CHAPITRE XXIV
ANGLETERRE. — DE JACQUES Ier A LA RESTAURATION. Jacques 1er (1603-1625).
La fraise, avec son déploiement d'extravagance , se maintint pendant toute la première partie du règne de Jacques Ier, bien qu'elle excitât la critique mordante des satiriques et les anathèmes des évêques (1).
Ces accessoires de la toilette des deux sexes , malgré le scandale qu'ils causèrent, n'en ont pas moins été reproduits dans les peintures du temps et sur les monuments des cathédrales. La plupart étaient faits de belle dentelle à dessins symétriques, telle qu'on en voit des modèles dans les ouvrages deVinciolo et autres. Les artistes auxquels nous les devons ont mis tout leur art à les rendre dans leurs plus minutieux détails avec une extrême délicatesse (2).
Ces fraises coûtaient cher à ceux qui les portaient ; Ben Jonson , jouant sur le mot de Sully , disait que maintes gens ne re-
(1) Entre autres, Joseph Hall, évêque d'Exeter, dans une homélie furibonde menaça des flammes de l'enfer les inventeurs de la dentelle et ceux qui la fabriquaient, sans se douter que cet art, qu'il maudissait, serait, deux siècles plus tard, le moyen d'existence du plus grand nombre des femmes de son diocèse.
(2) Foy. entre autres, dans la Galerie nationale, à Londres, les portraits de sir Dudley et de lady Carleton, par Cornélius Janssens ; celui de la comtesse de Pembroke , par Marc Geerards ; et , dans l'abbaye de Westminster, les effigies d'Élisabeth et de Marie Stuart, sur leurs tombeaux.
gardaient pas à faire de quatre ou cinq cents acres de leurs meilleures terres trois ou quatre bahuts d'accoutrements. D'après les comptes de garde-robe, vingt-cinq aunes de belle dentelle étaient nécessaires pour border une fraise, sans compter le fond composé ou de carrés de dentelle ou de point coupé. Anne de Danemark, femme de Jacques , achète dix-huit aunes de dentelle à 5 sh. 8 pence , pour garnir sa fraise brodée. Les lois somptuaires d'Elisabeth, toujours en vigueur, ne permettaient aux dames de la ville que des fraises simples.
En 1 620 , l'empois jaune qui donnait une nuance si riche à la dentelle et au point coupé scandalise le clergé. Le doyen de Westminster défend qu'on admette dans l'église ceux qui porteront des fraises jaunes ; mais la chose étant mal prise , et le roi continuant à se montrer en fraise jaune, le doyen dut reconnaître qu'il avait fait erreur. Cette mode des dentelles jaunes avait été adoptée en France, et, comme en Angleterre , elle y excitait tantôt la colère et tantôt la raillerie.
Au temps où nous sommes arrivés , les dentelles de Flandre , les points coupés, et les précieuses dentelles de point d'Italie font fureur en Angleterre et cela dura près de deux siècles. Ben Jonson ne cesse de parler des fraises et des manchettes de Flandre , tandis que lord Bacon , indigné de la frivolité des femmes de son temps, écrit à sir Georges Villiers : « Nos dames anglaises se plaisent fort à porter de riches dentelles , et si ces dentelles proviennent de France, d'Italie ou de Flandre, elles n'en sont que plus estimées. » Bacon avait, pendant qu'il était chancelier, concédé à sir Gilles Mompesson , un privilège exclusif pour la fabrication et la vente des dentelles d'or, d'argent et de fil, et les abus qui en résultèrent furent, en partie, cause de sa chute.
Jacques Ier avait à moitié ruiné le commerce de l'Angleterre par la concession de nombreux monopoles. Dès 1606, il avait accordé
au comte de Suffolk le privilège de l'importation des dentelles d'or et d'argent. Une plainte générale se fit entendre dans tout le royaume; les concessions furent retirées, puis accordées de nouveau. En 1623, l'industrie de la dentelle au fuseau était tellement déchue dans quelques endroits qu'une grande misère y régnait. La reine patronnait les fabriques de dentelles du pays, mais la cour et la haute noblesse donnaient la préférence aux dentelles de Flandre et d'Italie.
