CHAPITRE Xï
LOUIS xv.
Louis XIV meurt, la nation respire et la cour secoue l'ennui des dernières années de ce long règne. Le luxe prend un aspect moins sérieux, mais il s'accroît encore sous la régence. Parlons d'abord des manchettes démesurément grandes devenues l'objet capital de la toilette d'un homme comme il faut.
S'il en faut croire Mercier (1), l'origine de ces manchettes que l'on qualifie quelquefois de pleureuses ne serait nullement un décret royal ni un édit de la mode. « Les grandes manchettes, dit-il, furent introduites par des fripons qui vouloient filouter au jeu et escamoter des cartes. » Quoi qu'il en puisse être, cette parure devint indispensable et souvent on se la procurait au détriment du nécessaire (2) . Dans une lettre à la princesse des Ursins (1710), Mme deMaintenon fait déjà allusion à ce travers.
Les sommes dépensées en jabots et surtout en manchettes, sembleraient aujourd'hui fabuleuses ainsi que les quantités énormes que quelques personnes possédaient de ces objets de toilette. L'arche-
(1) Tableau de Paris, 1782.
(2) « Les Parisiens , dit Mercier, achètent quatre ajustemens contre une chemise. Un beau Monsieur se met une chemise blanche tous les quinze jours. 11 coud ses manchettes de dentelle sur une chemise sale. »
vêque de Cambrai entre autres (1) avait quatre douzaines de paires de manchettes en malines, point et valenciennes. Les notes de garde-robe du duc de Penthièvre (1 738) ne contiennent guère que cela. Il fallait une aune un quart de dentelle pour une paire de manchettes ; une aune moins un seize suffisait pour un jabot. Il y avait des manchettes de jour, des manchettes tournantes (2), des manchettes de nuit. Ces dernières se faisaient d'ordinaire en valenciennes.
« Les rubans, les miroirs, les dentelles sont trois choses sans lesquelles les François ne peuvent vivre » , dit un auteur inconnu, cité par Dulaure (3). Les domestiques du siècle dernier avaient sur leurs livrées de gala, des dentelles aussi riches que celles de leurs maîtres.
(t) Inv. après décès de MQr de Saint- Albin [fils du Régent], archevesque de Cambray. 1764. Arch. de l'emp., MM, 718.
L'année d'avant sa mort, Louis XVI en avait 59 paires : 28 de point, 21 de valenciennes et 10 d'Angleterre. {État des ejfets subsistant et formant le fonds delà garde-robe du roi au 1er janvier 1792. Arch. de l'emp., K, 506, n° 30.)
(2) « Deux aunes trois quarts d'Angleterre à bride pour deux paires de manchettes tournantes, à 45 livres l'aune ». (Garde-robe de S. A. S. monseigneur le duc de Penthièvre^ 1738. Arch. de l'emp., KK, 390.)
Les comptes de la garde-robe du duc fournissent un irrécusable exemple de l'extravagance qu'on apportait à la décoration des vêtements de nuit :
4 aunes de point pour collet et manchettes de la chemise de
nuit et garnir la coëffe, à 130 livres 520 livres.
3 aunes 3/4 dito pour jabot et fourchettes de nuit et garnir
le devant de la camisole, à 66 1 247 1. 10 s.
3 aunes toile fine pour coëffes de nuit. 27 1.
4 aunes dentelles de Malines pour les tours de coëffe, à 20 1. 80 1.
5 aunes 1/2 valenciennes, à 46 1 253 1.
7 aunes de campanne de point pour chamarrer la camisolle
et le bonnet de nuit, à 10 1. 10 s 73 1. 10 s.
(3) Histoire de Paris. C'est dans le même sens que Mercier s'écrie avec l'exagération habituelle à son esprit : « Le Parisien qui n'a pas dix mille livres de rente n'a ordinairement ni draps, ni lit, ni serviettes, ni chemises; mais il aune montre à répétition, des glaces, des bas de soie, des dentelles. » [Tableau de Paris.)
