LIVRE DEUXIEME
teau d’avant observa une lumière à quelque distance, et, tirant à part Pierre Guttières, page de la reine, il la lui montra. Guttières la distingua fort bien, et appelant Salcedo, commissaire de l'escadre, tous trois reconnurent qu'elle était en mouvement comme si elle était portée d'un lieu à un autre. Un peu après minuit on entendit crier : Terre! terre! de la Pinta, qui était toujours en tête des autres navires; mais on avait été si souvent trompé par des apparences, qu'on y croyait plus difficilement et qu'on attendait le jour dans toute l'agitation que donnent à la fois l'inquiétude et l'impatience. Le jour arriva enfin, et les doutes et les craintes s’évanouirent. On vit distinctement à deux lieues au nord une île plate et verdoyante, garnie de bois, arrosée de plusieurs ruisseaux, et qui présentait tous les signes d’un pays délicieux. La troupe de Ja Pinta commença à chanter le Ze Deum pour remercier Dieu, et les équipages des deux autres — navires se joignirent à elle dans cet acte de piété. On versait des larmes de joie; on se félicitait mutuellement. Les actions de grâces qu'on rendit au ciel furent suivies de la réparation qu’on devait au commandant. Les Espagnols se jetèrent aux pieds de Colomb avec toutes les marques du repentir qu’ils avaient de leur faute et du respect qu'il leur inspirait. Ils lui demandérent pardon de leur ignorance, de leur incrédulité et de leur insolence , qui lui avaient causé tant de peines et d'ihquiétudes, et qui avaient mis tant d'obstacles à l'exécution d’un plan aussi bien concerté que le sien; passant enfin d'une extrémité à l’autre, l’homme que tout à l'heure ils avaient menacé et insulté, ils le regardèrent dans la chaleur de leur admiration comme inspiré par le ciel et doué d'une sagacité et d’un courage plus qu'humains pour l’ac-
complissement d’un dessein si fort au-dessus des idées de tous les siècles précédents.
Au lever du soleil , toutes les chaloupes garnies d’hommes et armées s'avancèren vers l'île, enseignes déployées, au son d'une musique militaire et avec tout l'appareil guerrier. A mesure qu'on approchait de la côte, on la voyait se couvrir d'habitants attirés par la nouveauté du spectacle, et dont les attitudes et les gestes exprimaient l’étonnement et l'admiration des objets extraordinaires qui frappaient leurs yeux. Colomb fut le premier Européen qui mit le pied dans le nouveau monde qu'il venait de découvrir. Il débarqua richement habillé, l'épée à la main, ses compagnons à sa suite ; tous baisèrent la terre après laquelle ils soupiraient depuis si longtemps. Ils élevèrent un crucifix, et, se prosternant, remercièrent Dieu du succès heureux de leur voyage. Ils prirent ensuite solennellement possession du pays pour la couronne de Castille et de Léon, avec toutes les formalités que les Portugais avaient coutume d’observer dans les découvertes qu'ils faisaient.
Pendant toutes ces cérémonies, les Espagnols étaient environnés d’un grand nombre de naturels du pays, qui regardaient en silence et avec admiration des actions auxquelles ils ne comprenaient rien et dont ils ne prévoyaient pas les suites. L’habillement des Espagnols, la blanchéur de leur peau, leur barbe, leurs armes, tout les étonnait. Ces grandes machines sur lesquelles ces étrangers venaient de traverser l'Océan, qui semblaient se mouvoir sur les eaux avec des ailes. et qui portaient À au loin un bruit terrible, semblable à celui du tonnerre et accompagné d'éclairs et de fumée, les frappèrent d'une telle terreur qu'ils commencèrent à respecter leurs nou-