Dès que Jacques avait appris la mort d'Élisabeth , il s'était hâté d'arriver en Angleterre. Comprenant bien que les modestes atours delà reine d'Ecosse feraient triste figure à Londres, il avait entretenu le conseil privé de la nécessité de monter convenablement la garde-robe de la nouvelle reine d'Angleterre. Le conseil avait envoyé à Holyrood , par les soins des dames qui devaient composer la maison de la reine, les robes d'Elisabeth, ses fraises et autres dentelles. A l'arrivée des vieilles parures de la vieille reine , la jeune reine qui venait d'atteindre sa vingt-sixième année, entra dans une grande mais inutile colère, car, faute de mieux, il fallait bien les porter, ces vieilleries, puisqu'elle n'avait pas d'autres toilettes royales. Cependant , pour manifester sa juste indignation , elle refusa de ratifier la nomination de ses dames , celle de lady Bedford exceptée , quoiqu'elles eussent été désignées par le roi. Aussitôt qu'elle fut à Londres, elle fit monter sa garde-robe , achetant surtout beaucoup de linge , et , d'après les comptes de la maison de Jacques Ier, composa ses parures , à une seule exception près , des dentelles diverses des fabriques anglaises.
La note du linge acheté pour les couches de la reine à la naissance de la princesse Sophie , en 1606 , s'élève à la somme de 614- liv. sterl. 5 sh. (plus de 40,000 fr. de notre monnaie) ; on n'y trouve aucune mention de dentelles étrangères. Cette enfant ne vécut
que trois jours; sa petite tombe, en forme de berceau, est recouverte d'une sorte de poêle garni de dentelle (fig. 111). On la voit dans Taile nord de la chapelle d'Henri Y1I près du tombeau de la princesse Marie, sa sœur, dont l'effigie (fig. 112) porte une fraise , un col et un bonnet en dentelle symétrique.
A l'époque du projet de mariage du prince Charles avec une
Fig., 111. — Tombeau de la princesse Sophie, fille de Jacques Ier, à Westminster.
infante d'Espagne, la fraise fit place au col rabattu, que les portraits de Rubens et de van Dyk nous ont rendu si familiers. Le point coupé était toujours en grande faveur ; on en garnissait surtout les objets de toile, depuis le col richement brodé jusqu'au bonnet de nuit.
La grande collerette à la Médicis de la comtesse de Pembroke, sœur de Sidney , avec sa bordure de cygnes , est un beau spéci-
men de la mode de ce temps (fig. 113). Vers la fin du règne de Jacques Ier, les dames puritaines mirent à la mode les dessins représentant des sujets religieux , tout à la fois pour la dentelle, le point coupé et la broderie , mode jusqu'alors restreinte aux vêtements d'église. En fait de nouveauté, outre celle dont nous venons de parler, il n'y avait que les entre-deux et les bords dentelés ou dentelures; ces dernières devaient ressembler à la dentelle appelée campane en France (1).
Fig. 112. — Tombeau de la princesse Marie, fille de Jacques 1er, à Westminster.
A la même époque, les marchands de Londres se plaignent
(l) A Stratford-sur-Avon , on conserve, dans la chambre où est née Anne Hathway, femme de Shakspeare, un bahut à linge contenant une taie d'oreiller et un très-grand drap en toile de ménage : au milieu du drap est un entre-deux de point' coupé ou de travail à jour, large de quatre centimètres environ ; la taie d'oreiller est pareillement ornée. Ces objets ne servaient que dans les occasions solennelles des naissances, des mariages et des décès; cet usage existe toujours dans le comté de Waiwick, où beaucoup de familles ont encore de cet ancien linge de lit brodé et garni de point coupé ; on le conservait dans les bahuts de chêne sculptés, et il durait ainsi plusieurs siècles.
du grand nombre d'artisans réfugiés, qui « gardent leurs secrets pour eux, et ont été assez hardis dans ces derniers temps pour imaginer des machines à faire la dentelle, et autres machines avec lesquelles un seul homme parmi eux fait plus que -sept Anglais ensemble ».
Dans les comptes de garde-robe pour le mariage de F infortunée
Fig. 113. — Portrait de Marie comtesse de Pembroke, morte en 1G21.
