LIVRE TROISIÈME
garnison de la Vera-Cruz, ne formaient pas ensemble plus de deux cent cinquante hommes. Comme il mettait sa principale confiance dans la célérité de ses mouvements, il n'avait pris avec lui que fort peu de bagage et d'artillerie^ mais il craignait beaucoup la cavalerie de Tennemi, et il s'était précautionné contre ce désavantage avec la sagacité d'un grand homme de guerre. Il avait observé que les Indiens de la province de Chinantla se servaient de piques très-longues et très-fortes^ il donna à ses soldats cette arme, la meilleure qu'on pût employer contre de la cavalerie, et les accoutuma a se tenir serrés pour en faire un usage plus avantageux.
Avec son petit corps, Cortès s'avança vers Zempoalla, dont Narvaès s'était emparé. Pendant sa marche il réitéra ses propositions d'accommodement; mais Narvaès, exigeant que Cortès et ses compagnons le reconnussent surle-champ comme gouverneur de la Nouvelle -Espagne, en vertu des pouvoirs qu'il tenait de Velasquez, et Cortès refusant de se soumettre a toute autorité qui ne serait pas émanée immédiatement du roi d'Espagne (devenu empereur), sous la protection duquel sa colonie naissante s'était mise, toutes les négociations ne produisirent aucun effet ; seulement la communication qui s'éiablit k cette occasion entre les deux armées donna de grands avantages à Cortès, en lui fournissant des occasions de gagner quelques officiers de Narvaès par des présents, d'en adoucir d'autres par Tair de modération qu'il se donnait, et de les éblouir tous par les richesses dont ses soldats faiî^aient parade en se montrant avec des bracelets, des chaînes et d'autres bijoux d'or. Toute l'armée de Narvaès, excepté lui-même et un petit nombre de ses créatures, penchait vers un accommodement avec leurs compatriotes. Cette disposi-
tion irrita ce caractère violent jusqu'à la fureur. Il mit a prix la tête de Certes et de ses principaux officiers, et ayant appris que leur petite troupe s'était avancée jusqu'à une lieue de Zempoalla, il regarda cette hardiesse comme une insulte qu'il fallait châtier sur-le-champ, et marcha pour offrir la bataille.
Mais Certes avait trop de talents et d'expérience pour combattre un ennemi si supérieur en nombre, sans se donner l'avantage de la situation. Il laissa entre lui et Narvaès la rivière de Canoas et vit de la l'approche de l'ennemi sans inquiétude, et ses vaines bravades avec mépris. On était au commencement de la saison des pluies, qui tombaient déjà avec toute la violence qu'elles ont sous la zone torride. Les soldats de Narvaès, peu accoutumés aux travaux du service militaire , murmurèrent si hautement de ce qu'on les y exposait, a leur avis sans nécessité, que leur général, cédant a leur impatience, et méprisant d'ailleurs ses ennemis , consentit a se retirer à Zempoalla. Les mêmes circonstances qui le déterminaient à cette démarche encouragèrent Certes a tenter une entreprise par laquelle il espérait terminer la guerre d'un seul coup. Il observa que ses soldats, endurcis aux fatigues, quoique exposés sans tentes et sans aucun abri aux torrents de pluie qui ne cessaient de tomber, loin d'être découragés, conservaient toute leur bonne volonté et toute leur activité. Il prévoyait que ceux de Narvaès se livreraient naturellement au repos, et que, jugeant de leurs ennemis par leur propre mollesse, ils se croiraient a l'abri d'être attaqués dans un temps si peu propre k toute action. D'après ces observations, il se détermina a profiter de l'obscurité de la nuit, lorsque la surprise et la terreur compenseraient avantageusement pour lui l'infériorité du