LIVRE PREMIER
Henri, doubla par cette nouvelle route le cap Bojador, qui pendant plus de vingt ans avait arrêté la navigation portugaise et était regardé comme une barrière impossible à franchir. Cet heureux voyage, que l'ignorance du siècle comparait aux plus fameux exploits transmis par l'histoire , ouvrit une nouvelle sphère aux navigateurs, parce qu'il leur découvrit le vaste continent de l'Afrique, qui baigné par l'océan Atlantique s’étendait au loin vers le sud. On eut bientôt reconnu une partie de ce continent; les Portugais s’avancérent dans les tropiques, et dans l’espace de quelques années ils découvrirent la rivière de Sénégal et toute la côte qui s'étend du cap Blanc au cap Vert.
Jusque-la les Portugais avaient été guidés et encouravés dans leurs découvertes par les lumières et les inst tions qu'ils avaient trouvées dans les ouvrages des mo: iématiciens et géographes anciens. Mais lorsqu'ils commencèrent à entrer sous la zone torride, le préjugé reçu chez les anciens, que la chaleur excessive et perpétuelle qui régnait dans cette zone la rendait inhabitable à l'espèce humaine, leur ôta le courage d'aller plus avant. Les observations qu'ils firent eux-mêmes , lorsqu'ils approchèrent pour la première fois de cette région inconnue et redoutable, tendaient à confirmer l'opinion des anciens sur l’action violente des rayons directs du soleil. Jusqu'à la rivière de Sénégal, les Portugais avaient trouvé la côte d'Afrique habitée par des peuples à peu près semblables aux Maures de Barbarie ; mais lorsqu'ils s'avancèrent au sud de cette rivière, l'espèce humaine se présenta à eux sous une nouvelle forme ; ils virent des hommes qui avaient la peau noire comme de l’ébène, avec des cheveux courts
et bouclés, des nez aplatis, des lèvres épaisses et tous les
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traits particuliers qui distinguent la race des négres. Ils durent naturellement attribuer ce changement extraordinaire à l'influence de la chaleur, et ils commencerent à craindre qu'en avancant plus près de la ligne ils n’en ressentissent des effets encore plus terribles. Des grands du royaume, qui, par ignorance, par envie, ou par cette froide et timide prudence qui rejette tout ce qui a Vair de nouveauté, avaient jusqu'alors condamné les projets du prince Henri, exagérèrent les dangers qu’on courrait à porter ces recherches plus loin, et proposèrent d’autres objections contre l’idée de tenter de nouvelles découvertes. Ils représentèrent qu'il était absolument chimérique d'espérer quelque avantage de la recherche de pays situés dans une partie du monde que la sagesse et l'expérience des anciens leur avaient fait reconnaître pour inhabitable ; que leurs ancêtres, contents de cultiver le territoire qui leur avait été assigné par la Providence, ne songeaient pas à prodiguer les forces du royaume en vains projets pour chercher de nouveaux établissements ; que le Portugal était déjà épuisé par les frais des tentatives qu’on avait faites pour découvrir des terres qui n'existaient pas, ou que la nature avait destinées à rester inconnues ; enfin que ces tentatives avaient déjà causé la perte d'un grand nombre d'hommes qui auraient pu être employés à des entreprises dont le succès beaucoup plus facile aurait produit de plus grands avantages. Mais ni ces réclamations en faveur de l'autorité des anciens, ni ces raisonnements sur les intérêts du Portugal, ne purent faire aucune impression sur l'âme courageuse et vraiment philosophique du prince Henri. Les découvertes qu'il avait déjà faites lui prouvaient que les anciens n'avaient guère qu'une connaissance conjecturale de la zone torride; et il
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