‹ Histoire de la découverte et de la conquête de l'Amérique par les Espagnols [microforme]Chapitre 105 sur 191 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

qu'il s’écartat de la route qu'il s'était déjà proposé de suivre en s’avançant dans le pays. Quelques officiers employés à visiter la côte ayant reconnu un village nommé Quiabislan, à environ quarante milles au nord, qui. à raison de la fertilité du sol environnant et de la bonté de son havre, semblait être un poste plus commode que celui que les Espagnols avaient jusqu'alors occupé, Cortés était déterminé à y transporter son camp. Zempoalla se trouvait sur son chemin. Le cacique le reçut aussi bien que Cortès pouvait l’espérer. Il lui fit des présents et des caresses qui montraient un extrême désir de gagner sa bienveillance, le traita comme un libérateur, et lui montra un respect porté presque jusqu’à l’adoration. Cortés apprit de lui plusieurs particularités du caractère de Montézuma et les causes de la haine de ses sujets pour lui. Montézuma, lui disait en pleurant le cacique, était un tyran hautain, cruel et soupçonneux, qui traitait ses sujets avec une arrogance extrême , ruinait les provinces par des exactions, enlevait les enfants aux pères et aux mères pour les immoler à ses dieux. Cortés, dans sa réponse au cacique, lui insinua adroitement qu’un des principaux objets des Espagnols, en visitant des pays si éloignés de leur patrie, était de redresser les torts et de délivrer les hommes de l'oppression, et, lui ayant fait espérer ses secours quand il en serait temps, il continua sa marche vers Quiabislan.

Le lieu que ses officiers lui avaient indiqué lui parut si favorablement situé et si bien choisi, qu'il y traça sur-lechamp le plan d’une ville. Les maisons ne devaient être que des huttes, mais enceintes de remparts assez forts pour résister à l'attaque d’une armée d’Indiens. Comme ces fortifications étaient nécessaires, tant à l’établisse-

ment et à la conservation de la colonie qu'à l'exécution du dessein que le général et les soldats avaient de s’avancer dans le pays, soit pour se ménager un lieu de retraite, soit pour conserver leur cômmunication avec la mer, toute l’armée, officiers et soldats, mit la main à l’œuvre; Cortés lui-même leur donnait l'exemple de l'activité et de la constance dans le travail. Les Indiens de Zempoalla et de Quiabislan les aidérent; et ce petit poste, par lequel commencèrent des établissements nombreux et puissants, fut bientôt en état de défense.

Pendant que ces travaux essentiels s'exécutaient, Cortés avait des entrevues avec les caciques de Zempoalla et de Quiabislan , et, profitant de leur étonnement et de leur admiration à la vue des objets nouveaux qu'on présentait à leurs yeux, il leur inspira par degrés une si haute opinion des Espagnols, il leur persuada si bien que leurs hôtes étaient des êtres d’un ordre supérieur à qui rien ne pouvait résister, que, comptant sur la protection de ces étrangers, ils osèrent braver le pouvoir de l’empereur au nom duquel ils étaient accoutumés à trembler.

Quelques-uns des officiers de Montézuma se présentèrent pour lever le tribut ordinaire, et pour demander un certain nombre de victimes humaines pour l’expiation de la faute que ces deux nations venaient de commettre en entretenant quelque commerce avec des étrangers à qui l'empereur avait ordonné de sortir de ses domaines. Au lieu d’obéir à ses ordres, les Zempoallans se saisirent des envoyés du monarque, les maltraitérent, et, comme leur superstition n'était pas moins atroce que celle des Mexicains, ils se disposaient à les sacrifier à leurs dieux. Cortés les en empécha, en leur montrant la plus grande horreur pourcette abominable pratique. Lesdeux caciques,

s'étant jelés dans une rébellion ouverte, et ne voyant pour eux aucun salut s'ils ne s'attachaient inviolablement aux Espagnols, conclurent bientôt une alliance avec eux, en se reconnaissant vassaux du roi d'Espagne. Leur exemple fut suivi par les Totonaques, nation courageuse qui habitait les montagnes voisines; et tous, s'étant soumis volontairement à la couronne de Castille , offrirent d’accompagner Cortés avec toutes leurs forces & Mexico.

Il y avait à cette époque trois mois que Cortés était dans la Nouvelle-Espagne, et, quoique tout ce temps n’etit pas été marqué par des entreprises militaires, chaque moment avait été consacré à des opérations qui, moins brillantes peut-être, étaient d'une plus grande importance. Par son adresse à s'attacher son armée et à conduire ses négociations avec les Indiens, il jetait les fondements de ses succès futurs. Mais quelque bien concerté que fit son plan, il ne pouvait se dissimuler que, son droit au commandement étant émané d'une autorité qu’on pouvait contester, la sienne était elle-même chancelante et précaire. Velasquez ne pouvait manquer de se plaindre au roi des insultes qu'il avait reçues de Cortés, et pouvait présenter la conduite d’un officier subalterne qui s'était joué de ses ordres, de manière à lui attirer une prompte destitution et une punition sévère. Avant de se mettre en marche, le général crut devoir prévenir ce coup. Dans celle vue, il persuada aux magistrats de la colonie d’adresser au roi une lettre contenant un long détail de leurs services; une description pompeuse du pays qu'ils avaient découvert, de ses richesses, de sa population, de sa civilisation et de ses arts; un tableau des progrès qu'ils y avaient déjà faits en soumettant plusieurs provinces à la couronne de Castille, et des moyens qu'ils se proposaient

d'employer pour en achever la conquête ; enfin un long exposé des motifs qui les avaient déterminés à renoncer à toutes liaisons avec Velasquez pour établir une colonie dépendant immédiatement du roi lui-même, et d’en confier à Cortès le gouvernement, tant civil que militaire : ils finissaient par supplier humblement le roi de ratifier par son autorité tout ce qu’ils avaient fait. Cortés écrivit dans les mêmes vues; et, comme il savait fort bien que la cour d'Espagne, accoutumée à voir exagérer les richesses des pays nouveaux par ceux qui les découyraient, n’accorderait que peu de croyance à la description merveilleuse qu’on lui faisait de la Nouvelle-Espagne, si l’on n'y joignait des échantillons des riches productions qu'elle fournissait, il pressa ses soldats d'abandonner ce qu'ils pouvaient réclamer pour leur part des trésors qu’on avait jusque-là rassemblés, afin qu’on pit les envoyer en entier au roi. Tel était l’ascendant de Cortès sur son armée, et telles étaient les espérances romanesques que les Espagnols se formaient de la richesse des pays qu'ils allaient conquérir, qu’une troupe d’aventuriers indigents et avides fut capable de ce généreux effort, et fit à son souverain le plus riche présent que le Nouveau-Monde ait fait à l'Espagne. Porto-Carrero et Montejo, principaux magistrats de la colonie, furent nommés pour aller porter le présent , avec défense expresse de toucher à Cuba dans leur route vers l'Europe.

Tandis qu'on armait le vaisseau qui devait les conduire, un événement inattendu causa une alarme générale. Quelques soldats et quelques matelots, partisans cachés de Velasquez ou effrayés à la vue des dangers inséparables d’une expédition où il s'agissait de pénétrer avec une poignée d'hommes jusque dans le cœur d'un

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