. La découverte de la circulation du sang est de 1619 à 1628, comme nous l'avons vu, p. 70, et les premières Lettres c\c Gui-Palin sont de 1630. Il appartient par son âge à la troisième époque, et par so^ doctrines à la secdiido.
102 DE l'ancienne et de la nouvelle physiologie
le premier médecin de son temps, croyait encore à l'astrologie * . 11 faut tenir grand compte, ditil, de l'observation astrologique : Astrologica eliam observalio îit nonparum efficax tenenda^. On lit, dans Gui de Chauliac, que l'image du lion, imprimée en or, guérit les douleurs des reins ^.
Gui-Patin admire Fernel ; il l'appelle , et avec raison, un grand homme : « Je l'estime, dit-il, le plus savant et le plus poli des modernes * ; » mais il le laisse croire tout seul à l'astrologie et aux qualités occultes.
« Je ne crois point, dit-il, aux qualités oc-
c< cultes en médecine quoi qu'en aient dit
« Fernel et d'autres, de qui toutes les paroles ne « sont point mot d'Évangile... En fait de méde-
1 11 commença du moins par y croire; il regretta plus tard le temps qu'il y avait mis. Voyez sa vie par Plancy : Joannis Fernelii, Amhlani, Galliarum archiatri, umversa. MEDiciNA, etc. Genevœ, 1680.
2 Ibid. De venœ sectione, lib. 11, cap. xiv, p. 202.
^ Astruc : Mémoires pour servir à l'histoire de la Faculté de médecine de Montpellier, Paris, 1767, p. 19 i.
Lettres de Gui-Patin, nouvelle édition augmentée de lettres inédites, précédées d'une Notice biographique, accomi)agnée de icmarques scienlitîques, historique;^ et littéraires, par Reveillé-Parisc, Paris, 1846, 1. 1, p. 10.
« cine, je ne crois que ce que je vois... Fernel « était un grand homme,.... mais, comme il n'a « pas tout dit, aussi n'a-t il pas toujours dit vrai « en ce qu'il a écrit ; et si le bonhomme, qui est « mort trop tôt à notre grand détriment, eût vécu (( davantage, il eût bien changé des choses à ses « œuvres, et principalement en ce point-là »
Il dit ailleurs, à propos de Jacques Charpentier et de son Commentaire sur Alcinous : « Il y « suit particulièrement la piste et les opinions de « Fernel, qui, en ce cas-là, a été grand platoni- « cien, et qui a bien plus fort cru que moi en la « démonomanie ^. »
On ne saurait guère, en effet, reprocher à Gui-Patin d'avoir été trop crédule. Je ne parle ici, bien entendu, que des choses de médecine, et je trouve que ce mot de Bayle le peint fort bien, savoir, que « son symbole n'était pas chargé de beaucoup d'articles \ »
Ce symbole était chargé de si peu d'articles , qu'il n'y en avait que deux : saigner et purger. Tout le reste , Y antimoine , \ opium , le ihé , le
^ Lettres de Gui-Patin, \. I, p. 9.
Dicl. hist. et critKj., ail. Gui-Vatin.
iG4 DE l'ancienne et DE LA NOUVELLE PHYSIOLOGIE
quinquina , etc. , était rejeté : Vopinm comme poison \ le thé comme « impertinente nouveauté du siècle^ , » Y antimoine comme proscrit par la Faculté % et le quinquina, ce qui est bien pis, comme poudre des jésuites ^ .
Entre tous les remèdes nouveaux , Gui-Patin ne fait grâce qu'au séné ; mais, en revanche, il lui fait une grâce entière. « Le séné fait plus de « miracles, dit-il, que tout le reste des drogues « qui nous viennent des Indes ■\ » Il ajoute au séné , la casse et le sirop de roses pâles ; et voilà toute sa pharmacie. « Tant que nous au- « rons du séné, de la casse, du sirop de roses « pâles, nous pourrons toujours continuer à dé- (( livrer Paris de la tyrannie des apothicaires ^. »
Cet homme d'un esprit si vif, si pénétrant, si prompt, mais en même temps si partial, si arrêté, si entier, s'était imposé la lâche de simplifier la médecine, de la rendre facile et fami-
' Lettres, t 1, p. 424.
^ Ibid., p. 383.
^ l(>id., p. 191.
^ 1/nd., p. 358.
ET DE (il]l-PATI^. ION
Hère \ je me sers de ses expressions. Or, il la voyait partout en proie aux pratiques superstilieuses ^ des Arabes, à l'avidité des apothicaires, aux témérités aveuoles des médecins-chimistes de son temps ; il assistait aux expériences de Guenaut el de l'anlimoine, expériences qui furent souvent funestes, si l'on en croit Gui-Patin, et même le poète, c'est-àdire tout le monde.
Selon Gui-Patin, « l'antimoine seul a tué « plus de gens que n'a fait le roi de Suède en « Allemagne » et l'on sait ce que dit le poète :
On compterait plutôt combien dans un printemps Guenaut el l'antimoine ont fait mourir de gens
Faut-il s'étonner, après cela, de la guerre que Gui-Patin fait aux Arabes , à Vantimoine , aux apothicaires y aux apothicaires surtout, à qui sa bile ne pardonne rien : ni leur arabisme, ni leur chimie^ ni leurs drogues, ni leurs parties ?
* Lettres, 1. 1, p. 453. « Je rends la pharmacie la plus « populaire qu'il m'est possible. » (T. 1, p. 23.)
* « Ce sont les Arabes (jui ont fourré dans la médecine « ces scrupuleuses et superstitieuses observations. . » (T. Il, p. 68.)
3 T. Il, p. 503.
* Boileau ; Satire IV.
IGG DE l'ancienne et I)E LA NOUVELLE PHYSIOLOGIE
« Il m'a aussi parlé de M. Moze, l'apothi- « caire, qui méprise fort, à ce qu'il dit, sur quoi « je lui ai répondu que je m'en étonnais, vu que « je n'avais jamais rien fait pour me faire estimer « de ces MM. les pharmaciens, que je n'avais ja- « mais ordonné de bézoard, d'eaux cordiales, de « thériaque ni demithridate, de confection d' hya- « cinthe ni d'alkermès, de poudrée de vipère ni de « vin émélique, de perles ni de pierres précieuses, « et autres telles bagatelles arabesques, que j'ai- « mais les petits remèdes qui n'étaient ni rares « ni chers, et que je faisais la médecine le plus « simplement qu'il m'était possible »
« Pour mes chers ennemis les apothicaires, « dit-il encore, ils se sont plaints de ma dernière « thèse à notre Faculté, laquelle s'est moquée « d'eux... Je parlai contre leur bézoard, leur « confeclion d'alkermès, leur théiiaque et leurs « parties ^ » — « Je laisse la pluralité des re- « mèdes à ceux qui font la médecine pour le faste « et pour la pompe, et qui s'entendent avec les « apothicaires ^ »
' Lettres de Gui-Patin, t. 111, p. 559. T. Il, p. H03.
