BAYEUX
Ce fut dans les couvents et les écoles, sous la direction des sœurs de la Providence, qu'on fit les premières dentelles à Bayeux.
En 1740, un fabricant nommé Clément fonda une maison de commerce pour la dentelle. De ce moment, la fabrication s'accrut rapidement; elle est davenue maintenant la plus importante de France pour les fines dentelles noires. Les dentelles de Bayeux rivalisent avec celles de Chantilly, et sont très-souvent vendues pour telles. Le genre des dessins et le mode de fabrication étant absolument semblables , il est presque impossible , même à l'œil le plus exercé, de distinguer Tune de l'autre.
Anciennement, Bayeux ne faisait qu'une légère dentelle de fil, la mignonnette , et ce que Peuchet appelle du point de Marly, qu'un dictionnaire définit : « Tissu à jour en fil ou en soie fabriqué sur le métier à gaze. » Le marly fut le prédécesseur du tulle; il fut inventé vers 1675 (1) , et pendant vingt ans il eut beaucoup de succès. C'est le marly et la dentelle de fil qui fondèrent la réputation de Bayeux; aucune autre fabrique ne pouvait produire à aussi bas prix, en dentelle de fil, de grandes pièces telles que aube, châle, dessus de lit et autres objets de grande dimension.
Vers 1827, une dame Carpentier releva l'industrie de la blonde, qui, à ce qu'il paraît, était complètement tombée. Quelques années plus tard, son successeur, M. Auguste Lefébure, se livra à la fabrication des blondes mates pour l'exportation ; le succès de ces blondes fut tel que Caen , où jusqu'alors on en avait
(1) Par Jean-Ph. Briatte, habitant de la Flandre. « La chute du marly est due à la mauvaise foi des imitateurs qui substituèrent un seul fil de mauvaise qualité au double fil tordu du pays. » (Statistique du département du Nord.)
Le Mercure galant de 1687 dit que les dames portent des cornettes à la jardinière de Marly. « C'est » ajoute-t-il , « un ouvrage à la mode qui est une espèce de canevas de fine gaze vitrée, sur laquelle on fait un ouvrage à l'aiguille avec un fil fort fin, lequel ouvrage est appelé Marly. »
fait aussi, renonça à la concurrence et cessa presque tout à fait d'en fabriquer. Les mantilles pour l'Espagne, la Havane, le Mexique s'exportaient en immenses quantités. Pour réussir dans cette fabrication , il fallait mettre de côté le goût français et adopter un genre de dessins surchargés et lourds, appropriés aux costumes et aux usages des pays auxquels ils étaient destinés.
Le Calvados doit sa prospérité à l'invention du point de raccroc, le point par lequel les fragments travaillés séparément sont réunis d'une manière imperceptible à l'œil, pour former les grandes pièces. Ce point, inventé par une dentellière nommée Cahanet, permet de mettre au même objet un plus ou moins grand nombre de mains, tandis que par l'ancien système, rarement plus de deux ouvrières pouvaient travailler ensemble au même ouvrage. Une écharpe qui autrefois aurait tenu deux femmes pendant six mois, se fait aujourd'hui en un mois par dix ouvrières. Ce ne fut qu'en 1833 que le point de raccroc, couture d'abord assez visible, atteignit, après diverses améliorations, son dernier degré de perfection .
En 1785, il y avait en Normandie 20,000 dentellières, nombre qui, en 1851, s'élevait à 60,000. Elles sont dispersées le long de la côte jusqu'à Cherbourg où les sœurs de la Providence ont un établissement. Ce n'est qu'en parcourant la contrée qu'on peut se former une juste idée des ressources que ce travail procure à la classe ouvrière. Un nombre considérable de femmes y puisent leurs moyens d'existence (1).
(1) L'Industrie française depuis la Révolution de février et l'exposition de 1848, par M. A. Audiganne.
M. Aubry divise ainsi les dentellières de la Normandie :
Caen 25,000
Bayeux 15,000
Pont-l'Évêque , Falaise et Lisieux 10,000
Départements de la Manche et de la Seine-Inférieure 10,000