DE LOUIS X\>I A L^EMPIRE
Nous touchons au déclin momentané de la florissante industrie qui a fait le sujet des chapitres précédents. Marie-Antoinette, amie de la simplicité, encouragea de son exemple (fig. 80) Fa-
Fig. 80. — Marie-x\nloinettc, d'après Mme Le Brun.
doption des mousselines et des linons qui exigeaient pour garnitures des dentelles légères telles que la malines ; le fin et trans-
parent tissu de l'Inde (1) allait détrôner les riches points. La maréchale de Luxembourg trouvait que ces fichus et ces tabliers de mousseline donnaient aux femmes F air de cuisinières ou de tourières, et pour manifester l'indignation que lui faisaient éprouver ces toilettes négligées, elle envoyait à sa petite-fille, la duchesse de Lauzun , un tablier et six fichus de toile à torchons garnis de beau point (2).
Léonard , le coiffeur de la reine qui
Portait jusques au ciel l'audace des coiffures,
y mettait de tout, mais fort peu de dentelle ; et dans les comptes de la modiste de la reine , Mlle Bertin ? la dentelle ne tient pas grande } lace. On se contentait de porter, au lieu de point, de la blonde à fond d'Alençon, semée de pois, de mouches. Madame Adélaïde de France elle-même, bien que de Fancienne cour, est représentée dans le portrait peint par Mme Guiard, en simple fichu à mille pois (fîg. 81).
Les barbes, cependant, étaient toujours exigées par Fétiquette de cour, qui en faisait l'objet de minutieuses prescriptions; on les portait relevées ou tombantes, plus ou moins longues, selon les circonstances (3) .L'Église surtout restait fidèle aux beaux points.
(1) Mme du Barry , dans ses Mémoires, dit avoir acheté de la mousseline des Indes si fine que la pièce contenant quatre robes ne pesait que 15 onces.
(2) Cette raillerie inspira au chevalier de Boufflers des vers très-spirituels.
(3) En tous temps et en tous pays, les barbes furent l'objet de règlements d'étiquette. Aux funérailles de Marie Tudor (14 décembre 1558), les damesdes deux premiers chars étaient vêtues de deuil selon leur rang, et portaient leurs barbes relevées, les quatre dames à cheval les portaient pendantes ; dans le troisième char, les dames avaient des barbes qui tombaient plus bas que leur dos.
L'étiquette veut parfois que les barbes soient noires et non blanches ; cela se voit à la cour d'Italie ; cela se voyait du moins à celle de Turin, où, il y a quelques années, la femme d'un diplomate russe , persistant à se présenter en barbes de point d'Angleterre, fut courtoisement priée, dit-on, de vouloir bien se retirer.
Le cardinal de Rohan possédait des dentelles d'une valeur inestimable. « Nous rencontrâmes, écrit la baronne d'Oberkirch (1) , « le cardinal, qui sortait de sa chapelle, revêtu d'une soutane de <( moire rouge avec rochet de point d'Angleterre du plus grand prix. « Lorsqu'aux grandes fêtes il officie à Versailles, il porte une aube « d'ancienne dentelle en point à l'aiguille, d'une telle beauté que <c les assistants osent à peine y toucher. Ses armes, avec la devise.
<( y sont représentées dans un médaillon au-dessus de grandes guirlandes de fleurs. On estimait cette aube 100,000 livres. Le <( rochet de point d'Angleterre qu'il portait le jour dont je parle <( était l'un des moins beaux, à ce que me dit son secrétaire, l'abbé « Georgel. »
(1) Mémoires sur la cour de Louis XVI.
(2) Lors de sa consécration au siège de Bourges (1859 , Mgr de La Tour d'Auvergne célébra sa messe à Rome revêtu de tous les orneme-Dts sacerdotaux en
Mais les jours de luxe et d'élégance allaient avoir une triste fin ; l'heure de l'émigration approchait, et plus d'une fois sans doute, les splendides parures servirent à adoucir les souffrances dé l'exil.
La Révolution, comme toutes les commotions sociales, fut fatale au commerce, surtout à celui des dentelles. Pendant douze ans, les manufactures restèrent fermées et plus de trente disparurent complètement (1 ) . Bien que le luxe et les plaisirs fussent revenus sous le Directoire, ce n'est qu'en 1801 que les belles dentelles commencent à reparaître ; on peut lire dans les annales de cette époque combien M,ne Murât était charmante , ce parée d'un mantelet de point de Bruxelles et d'une robe garnie de la même dentelle ».