' Tome III, p. im. « Les apothicaires enragent... contre
Ainsi donc, et jusque dans ses plaisanteries les plus vives sur ses chers ennemis les apothicaires, Gui-Patin n'oublie jamais la vue qui le guide , la vue philosophique et supérieure de la simplification de la médecine. « Pour moi, je « suis de l'avis de MM. les Piètres qui ne veulent, « ad beue medendum , quam pauca, sed selecta et « hene prohata remediaK » — « Le grand chan- '( celier d'Angleterre, François Bacon de Véru- « lam, a dit fort à propos que multitudo reme- « diorum est filia ignorantiœ ^. »
Mais, à force de se pénétrer de cette vue, il l'exagère ; il réduit tout, comme je le disais tout à l'heure, à saigner et purger ; et, par une sorte de compensation, il n'exagère pas moins,
« les médecins qui, pour empêcher leur tyrannie, ordon- « nent en français et font faire les remèdes à la maison : la « casse, le séné, le sirop de tlenrs de pêcher, de roses pâles « et de chicorée, composé avec rhubarbe, suffisent presque « à tout. Je n'ai jamais vu de maladie guérissable qui ne « pût guérir sans antimoine, quoicjue je me serve aussi, «pour les plus sots,... de nos confections scainmonées, « comme du diaphénic, diaprun solutif, diacarthame, dip- « silium;... mais il faut regarder de près, et ne pas pren- « dre martre pour renard. » [Lettres, t. lil, p. 601.)
* T. III, p. 180.
168 DE l'ancienne ET DE LA NOUVELLE PHYSIOLOGIE
d'un autre côté, l'emploi des purgations et de la saignée.
Commençons par la saignée. 11 fait saigner à tout âge : les enfants, les vieillards * ; il fait saigner trente-deux fois pour une maladie ^ ; il se fait saigner lui-même jusqu'à sept fois pour un rhume ; il fait saigner sa belle-mère, qui a quatre-vingts ans, jusqu'à quatre fois * ; il fait saigner un enfant de trois jours ^ ; il fait saigner sa propre femme huit fois des veines du bras, il la fait saigner ensuite des veines du pied ; elle en réchappe, et il s'écrie : « Vive la « bonne méthode de Galien et le beau vers de « Joachim de Bellay :
« 0 bonne, ô saincte, ô divine saignée ! «
Venons aux purgations. « C'est, d'abord, un malade qui est purgé trente-deux fois de deux
' « Nous guérissons nos malades apiès quatre-vingts ans « par la saignée, et saignons aussi fort heureusement les « enfants de deux et trois mois... » [Lettres de Gui-Patin^ t.ll, p. 419.)
Ibid., p. 375.
* Ihid., p. 398.
^ T. ni, p. 418.
6 Ihid., p. 416.
jours \ un ' ; » puis, c'en est un autre « qui a été saigné, en tout, vingt-deux foisj et purgé quarante ^ ; » puis, c'est la doctrine d'Hippocrate et de Galien, « on peut purger tous les jours, quolidiè licet piirgare '\ » à condition, pourtant, qu'on purge avec le séné : le séné et la saignée sont toute la médecine.
« Nous guérissons beaucoup plus de malades, « dit Gui-Patin, avec une bonne lancette et une « livre de séné, que ne pourraient faire les Ara- « bes avec tous leurs sirops et leurs opiats * ; » et ses malades (car, à coup sûr, ils ne guérissent pas tous) meurent comme ceux du médecin de Boileau :
L'un meurt vide de sang, rautre, plein de séné ^
Gui-Patin part de l'excellent principe qu'il faut simplifier la médecine, et il finit par la ré-, duire à la saignée et au séné. Un médecin de nos jours, esprit tout aussi résolu, tout aussi hardi à sa manière que Gui-Patin , l'avait ré-
1 Lettre.<;, t. I, p. 372.
^ T. III, p. 374.
' T. Il, p. 557.
Art poétique, chant IV.
1 70 DE l'ancienne et DE LA NOUVELLE PHYSIOLOGIE
duite aux sangsues ei à Veau gommée. En tout genre, il y a quelque chose de pire que le mal même, et c'est l'exagération de la réforme.
Cependant il ne faut pas croire que Gui-Patin soit toujours aussi outré qu'il l'est ici. Personne n'est de meilleur sens, j'entends d'un sens plus éclairé, plus équitable, quand il le veut bien. On n'a jamais porté sur les deux médecines comparées des Arabes et des Grecs un jugement plus sage, plus net, plus complet que celui qui suit.
« Pour les Arabes, je vous en dirai mon sen- « timent. Pour la doctrine, tout ce qu'ils ont de « bon, ils l'ont pris des Grecs ; pour leurs remè- « des, ils ont vécu en un tempsqu'il y en avait de « meilleurs que du temps d'Hippocrate ; mais ils « en ont bien abusé, et ont introduit cette misé- « rable pharmacie arabesque, et cette forfanterie « de remèdes chauds, inutiles et superflus... Le « grand abus de la médecine vient de la pluralité « des remèdes inutiles, et de ce que la saignée a « été trop négligée. Les Arabes sont cause de l'un « et de l'autre. Mesuë atrop de crédit au monde. . . « Mais nous aurions grand tort d'abandonner et « de quitter les bons remèdes qui sont en nsage « dès le temps des Arabes, pour aller recourir à
ET DE GUl-PATlN. 171
« ceux du temps d'Hippocrate, qui sont moins
« bons C'est la doctrine des indications qui
« fait paraître un médecin vraiment ce qu'il est. « Et c'est ce dont nous avons l'obligation entière « aux Grecs ' »
Malgré son admiration pour Hippocrate, il convient qu'il y a tel passage de ce grand homme, qui, mal entendu, « a coupé la gorge et coûté la vie à plus de cinquante mille personnes ^. » Il dit très-finement ailleurs : « C'est un bel apho- « risme, mais il n'en faut point abuser ; nos ma- « lad es n'ont que faire de nos disputes scolas- « tiques ''. »
Knfin, il n'est pas Jusqu'à Y antimoine qui n'obtienne de lui, dans un moment plus calme, des paroles plus circonspectes.
« Si quelqu'un peut se servir de ce remède, « qui est de sa nature pernicieux et très-dange- « reux, ce doit être un bon médecin dogmati- « que, fort judicieux et expérimenté, et qui ne « soit ni ignorant ni étourdi: ce n'est pas une « drogue propre à des coureurs ^ »
1 Lettres de Gui-Palin, t. I, p. 399.
«T. III, p. M(î.
