ANNE
La reine Anne , bien qu'ayant plus de modération que sa sœur Marie à l'endroit de la dentelle ? donnait comme elle la préférence aux produits étrangers. Les points qu'on acheta pour son couronnement , quoiqu'ils ne coûtassent qu'environ 65 liv. st., étaient de provenance flamande (1). En 1706, Anne rapporte les actes qui prohibaient les dentelles de Flandre, en faisant comprendre que la prohibition existe toujours en ce qui concerne les États du roi de France , édit qui à lui seul était plus que suffisant pour mettre les points de France doublement à la mode, « La France, écrit un auteur, est le fournisseur universel des garde-robes ; et même les Anglais font tant de cas du travail des réfugiés , que rien ne se vend à Londres, à moins de porter un nom gaulois. »
Jusqu'à présent, il n'a été question que des dentelles de Flandre en général ; sous le règne d'Anne , les points de Bruxelles et de Malines figurent dans les comptes royaux, et la consommation s'en accroît rapidement; en 1712, rien que pour ces deux dentelles, les notes s'élèvent à 1,418 livres.
Les dentelles sont d'un prix élevé, mais elles durent toute la vie. On ne ressentait pas au siècle dernier le besoin de nouveauté qui règne aujourd'hui ; on se contentait de quelques objets de choix. En Angleterre, il était reconnu qu'une femme du monde devait avoir dans son trousseau : une coiffure de point de France ou de Flandre, avec manchettes assorties; une coiffe de den-
(1) Anne conféra le titre de chevalier au mercier royal ou marchand de dentelles de la cour, qui devint sir Henri Furness ; elle accorda aussi une pension annuelle de 100 liv. st. à sa blanchisseuse de fin qui, avant son avènement, avait longtemps blanchi ses coiffures de dentelle , à raison de 20 liv. par an.
telle noire de France, un mouchoir garni de dentelle. Deux cravates de point étaient considérées tout à fait suffisantes pour tout gentilhomme ; même le jeune et prodigue lord Bedford , qui à dix-huit ans ne pensait pouvoir dépenser moins de 6,000 1. par an à Rome , n'en demande pas davantage à sa mère , lady Russell.
La haute commode, dont la pyramide de dentelle faisait dire aux plaisants d'Angleterre que les dames portaient sur leurs têtes le clocher de Bow, avait atteint à une élévation si démesurée que les femmes paraissaient beaucoup plus grandes que les hommes, ce Nous avons l'air, dit le Spectateur, de n'être que des criquets auprès d'elles. » Swift, moins poli, disait de la duchesse de Grafton, qu'ainsi attifée « elle ressemblait à une folle ».
En 1711 Anne prohiba, sous peine de confiscation et d'une amende de 100 1., l'entrée de la dentelle d'or et d'argent, dont la consommation était devenue prodigieuse. Les femmes, en ce temps, portaient des corsets cerise ornés de la dentelle d'or défendue. Le point d'Espagne avait la préférence sur les dentelles de fil , pour les habits d'apparat, les coiffures et les manchettes exceptées.
Addison affirme que , lorsque la mode des produits de la Chine régna , beaucoup de femmes y sacrifièrent leurs dentelles, et que la manie fut telle que plus d'une coiffure de point fut échangée pour un magot chinois.