LIVRE DEUXIEME
pas assez instruils pour pouvoir reconnaître qu'on les trompait. Ils étaient depuis trois semaines en mer, toujours avancant sur la méme direction sans voir aucune terre, et ils avaient fait beaucoup plus que tous les navigateurs avant eux n'avaient tenté ou même jugé possible. Leurs pronostics de découvertes, tirés du vol des oiseaux ou d’autres circonstances, les avaient trompés. Les espérances de trouver la terre , dont l’artifice de leur commandant les avail amusés, ou que leur propre crédulité leur inspirait, s'étaient toutes dissipées et semblaient s’éloigner plus que jamais : ces réflexions se présentaient souvent à des hommes qui n'avaient d’autre objet d’occupation ni d'autre matière de discours et de raisonnement que le but et les circonstances de leur expédition. Elles firent à la fin une forte impression , d’abord sur les plus ignorants et les plus timides, et, passant par degrés aux . plus instruits et aux plus résolus, la terreur se répandit dans les trois vaisseaux. Des murmures sourds on en vint bientôt à des plaintes ouvertes et à une cabale déclarée. Ils s’élevèrent contre la crédulité inconsidérée de leurs souverains , qui avaient eu assez de confiance aux vaines promesses et aux conjectures hasardées d’un misérable étranger, pour risquer la vie d’un grand nombre de leurs sujets à la poursuite d'un plan chimérique. Ils protestaient qu'ils avaient pleinement satisfait à leur devoir en s’avancant si loin dans une route dont le terme était inconnu, et qu'on ne pouvait les blamer s'ils refusaient de suivre plus longtemps un aventurier qui les menait tête baissée à une perte certaine; qu'il était nécessaire de penser au retour pendant que leurs méchants vaisseaux étaient encore en état de tenir la mer; en même temps ils annonçaient la crainte où ils étaient que ce retour ne
er
fût désormais fermé, le vent qui avait été jusqu'alors fa-
vorable à leur route rendant impossible une navigation
opposée. Tous convenaient qu'il fallait contraindre Co- | lomb de prendre un parti auquel tenait le salut commun. Quelques-uns des plus audacieux proposèrent, comme
un moyen de se débarrasser de ses remontrances, de le
jeter à la mer, persuadés qu'à leur retour en Espagne,
la mort d’un aventurier qui avait manqué son projet
n’exciterait ni intérêt ni curiosité.
Colomb sentit parfaitement tout le danger de sa situation. Il avait remarqué avec douleur les funestes effets de l'ignorance et de la crainte dans le mécontentement de sa troupe, et il voyait une révolte près d’éclater. Il conserva cependant toute sa présence d'esprit. Il feignit d'ignorer leur complot. Malgré l'agitation et l'inquiétude de son âme, il se montra toujours avec un visage gai, et affecta la satisfaction d'un homme content des succès qu'il a déjà eus et qui en attend de plus grands encore. Quelquefois il employait l'adresse et les insinuations pour adoucir les esprits. D’autres fois il les attaquait par l’ambition ou l’avarice, en leur faisant de magnifiques peintures de la renommée et des richesses qu'ils allaient acquérir. En d’autres moments il prenait le ton de l’autorité et les menaçait de l'indignation de leurs souverains si par leur lâche conduite ils faisaient avorter une entreprise si noble, dont le but était d'étendre la gloire de Dieu et d'élever le nom espagnol au-dessus de toutes les nations de la terre. Ces gens grossiers, au milieu même de leurs emportements séditieux , étaient contenus puissamment par les paroles d’un homme qu'ils étaient accoutumés à respecter. Non-seulement il réprima ainsi les excès auxquels ils étaient prêts à s'emporter, mais il