» T. Il, p. 557.
172 DE l'ancienne et DE LA NOUVELLE PHYSIOLOGIE
Uien n'est plus sensé. Les remèdes nouveaux, ([uand ils sont énergiques, demandent un médecin judicieux et expérimenté. Il faut donc les étudier, les surveiller, les suivre, et non les rejeter, les proscrire, les condamner par décrets de la Faculté Où en serions-nous, si nos pères eussent cru Gui-Patin et sa Faculté? Nous n'aurions ni l'antimoine, ni l'opium, ni le quinquina, etc. ; nous n'aurions ni la circulation du sang, ni les vaisseaux lymphatiques, ni le réservoir du chyle, etc. ; nous n'aurions ni la chimie, ni la physiologie, ces deux sciences qui nous ont donné la médecine moderne. Comment, à côté d'un Anglais, du grand Harvey, qui découvre la circulation du sang et qui la démontre, et du plus grand des Français, de Descartes, qui la proclame ^, le professeur, le doyen de la Faculté de médecine de Paris, le professeur du Collège de France, car Gui-Patin était tout cela, peut-il écrire ces mots ?
« Si M. Duryer ne savait que mentir et la cir-
' 11 y eut deux décrets de la Faculté contre rantimoiiie. Voyez les Lettres de Gui-Palin, 1. 1, p. 100.
» Discours de la méthode et les l^isskms de lWme. Voyez, ci-devani, p. 147 cl 1 48.
ET DE (;ui-PATi>. 1 7;{
« cuUilioli du sang, il ne savait que deu.v clioses, M dont je hais fort la première, et ne me soucie « guère de la seconde... S'il revient, je le mè- « nerai par d'autres chemins plus importants « en la bonne médecine que la prétenduecircu- « lation »
Pecquet est à Paris, à côté de Gui-Patin ; peut-être prescrit-il l'antimoine; mais enfin, il découvre le réservoir du chyle, dernier fait qui complète la théorie nouvelle de la circulation du sang, et Gui-Patin se borne à dire : « Tout le fait de Pecquet est une nouveauté que je suis tout prêt de croire lorsqu'elle aura été bien prouvée, et qu'elle apportera de la commodité et de l'utilité in morbomm curatione ; quo exceplo, je n'en ai que faire »
J'ai hâte de laisser le Gui-Palin de ce langage puéril et de ces préventions coupables ; je re-
' Lettres, l. 1, p. 513. La pré/endue circulation ! Molière n'eût pas mieux trouvé. — « Mais sur toute chose, ce qui « me plaît en lui, et en (}uoi il suit mon exemple, c'est qu'il « s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et « que jamais il n'a voulu compi endi e ni écouter les rai- « sons et les expériences des prétendues découvertes de no- « tre siècle louchant la circulation du sang, et autres opi- « nions de même farine. » (Molière. Le Malade imiuj'maire .)
' Lettres, t. Il, p. 152.
1 7 i Dlî L ANCIENNE ET DE La'nOUVELLE PHYSI0L0(;IE
viens à ce qui l'a fait supérieur et illustre. Gui- Patin est essentiellement un esprit savant et lettré ; il est plein d'une érudition grecque et latine ; il est homme de belles-lettres ; il dit lui-même que « l'érudition et le bon sens sont tout * . »
« Je n'aime, dit-il, que Galien et Hippocrate ; « je fais état de Fernel, Duret, Hollier, Heurnius ; « notre bon ami Gaspard Hofmann ne me déplaît « point propter suam breviloqiientiam et pour sa « critique ; cœteris lubens abstineo. J'emploie « mieux ailleurs ce que j'ai de temps de reste; « la plupart des autres modernes n'ont que des « redites ^. »
Il emploie mieux ailleurs le temps qu'il a de reste; et l'on devine aisément quel est cet ailleurs.
« Je ne fais guère de débauche que dans mon u étude avec mes livres... Feu M. Piètre, qui a « été un homme incomparable, tant en bonté « qu'en science, disait qu'il faisait la débauche «< lorsqu'il lisait Cicéron et Sénèque. mais qu'il « se réduisait aisément à son devoir, avec Galien « el Fernel •^ »
' Lellrcn de (.ui-Palin, I. 11, j». 70. *T. Il, p. 410.
KT DE GIJI-1»ATI>. 175
Ce Irait est cluirmant.
Il a cette âme élevée où réside si bien la passion des lettres. Il a quelque envie d'aller en Allemagne vers ' son ami G. Hofmann : il passera à Bàle « pour y voir le tombeau du grand Érasme ^. » Il visite les tombeaux des rois à Saint-Denis : u Quelques larmes m'échappèrent « au monument du grand et bon roi Fran- « cois V% qui a fondé notre Collège des profes- « seurs du roi. Il faut que je vous avoue ma faite blesse, je le baisai même et son beau-père « Louis XII qui a été le père du peuple et le meil- « leur des rois que nous ayons jamais eus en « France ^ » Il mène ses deux fils au tombeau de Fernel. « H y a, ce 16 avril, aujourd'hui, « cent et deux ans que J. Fernel mourut, belle « àme et bien illustre, dont la mémoire durera « autant que le mouàe yaiitsallemquamdiu honos « habebilur bonis lilteris; il est enterré dans Saint- « Jacques-de-1 a-Boucherie, ici près. J'y mène « souvent mes deux fils, les exhortant de devenir
' Expression de Gui-Patin : « Pour mon voyage vers » .M. Hofmann...» [Leltres, 1. 1, p. 381.) « T. I, p. 381.
176 DE l'ancienne et DE LA NOUVELLE l'IlYSIOI ()(i(E
t« comme lui » Il met si haut Fernei,el l'illustration que donnent les travaux de l'esprit, qu'il aimerait mieux être descendu de Fernel que d'être roi. « Je suis tout ravi que vous aimiez « tant notre Fernel : cet homme est un de mes « saints avec Galien et feu M. Piètre... Je tience drais à plus grande gloire d'être descendu de « Fernel que d'être roi d'Écosse ou parent de « l'empereur de Constantinople. Fernel a été
« bon, sage et savant ^ »
Il a le don de conter et d'écrire : « Hier à deux « heures, dans le bois de Vincennes, quatre de ses « médecins (de Mazarin), savoir : Guenaut, Va- « lot, Braycr etBèda des Fougerais, alterquaicnt « ensemble et ne s'accordaient pas de l'espèce de « la maladie dont le malade mourait : Brayer dit « que la rate est gâtée, Guenaut dit que c'est le « foie, Valot dit que c'est le poumon et qu'il y a « de l'eau dans la poitrine , des Fougerais dit « que c'est un abcès du mésentère et qu'il a « vidé du pus , qu'il en a vu dans les selles, el « en ce cas-là il a vu ce ([ue pas un des au-
* Lcllres de Gui-I>alin. l. III, p. Util. ^ T. 111, p. 50.
