LIVRE TROISIÈME
et de la rage, menaça d'exterminer sur-le-champ les Espagnols pour les punir de leur audace impie. Mais lorsqu'ils virent Monlézuma paraître avec l'air de la gaieté sur le visage, et leur faire signe de la main en leur déclarant que c'était de son propre choix qu'il allait résider pour quelque temps au milieu de ses amis, le tumulte s'apaisa-, la multitude, accoutumée a respecter les moindres signes de la volonté de son souverain, se dispersa tranquillement.
Ce fut ainsi qu'un monarque puissant se vit, au milieu de sa capitale, en plein jour, saisi par une poignée d'étrangers, et emmené prisonnier sans résistance et sans combat. L'histoire ne présente rien qu'on puisse comparer à cet événement, soit pour la témérité de l'entreprise, soit pour le succès de l'exécution 5 et si toutes les circonstances de ce fait extraordinaire n'étaient pas constatées par les témoignages les plus authentiques, elles paraîtraient si extravagantes et si incroyables qu'on n'y trouverait pas même le degré de vraisemblance nécessaire pour les admettre dans un roman.
Montézuma fut reçu dans le quartier des Espagnols avec toutes les marques de respect qu'avait promises Cortès. Ses domestiques vinrent l'y servir a la manière accoutumée. Ses principaux officiers eurent un libre accès auprès de sa personne, et il exerça toutes les fonctions du gouvernement comme s'il eût été en parfaite liberté. Les Espagnols le gardaient cependant avec toute la vigilance que méritait un prisonnier de cette importance , en s'efforçant d'ailleurs d'adoucir l'amertume de sa situation par toutes les marques extérieures de respect et d'attachement; mais l'heure de l'humiliation et de la douleur n'est jamais bien loin d'un prince captif.
Qualpopoca, son fils, et cinq des principaux officiers qui servaient sous lui, furent amenés dans la capitale, en conséquence des ordres donnés par l'empereur. Montézuma les livra a Cortès, afin qu'il pût constater leur crime et en prononcer la punition. Ils furent jugés par un conseil de guerre espagnol, et, quoiqu'ils n'eussent fait que remplir le devoir de fidèles sujets et de braves gens en obéissant aux ordres de leur légitime souverain, et en combattant les ennemis de leur patrie, ils furent condamnés a mourir.
Mais une insulte plus cruelle encore était réservée au malheureux Montézuma. Convaincu que Qualpopoca n'eût jamais osé attaquer Escalante, s'il n'en eût eu l'ordre de son maître, Cortès ne fut pas satisfait de la vengeance qu'il venait de tirer de celui qui avait été l'instrument du crime, et n'en vouli-t pas laisser le premier auteur impuni. Un moment avant d'envoyer Qualpopoca au supplice, il entra dans 1 appartement de Montézuma, suivi de quelques officiers et d'un soldat qui portait des fers, et, s'approchant du monarque avec un air sévère, il lui dit que les criminels, qui allaient subir leur supplice, l'avaient accusé d'être le premier auteur de leur attentat, qu'il était nécessaire qu'il expiât sa faute, et, sans attendre de réplique, il ordonna au soldat de mettre l'empereur aux fers. L'ordre fut exécuté sur-le-champ. Le monarque , nourri dans l'idée que sa personne était inviolable et sacrée, et considérant cette profanation comme un avant- coureur de sa mort prochaine, exhala sa douleur en plaintes et en gémissements. Ses courtisans, muets d'horreur, tombèrent à ses pieds, les bai-1 gnèrent de larmes, et, soutenant ses fers, s'efforçaient avec une tendresse respectueuse d'en rendre le poids