LIVRE DEUXIÈME
entreprises. Il saisit avec empressement une occasion de faire servir à l'avantage de la nation l’avidité, l’industrie et les efforts des hommes à projets qui voudraient prendre sur eux-mêmes tous les risques. Une des premières offres de cette espèce fut celle d’Alonzo d’Ojeda. C'était un fort bon officier qui avait accompagné Colomb dans son se-: cond voyage. Son rang et sa bonne réputation lui procurèrent assez de crédit parmi les négociants de Séville pour équiper quatre vaisseaux, dans lespérance qu’il obtiendrait l'agrément du roi pour le voyage. La protection puissante de l’évêque de Badajos lui assurait un heureux succès dans une demande d’ailleurs si agréable à la cour. Sans consulter Colomb et sans avoir aucun égard aux droits et à l'autorité qu’on lui avait donnés{par la capitulation de 1492, on permit à Ojeda de naviguer au Nouveau- Monde; et, pour le diriger dans sa course , on lui communiqua le journal du dernier voyage de l’amiral et les cartes des pays qu’il avait découverts. Ojeda n’entra dans aucune route nouvelle , et, suivant servilement celle que Colomb avait tenue , il arriva sur la côte de Paria. Il fit quelque commerce avec les naturels, et, se portant ensuite à l’ouest, il alla jusqu’au cap Vela et reconnut une grande étendue de côtes au delà de celles que venait de visiter Colomb. Après avoir ainsi constaté la vérité de l'opinion de l'amiral , qui avait regardé ces pays comme faisant partie d’un continent, il retourna en Espagne par Hispaniola, remportant quelque gloire de sa découverte, mais avec un médiocre bénéfice pour ceux qui avaient placé leurs fonds dans cette expédition.
Améric Vespuce, gentilhomme florentin, accompagnait Ojeda dans ce voyage ; on ignore en quelie qualité. Mais comme il était bon marin et très-habile dans toutes les
sciences subsidiaires à Ja navigation, il acquit tant d’autorité parmi ses compagnons qu'ils lui abandonnerent la direction principale de toutes les manœuvres et opérations du voyage. Peu de temps après son retour, il communiqua la relation de ses aventures et des découvertes qu'il venait de faire à un de ses compatriotes ; et, pressé de la vanité commune aux voyageurs de se donner de la célébrité, il eut l'assurance de s'y montrer comme ayant découvert le premier le continent du Nouveau-Monde. Le voyage d’Améric était écrit non - seulement avec adresse, mais avec élégance. Au récit amusant des faits il avait joint des observations judicieuses sur les productions naturelles, les mœurs et les habitants de ces contrées inconnues. Comme c'était la première description du Nouveau-Monde qu'on rendit publique , un ouvrage si propre à satisfaire la passion des hommes pour le nouveau et le merveilleux dut se répandre avec rapidité et se faire lire avec admiration. Peu à peu on s’accoutuma à appeler ce pays du nom de celui qu'on supposait l'avoir découvert. Le caprice des hommes , souvent aussi inexplicable qu'injuste, a perpétué cette erreur. Toutes les nations sont convenues de donner le nom d'Amérique à cette nouvelle partie du globe. La prétention hardie d'un heureux imposteur a dérobé à l’auteur de cette grande découverte la gloire qui lui appartenait. Le nom d’Améric a supplanté celui de Colomb, et le genre humain doit regretler que celte injustice ait reçu la sanction du temps et ne puisse plus être réparée.
La même année il se fit un autre voyage pour tenter aussi des découvertes. Non-seulement Colomb avait introduit le goût des entreprises de ce genre parmi les Espagnols, mais les premiers aventuriers ‘ti se distin-