« très n'a \u. Ne voilà pas d'habiles gens M » Molière n'aurait pas dédaigné ce comi([ue ^, ni Saint-Simon, l'éloquent Saint-Simon, la belle page que voici, et plus d'une autre : « Nous vivons à Paris comme Juvénal a dit de « Rome : hic vivinnis amhitiosà pmiperpale, etc. « Je ne vois plus que de la vanité, de la misère et « de l'avarice, de l'imposture et de la fourberie. « Dieu nous a réservés pour un siècle fripon et «dangereux; il y aura bientôt grande consé- « quence à être homme de bien, tant est grande « la corruption de toutes sortes de gens depuis « bientôt quarante ans, par la guerre, par deux « cardinaux, qui ont été deux grands tyrans, et M par le règne des partisans, qui ont tout dé- « robé, et épuisé la France ^. »
Son esprit a de grandes analogies avec celui de Rabelais, de Bayle et de Voltaire ; il appelle Juvénal son cher ami * ; il peint Tacite « ce
> Lettres de Gui-Patin, t. 111, p. 338.
* « Les tnédecins ont raisonné là-dessus comme il iaul. « et n'ont pas manqué de dire que cela procédait, qui du « cerveau, qui des entrailles, qui de la rate, qui du foie.. .» (Le Médecin maltirê lui.)
' Lellrcs de Gui-Palin, I. Il, |>. 4S0. T. M. p. 53«.
i 78 DE l'ancienne ET DE LA NOUVELLE PHYSIOLOGIE
maître homme ^ » d'une manière bien remarquable : « Corneille Tacite, qui est un bréviaire « d'État et le premier ou le grand maître des sert crets du cabinet, et même que M. de Balzac a « quelque part appelé V ancien original des fines- « ses modernes. . . Le cardinal de Richelieu lisait « et pratiquait fort Tacite ; aussi était-il un ter- « rible homme. Machiavel est un autre péda- « gogue de tels ministres d'État, mais il n'est « qu'un diminutif de Tacite ^. »
Enfin, il eut de nobles, de vertueux amis. Cette société, qu'il rêvait pour un autre monde, il se l'était faite dès celui-ci ; « Socrate et un « autre philosophe dansÉlien se consolaient, en « mourant, qu'ils verraient en l'autre monde « d'honnêtes gens, des philosophes, des poêles et « des médecins. Je suis du même sentiment. Si '< j'y puis rencontrer Cicéron, Virgile, Aristote, « Platon, Juvénal, Horace, Galien, Fernel, Si- « mon et Nicolas Piètre, MM. R. Morcau et Rio- « lan, je ne serai point en mauvaise compagnie ; « il y aura là de quoi me consoler »
> Lettres de Gui-Patin, t. 11, p. 8i.
3 Ibid., p. 142.
KT l)K (iUI-FATIN.
Ses amis étaient le savant Naudé, (iassendi, Lamoignon, ces hommes qu'il suffit de nommer, et ce même Riolan, et ce même Piètre qu'il espérait retrouver encore. « M. le premier pré- « sident m'envoie quelquefois quérir pour aller « souper avec lui ; il me fait grande chère ; mais « son bon accueil vaut bien mieux que tout le « reste. Jelui ai promisd'aller souper avec lui tout « les dimanches de ce carême , et après nous pren- « drons d'autres mesures, selon la saison. Il y adu « plaisir avec lui, parce qu'il est le plus savant de « longue robe qui soit en France. Il est fort sage « et fort civil , et dit en souriant qu'il ne faut « point dire de mal des jésuites et des moines; « mais pourtant il est ravi quand il m'échappe M quelque bon mot contre eux »
Comme tous ces détails sont pleins d'intérêt et bien écrits ! « Je soupai dernièrement chez « M. le premier président, qui m'envoya inviter « dès le matin... Il se plaignait à moi que je ne « l'allais point voir, que j'étais obligé de l'aller « quelquefois entretenir, et que je devais avoir « pitié de lui pour la peine qu'il avait dans l'exer-
' Lettres de Gui-Palin, t. III, p. 12i.
1 80 Dli 1/ \>(',IE1SNE ET DE LA NOUVELLE PHYSIOLOGIE
«' cice de sa charge. . . Après souper, nous nous en- « trelînmesauprès du feu. Entre autres discours, « il me dit que j'étais bien heureux, puisque « ayant fini la visite de mes malades, je n'avais « qu'à passer mon temps avec mes livres ; que, « pour lui, sa charge le tuait, et qu'il se tenait « bien plus malheureux que M. Patin. En effet, « les grandes dignités sont des charges , des menot- '( tes et des entraves qui nous ôtent notre hberté '( etnous rendent esclaves de tout lemonde. Cette « charge pubhque l'oblige de donner audience à « chacun, lui ôte le moven et le loisir de se di- '< vertir dans l'étude qu'il aime naturellement, et « le fait lever tous les jours de palais, à quatre « heures du matin ; et néanmoins après tout et « nonobstant toutes ses plaintes, c" est une très- (( belle et très-importante dignité »
Quel style fm, délié, riche, expressif, précis, et qui marque bien toutes les nuances ! Et d'un autre côté, quel spectacle que celui de ce premier président, qui se lève à quatre heures du malin, qui n'a pas le loisir de se divertir dans l'étude, qui dit qiiil ne faut point dire de mal
' Lettres de Gui-Patin, l. III, p. 1 il.
des jésuites j et qui est ravi qu'on en dise ! Cela est peint.
Je n'ai rien dit encore du caractère de Gui- Patin, et peut-être n'ai-je plus besoin d'en rien dire. L'amitié d'un grand magistrat, et tel que Lamoignon, répond de ce caractère. On a vu, d'ailleurs, le style de Gui-Patin. Une des qualités les plus fortement marquées de ce style est qu'il sent l'honnête homme.
Je viens de jeter un coup d'œil rapide sur Gui- Patin et sur son époque : cette époque et ce personnage demandent un examen plus approfondi. Cet examen sera l'objet d'un autre chapitre.
IHi LA FACULTÉ DE PARIS
De Gui-Patin et de la Faculté de Paris.
Nous n'avons eu, jusqu'ici , que l'histoire extérieure de la Faculté de médecine de Paris. Gui-Patin nous en donne l'histoire intime. Il nous découvre les ressorts cachés qui mouvaient ce grand corps. 11 en a tous les secrets, et n'en tait aucun. U nous dit tout, parce qu'il ne sait pas qu'il nous parle; et son histoire est d'autant plus vraie qu'il songe moins à écrire une histoire.
