‹ Histoire de la découverte et de la conquête de l'Amérique [microforme]Chapitre 52 sur 76 · CU · texte numérisé non relu

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CORTEZ. 267 fait couler tant de sang, se radoucit, et lui douna l’assurauce qu'il se rendrait dans quelques jours à Tlascala.

Pendant que ces choses se passaient au camp espagnol , il y arriva une nouvelle ambassade de Montézume ; elle venait encore offrir des présents à Cortez, mais elle était chargée de l’engager de nouveau à renoncer à son projet d'aller à Mexico. Toutefois, on supposa, avec raison, que Montézume voulait moins l: détourner de cette résolution que de l’empècher de faire alliance vec la république de Tlascala. Les ambassadeurs mexicains s’eflorcèrent d'inspirer de la défiance au général espagnol contre les Tlascalans, qu'its représentaient comme des gens sans foi, et prêts à trahir leurs nouveaux alliés; mais Cortez leur répondit de manière à leur prouver qu'il n’était pas dupe de ces calomnies intéressées.

Mais la terreur régnait à Tlascala. Ne voyant pas arriver le général dans leur ville, les Tlascalans s’imaginèrent que ce retard était l’eflet des menées et des intrigues des ambassadeurs de Montézume. Pour les combattre avec plus de succès, le conseil suprême prit la résolution de se transporter au camp des Espagnols , et de s'offrir pour otage à leur chef; il déploya une grande pompe dans l'exécution de ce projet. Chaque membre du conseil était vêtu d’une robe blanche, svmbols de paix, et porté sur un brancard ou palanquin par des ofliciers d'un ordre inférieur,

Le père de Xicotencalt s'avançait à la tète de cette réunion imposante; ce vicillard, qui était aveugle, se faisait distinguer par une énergie de caractère , par une vigueur d'esprit, que son grand âge n'avait point affaiblies, S'étant

fait porter auprès de Cortez, il lembrassa et passa ses mains

sur son visage pour s’en faire ane idée par le toucher. Voici le discours que les historiens espagnols mettent dans sa bouche, et qui offre quelques traits d’une mâle éloquence :

« Qu'importe que tu sois Dieu ou homme , tu n’en as pas moins à ta merci le conseil suprème de Tlascala, et maintenant tu ne saurais mettre en doute sa soumission ni son obéissance. Loin de nous l’idée et l'intention d’excuser la faute de notre nation; nous voulons seulement en assumer la responsabilité tout entière, espérant ainsi fléchir ton courroux , désarmer ta vengeance. Nous seuls avons résolu de te combattre ; mais nous seuls venons te demander la paix. Montézume s'eflorce, nous le savons, de semer la haine et les préventions entre toi et nous, afin que tu nous refuses ton alliance; mais si tu prètes l'oreille à ses insinuations perfides, souviens-toi qu'il est notre ennemi; pourrais-tu hésiter encore à voir en lui un homme méchant et perfide, lorsqu'il veut, er. ce moment même, te rendre injuste envers nous ? Ce n’est pas ton secours que nous sollicitons contre lui; nous n’en avons pas besoin ; tu es le seul ennemi que nous ne puissions combattre avec l'espérance de vaincre. Mais nous gémissons de voir ses artifices et ses promesses fallacieuses réussir auprès de toi; nous connaissons mieux que toi ce chef habitué à se jouer des serments. Écoute, généreux capitaine : quoique je sois aveugle, une clarté soudaine me fait découvrir le malheur auquel tu te laisses entraîner par ta noble confiance. Tu es prêt à nous accorder la paix, si Montézume ne t'en détourne pas; mais pourenoi veut-il en détourner? Pourquoi balances-tu à te

rendre à nos vœux. à nos sépplications? Pourquoi refuses-

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tu à notre ville l'honneur de ta présence? Nous sommes déterminés à mériter, à obtenir ta confiance et ton amitié, ou à te faire le sacrifice de notre liberté, C’est à toi de choisir maintenant : il faut que nous soyons tes amis ou tes esclaves; prononce sur notre sort; nous attendons respectueusement l'arrêt que ta bouche va prononcer. »

Cortez répondit qu'il s'empresserait d'accéder au désir du conseil suprême de Tlascala, et demanda seulement qu'on lui envoyàt des hommes pour porter les bagages de l’armée, et traîner l'artillerie. Dès le lendemain matin, cinq cents tamènes, ou portefaix, étaient arrivés au camp des Espagnols, et rivalisaient , entre eux , d’ardeur pour se charger du plus lourd fardeau. L'armée se mit en marche, mais les rangs serrés, comme si elle allait combattre; c’élait une précaution ordinaire de Cortez, et ce chef, aussi prudent que brave, assura ainsi le succès de toutes ses opérations.

