‹ Histoire de la dentelleChapitre 62 sur 108 · DANEMARK · texte numérisé non relu

DANEMARK

« Une sorte de broderie ou point coupé sur toile était fort en usage en Danemark , d'après le professeur Thomsen , avant que la dentelle y fût apportée du Brabant. » On peut voir encore ce genre de travail parmi les paysans , qui en décorent leurs draps de lit. L'art de faire la dentelle est supposé avoir été introduit par des moines fugitifs, à l'époque de la réforme, ou peut-être par la princesse Isabelle , sœur de Charles-Quint , à l'époque de son mariage avec le roi Christian II (1515) .

La fabrication de la dentelle n'a existé , comme industrie , que dans le nord du Slesvig où une manufacture fut d'abord établie. C'est là que le roi Christian IV, en voyageant dans cette province, fait de nombreux achats, ainsi que le témoigne son journal (Ij ; et c'est un morceau de dentelle de Tondern qu'il envoie à son chambellan, lui recommandant par une lettre autographe de faire tailler dedans quatre collets de la forme et grandeur de ceux d'Espagne, que portait le prince Ulric. « Il faut tâcher, ajoute le roi , d'y trouver aussi deux paires de manchettes assorties aux collets. » On conserve dans le musée de Rosenborg quelques chemises de Christian IV, garnies de dentelle de Sles-

(1) De 1619 à 1625. « Payé pour une dentelle, 63 risdales, 11 shillings. « Pour dentelle à l'usage des enfants, payé 71 risdales d'espèces, » etc.

vig d'une grande beauté (fig. 102). Dans celui de ses portraits, qui est à Hampton-Court , la dentelle qu'il porte est de la même espèce. Selon la tradition, ce fut dans les premières annéos du règne de ce prince qu'une jeune dentellière, se rendant à l'atelier, trouva la célèbre trompe d'or, longtemps la perle du Musée Scandinave à Copenhague. Elle porta sa trouvaille au roi, qui, en récompense , la dota ; ce qui lui permit de se marier à T homme de son choix.

Fig. 102. — Col de chemise de Christian IV, en dentelle de Slesvig.

L'année 1647 vit l'industrie dentellière prendre un grand développement dans le Slesvig. Un commerçant nommé Steenbeck, intéressé dans la manufacture, appela de Dortmund, en Westphalie , douze ouvriers habiles pour améliorer la fabrication ; il les établit à Tondern, et les chargea d'enseigner l'art aux hommes et aux femmes, aux riches et aux pauvres. Ces ouvriers étaient des hommes âgés ayant une longue barbe, qu'ils enfermaient dans un sac pendant qu'ils travaillaient pour éviter que les fu-

seaux ne s'y accrochassent. L'industrie fit de rapides progrès et s'étendit dans la partie sud-ouest de Ribe et dans l'île de Romoe. Les dentelles se vendaient au moyen de colporteurs qui débitaient leurs marchandises par toute la Suède et en iVllemagne.

Christian IV protégea la fabrication indigène par l'acte de 1643, où la dentelle et tous autres passements, considérés comme articles de luxe, sont défendus à l'importation au-dessus d'une valeur de 7 francs environ l'aune danoise. Une ordonnance postérieure (1683) fait mention de dentelles blanche et noire manufacturées dans le pays, et qu'il est permis à la noblesse de porter. En 1712, la fabrication fit encore des progrès, grâce à l'arrivée de dentellières du Brabant qui accompagnèrent les troupes de Frédéric IV, à leur retour des Pays-Bas, et s'établirent à Tondern (1).

Nous avons reçu du Slesvig une série de dentelles de Tondern, prises du livre de modèles des fabricants. Les spécimens les plus anciens sont tous du genre flamand. On y remarque le vieux point de Flandre avec ses tulipes et ses jacinthes et ses fonds doubles variés à l'infini ; les dentelles du Brabant à fonds fins , avec des fleurs et des jours parfaitement exécutés ; puis ce sont les malines avec leurs dessins marqués par un gros fil. Il y a aussi un excellent spécimen de cette espèce de dentelle en mousseline à fils tirés , connue d'ordinaire sous le nom de broderie de l'Inde , mais qui semble avoir été faite de beaucoup de manières différentes. Les fleurs et les feuilles formées de la mousseline sont entourées d'un cordonnet qui fait relief sur le fond (fig. 103).

