LIVRE DEUXIÈME
une idée imposante de la force que les Espagnols avaient en main pour punir et exterminer ceux qui mériteraient leur juste indignation. Dans cette vue, en présence d'un peuple nombreux, il disposa ses gens en ordre de bataille et leur fit voir par des épreuves innocentes la bonté du tranchant des sabres espagnols , la force de leurs piques et les effets de leurs arquebuses. Ces peuples grossiers , ignorant Tusage du fer, ne connaissant d'autres armes que des flèches de roseau armées d'os de poisson, des sabres et des javelines de bois durci au feu , furent saisis d'étonnement et de frayeur. Avant que leur surprise et leur crainte eussent eu le temps de s'affaiblir, Colomb fit tirer les gros canons. Cette explosion subite les frappa d'une telle terreur qu'ils tombèrent k terre se couvrant le visage de leurs mains, et lorsqu'ils virent ensuite les effets étonnants des boulets, ils conclurent qu'il était impossible de résister à des hommes qui disposaient de ces instruments destructeurs et qui marchaient armés de l'éclair et du tonnerre contre leurs ennemis.
Après avoir convaincu les insulaires de la bienfaisance et du pouvoir des Espagnols, et avoir mis ceux-ci en état de conserver leur ascendant sur les esprits de ce peuple timide, Colomb destina trente-huit de ses gens pour rester dans l'île. Il mit à leur tête Diego d'Arada , gentilhomme de Cordoue, en l'investissant des pouvoirs qu'il avait reçus lui-même de leurs majestés catholiques. Il laissa a cette colonie naissante tout ce qui était nécessaire pour subsister et se défendre. Il recommanda aux Espagnols, dans les termes les plus forts, de se tenir unis ensemble, de montrer une soumission sans réserve au commandant, d'éviter de donner aucun sujet de plainte aux naturels du pays, de cultiver l'amitié de Guacana-
liari , mais de ne jamais se mettre en son pouvoir en sV vançant dans Tîle en petites troupes, ou en s'éloignant trop du fort. Il leur promit de revenir promptement avec un renfort qui les mettrait en état de prendre une pleine et paisible possession du pays et de recueillir le fruit de leurs découvertes. Il s^engagea en même temps à faire mention de leurs noms au roi et a la reine et a présenter leurs services sous le jour le plus avantageux.
Après avoir pris toutes ces précautions pour la sûreté de la colonie, il partit du port de la Nativité le 4 janvier 1493, et faisant voile vers Test, il découvrit el nomma la plus grande partie des havres de la côte du nord de Tîle. Le 6, il aperçut la Pinta et la rejoignit après une séparation de plus de six semaines. Pinson s'efforça de justifier sa conduite en prétendant qu^il avait été emporté par la force de la mer et des courants et que les vents contraires Tavaient empêché de revenir. L'amiral, quoique très-convaincu des mauvaises intentions de Pinson et de la faiblesse des raisons qu'il apportait pour sa défense, sentit bien que ce n'était pas là le moment de compromettre son autorité en l'exerçant tout entière-, il était d'ailleurs si satisfait de cette réunion qui le délivrait de beaucoup de craintes, que, toute mauvaise qu'était l'apologie de Pinson, il la reçut sans objection et parut lui rendre son amitié. Pendant la séparation d'avec l'amiral, Pinson avait visité plusieurs parties de la côte et tiré un peu d'or des naturels en trafiquant avec eux, mais il n'avait fait aucune découverte importante.
L'état du vaisseau de Colomb et l'impatience de ses gens le forçaient de hâter son retour en Europe. La Nigna, ayant beaucoup souffert pendant un si long voyage, faisait eau de toutes parts. Ses compagnons de voyage .