Les Espagnols firent une entrée triomphale dans Tlascala; la population encombrait les rues par lesquelles ils passaient ; elle mélait ses cris d’allégresse au bruit des tambours et des fifres ; les jeunes filles jetaient des fleurs sous leurs pas, et les prêtres, revêtus de leurs habits sacerdotaux, brûlaient de l’encens devant eux. Les membres du conseil suprême et les notables habitants vinrent leur présenter leurs homm:yes respectueux. On conduisit ces hôtes illustres, qu'on désignait par le nom de Teules, c’est-à-dire dieux, dans une maison si spacieuse qu'ils purent tous s’y loger.

Mais dès que Cortez s'y fut installé avec sa troupe, 1lplaca

des sentinelles à tontes les issues: cette mesure, qui an-

nonçait de la défiance, déplut aux Tlascalans; mais on leur fit entendre que c'était l'usage dans les armées européennes, et que, mème au milieu de la paix, la discipline et les règlements militaires prescrivaient des précautions de ce genre, et alors les Tlascalans ne firent plus d’objections contre la mesure prise par le général espagnol; Xicotencalt déclara qu'il adopterait cet usage, dont il reconnut la sagesse et l'utilité.

Le général espagnol, comprenant de quel secours pouvait être pour lui une alliance avec une nation aussi généreuse que brave, recommanda à ses soldats de traiter les Tlascalans avec beaucoup de douceur et d'équité; lui-même, il donna l'exemple de cette politique habile et prévoyante, et s'eflorça, par ses procédés, de resserrer les liens de l'amitié qui l'unissait déjà au chef des guerriers de Tlascala ; mais il faillit perdre tous les avantages qu'elle lui assurait, par l'exagération maladroite de son zèle pour la religion.

Dans une conférence qu'il eut avec un des membres du conseil suprème, il l'engagea à répudier le culte de ses faux dieux, et à n'adorer que le Dieu des chrétiens; mais le conseiller lui fit une réponse singulière : selon lui, un seul général, qui était un homme, pouvait fort bien commander à it fois les Espagnols et les Tlascalans ; mais le Dieu unique des chrétiens ne pouvait suffire à eux tous. Les Tlascalans avaient besoin de plusieurs dieux ; il leur en fallait un pour les protéger contre les tempêtes; un autre pour les préserver des inondations; un troisième pour les aider dans la guerre; un quatrième enfin pour les autres cirronstances où son appui était nécessaire. Cortez lui répliqua que le Dieu des chrétiens, ordonnateur suprème et arbitr de

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CORTEZ. 271 toutes choses, pourvoyait à tous les besoins des hommes; mais le Tlascalan ne put être persuadé qu’un seul Dieu pût se multiplier pour accomplir tant d'œuvres si diverses. Alors le général espagnol appela à son aide l’aumônier, qui s'efforça de convaincre le conseiller et les Tlascalans qui se trouvaient avec lui. Ils écoutèrent avec beaucoup d'attention le prètre des chrétiens; mais lorsqu'il eut fini de parler, le membre du conseil suprème engagea Cortez et les Espagnols à ne point agiter ces questions si délicates hors de leur camp, pour préserver les Tlascalans des effets de la colère redoutable de leurs Teules.

Ces paroles irritèrent Cortez au point evil voulait, comme à Cempoalla, détruire sur-le-ckanp le culte des idoles à Tlascala ; mais l’aumônier, Barthélemi d'Olmédo, digne ministre d’une religion de tolérance et de paix, détourna le général de l'exécution de ce projet imprudent , dont les conséquences pouvaient être fatales aux Espagnols.

Au moment où l’armée espagnole, renforcée d'un corps de six mille Tlascalans, allait se mettre en marche, une nouvelle ambassade de Montézume se présenta devant Cortez. Elle était chargée d'inviter ce chef à se diriger par Cholula, parce que l'empereur avait ordonné qu'il y fût reçu convenablement et que l'on fournit en abondance des vivres à son armée. Du reste, les ambassadeurs ne s’expliquaient pas sur la question de la marche sur Mexico.

L'invitation parut suspecte aux Tlascalans, qui prièrent Cortez de ne pas s'y rendre, parce qu'elle cachait un piége. Le général espagnol remercia ses alliés de l'avis qu'ils lui

donnaient ; mais il leur déclara qu'aucun danger ne pouvait

faire reculer les guerriers d'Europe , et il marcha avec son armée vers Cholula. Les Espagnols y furent reçus avec les démonstrations les plus amicales; mais on interdit aux Tlascalans l'entrée dans la ville, sous prétexte qu'ils étaient ennemis déclarés des Cholulans, et ils furent obligés de camper hors de la ville; ce qu'ils firent du reste avec une habileté surprenante, en imitant les Espagnols, et en s'entourant comme eux de fossés et de remparts.