(1) La fine dentelle de Tondern et la médiocre, faites dans les districts de Lygum- Kloster, occupent toutes les jeunes filles de la campagne. On en exporte pour les marchés de l'Allemagne et de la Baltique des quantités dont le prix dépasse 100,000 risdales (près de 280,000 fr ); le fil fin dont on fait usage vient des Pays- Bas et coûte quelquefois 100 risdales la livre. (Pontoppidan , Economical Balance, 1759.)

Les spécimens de dentelles modernes imitent les points de France, de Lille et de Saxe ; il y a aussi des imitations du point de Malte.

Les dentelles du Slesvig sont remarquables par leur belle qualité et leur excellente exécution. On y fabriquait aussi des points genre de Venise ; un beau spécimen de cette dentelle orne la robe de velours noir de la jeune fille de Jean , duc de Holstein, qu'on peut voir couchée dans son cercueil ainsi parée, selon la coutume des siècles passés , dans la chapelle mortuaire du château de Sonderborg. On faisait un grand usage de dentelles aux funérailles , dans les dix-septième et dix-huitième siècles ; il semble qu'alors les morts portassent des vêtements plus riches que pendant leur vie. L'auteur du Voyage en Jutland et dans les îles danoises a souvent vu dans les églises du Danemark des momies exposées aux regards couvertes de point de la plus grande richesse .

L'industrie de la dentelle continua à croître jusqu'au siècle actuel; 1801 peut être considéré comme son point culminant. A cette époque , le nombre des habitants de la campagne occupés à Tondern et dans les environs était de 20 , 000. On apprenait à faire de la dentelle aux petits garçons trop jeunes encore pour travailler aux champs , et à peine y avait-il une habitation où Ton ne vît au moins une dentellière assise à la porte de sa chaumière et travaillant du lever du soleil à son coucher en chantant des ballades. Ces anciennes dentellières avaient des modèles peu variés , et les plus habiles étaient celles qui persévéraient à faire continuellement le même dessin , qui y vouaient leur vie , pour ainsi dire ; mais bien peu pouvaient s'y décider. On cite une veuve qui a vécu quatre-vingts ans et a élevé sept enfants avec le seul produit d'une étroite petite dentelle qu'elle vendait 60 centimes l'aune. Chaque dessin avait son nom : VOEU de coq, Y Araignée, la Lyre^la Plume, le Pot-au-feu. Les femmes des riches fermiers travaillaient à leurs fuseaux toute la journée, sans pouvoir les quitter ; elles faisaient faire leur besogne de ménage

par desservantes qu'elles tiraient duNord-Jutland. Les bourgeoises aussi aimaient à faire de la dentelle. On nous a raconté qu'une d'elles fit en cachette dans la cuisine , tout en s'y occupant de soins domestiques, une robe de baptême pour son enfant. Plus tard cette enfant, morte seulement il y a quelques années, possédait la plus ravissante collection de vieilles dentelles de Tondern, faites par sa mère et par elle-même, et comprenant toute les variétés , depuis répaisse dentelle de Flandre jusqu'au point à l'aiguille le plus fin.

Le point coupé, les dentelles en reprise et à fils tirés, se font toujours en Danemark. On voit même dans les magasins de Copenhague, des cols et des manchettes de ce genre de travail, qui, ainsi que nous l'avons déjà dit, sert aussi à orner les draps de lit, jusque dans les chaumières.

Depuis 1830, les dentelles de Tondern n'ont pas cessé de décliner. On se servit de fil de coton, ce qui leur fit perdre la solidité qui contribuait à leur renom. Les écoles dentellières ne furent plus suivies ; on abandonna les fuseaux pour les travaux des champs, que l'état florissant de l'agriculture permettait de mieux rémunérer. L'industrie passa des manufacturiers aux mains des petits commerçants ambulants ; les porteurs de dentelles recommencèrent leurs courses (1), chargés de leur boîte de cuir, pleine de dentelles d'espèces communes. L'art comme l'industrie s'amoindrit de plus en plus. En 1840, il ne restait dans le Slesvig que six fabriques de dentelle (2) .

(1) Les marchands de dentelle de Tondern ont le privilège de vendre leurs marchandises dans tout le Danemark sans autorisation , droit qui n'est accordé à aucune autre industrie.

(2) « En 1840 l'industrie de la dentelle dans le Slesvig septentrional était partagée en deux cantons : celui de Tondern et Lygum-Kloster, à l'ouest , et celui de Naderslaben et Apenrade à l'est. » Les dentelles de ce dernier canton sont actuellement de si mauvaise qualité, que les marchands de Copenhague n'en veulent pas. (Rapport du gouvernement royal du Slesvig-Holstein, 1840.)

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