Elisabeth, fille de Jacques Ier, figure l'énorme somme de 1,692 onces de dentelle d'argent au fuseau. Ceci explique les vives anxiétés causées plus tard par la princesse, au trésorier de l'Électeur Palatin, le colonel Schomberg qui la supplie en vain de mettre plus d'ordre dans ses dépenses.
CHARLES ier (1625-1649).
Sur les monnaies des deux premières années de son règne , Charles Ier est représenté en fraise empesée et roide ; la quatrième et la cinquième année, la fraise tombe molle sur ses épaules ; puis vient enfin le collet rabattu (fig. 114), qui fut porté par toutes les classes , si ce n'est par les magistrats. Ceux-ci continuèrent
Fig. 11U. — Collet rabattu en dentelle, d'après un portrait d'Abraham Bosse.
à porter la fraise, trouvant qu'elle avait plus de dignité; plus tard ils adoptèrent la perruque, ayant découvert qu'elle produisait un meilleur effet encore.
Le changement démode, toutefois, ne changea rien aux dépenses ruineuses du temps. Les collets rabattus en dentelle au fuseau et en point coupé de Flandre reparaissent sans cesse dans les comptes. Comme la provenance étrangère des articles y est régulièrement indiquée , nous y apprenons que la dentelle au
fuseau est le plus souvent un produit anglais. Il n'y eut pas, en ce temps-là , un seul objet de toilette qui ne fût garni de dentelle à profusion : les serviettes, les draps, les chemises, les bonnets, les coussins, les bottes (fig. 115), les manchettes (fig. 116). On voyait alors ce qu'on voit trop souvent lorsque le luxe est ex-
Fig. 115. — Garniture de point, d'après un portrait d'Abraham Bosse.
Fig. 116. — Manchette de dentelle, d'après le même.
cessif : quand les notes arrivaient,. Fargent manquait pour les acquitter. La quantité de dentelure à T aiguille employée sur les habits de chasse du roi est à peine croyable. Une fois, entre autres, on en trouve 994 yards (près de 1,000 mètres) pour garnir 12 cols et 24 paires de manchettes; puis ce sont 600 yards de belle dentelle au fuseau pour les fraises de nuit.
Déjà du temps de Jacques , l'Angleterre exportait beaucoup de dentelle d'or aux Indes ; en 1631 , on trouve des rosettes de ruban garnies de dentelle parmi les objets qu'il est permis d'exporter. Lorsque pour la première fois, on apporta à Jacques des souliers ornés de ces rosettes, il refusa de les mettre, demandant si l'on voulait faire de lui un pigeon pattu; mais on les adopta bientôt généralement, et, comme en France (voy. la fig. 65), on poussa la mode jusqu'à l'absurde. A la chambre des communes, un membre prit un jour la parole pour attaquer le luxe excessif des vêtements et, en particulier, « ces roses que portent sur leurs souliers les membres mêmes du Parlement et qui coûtent plus qu'un habit complet de leurs pères » .
Ce ne fut qu'en 1635 qu'on fit un premier effort pour protéger les manufactures de dentelles anglaises. On prohiba strictement les dentelures, dentelles au fuseau, points coupés étrangers, aussi bien que toute marchandise garnie de dentelle ayant même origine. L'importation de ces objets, à ce qu'il paraît, était considérable, malgré la perfection relative qu'avaient acquise les produits anglais.
Cependant , la dentelle au fuseau d'Angleterre , en particulier, était fort estimée en France. La reine Henriette envoie , en présent , à sa belle-sœur, Anne d'Autriche , des rubans , de la dentelle et d'autres objets de mode (1636). En même temps, le comte de Leicester , alors en France , prie sa femme de lui faire passer de belle dentelle au fuseau de fabrique anglaise. La comtesse lui répond : « Mon présent pour la reine de France est acheté : je n'y ai épargné ni les soins, ni la peine. Je ne peux vous dire immédiatement ce que cela coûte , mais je crois que ce sera 120 livres sterl. environ, les dentelles au fuseau étant extrêmement chères. »
Depuis la réforme , la dentelle n'ornait plus les parements
d'autel ni les vêtements du clergé, et le temps approchait où la simplicité puritaine allait remplacer Félégance luxueuse. Ce changement cependant ne fut bien réel que dans les classes inférieures.