Pendant les premiers jours, les Cholulans se montrèrent fort empressés à fêter leurs hôtes; mais les Espagnols découvrirent certains faits qui justifiaient la défiance des Tlas- ‘alans. Les vivres cesserent d'arriver avec abondance; les caciques étaient devenus plus froids, et l'on remarqua des conférences fréquentes qu'avaient entre eux les ambassadeurs de Montézume. Deux Tlascalans qui étaient parvenus à s'introduire dans la ville à la faveur d’un déguisement, informerent Cortez qu'ils avaient vu, pendant la nuit, un grand nombre de femmes et d'enfants s'enfuir dans les lieux voisins, et que six jeunes enfants avaient été immolés aux idoles dans le principal temple; or, un pareil sacrifice était le prélude ordinaire d'une expédition militaire. En conséquence , Cortez devait prendre toutes ses mesures pour ne pas être surpris par un ennemi déloyal et pertide.

Le général espagnol se tint sur ses gardes, et observa les Cholulans, afin de pénétrer leurs intentions; le hasard le mit sur la voie de leurs trames contre leurs hôtes. L'interprète Marine avait su inspirer une vive et sincère affection à une Cholulane , épouse d'un des notables habitants de la ville; cette femme, voulant sauver la vie à la jeune fille, lui fit confidence du complot ourdi contre les Espagnols, qui

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gnols, fit semblant de vouloir profiter de l'avis de la Cholulane , et finit par obtenir d'elle des détails sur le complot. Elle parvint ainsi à savoir qu'un corps de soldats mexicains était caché dans le voisinage de Cholula , et qu'ils devaient paraître tout à coup, à un signal; que des barricades avaient déjà été formées dans plusieurs rues, et que dans d’autres on avait creusé des fosses légèrement recouvertes , où les chevaux devaient tomber ; qu'en outre , une grande quanüté de pierres et d’autres projectiles avaient été transpor-

tés sur les toits des maisons et des temples pour ètre jetés sur les Espagnols, qu'on voulait écraser.

Cortez, éclairé sur le danger qu'il courait, se hâta de faire ses dispositions pour déjouer le complot. D'abord, il attira chez lui la femme indienne qui l'avait révélé à Marine, et trois des principaux prètres, et les ayant enfermés, il leur arracha, par menaces, l'aveu du massacre préparé par les Cholulans ; alors , jugeant qu'il était indispensable de frapper un grand coup pour effrayer Montézume et ses adhérents, il fit ranger en bataille ses soldats et les Cempoalliens qui étaient avec lui, dans la grande cour du bâtiment qu'il occupait, et enjoignit aux Tlascalans campés aux portes de la ville, d'y pénétrer aussitôt qu'ils entendraient tirer le premier coup de fusil. Les principaux chefs des Cholulans furent attirés sous différents prétextes dans le quartier espagnol, et arrêtés; puis Cortez donna le signal de la sortie et du massacre général.

Alors les Espagnols et les Cempoalliens se précipitèrent dans les rues, pendant que les Tlascalans entraient dans la ville. Bientôt, le sol fut jonché de cadavres; les habitants, qui n'avaient plus de chef, se laissaient égorger sans essayer de se défendre. Il est vrai que les Mexicwas, sortant de leur ambassade, accoururent pour les secourir; mais ils furent mis en déroute, et cherchèrent un refuge sur les tours et dans le principal temple. Cortez fit annoncer que ceux qui se rendraient volontairement auraient la vie sauve, Un seul Mexicain descendit des tours ; les autres préférèrent la mort à la honte de la soumission, Cortez, cédant à son aveugle colère, déshonora sa victoire par un acte de barbarie révoltante : il ordonna qu'on incendiàt le temple ,

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CORTEZ. 275 el un grand nombre de malheureux périrent dans les flainmes,

Pendant deux jours, la vengeance des Espagnols fit couler le sang dans la ville; pendant deux jours, Cholula fut livrée au pillage. Enfin, la lassitude des soldats mit fin au massacre, et alors Cortez, satisfait, mit en liberté les magistrats nrisonniers, en leur reprochant leur perfidie, qui avait été cause de tous les malheurs de leur ville; il leur ordonna d'y rappeler les habitants qui avaient pris la fuite; puis il fit publier l'acte d'une amnistie générale. Telle était l'impression de terreur superstitieuse produite par les sanylantes scènes qui avaient signalé la vengeance des Espaynols, que tous les Cholulans fugitifs revinrent dans la ville; bientôt elle se trouva remplie d’une population soumise et docile.

