LIVRE TROISIEME
paient à établir leur pont et à faire passer leurs chevaux ct leur artillerie, ils furent tout à coup alarmés par le son d’un grand nombre d'instruments guerriers et par les cris d'une multitude d’ennemis. Le lac fut couvert de canots. Les flèches et les pierres pleuvaient de tous les côtés. Les Mexicains se précipitaient sur eux avec furie, dans l’espérance de se venger enfin de tout ce qu'ils avaient souffert. Le pont de bois s’enfonça tellement par le poids de l'artillerie, qu’il fut impossible de le dégager. Troublés par cet accident, les Espagnols s’avancérent avec précipitation vers la seconde brèche faite à la chaussée ; mais, quoiqu'ils se défendissent avec leur courage ordinaire, resserrés sur une chaussée étroite, leur discipline et leur adresse leur étaient d’un faible secours, tandis que l’obscurité de la nuit leur faisait perdre en grande partie l'avantage que leur donnait la supériorité de leurs armes.
Tous les habitants de Mexico s'étaient mis à la poursuite de leurs oppresseurs, et avec une telle ardeur que ceux qui ne pouvaient s'approcher poussaient leurs compatriotes sur l’ennemi avec une violence terrible. De nouveaux soldats succédaient sans cesse à ceux qui tombaient. Les Espagnols, las du carnage et ne pouvant plus soutenir l'effort du torrent qui fondait sur eux, commencèrent à céder. En un moment le désordre fut général, cavaliers et gens de pied, officiers et soldats, amis et ennemis se trouvèrent mêlés ensemble et tous combattant; ceux qui périssaient pouvaient à peine distinguer par quelles mains ils étaient frappés.
Cortés, avec environ cent hommes de son infanterie et quelques cavaliers, vint à bout de franchir les deux dernières bréches faites à la chaussée, à l'aide des corps morts qui les comblaient , et mit enfin pied sur la terre
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ferme. Il rangea ses soldats en bataille à mesure qu'ils arrivaient, et retourna avec ceux qui étaient encore en état de combattre pour favoriser la retraite de ceux qui étaient restés en arrière, et les encouragea par sa présence et son exemple. Il reçut ainsi une partie des siens qui s'étaient fait jour au travers de l'ennemi. Le reste avait été accablé par le nombre ou noyé dans le lac. Il entendit les cris lamentables de ceux qui, pris vivants, étaient amenés en triomphe pour être sacrifiés au dieu des Mexicains. Avant le jour, tout ce qui était échappé se trouva réuni à Tacuba; mais lorsque l'aube vint montrer aux yeux de Cortès les tristes débris de ses troupes, diminuées de plus de moitié, découragées , le plus grand nombre de ce qui restait, couvert de blessures, la pensée de ce qu'ils avaient souffert et le souvenir des braves amis et des fidèles compagnons qu'il verait de perdre dans cette nuit de doul: urs pénétrèrent son âme de si vives douleurs, qu’en faisaut ses dispositions et en donnant quelques ordres nécessaires, les larmes tombaient de ses yeux. Ses soldats virent avec une grande satisfaction que les occupations qu’exigeaient les devoirs de sa place ne fermaient point son âme aux sentiments de l'humanité. Cette fatale retraite coûta la vie à plusieurs officiers de distinction et entre autres à Velasquez de Léon, qui, ayant abandonné le parti de son parent, le gouverneur de Cuba, pour suivre la fortune de ses compagnons, était regardé comme la seconde personne de l’armée, tant pour le sacrifice qu’il avait fait que pour son mérite supérieur. Toute l'artillerie fut perdue, ainsi que les munitions et le bagage. Presque tous les chevaux et plus de deux mille Tlascalans furent tués. Les Espagnols ne sauvèrent qu’une très-petite portion de leurs trésors,
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