‹ Histoire de la découverte et de la conquête de l'Amérique par les Espagnols [microforme]Chapitre 49 sur 191 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

leur persuada de s’abandonner encore quelque temps à sa conduite.

A mesure qu'ils avangaient, les apparences du voisinage de la terre semblaient plus certaines et rendaient l'espérance plus vive. Des oiseaux commencaient à paraitre en troupe, volant au sud-ouest. Colomb suivant encore en cela l'exemple des navigateurs portugais, que le vol des oiseaux avait guiués dans leurs découvertes, changea sa direction et porta au sud-ouest. Mais, après avoir tenu plusieurs jours cette nouvelle route sans succès, et ne voyant depuis un mois entier que le ciel et l’eau, les matelots perdirent tout à fait l'espérance. La crainte se réveilla avec plus de force; l’impatience, la rage, le désespoir éclatèrent sur tous les visages. Toute subordination fut perdue. Les officiers, qui avaient jusque-là partagé la confiance de Colomb dans le succès de l’entreprise et avaient soutenu son autorité, se rangèrent du côté de l'équipage. On s’assemble tumultueusement sur le pont ; on fait des plaintes et des menaces à l'amiral; on exige qu’il reprenne sur-le-champ la route d'Europe. Colomb vit bien qu'il serait inutile d'essayer encore et les insinuations et les raisons qui n'auraient point d'effet après avoir été employées si souvent, et qu'il était impossible de ramener par le motif de la gloire des hommes en qui la crainte avait éteint tout sentiment généreux. Il sentit que ni la douceur ni la sévérité ne pouvaient plus apaiser une révolte devenue si violente et si générale. Il se vit donc forcé de composer avec des passions auxquelles il ne pouvait plus commander et de laisser un libre cours à un torrent trop impétueux pour être arrêté par aucune digue. Il promit solennellement à ses gens de se conformer à ce qu'ils exigeaient de lui, pourvu qu'ils conti-

nuassent de le suivre et de lui obéir encore trois jours, les assurant que si dans cet intervalle on ne voyait point terre, il abandonnerait son entreprise pour retourner en Espagne. |

Quelque animés que fussent les gens de Colomb, et quelque impatience qu'ils eussent de reprendre leur route vers l’Europe, ces propositions ne leur parurent pas déraisonnables. Mais Colomb lui-même ne hasardait pas beaucoup en se bornant à un terme si court. Les signes les moins équivoques et les plus nombreux annonçaient la terre. Depuis quelques jours la ligne prenait fond et rapportait des matières qui donnaient la même indication. Les troupes d'oiseaux étaient en plus grande quantité et composées non-seulement d'oiseaux de mer, mais encore d'espèces qui ne peuvent pas s’écarter beaucoup de terre. L’équipage de /a Pinta aperçut un roseau flottant qui semblait fraîchement coupé, et une pièce de bois travaillée de main d'homme. Les gens de /a Nigna péchèrent une branche d'arbre flottante avec des baies rouges parfaitement fraiches. Les nuages autour du soleil prenaient un aspect différent. L'air était plus doux et plus chaud , et durant la nuit le vent devenait inégal et variable, Colomb fut si persuadé par toutes ces remarques qu’il était près de terre, que le soir du onzième jour d'octobre, après une prière générale pour obtenir de Dieu un heureux succès, il fit carguer toutes les voiles, tenir les trois vaisseaux en panne et veiller toute la nuit, de peur d’être jeté à la côte. Dans ce moment de crise et d'attente, personne ne ferma les yeux. Tous restèrent sur le pont, le regard attaché sur le côté où l’on espérait découvrir cette terre désirée depuis si longtemps.

Vers les dix heures du soir, Colomb étant sur le chà-

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