Personne, d'abord, ne nous fait mieux connaître les usages, ou, pour parler comme lui, les cérémonies ^ de la Faculté. Commençons par ce qui regarde l'acte le plus important de la Faculté : l'élection du doyen. Gui-Patin^fut doyen une fois, et trois fois son nom resta dans le chapeau. Voici comment se passaient les choses :
* « Toutes ces cérémonies sont fort anciennes et sont re- « ligicusement ol)servces par respect pour l'antiquité. » {Lettres de Gui-Patin, t. Il, p. 566.)
« Toute la Faculté assemblée, dit Gui-Patin, « le doyen qui est près de sortir de charge, re- « mercie la compagnie de l'honneur qu'il a eu « d'être doyen, et la prie qu'on en élise un autre « à sa place ; les noms de tous les docteurs pré- « sents, car on ne peut élire aucun absent, en « autant de billets, sont sur la table ; on met dans « un chapeau la moitié d'en haut, et c'est ce qu'on « appelle le grand banc ^ Nous sommes aujour- " d'huicent douze vivants, c'est donc à dire les cin- « quante-six premiers. Quand ces billets ont été « bien ballottés et remués dans un chapeau par (( l'ancien de la compagnie^, qui est aujourd'hui « M. Riolan, le doyen qui va sortir de charge en « tire trois l'un après l'autre ; on en fait de même « tont de suite du petit banc^; on n'en tire que « deux afin que le nombre soit impair. Voilà cinq « docteurs qui ne peuvent, ce jour-là, être faits '( doyens; mais ils sont les électeurs, lesquels, « après avoir publiquement prêté serment de fidé-
* Le banc di'S ancions
^ L'ancien de la compagnie ou l'ancien maître. « Le plus « vieux docteur de la compagnie s'appelle le maître et ne « peut s'appeler doyen; cela lui est défendu par un arrêté « de la Cour. » {Lettres de Gui-Patin, t. 11^ p. 500.)
' Le banc des jeunes.
« lité, sont enfermés dans la chapelle, où ils « choisissent, de tous les présents, trois hommes « qu'ils jugent dignes de cette charge, deux du « grand banc et un du petit banc ; ces billets sont « mis dans le chapeau par l'ancien, et le doyen, « y fourrant sa main bien étendue, en lire un : « celui qui vient est le doyen »
Après le doyen, venaient les docteurs-régents. On les élisait de même. Après les docteurs- régents venaient les docteurs ; et ici les épreuves étaient fort nombreuses. 11 y avait des examens pour le baccalauréat, pour la licence, pour le doctorat. Il y avait des thèses de toute espèce : les quodlibétaires, la cardinale, etc. On savait être sévère, du moins au temps dont je parle.
«Samedi, 20 de mars, nous avons reçu, dit « Gui-Patin, dix bacheliers qui vont commencer « leur cours de deux ans ; on en a renvoyé deux « afin qu' ils s'amendent et étudient mieux à l'ave-
« nir ; outre que si, dans cet espace de temps,
« ils manquaient à leur devoir, on les chasserait « de nos écoles comme inhabiles et indignes de « nos privilèges *. »
' Lettres, t. Il, p. 565.
Je remarque les deux: ans de disputes perpétuelles : nos deux années de clinique sont, assurément, beaucoup mieux entendues, et pourtant il ne faut rien outrer ; ces perpétuels disputeurs devenaient souvent des hommes d'une science admirable. « Lorsque, dit Riolan, le roi Henri le « Grand voulut faire vérifier les faussetés qui « étaient dans les livres du sieur du Plessis-Mor- « nay, sur le fait de la religion, que l'évêque d'É- « vreux , depuis cardinal du Perron, promettait de « montrer et vérifier, comme il fit, de notre école « fut choisi un savant médecin, nommé Martin, « pour l'opposer à Casaubon, qu'on tenait le plus « savant homme du siècle, après Joseph Scaliger « qui vivait en Hollande ^ » C'est par leur science, c'est par l'érudition, par les lettres, que les Fernel, les Hollier, les Duret, les deux Riolan, père etfds,etc., ont élevé, ennobli, emajicipé, si je puis ainsi dire, la médecine. Ce fut leur gloire, qui sera éternelle. La médecine n'oubhera jamais qu'elle leur doit son lustre.
Je reviens à la Faculté. On voit assez quelle était sa constitution intime. Ce corps se gouver-
' Curieuses recherches sur les écoles en médecine de Paris (l de Montpellier, etc.; Paris, 1651, {». 34.
liait, se recrutait lui-même : il s'était fait luimême. « Notre école, dit Riolan, n'a eu pour « fondateurs ni les rois de France, ni la ville de '( Paris, desquels elle n'a jamais reçu aucune gra- « tification en argent.... Elle a été fondée eten- « tretenue aux dépens des médecins particuliers « qui ont contribué pour la bâtir, la doter \ » etc.
Le Corps médical de Paris, pris en soi, était une petite république, une vraie république, qui avait pour citoyens les docteurs, pour sénat la Faculté, pour chef le doyen. Ce chef n'était élu que pour deux ans; mais, durant ces deux ans, il avait une autorité très-réelle. « Il est, dit Gui- « Patin, le maître des bacheliers qui sont sur les « bancs; il fait aller la discipline de l'école ; il « garde nos registres, qui sont de plus de cinq « cents ans; il a les deux sceaux de la Faculté ; il « reçoit notre revenu, et nous en rend compte ; il « signe et approuve toutes les thèses ; il fait pré- « sider les docteurs à leur rang ; il fait assembler « la Faculté quand il veut; et, sans son consente- « ment, elle ne peut s'assembler que par un arrêt « de la Cour qu'il faudrait obtenir; il examine avec
' Curieuses recherches, etc., p. 29.
« les quatre examinateurs à l'examen rigoureux « qui dure une semaine ; il est un des trois doyens « qui gouvernent l'Université avec M. le recteur, « et est un de ceux qui l'élisent; il a double re- « venu de tout, et cela va quelquefois bien loin ; « il a une grande cliarge, beaucoup d'honneur, « et un grand tracas d'afTaires ; il sollicite les « procès de la Faculté , et parle même dans la « grand'chambre devant l'avocat général '....»