Cette coutume, cependant, existait ailleurs qu'en France. On raconte d'un seigneur prussien que « ses gens, les plus jolis hommes du monde, selon Fusage du temps, ne portaient que les dentelles les plus coûteuses (1) ». « Jusqu'à nos valets de pied, s'écrie avec colère un journaliste anglais, qui sont parés de bourses en drap d'or et d'argent, et de manchettes de dentelle ! » Un autre se plaint de ce que le rosbif est banni, même de l'office, les valets poudrés ne voulant pas y toucher, de peur de salir leurs manchettes dans la sauce (2).
Mais T occasion par excellence pour déployer le luxe des dentelles était le jour des relevailles, alors que l'accouchée reçoit les visites que les devoirs de société prescrivent en pareil cas. Étendue sur une chaise longue, elle est couverte de dentelles artistement arrangées et de longs nœuds de ruban. On cause peu, naturellement; mais les visiteuses peuvent s'extasier à leur aise sur la beauté des dentelles, qui sont, il va sans dire, admirables.
Les garnitures de lit en dentelle étaient d'un usage général parmi les gens riches. Dès 1696, le Mercure parle de draps garnis d'une grande dentelle d'Angleterre.
On lit dans les Mémoires du duc de Luynes (1738) : « Aujourd'hui Mme de Luynes s'est fait apporter les fournitures qu'elle avoit choisies pour la reine, et qui regardent les dames d'honneur. Elles consistent en couvre-pieds (3) garnis de dentelle pour le grand
(1) Amusemens des eaux de Spa, Amsterdam, 1751.
(2) Les livrées de gala de la reine Victoria sont richement brodées d'or ; elles datent de la première partie du règne de Georges II et servent depuis ce temps. En 1848, les valets de pied parurent encore aux bals de la cour, en manchettes de gros point de France de la même époque que leurs habits ; mais à partir de 1849, les dentelles n'ont plus été portées.
(3) « 1743. Un couvre-pieds de toile picquée, brodé or et soye, bordé de trois côtés d'une grande dentelle d'Angleterre et du quatrième d'une moyenne dentelle d'Angleterre à bords. Un autre, garni d'une grande et moyenne dentelle de point d'Alençon », et beaucoup d'autres, (fnv. de la duchesse de Bourbon.)
lit et pour les petits, en taies d'oreiller (1) garnies du même point d'Angleterre, etc. Cette fourniture coûte environ 30,000 livres, quoique Mme de Luynes n'ait pas fait renouveler les beaux couvrepieds de la Reine. » Ces garnitures étaient renouvelées chaque année, et à Mrae de Luynes revenaient les anciennes, par droit de sa charge.
Mme de Créquy, rendant compte de sa visite à la duchesse douairière de La Ferté, dit que cette dame la reçut couchée dans un lit de parade dont le couvre-pieds était en point de Venise d'une seule pièce, « Je suis persuadée, ajoute-t-elle, que la garniture de ses draps, qui était en point d'Argentan, valait au moins 40,000 écus. » (Souvenirs.)
Le goût du linge orné de dentelle avait atteint un tel degré que lorsqu'en 1739, Madame, fille aînée de Louis XV, épousa l'infant d'Espagne, la note de ces seuls objets s'éleva à 625,000 fr. ; et lorsqu'on montra le trousseau au cardinal de Fleury, prélat trèséconome : « Je croyais, dit-il, que c'était pour marier toutes les sept Mesdames (2). » (Fig. 77 et 78). Swinburne écrit de Paris (3j : « Le trousseau de Mlle de Matignon coûtera 100,000 écus. La dépense qu'on fait ici pour nipper une mariée ferait une jolie dot en Angleterre. Acheter pour 5,000 livres sterling de dentelles, de linge, etc., c'est chose commune en France (4). »
(1) « 1723. Quatre taies d'oreiller, dont trois garnies de différentes dentelles et l'autre de point. » (Inv. d'Anne de Bavière, princesse de Condé.)
« 1755. Deux taies d'oreiller, garnies de point d'Alençon. (Inv. de MUe de Char ol ai s.)
« 1770. 7 aunes 1 /8 vraie valenciennes pour garnir une taie d'oreiller, à 60 livres l'aune; 7 aunes tournante d'Angleterre pour garnir des pelottes, à 50 livres. » {Comptes de Mme du Barry.)