Les vieilles dentelles étaient l'ouvrage des années ; elles duraient longtemps, on les transmettait comme héritage et souvenir de génération en génération (2) . Elles étaient souvent épaisses et surpoint d'Alençon du plus beau travail. Ces dentelles lui venaient de son oncle, le cardinal de La Tour d'Auvergne, qui les avait reçues en héritage de sa grand'mère, M"'e d'Aumale, l'amie si connue de Mme de Maintenon. Sous le premier Empire, on proposa à ce même prélat l'acquisition d'une toilette entière qui avait appartenu à Marie- Antoinette. Cette dentelle est toute formée de carrés d'ancien point d'Angleterre ou de Flandre représentant chacun un dessin varié. La beauté de l'objet et son origine décidèrent Son Émineuce à en parler à son collègue, le cardinal de Bonald; ces deux prélats réunirent leurs ressources, achetèrent la toilette et se la partagèrent, consacrant ainsi à un pieux usage ce débris qui avait paré la reine à l'époque heureuse de sa vie. {Note du traducteur.)
(1) De ce nombre furent celles de Sedan, Charleville , Mézières, Dieppe, le Havre, Pont-PÉvêque , Honfleur, Eu. Les points d'Aurillac , de Murât et de Bourgogne ne se sont pas relevés ; la plus regrettable de ces manufactures était celle de Valenciennes , qui a repris un peu mais pour cesser de nouveau plus tard.
(2) 1649. AnneGohory laisse toute sa garde-robe à Mme deSévigné, « excepté son plus beau mouchoir, le col de point fin de Flandre et une jupe de satin fond vert à fleurs, garnye de point fin d'or et de soye. »
1764. Geneviève de Laval lègue à sa sœur « une garniture de dentelle de raiseau à grandes dents, valant au moins 15 livres l'aune ». (Àrch. de ïemp.,Y, 58.)
1764. Mme de Pompadour laisse à ses deux femmes de chambre tout ce qui concerne sa garde-robe, « y compris les dentelles ».
chargées d'ornements. L'ancien style fut délaissé et un dessin plus léger fut adopté. Par un perfectionnement du point de raccroc, on put dès lors réunir plus facilement les morceaux de dentelle destinés à former les grandes pièces ; dix ouvrières parvenaient à produire en un mois ce qui coûtait autrefois une année.
Napoléon Ier protégea tout particulièrement les fabriques d'Alençon, de Bruxelles et de Chantilly; mais ce fut en vain qu'il essaya de faire revivre celle de Valenciennes. Comme au temps de Louis XIV, les dentelles de point devinrent obligatoires dans le costume de cour. Les fabricants de dentelles conservent le souvenir des riches commandes de la cour pendant le premier Empire ; la beauté et le prix des points faits pour le mariage de Marie-Louise n'ont pas été surpassés : M. Aubry estime que leur reproduction coûterait aujourd'hui plus d'un million de francs. Napoléon aimait beaucoup la dentelle, il l'admirait au point de vue de l'art et il était fier du goût et du talent des fabricants français. Mlle Avrillion rapporte l'anecdote suivante : La princesse Pauline avait fait à M,ne Lesœur, marchande de dentelles de l'impératrice Joséphine, une commande se composant d'une robe et de divers autres objets, du prix de 30,000 francs. Quand on apporta les dentelles à la princesse, elle ne s'en souciait plus et refusa de les prendre. Mme Lesœur, désespérée, en appela à l'impératrice; celle-ci trouva les points superbes et les prix raisonnables; elle parla de cette petite affaire à l'empereur, qui examina minutieusement les dentelles, en s'écriant de temps à autre : « Comme on travaille bien en France! Je dois encourager un pareil commerce. Pauline a grand tort. » Il paya la note et distribua les dentelles aux dames de la cour (1).