Notre petite république avait tout le bon et tout le mauvais des grandes. On y était passionné pour la gloire du Corps, et c'était le bon ; mais il s'y formait, à tout moment, des partis, des divisions, des brigues, et c'était le mauvais. Souvent un parti condamnait l'autre ; au besoin même, il l'aurait c/zosse. En 1651, Guenaut, Beda, Cornuti, qui se laissaient emporter à V antimoine ^, furent condamnés par la Faculté : « cela les a fait rentrer dans leur de- « voir, dit Gui-Patin, et si par ci-après ils nianv( quent, nous ne leur manquerons point ; on leur « appliquera la loi et l'efficace du décret si vive-
' Lettres de Gui-Patin, l. U, p. 565.
^ Expressions de Gui-Palin, I. Il, p. o87.
d88 DE LA FACULTÉ DE PARIS
« ment, qu'ils en demeureront chassés » Souvent un parti défaisait ce qu'avait fait l'autre. En 1566, un parti condamna l'antimoine par un décret ^; et en 1666, justement un siècle plus tard, un autre parti réhabilita l'antimoine par un décret inverse.
Quand on voit la Faculté se fonder ellemême, s'entretenir, se doter, devoir tout à ses membres et rien à l'État, on comprend bien cette indépendance, qui lui fut propre, dont elle fut si jalouse, et que l'État respecta toujours. Nos rois traitaient avec la Faculté. Louis XI veut faire copier un manuscrit de Rhasis, que possède la Faculté ; la Faculté ne prête le manuscrit au roi, que quand le roi a fourni caution ^. Riche- Heu veut faire recevoir docteur les fils du gazetier Renaudot, l'homme que la Faculté a le plus haï ; il le veut, la Faculté résiste, et Richelieu cède. « Tous les hommes particuliers meurent, « dit fièrement Gui-Patin, mais les compagnies « ne meurent point. Le plus puissant homme qui « ait été depuis cent ans en Europe, sans avoir la
' Lettres de Gui-Patin, t. Il, p. 587.
^ Il y eut un autre décret contre rantimoine, en 1015.
» T. 1, p. 37. Note de M. Reveillé-Parise.
Eï DE GUI-PATIN. 189
« tête couronnée, a été le cardinal de Uiclielieu. « Il a fait trembler toute la terre ; il a fait peur à « Rome ; il a rudement traité et secoué le roi « d'Espagne, et néanmoins il n'a pu faire rece- « voir dans notre compagnie les deux tils du ga- « zetier qui étaient licenciés, et cjui ne seront de u longtemps docteurs K »
Enfin, la Faculté périt comme périssent tous les corps et toutes les républiques, par l'exagération même de son principe. Le grand but de la Faculté avait été de nous restituer la médecine grecque et latine. Ce but atteint , elle s'y arrêta obstinément et fatalement. Elle ne marcha plus; mais tout marcha aulour d'elle. On découvrit la chimie, l'anatomie, la physiologie modernes. La Faculté proscrivit ces sciences.
Quand le gouvernement voulut sérieusement les faire enseigner , il fut contraint de les faire enseigner ailleurs. On créa ou l'on restaura le Jardin du roi. La Faculté proscrivait la chimie , et, ce, disait-elle, pour bonnes causes et considérations ^ ; le Jardin la fît enseigner dans une
' Lettres, t. I, p. 347.
^ Expressions de la Faculté dans ses Remontrances sur la création du Jardin du roi. \o)C7.]cs Notices historiques sur
chaire expresse. Riolan le premier aiiatomiste de la Faculté, repoussait la circulation du sang, les vaisseaux lymphatiques, le réservoir du chyle, etc.; le Jardin les fit enseigner par Dionis. Dionis nous l'apprend lui-même. « C'est là, dit-il, c( dans son Epître au roi {Loui?>\\\), que lacir- « culation du sang et les nouvelles découvertes « nous ont heureusement désabusés de ces er- « reurs, dont nous n'osions presque sortir, et où « l'autorité des anciens nous avait si longtemps « retenus ^. »
le Muséum d'histoire naturelle par Laurent de Jussieu : Jnnales du Muséum d'hist. nat., t. I, p. 12.
' Chose curieuse, ce même Riolaii, qui repoussait de la Faculté Tanatomie nouvelle, et qui Tauiait rrpoussée du Jardin, avait été un des premiers à sentir le besoin de ce Jardin. C'est un honneur qu'il ne faut pas oublier de rapporter à cet homme, si recommandable d'ailleurs à tant de titres. « Vous pouvez pareillement avertir le roi, dit-il dans « répître dédicatoire de sa Gigantologie, adressée au duc « de Luynes, vous pouvez avertir le roi, qui ne désire que la « santé et conservation de ses sujets, de la nécessité d'un « Jardin royal en l'Université de Paris, à l'exemple de « celui que Henri le Grand a fait dresser à Monlpellier, le- « quel si nous obtenons du roi par votre faveur, vous ohli- « gérez toute la France qui se ressentira d'un si grand bien H que vous aurez procuré pour tous ceux qui pratiquent la « médecine... » ( P. 8.)
^ Vanalomie de Vhomme suivant la circulation du sang et les nouvelles découvertes, démontrée au Jardin du roi,
Diollis nous appreiul ensuite que « cetélablis- « sèment, quoique des plus utiles pour le public, « ne laissa pas de trouver des oppositions qui <( furent formées de la part de ceux qui préten- « daicnt qu'il n'appartenait qu'à eux d'enseigner « et de démontrer l'anatomie V »
On se doute bien quels étaient ceux qui formaient des oppositions, et qui pré tendaient qu'il n'appartenait qu'à eux d'enseigner et de démontrer Vanatomie. C'étaient ceux-là même qui poursuivaient les apothicaires et les chirurgiens, d'une guerre impitoyable, incessante. Ala vérité, la Faculté ne prétendait pas exclure la chirurgie comme elle avait exclu les sciences nouvelles, mais elle excluait les chirurgiens. Gui Patin parle des chirurgiens en termes dont on rougit pour lui. Le gouvernement fut obligé de faire pour les chirurgiens ce qu'il avait fait pour les sciences nouvelles. La Faculté leur fermait ses portes, il leur
Paris, 1716 : Efîlre au roi, p. 2. — Voyez, ci-devant, p. 39, ce que j'ai déjà dit de Dionis et de son enseignement (création de Louis XIV) au jardin dos Plantes.
' Ibid., Préface, p. 6. L'anatomie nouvelle [tassa enfin du Jardin du roi à la Faculté; souvent même ce fut le même professeur qui l'enseigna dans les deux lieux : témoin Winslow et d'autres.
en ouvrit d'autres. On créa le Collège royal de chirurgie. « Ce dernier titre (le titre de membre « de la Faculté ) , disait la Martinière au roi « Louis XV,.a fait l'objet de notre ambition, mais, « dès que votre volonté suprême daigne nous ac- « corder le titre de Collège royal, l'honneur de « dépendre immédiatement de Votre Majesté « suffit pour nous consoler de toute autre dis- « tinction K » L'Académie de chirurgie parut, et parut avec un éclal qui frappa l'Europe. Le premier volume des Mémoires de cette Académie est le plus beau monument de la chirurgie française. La Société royale de médecine vint à son tour, et là fut le terme de cette ancienne Faculté qui avait duré huit siècles^. Après la révolution de 1789, quand on relit l'enseignement pubhc, les membres encore sub^stants de la Société royale de médecine furent le noyau de la Faculté nouvelle.
