‹ Histoire de la découverte et de la conquête de l'Amérique par les EspagnolsChapitre 134 sur 187 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

par morceaux , assemblés et mis a l'eau lorsqu'il en aurait besoin.

Mais, tandis qu'il prenait de si sages précautions pour l'exécution de ses projets, il vit s'élever devant lui un obstacle formidable auquel il ne s'attendait pas. L'esprit de mutinerie et de mécontentement éclata de toutes parts dans son armée. Plusieurs des compagnons de Narvaès étaient planteurs plutôt que soldats, et n'avaient suivi cet officier a la Nouvelle-Espagne que dans l'espérance d'y former des établissements et sans penser à s'exposer •aux fatigues et aux dangers de la mer. Comme ils ne s'étaient attachés à Cortès que dans les mêmes vues, ils n'eurent pas plutôt essayé l'espèce de service qu'on exigeait d'eux qu'ils se repentirent amèrement du parti qu'ils avaient pris. Ceux qui avaient eu le bonheur d'échapper aux dangers passés frémissaient a la pensée de s'y exposer une seconde fois. Dès qu'ils connurent les intentions de Cortès, ils commencèrent a murmurer et à cabaler secrètement, et, devenant de moment en moment plus audacieux, ils firent des représentations sur l'imprudence qu'il y aurait a attaquer un empire puissant avec les faibles moyens qui lui restaient, et demandèrent hautement de retourner sur-le-champ a Cuba. Cortès, quelque talent qu'il eût pour conduire les hommes, employa inutilement les raisons , les prières et les présents pour les persuader ou les adoucir. Ses anciens soldats, animés de l'esprit de leur chef, secondèrent en vain ses efforts avec la plus grande chaleur. Les craintes étaient trop violentes et trop profondément enracinées, et tout ce qu'on put obtenir des mutins fut de différer leur départ de quelque temps, en leur promettant de les renvoyer dès que les circonstances le permettraient.

Pour ne pas laisser le mécontentement fermenter et se nourrir dans Foisiveté, il se détermina à mettre ses troupes en mouvement. Il leur proposa de punir sur les peuples de Tepeaca Taudace qu'ils avaient eue d'attaquer et de détruire un détachement espagnol , ainsi qu'on Fa dit plus haut; et comme ce détachement était composé en grande partie des soldats de Narvaès, leurs compagnons se déterminèrent plus volontiers à cette expédition pour les venger. Il se mit a leur tête, accompagné d'un corps nombreux de Tlascalans, et en quelques semaines, après différents combats et un grand carnage des Tepeacans , ils les réduisit entièrement. Il employa de même plusieurs mois, pendant lesquels il attendait des îles un secours d'hommes et de munitions, à avancer les préparatifs de la construction de ses brigantins et k faire différentes incursions dans les provinces environnantes, toujours avec un succès égal. Par ces moyens, ses gens se familiarisèrent de nouveau avec la victoire et reprirent le sentiment de leur ancienne supériorité. Les Mexicains s'affaiblirent. Les Tlascalans acquirent l'habitude d'agir de concert avec les Espagnols, et les chefs de la république, charmés de voir leur pays s'enrichir des dépouilles des provinces voisines , et étonnés des preuves journalières qu'ils acquéraient de la force invincible de leurs alliés, se prêtèrent k tout ce que Cortès demandait d'eux.

Toutes ces précautions , les plus sages que la situation de Cortès lui permît de prendre, ne lui auraient pas sufli sans un renfort de troupes espagnoles. Il sentait si bien la nécessité absolue de ce secours , que c'était là le principal objet de toutes se3 pensées et de tous ses désirs, et cependant ses espérance^ sur le retour de l'ofTicier qu'il

avait envoyé dans les îles pour y faire une recrue étaient encore incertaines et éloignées; mais une suite d'événements heureux et imprévus fit pour lui ce que toute sa sagacité et tous ses talents n'auraient pu faire. Le gouverneur de Cuba , qui avait regardé le succès de l'expédition de Narvaès comme infaillible, ayant envoyé après lui deux petits vaisseaux avec de nouvelles instructions, un renfort d'hommes et des munitions de guerre, l'officier à qui Cortès avait confié le commandement de la côte eut l'adresse de les attirer dans le havre de la Vera-Cruz, se saisit des vaisseaux , et persuada aisément aux soldats de suivre les drapeaux d'un chef plus habile que celui auquel on les envoyait. Peu de temps après, trois vaisseaux plus forts entrèrent séparément dans le même havre. Ils faisaient partie d'une escadre armée par François de Garay, gouverneur de la Jamaïque, qui, possédé de la fureur des découvertes et des conquêtes , comme tous les Espagnols alors établis en Amérique, avait cherché longtemps a pénétrer dans quelque partie de la Nouvelle- Espagne, et à partager avec Corlès la gloire et les avantages que pouvait attendre celui qui soumettrait cet empire a la couronne de Castille. Ces aventuriers avaient fait imprudemment leur descente dans une province où le pays était pauvre et le peuple féroce et guerrier, et, après une longue et cruelle suite de malheurs, la famine les avait forcés h se hasarder d'entrer a la Vera-Cruz et a se mettre a la merci de leurs compatriotes. Leur fidélité ne tint pas contre les espérances (laiteuses et les grandes promesses qui avaient séduit d'autres aventuriers avant eux, et, comme si Tesprit de révolte fût alors contagieux dans la Nouvelle-Espagne, ils quittèrent aussi le service du chef qui les avait engagés et se donnèrent

a Cortès. L^ Amérique même ne fut pas la seule partie du monde qui lui fournit ces secours inattendus. Un vaisseau, frété par quelques négociants, toucha à la Nouvelle-Espagne. Il était chargé de munitions de guerre qu'ils envoyaient vendre, dans Fespérance de faire de grands profits dans un pays dont la richesse commençait a être connue en Europe. Cortès acheta avec beaucoup d'empressement une cargaison qui était pour lui sans prix, et Féquipage, suivant l'exemple des autres, alla le joindre a Tlascala.

Par tous ces événements l'armée de Cortès se trouva augmentée de cent quatre-vingts hommes et de vingt chevaux, forces trop peu cuosidérables pour mériter qu'on en fît mention dans l'histoire d'aucune autre partie du globe-, mais dans celle de l'Amérique, où l'on voit constamment de grandes révolutions opérées par des causes qui semblent n'avoir aucune proportion avec les effets qu'elles produisent, ces petites circonstances prennent de l'importance parce qu'elles décident de la destinée des royaumes. Il est surtout a remarquer que les deux hommes qui ont le plus contribué au succès de Cortès, en lui fournissant si a propos ces secours, étaient, l'un son ennemi déclaré qui travaillait de toutes ses forces à le perdre, et l'autre un rival envieux qui cherchait à le supplanter. L'histoire de Cortès ne présente aucun exemple plus frappant du bonheur singulier qui accompagna toutes ses entreprises.

Le premier avantage que tira Cortès de ces renforts fut de pouvoir renvoyer ceux des soldats de Narvaès qui demeuraient contre leur gré a son service. Après leur départ, il se trouva encore a la tète de cinq cent cinquante hommes d'infanterie, dont quatre-vingts étaient

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