« 1788. 6 trousses à peignes garnies de dentelle. » {Fourni pour M'*r le Dauphin. Arch. de l'emp.)
(2) Mémoires du duc de Luynes.
(3) 1786. Courts of Europe, 2 vol. in-8".
(4) Le lecteur pourra trouver quelque intérêt à savoir ce qu'il fallait de dentelles
Les loups que portaient les femmes à cette époque étaient de dentelle noire admirable de finesse et de dessin; ils étaient garnis autour des yeux (1) , comme ceux dont parle Scarron :
Fig. 77. — Madame Sophie de France, d'après le portrait de Drouais.
pour l'état d'un trousseau en 1777 ; nous empruntons ces détails à la Description des arts et métiers : « 1 toilette de ville en dentelle ; 2 jupons garnis de même ; 1 coiffure avec tour de gorge, et le fichu plissé de point d'Alençon ; 1 idem de point d'Angleterre ; 1 idem de vraie valenciennes; 1 coiffure dite battant d'œilàe malines brodée, pour le négligé; 6 fichus simples en mousseline à mille fleurs, garnis de dentelle pour le négligé; 12 grands bonnets garnis d'une petite dentelle pour la nuit; 12 à deux rangs plus beaux pour le jour, en cas d'indisposition; 12 serre-tête garnis d'une petite dentelle pour la nuit; 2 taies d'oreiller garnies en dentelles; 12 pièces d'estomac garnies d'une petite dentelle; 6 garnitures de corset; 12 tours de gorge; 12 paires de manchettes en dentelle. 1 toilette : les volants, au nombre de deux, sont en dentelle ; ils ont 5 aunes de tour. Dessus de pelote, en toile garnie de dentelle, etc. La layette : 6 paires de manches pour la mère, garnies de dentelles ; 34 bonnets roDds de trois âges en dentelle; 12 bavoirs de deux âges, garnis de dentelle. »
(1) A l'occasion de la visite de l'impératrice Joséphine à Francfort-sur-le-Mein, il y eut un bal masqué. « Les dames, dit Mlle Avrillion, portaient de courts dominos et avaient le visage couvert d'un masque dont le tour des yeux était
Itio
Dirai-je comme ces fantasques Qui portent dentelle à leurs masques, En chamarrent les trous des yeux, Croyant que le masque en est mieux?
Sous le règne de Louis XV, le point de France eut pour concurrents le point d'Angleterre (1) et la matines. Les points d'Àlençon et d'Argentan (fig, 79) forent déclarés par la mode « dentelles
Fig. 78. — Madame Adélaïde de France
garni d'une petite dentelle noire. » (Mém. de MUe Aorillion, première femme de chambre de l'impératrice.) (1) Quelques extraits des comptes de Mme du Barry donneront une idée de la
quantité de point d'Angleterre qu'il lui fallait.
Une toilette d'Angleterre complette livres 8,823
Une parure composée de deux barbes , rayon et fond , 6 rangs
de manchettes, etc., le tout d'Angleterre superflu 8,000
Un ajustement d'Angleterre complet 3,210
Une garniture de peignoir d'Angleterre 2,342
Une garniture de fichu d'Angleterre 388
8 aunes d'Angleterre pour tayes d'oreiller 240
d'hiver ». Chaque dentelle avait alors une saison déterminée. Le Dictionnaire de V Académie française a daigné noter qu'on ce porte le point en hiver » .
A la cour, l'étiquette ne permettait pas les dentelles pendant le deuil. Lors de la mort de la princesse de Bade, Dangeau écrit : ce Le roi, qui avoit repris les dentelles et les rubans d'or et d'ar-
Fig. 79. — Marie-Thérèse d'Espagne, première femme du Dauphin, fils de Louis XV, d'après Tocqué (1748).
gent, reprend demain le linge uni et les rubans unis aussi (1). » Madame décrit ainsi le petit deuil de la margrave d'Anspach : ce Des dentelles blanches sur le noir, du beau ruban bleu à dentelles blanches et noires. G'étoit une parure magnifique (2). »
(1) 1689. Journal.
(2) Mémoires de la princesse Palatine.