Gui-Patin nous dit tout sur sa Faculté, et ce
' Mémoire présenté au roi par son premier chirurgien Lamartinière, etc.
^ « Par la lecture des anciens livres..., dit Riolan, nous « pouvons donner des marques de plus de six cents ans. » {Curieuses recherches, etc., p. 28.) Riolan écrivait cela en
Kl DE GUI-PATIN. 19.'^
qui est sérieux, et ce qui ne l'est pas. Je parlais tout à l'heure des actes et des cérémonies de la Faculté. Chacun de ces événements était suivi d'un festin : « Samedi 20 de mars , nous avons «reçu six bacheliers.... Le même jour, on a
« fait un festin aux écoles ;) Et voilà Gui-
« Patin qui nous énumère tous les invités, marte quant bien le rang de chacun : « les doyen et « censeurs, les anciens doyens, les quatre exami- « naleurs, les cinq électeurs, les quatre anciens « des écoles, les professeurs ordinaires, quelques « amis du doyen, qui sont des forts de l'école et
« les plus considérables de la Faculté Je
« n'ai jamais vu telle réjouissance de part et « d'autre ; on n'y a parlé que de rire et de bonne
« chère ^ »
11 est élu doyen le 4 novembre 1650, et le 1" décembre il fait son festin. « Etant revenu au « logis ce matin, j'y ai trouvé votre lettre, la- « quelle m'a accru la joie que j'avais eue hier que « je fis mon festin, à cause de mon décanat. « Trente-six de mes collègues firent grande « chère ; je ne vis jamais tant rire et tant boire
I Lettres, t. III, p. 182.
« pour des gens sérieux, et même de nos anciens : « c'était du meilleur vin vieux de Bourgogne que « j'avais destiné pour ce festin. Je les traitai dans « ma chambre, où, par-dessus la tapisserie, se « voyaient curieusement les tableaux d'Erasme, « des deux Scaliger, père et fils, Casaubon, Muuret, Montaigne, Charron, Grotius, Heinsius, « Saumaise, Fernel, de Thou, et notre bon ami « Gabriel Naudé, bibliothécaire du Mazarin, qui « n'est que sa qualité externe, car, pour les in- « ternes, il les a autant qu'on peut les avoir : il « est très-savant, bon, sage, déniaisé et guéri de « la sottise du siècle, fidèle et constant ami depuis « trente-trois ans. Il y avait encore trois autres « portraits d'excellents hommes, de feu M. de « Sales, évêque de Genève, de Justus Lipsius, et
« enfin de François Rabelais Que dites-vous
« de cet assemblage? Mes invités n'étaient-ils
« pas en bonne compagnie M »
Tout est à noter dans ce récit : la joie de Gui Patin, le vin vieux, les anciens qui rient et qui boivent ; et, par-dessus leur tête, Erasme , Casaubon , Montaigne, Rabelais , Fernel, etc., et
' Lellrcs r/e Gui-Patiii, l. Il, p. :i70.
ET Dis GUI-PATIN. 195
l'ami Naudé , bibliothécaire du Mazarin , qui n'est que sa qualité externe. Et comme c'est bien là Gui-Patin tout entier ! l'ami , l'érudit, le critique et l'entliousiaste, le malicieux et le bonhomme , enfin le spirituel, le hardi , le déniaisé Gui-Patin.
Gui-Patin est inépuisable quand il parle des choses de la Faculté ; il l'est bien plus encore quand il parle des hommes. C'est d'abord Riolan \ son maître, son ami, celui qui prit Gui- Patin pour son suppléant^, celui qui le désigna
' Je n'ai presque pas besoin d'avertir que le Riolan dont je parle dans ce chapitre est Riolan le fils, né en 1580 et mort en 1657. Celui-là seul fut le contemporain de Gui-Patin. Riolan le père était né en 1539 et mourut en 1605.
* Voici un détail curieux sur le Collège de France. « M. Moreau ne cédera sa place de professeur du Roi à son « fils qu'en mourant, vu qu'étant, comme il est, un des an- « ciens de ce Collège, il a de bien plus grands gages, à cause « de Taugmentation des plus vieux reçus, que n'aurait son « fils, qui, étant le plus jeune, n'aura que 600 livres, au lieu « que le père passe 1,000 livres et a près de l,100liv. Morin, « le mathématicien, qui est immédiatement devant lui, a la « somme entière, savoir 400 écus, qui est la même somme « qu'a le doyen, qui est M. Riolan, lequel venant à mou- « rir je prendrai sa place, n'ayant que la survivance comme « a le jeune Moreau, et alors j'entrerai en jouissance des « 600 livres;... et puis après je succéderai et me hausserai,
196 DE LA FACliLTÉ DE PARIS
pour son successeur au Collège royal de France, celui que Gui-Patin appelle notre maître à tous * : '( Un des hommes du monde qui savait le plus « de particularités et de curiosités, non pas seulement dans la médecine, mais aussi dans l'his-
« toire ^ à la fois fort bon homme
« et fort mordant naturellement qui aurait
« voulu que tout le monde écrivît contre lui ^, — « se tenant clos et couvert dans son étude, avec « un poêle qui le réchauflait à la mode d'AUe- « magne, et y travaillant contre l'antimoine^, .... « buvant tous les jours du vin pur, ou n'y met- « tant guère d'eau, et disant, pour excuse, que « c'était du vin vieux de Bourgogne^ »
C'est ensuite la famille des Piètre , tous incomparables, le premier surtout, car il présidait comme doyen quand on proscrivit l'antimoine : in cujus decanatii latum est decretum adversus stïbium, dit Gui-Patin ^.
Avec Gui-Patin, il n'y a point de miheu : on e^i incomparable ou abominable, selon qu'on
« à mesure que d'autres mourront qui auront été reçus « devant moi... » (T. II, p. 162.)
