ESSAE SUR LA VIE
Wolfenbuttel en 1746. Sa famille était pauvre; elle balança quelque temps à faire les frais de son éducation ; mais avertie par les dispositions du jeune enfant, par sa précoce intelligence, elle :’imposa de pénibles sacrifices, et Campe put suivre les cours d'une école où il eut le honheur de rencontrer d'excellents maîtres : c'était celle d'Holzminden, et il y fit avec succès une partie de ses études. Ses parents et peut-être sa vocation le destinaient à l'état ecclésiastique ; il passa de l'école d'Holzminden à l'université de Halle, où il fut bientôt compté parmi les meilleurs élèves en théologie.
Mais là, le jeune théologien eut à lutter contre de dangereuses tentations qui l'entrainaient vers la littérature ; il avait rencontré à Halle des condisciples qui sacrifiaient en secret aux Muses, et qui depuis ont honoré l'Allemagne par leurs onvrages. Campe, entrainé par ses goûts, fit aussi des vers, composa quelques petits écrits inspirés par les circonstances et que sa modestie garda prudemment dans son portefeuille; parmi ses essais il y avait aussi des traductions ou des imitations des poëtes de l'antiquité et des poëtes français. Quelques-uns de ses vers furent publiés dans des recueils littéraires de l'Allemagne, mais snus le voile de l'anonyme ou du pseudonyme : l'honneur de l'insertion suffisait à son amour-propre peu exigeant ; ses amis eux-mêmes n'étaient pas mis dans la confidence de ces triomphes clandestins du théologien poète. C'est que Campe avait le sentiment de ses devoirs; pénétré des obligations qui lui étaient imposées par sa famille, il ne regardait la culture des lettres que comme un délassement ; il fallait qu'il s'assurât un état dont les produits devaient l'aider à s'acquitter envers ses parents, Aussi les professeurs de Campe ne purent-ils jamais surprendre le secret de ses études littéraires; et, grâce à ses progrès dans la théologie, il fut bientôt jugé digne d'enseigner lui-même cette science à ceux dont il était naguère encore le condisciple, Dès lors, en attendant une place qui lui etait promise, il dut chercher d'autres ressources pour venir en aide à sa famille ; 1 donna deslecons de grec et de latin et compta, en peu de temps, beaucoup d'élèves. Quoique bien jeune encore, il avait déjà cette gravité nécessaire au maitre et que l'âge et l'expérience de l'enseignement peuvent seuls donner; il se préparait ainsi aux fonctions qu'il devait exercer plus tard avec tant de succès, et sur un théâtre plus digne de ses talents,
A Halle, comme à Holzminden, il s'était fait des amis et avait trouvé des prolecteurs, Né sujet du due de Brunswick-Wolfenbuttel, un des meilleurs généraux du grand Frédérie, i! dut à la recommandation de ce prince la place d'aumônier d'un régiment prussien qui était en garnison à Postdam., I s'y rendit en 1773 ; c'était l'époque du premier démembrement de la Pologne, Campe put voir de près le héros du siècle, le monarque qui avait gagné tant de batailles et fait tant de mauvais vers, le prince philosophe, l'ami de Voltaire, Le jeune aumônier ne fut point séduit par le prestige de ce grand nom; à peine arrivé en Prusse, il lui tardait de quitter des fonctions qui l'attachaient à un gouvernement qu'il n'aimait pas. Peutètre le souvenir de l'ingratitude de Frédéric envers le due Ferdinand de Brunswick nflua-t-il sur le jugement et sur les dispositions de Campe; car le roi de Prusse oubliant les éclatants services que ce prince lui avait rendus, avait poussé l'oubli des convenances jusqu'à lui disputer la place de doyen du chapitre de Magdebourg. Le varactère de Frédérie, ses principes politiques, contribuèrent sans donte à dégoûter Campe du service prussien; il saisit donc avec empr'essement la première occasion qui lui futofleute de renoncer aux fonctions d'anmônier en Prusse,
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L'espèce de noviciat professoral qu'il avait fait à Halle lui avait révélé en quelque sorte son aptitude pour l'enseignement, et l'avait fait connaître d’une manière avantageuse ; il désirait vivement une position où il püt se livrer à ses goûts et éprouver par l'application ses théories sur l'éducation de la jeunesse. Désigné comme Île seul homme capable de remplacer le célèbre Bazedoff, qui avait dirigé avec la plus grande dictinction l'institut de Dessau, dit Philantropinum, il devint, en 1776, le chef de cet établissement et continua dignement l'œuvre de son prédécesseur, Mais il ne resta qu'une année à Dessau ; des offres brillantes l'appelèrent à Hambourg, où il fonda un établissement du même genre, et dont la prospérité rapide couronna les efforts du fondateur. Bientôt l'institut de Hambourg ne fut plus assez vaste pour recevoir les nombreux élèves qui s'y présentaient,
La réputation de Campe s'était étendue dans loute l'Allemagne et même en France; il ne pouvait suflire à l'empressement des familles qui voulaient confier leurs enfants à un aussi estimable maitre. On vantait les talents du directeur, le système de son enseignement, l'excellence de ses leçons. Les élèves parlaient de sa bonté, mais non pas de manière à faire supposer que cette bonté fût chez lui de la faiblesse; Campe, au contraire, était sévère, car il savait que, sans la sévérité, un maitre ne peut être obéi; mais il était juste, mais il tempérait la sévérité par le secret ou plutôt par l'à-propos de l'indulgence ; il étudiait les caractères de ses élèves, dispensait dans une juste mesure l'éloge et le blâme, les punitions et les récompenses. Habile surtout à saisir, à reconnaitre la vocation de chaque enfant, les études qui lui convenaient , il était le conseiller des familles; il les éclairait sur le danger de ces calculs, de ces dispositions prématurées qui préjugent l'avenir ; il les guidait dans le choix des états et des professions de leurs enfants, ct aucun père n'eut à regretter d'avoir suivi ses conseils.
De cette école florissante sortirent beaucoup l’hommes qui se distinguèrent dans les sciences, dans les arts ct dans les lettres; quelques-uns occupèrent avec éclat des postes éminents, et des magistrats, des diplomates, des généraux, furent les élèves toujours reconnaissants de Campe. Ce laborieux instituteur, dout l'activité singulière ne reculait pas devant les détails d'une tâche pénible, se multipliait, en quelque sorte, pour y suflire. Secondé par des maîtres intelligents, il savait leur communiquer l'ardeur de son dévouement et de son zèle pour l'instruction de la
jeunesse confiée à ses soins. Aussi l'Institut de Hambourg était-il cité comme un
établissement modèle dans l'Allemagne ; il avait fait presque oublier celui de Dessau, et Campe reçut de nombreux témoignages d'estime et de gratitude de la part de la ville qu'il avait dotée d’une excellente école.
Campe était fier, et avec raison, de son ouvrage; il jouissait de son bonheur, et l’on peut dire de sa gloire; car pourquoi refuserait-on ce nom au succès de travaux aussi nobles, aussi utiles? Mais ils avaient épuisé les forves de Campe. Après sept années passées à Hambourg, dans les doubles fonctions de directeur et de professeur, sa santé affaiblie ne lui permit p'us de les remplir; toutefois les instances de sa famille parent seules le décider à quitter nn établissement qui lui était cher à tant de titres : il le céda, en 1785, au professeur Trapp, et se retira à Tristow, village situé près de Hambourg. Là il pouvait aider son successeur de son expérience ; il venait souvent visiter l’école qu'il avait fondée, et souvent aussi il faisait entendre
à ses anciens élèves la voix paternelle du maître, objet de leur respectueuse af fection.