LIVRE TROISIÈME
avec les titres de chevalier de Saint-Jacques et de capitaine général.
Le dixième d'août 1519, Magellan fit voile de Séville avec cinq vaisseaux, armement considérable pour l'état de la navigation dans ce temps-là, quoique le plus grand de ses navires n’excédat pas cent vingt tonneaux. Les équipages montaient en tout à deux cent trente-quatre hommes, parmi lesquels se trouvaient quelques-uns des meilleurs pilotes d'Espagne et plusieurs Portugais en qui Magellan avait encore une plus grande confiance. Après avoir touché aux Canaries, il prit sa route directement au sud, le long de la côte de l'Amérique. Il essuya des calmes si longs et employa tant de temps à reconnaître toutes les baies et tous les golfes qui lui semblaient pouvoir former une communication avec la mer qu'il comptait découvrir au sud, qu’au douze de janvier il ne se trouva qu'à la rivière de la Plata. En voyant la large embouchure de ce fleuve qui porte une si grande abondance d’eau à l'océan Atlantique, il se persuada qu'il pourrait trouver par là le passage qu'il cherchait, mais après l'avoir remonté pendant quelques jours et avoir observé que le canal se rétrécissait et que les eaux devenaient douces, il reprit sa route vers le sud. Le 31 de mars il toucha au port de Saint-Julien, à quarante-huit degrés au sud de l'équateur, où il se détermina à passer l'hiver. Il y perdit un de ses. yaisseaux, et les Espagnols y souffrirent tant de l’exces ur du climat que les équipages de trois des v Jeurs officiers à leur tête, se mutinèrent ouvertement et demandèrent qu'on abandonnât le projet d’un aventurier inconsidéré et qu'on retournàt en Espagne. Magellan réprima cette révolte dangereuse avec autant de promptitude que d'intrépidité
en punissant les chefs. Avec le reste de ses gens subjugués par sa fermeté, sans être reconciliés avec son entreprise, il continua son voyage et découvrit enfin, au cinquante-troisième degré de latitude, l'entrée d’un détroit où il se jeta, malgré les murmures et les remontrances de tout ce qui était sous ses ordres. Après avoir navigué vingt jours dans ce canal tortueux et dangereux, auquel il donna son nom et où il fut abandonné par un de ses vaisseaux, il vit enfin se découvrir à ses yeux la grande mer du Sud, et remercia le ciel en répandant des larmes de joie de l’heureux succès de son entreprise.
Mais il se trouvait à une plus grande distance qu'il ne l'imaginait du but de son voyage. Il navigua trois mois et vingt jours, portant constamment au nord-ouest, sans découvrir aucune terre. Dans cette route, la plus longue qui edt jamais été faite sur un océan dont on ne connaissait point les bornes, il eut beaucoup à souffrir. Ses provisions étaient presque épuisées. L'eau douce se corrompit; ses gens furent réduits à la plus petite ration nécessaire pour ne pas mourir de faim, et le scorbut, la plus terrible des maladies auxquelles sont exposés les navigateurs, commença à se manifester. Une circonstance seule leur donna quelque consolation. Ils eurent un beau temps soutenu et des vents si favorables, que Magellan donna à cet océan le nom de Pacifique qu'il conserve encore. Enfin, lorsqu' ils étaient réduits aux dernières extrémités, ile tom ombèrent sur un groupe de petites îles trés-fertiles, Ptrouvèrent des rafraichissements en si grande abondance qu'ils recouvrèrent bientôt la santé. De ces iles, auxquelles ils donnèrent le nom
îles des Larrons, Magellan s'avança encore plus à l’est et découvrit celles qu’on nomme aujourd'hui Pki/'ppines.
Il y eut malheureusement une querelle avec les naturels du pays, qui l’attaquèrent avec un corps nombreux et des troupes bien armées, et Magellan périt, ainsi que plusieurs de ses principaux officiers, en combattant ces barbares avec sa valeur ordinaire.
L'expédition se continua sous d’autres commandants. Après avoir visité plusieurs des petites îles répandues dans la partic orientale de l'océan Indien, ils touchérent à la grande île de Bornéo et ensuite à Tidor, une des Moluques, où ils prirent terre, au grand étonnement des Portugais, qui ne pouvaient comprendre comment les Espagnols en naviguant à l’ouest étaient arrivés à cet établissement rêculé de leur commerce, auquel euxmêmes se rendaient en faisant route dans une direction opposée. Les Espagnols trouvèrent dans ces îles et dans les îles voisines des peuples instruits des avantages du commerce et disposés à trafiquer avec une nation inconnue. Ils y prirent une cargaison de ces épices précieuses qui sont une des productions les plus recherchées de ces climats. Avec ces trésors et des échantillons des riches marchandises qu'ils avaient trouvées dans les autres contrées qu'ils avaient visitées, Ja Victoire, celui des deux vaisseaux restants de toute l’escadre, qui était le plus en état de soutenir encore un long voyage, fit voile pour l’Europe, sous le commandement de Jean-Sébastien del Cano. Il suivit la route des Portugais, par le cap de Bonne-Espérance, et, après avoir beaucoup souffert, il arriva à Saint-Lucar le 7 septembre 1522, ayant fait le tour du globe en trois aas et vingt-huit jours.
Quoiqu’une destinée malheureuse ait privé Magellan de la satisfaction de terminer lui même sa grande entreprise, ses contemporains, rendant justice à sa mémoire
“et & ses grands talents, lui ont conservé non-seulement la gloire d’en avoir formé le plan, mais encore celle d'avoir surmonté presque tous les obstacles qui en traversaient l'exécution, et il ést encore aujourd'hui au rang des plus habiles et des plus heureux navigateurs. La gloire des navigateurs espagnols éclipsa à cette époque celle de toutes les autres nations, et dans le cours d’un petit nombre d'années ils eurent le rare bonheur de découvrir un nouveau continent presque aussi étendu que l'ancien monde, et celui de constater par l'expérience la figure et l'étendue du globe terrestre.
Les Espagnols ne se contentaient pas cependant de la gloire d'avoir les premiers fait le tour du monde; ils prétendaient recueillir de grands avantages pour leur commerce de cet effort hardi de leur habileté dans l’art de la navigation. Les savants, parmi eux, croyaient que les iles à épiceries et plusieurs des pays les plus riches de l’est étaient situés daus les limites de la partie du globe attribuée à la c-uronne de Castille par le partage d'Alexandre VI. Les négociants , sans s’embarrasser de cette discussion, se livrérent avec empressement à ce que le commerce avec ces pays nouveaux leur offrait d'avantageux et de séduisant. Les Portugais, alarmés de la concurrence de rivaux si dangereux, s’efforcérent de leur susciter des ennemis en Europe par les négociations, tandis qu'ils les traversaient en Asie à force ouverte. Charles, peu instruit de l'importance de cet objet ou distrait par ses autres projets et par l'étendue de ses autres opérations, ne donna pas à ses commerçants d’Asie la protection dont ils avaient besoin. Enfin le mauvais état de ses finances, épuisées par ses guerres dans toutes les parties de l'Europe, et la crainte de s’en susciter une