1 Lettres, l. II, p. 588. — « T.II, p. 517. — *T. II, p. 537. — * T. Il, p. 528. — 8 T. II, p. 537. — « T. III, p. 23. - 'T. il, p. 315. — «T. I, p. 205.
proscrit ou non l'antimoine. Par exemple, Giienaut , « méchant , charlatan , déterminé à
« tout ^ faisant le tyran dans nos écoles,
« abusant aux dépens du public de l'iniquité et de
« l'impunité du siècle ^ effronté donneur
« d'anUmoine^ , peste antimoniale » etc., etc., Guenaut n'était probablement pas tout cela, quoiqu'il dût être fort vif, fort actif, fort occupé, fort occupant, car Boileau le compte parmi les embarras de Paris :
Guenaut sur son cheval en passant m'éclabousse 8.
Vautier est « méchant , fort glorieux et fort « ignorant*^...., premier médecin du roi, et le « dernier du royaume en capacité ; » et vous devinez bien pourquoi : il donne de V antimoine; et ce n'est pas tout , il médit du séné et de la saignée, « M. Vautier médit de notre Faculté « assez souvent et nous le savons bien ; il dit que « nous n'avons que le séné et la saignée; il a « donné fort hardiment de l'antimoine ^ »
Le sieur Morisset, au contraire, ne donne pas
1 Lettres de Gui-Patin, t. II, p. 3i2.
* T. II, p. 3i8. — ' T. II, p. 600. - * T. III, p. 63.
* Satire vi.
" Lettres, t. 111, p. 429. - ' T. III, p. (i — ' T. I, p. 3if;.
de l'antimoine : aussi quel autre langage ! « Le
« sieur Morisset est âgé de soixante-sept ans ;
« il a pourtant bon air. ... ; il paraît glorieux, mais « il ne l'est point ; il a pourtant de quoi l'être plus « que d'autres , car il est fort savant et habile '( homme. Il parle bien, il harangue éloquem- « ment, il consulte de bon sens, il parle bon latin, « il sait le grec, et n'a jamais voulu signer l'an-
« timoine ^ » Il n'a jamais voulu signer l'an-
limoine : « bien qu'il en ait été prié, et prin- « cipalement par Guenaut ^. »
Gui-Patin est passionné en tout : en politique comme en médecine. En médecine , ce qu'il déteste le plus, c'est V antimoine et Guenaut ; en pohtique, ce sont \cs jésuites et Mazarin. Il n'aimait pas non plus Richelieu. «Le cardinal de Ri-
« chelieu, dit-il, ressemblait à Tibère, c'est
« un atrabilaire qui voulait régner Le Maza-
« rin n'aimait pas tant la vengeance ni le sang, « mais il était grand coupeur de bourses ... . »
Il lui arrive souvent de traiter les jésuites , les moines, et le Pape lui-même, comme s'ils eussent donné de Vanlimoine; au contraire, il avait
' Lcllres de Gui-Patin, t. III, p. 412. — «T. lll.p. 412. - 'T. III, p. 357.
un penchant marqué pour le Parlement, pour la liberté, pour l'indépendance, pour toute espèce d'indépendance, politique, civile, religieuse, pour la Fronde, pour le cardinal de Retz. « On parle « aussi de la diète de Ratisbonne, et que le roi « veut y envoyer M. le cardinal de Retz : plût à « Dieu qu'il rentrât en grâce ! il est homme d'es- « prit, qui aime la belle gloire et le public, auquel « infailliblement il ferait du bien^ » Et pourtant dès qu'il voit Louis XIV, encore bien jeune , il devine, dans le jeune prince, le grand roi : « Le « roi, dit-il, est un prince bien fait, grand et fort,
« qui n'a pas encore vingt ans « — « C'est,
« continue-t-il, une prince digne d'être aimé de « ceux même àqui il n'a jamais fait de bien, qui a « de grandes pensées, et sur les inclinations duquel « la France peut fonder un repos que les deux « cardinaux de Richelieu et Mazarin lui ont ôté. « Je me sens pourlui une inclination violente^. . .»
Je finis à regret ; car il est difficile de quitter Gui-Patin, cet homme unique en son genre : écrivain, médecin, érudit, passionné pour les anciens, passionné contre les modernes, esprit tout de (eu y comme il parle lui-môme et joignant à
' Lettres, t III, p. 406. — ^ T. III, p. 86. — 'T. I, p. 490.
cela des mœurs sévères, une amitié sûre, el la tendresse la plus \ive pour ses enfants : «J'aime « bien les enfants, dit-il; j'en ai six, et il me « semble que je n'en ai point encore assez; je « suis bien aise que vous ayez une petite fille; « nous n'en avons qu'une, laquelle est si gentille « et si agréable , que nous l'aimons presque au- « tant que nos cinq garçons ^ »
On sait qu'il ne fut point heureux père. De ses six enfants, quatre périrent en bas âge, perte qui amène sous sa plume ce mot touchant : qiiodam modo moritur ille qui amiltit suos ^. Son fils aîné, Robert, pour lequel il avait obtenu la survivance de sa chaire au Collège de France, mourut jeune ; et son fils bien-aimé , son cher Carolus^, ce fils illustre qui avait hérité de son génie pour férudition, fut exilé.
Pour lui^ il était né le 31 août 1601 , el mourut le 30 août 1672. Ses Lettres commencent en 1630, et finissent en 1672. Elles sont, tour à tour , adressées à deux médecins de
' Lettres de Gui-Patin, t . 1, p. 387. — « T. Il, p. 365.
^ Expression habituelle de Gui-Patin, quand il parle de son fils Chailes.
* A La Place, petit hameau de la commune de Hodenc-en- Bray (non loin de Beauvais), ancienne province de Picardie.
Troyes, les deux Belin, père et fils, et à deux médecins de Lyon, Charles Spon et André Falconet.
M. Reveillé-Parise cite quelques opuscules de Gui-Patin ' : ces opuscules sont fort insignifiants. Gui-Patin n'a réellement écrit que ses Lettres ; et ces Lettres , malgré une hardiesse de pensée souvent excessive ^, malgré un langage souvent trop bas, malgré tant d'erreurs sur les choses, malgré tant de préventions sur les hommes, ces Lettres, expression brillanle d'un esprit supérieur et d'une âme ficre, le feront vivre; car il y a mis ce qui ne meurt point : le style.
Gui-Patin est le médecin le plus spirituel qui ait jamais éciit, à moins que l'on ne compte Rabelais, en qui pourtant la médecine n'était guère que la qualité externe^.
« Dans sa Notice biographique, mise en tête de son édition des Lettres de Gui-Patin, p. xxxn.
^ « 11 écrivait à un de ses amis avec une liberté non-seu- « lement entière, mais quelquefois excessive; les éloges ne « sont pas fort communs dans ses Lettres, et ce qui y do- « mine, c'est une bile de philosophe tiès-indépendant. » (Fontenellc : Éloge de Dodart.)
^ Expressions de Gui-Patin; voyez, ci-devant, p. 195.