Mais le mème homme qui vient d'autoriser d'aussi horribles excès, le chef qui vient de se baigner dans le sang des malheureux Cholulans, devient le médiateur d'une réconciliation sincère entre deux peuples animés jusqu'ici, l'un contre lautre, des sentiments les plus hostiles; il force les Tlascalans et les Cholulans à se jurer, avec des cérémonies qui garantissent linviolabilité des serments, une amitié qui, en les réunissant, lui assure aussi le concours de deux alliés puissants. Cette réconciliation fut à la fois un acte d'humanité et de sage politique.

Alors il continua sa marche vers Mexico. Partout sur son passage, il entendait les plaintes des Indiens , qui accusaient le despotisme de Montézume; les gouverneurs ne demandaient pas mieux que de s'en affranchir. Parmi les caciques qui reçurent Les Espagno’s comme des libérateurs,

le cacique de Tezeuco, une des villes les plus considérables du Mexique, témoigna à Cortez la haine la plus violente contre l'empereur. Mais que faisait-il ce souverain, signalé partout comme un tyran, alors qu'un ennemi formidable s'avançait vers sa capitale ?

La conduite de Montézume annonçait l'irrésolution, symptôme de peur et de faiblesse ; tantôt il expédiait à Cortez des messagers pour l'inviter à se rendre à Mexico, tantôt il lui faisait dire de s’arrèter; mais le général espagnol s’avançait toujours; il se rendit, à travers des montagnes de Tezeuco, à Chalco , et de là à Isthapalapa. En descendant des montagnes de Chalco, les Espagnols furent agréablement surpris à la vue d’un délicieux passage; devant eux se développait un pays immense et pittoresque, où l'on apercevait un lac semblable à une mer, et, au milieu de ce lac, des villes et des villages qui paraissaient s'élever du sein des eaux. Parmi ces villes, il était facile de reconnaitre la capitale , remarquable par le grand nombre de ses temples. A ce spectacle, dont la magnificence excitait leur surprise et leur admiration, les Espagnols s’arrètèrent; ils se croyaient transportés dans le pays des fées. Alors ils oublièrent les maux qu'ils avaient souflerts, pour ne songer qu'à la récompense réservée à leur constance , à leur couage ; ils touchaient au but de leurs eflorts, et se partageaient déjà, en espoir, les trésors renfermés dans la brillante capitale. Maintenant Cortez pouvait leur imposer d’autres travaux, d'autres sacrifices; ils étaient prèts à le suivre partout. Aussi, le général, témoin de cette ivresse générale, de l'enthousiasme qui animait son armée, se hâta

de les mettre à prolit : il s'avança, plein de confiance.

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sur une des digues du lac, vers le palais de l’empereur.

Tout à coup, on vit sortir de la ville environ mille Mexi- ‘ains qui portaient des manteaux de toile de coton, et dont la tète était ornée de panaches; ils venaient à la rencontre de l'armée espagnole. Lorsqu'ils s’en approchèrent, ils saluèrent le général avec respect, et lui annoncèrent la prochaine arrivée de l'empereur lui-même. Bientôt après, fut aperçue l'avant-garde de son brillant cortége : c’étaient deux cents hommes attachés au service de l’empereur ; ils portaient également des manteaux blancs et des panaches ; ils marchaient les pieds nus, deux à deux, et en observant un profond silence.

Aussitôt qu'ils furent parvenus devant le front de l’armée espagnole, ils suspendirent leur marche, et allèrent se placer de chaque côté du mur de la digue, pour que les étrangers pussent voir une troupe d'officiers de Montézume, vêtue avec plus de magnificence. Au milieu de cette troupe, paraissait le monarque, assis sur une chaise d’or que quatre des principaux seigneurs de son empire portaient sur leurs épaules. D’autres ofliciers soutenaient au-dessus de sa tête un dais formé d'une étofle tissue d'argent, sur laquelle se détachaient des plumes vertes.

Huit magistrais, ayant à la main des bâtons d'or qu'ils élevaient de temps en temps avec une gravité solennelle, précédaient cette troupe. Chaque fois que les magistrats élevaient leurs bâtons, le peuple se presternait, en se cachant la figure avec ses mains, comme s’il se fût jugé indione de lever les yeux sur la majesté de son souverain. Lorsque cette troupe fut arrivée auprès des Espagnols ,

Cortez descendit de cheval, et s'avança respectueusement

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