La vérité est que jamais on ne porta plus de dentelle que pendant le premier Empire. Le costume du matin -d'une du-
(1) Mémoires de Mlle Avrillion.
chesse de cette cour est ainsi décrit : « Elle portait un peignoir brodé en mousseline garni d'une Angleterre très-belle, une1 fraise en point d'Angleterre. Sur sa tête, la duchesse avait jeté en se levant une sorte de baigneuse, comme nos mères l'auraient appelée, en point d'Angleterre, garnie de rubans de satin rose pâle (1). »
La duchesse d'Abrantès (alors Mme Junot), qui se maria en 1800, décrit elle-même son trousseau. Elle avait, dit-elle, « des mouchoirs, des jupons, descanezous du matin, des peignoirs de mousseline de FInde,des camisoles de nuit, des bonnets de nuit et du matin de toutes les formes et de toutes les couleurs, et tout cela brodé, garni de valenciennesoude malinesou de point d'Angleterre. Dans la corbeille de mariage, outre les cachemires, il y avait ce des voiles de point d'Angleterre, des garnitures de robes en point à l'aiguille et en point de Bruxelles, et aussi des robes de blonde blanche et de dentelle noire, etc. » Pour aller à la mairie, « j'avais, continue-t-elle, une robe de mousseline de l'Inde brodée au plumetis et en points à jour, comme c'était alors la mode. Cette robe était à queue, montante et avec de longues manches, qu'on appelait alors amadis. La fraise était en magnifique point à l'aiguille; sur ma tête, j'avais un bonnet en point de Bruxelles. Au sommet du bonnet était attachée une petite couronne de fleurs d'oranger, d'où partait un long voile en point d'Angleterre qui tombait à mes pieds et dont je pouvais presque m 'envelopper. » La duchesse décrit aussi la toilette de la femme du premier Consul, ce Sa robe (de mousseline de l'Inde) était montante et faite comme une redingote; tout autour était un magnifique point d'Angleterre (2) de la hauteur de deux mains et abondamment froncé, orné de nœuds et de rubans bleu tur-
(1) .Mémoires de la duchesse d'Abrantès.
(2) On se rappelle que la dentelle et le point d'Angleterre ne sont autres que le point de Bruxelles.
quoise. Les papillons de son bonnet étaient aussi en point d'Angleterre. » .
Le récit suivant fut fait au frère de Fauteur par une dame âgée, qui vint à Paris pendant la paix d'Amiens et assista à un bal que donna Mme Récamier. Le premier Consul était attendu et de bonne heure F élite de Paris remplissait les salons. Mais où donc était Mme Récamier? ce Elle était souffrante », murmura-t-on bientôt, retenue au lit par une indisposition subite; toutefois, elle recevrait ses hôtes ce couchée » . On passe donc dans la chambre à coucher, attenante, selon l'usage, à l'un des salons, et Fon put contempler la plus belle femme de France, étendue sur un lit doré, sous des rideaux du plus beau point de Bruxelles à guirlandes de chèvre-feuille et doublés de satin rose tendre; le couvre-pieds était pareil, et des oreillers de batiste brodée tombaient des flots de valenciennes. La dame elle-même était enveloppée dans un peignoir garni du plus ravissant point d'Angleterre ; jamais elle n'avait paru plus charmante ; jamais elle n'avait fait plus gracieusement les honneurs de son hôtel. On admira son dévouement, le sacrifice qu'elle faisait de son repos aux plaisirs de la société; ce fut un vrai triomphe ; tout Paris le lendemain se fit inscrire chez elle.
De 1813 à 1817, les manufactures de dentelles se ressentirent des événements politiques; mais, en 1818, elles subirent une crise plus cruelle encore, causée par Finvention du tulle à la mécanique qu'on commençait à fabriquer en France. La mode l'adopta, et la dentelle au fuseau surtout fut pendant quelque temps à peu près délaissée. Elle eut pendant quinze ans une rude concurrence à soutenir; il fallut en abaisser les prix, en diminuer la production ; le tulle inondait tous les marchés de l'Europe. Heureusement, les États-Unis de l'Amérique du Nord ouvrirent une nouvelle voie à l'exportation des dentelles.
Un peu avant 1830, la réaction commença, et en 1834, à l'exception d'Alençon, toutes les fabriques de dentelles étaient en pleine activité, mais surtout celles qui faisaient des dentelles à bon marché (1). Vers 1832, on essaya de substituer le fil de coton au fil de lin; on trouva bientôt que plus élastique et moins sujet à se rompre, il se travaillait plus facilement, et on l'employa de plus en plus. Aujourd'hui, sauf pour le point d'Alençon, les pièces de choix de point de Bruxelles, les plus belles qualités de malines et de valenciennes , tous les fabricants font usage de fil d'Ecosse. On assure que l'œil le plus exercé ne peut découvrir la différence entre les deux fils qui se blanchissent également bien.
(1) Les villes dans lesquelles les manufactures de dentelles se ranimèrent les premières, furent Caen, Bayeux, Mirecourt,Le Puy, Arras, etc., où se fab iquaient les dentelles ordinaires.