‹ Histoire de la dernière capitulation de ParisChapitre 11 sur 39 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Observations et nouveaux détails snr la convention da 5 juillet Gottfârtoce du 4 juillet enti'e Wellington et M. Bignon, etc.

Tell6 est cette convention tristetûent célèbre^ objet de tônt d'appréciâtiotîô inexactes, de tant de critiques aussi violentes que mal fondées. Les royaliiâtes fougueux n'y avaient vu qu'un dernier et impuissant effort de la révolution expirante ; les nouveaux révolutionnaires en ont fait un acte de lâcheté suprême, de haute trahison envers l'honneur national. Ces incriminations rétrospectives, inspirées par des haines récentes, Sont indignes d'une discussion sérieuse. Peu importe, au point dé vue des faits qui noUs occupent, le rôle politique qu'ont pu iouer en 18S0 quelques-uns des hommes de 1815. Le blâme, pour être équitable, doit remonter aux premiers auteurs de la situation qui existait alors, et non s'arrêter à ceux qui furent contraints dé la subir* Nous ne prétendons pas assurément justifier tout ce qu'a fait la commission de gouvernement, surtout par rapport à l'Empereur, mais il est facile de démêler, dans tous les actes équivoques et regrettables, l'influence égoïste et malfaisante du duc d'Otranle, et, toutes réserves faites à l'égard de ce dernier, nous repoussons ces imputations outrageantes de lâcheté et de trahison, adressées à des hommes qui, en définitive, n'ont recueilli que des

CAPITULATION DE PAAtl 411

injures et une longue disgrâce, pour prix de leur dévouement à la chose publique dans des circonstances si difficiles, si compromettantes. D'ailleurs, en fait de gouvernement provisoirey les républicains ont-ils le droit de se montrer si difficiles?

Quant à la convention en elle-même*, on ne doit, après mûr examen, y voir autre chose qu'un acte de cruelle, mais impérieuse nécessité, qui nous sauva de malheurs plus grands encore, et dont T accomplissement loyal eût été honorable et profitable à la famille des Bourbons. L'histoire doit surtout reconnaître à cette convention (et le but de notre travail est principalement d'élucider ce point important) le caractère politique qu*elle eut réellement au moment où elle fut conclue, et qui lui fut presque aussitôt contesté d'un commun accord par l'emportement des vainqueurs, et par les imprudentes rancunes de l'autorité dont ils imposaient le rétablissement, c Les misérables pouvoirs qui avaient conclu ou sanctionné cet acte de honte, dit un historien récent, n avaient rien garanti, rien ^réservé : droits des citoyens, libertés publiques et privées, honneur national, indépendance du pays, ils avaient tout abandonné Sans conditions, tout livré à l'ennemi \ » Ce jugement inexact et violent tombe déjà de lui-même en présence du document incontestable que nous publions

> On sait çud té mot de cùMetUian avait été êttggéré par le duc d'Otrante pour éviter Timpressiou pénible que celui de capitulation n'aurait pas manqué de produire. Pour se consoler à si peu de frais, il ne fallait pas être difficile, et pourtant il faut bien avouer que le calcul de Fouché se trouva juste, en partie, et que Toffre morale de la reddition de Paris fut amortie par cet artifice grammatical. On ne saurait refuser au duc d'Otrante le triste mérite d'avoir bien connu et habilement exploité le côté infime et puéril de la nature humaine.

» VaulabeUe. III. 497.

lis HISTOIRE DE LÀ DERNIÈRE

aujourd'hui ; du projet primitif, des changements proposés, débattus, enfin du texte définitif de la convention. On peut, enfin, constater ici l'existence, suivre la trace du débat.

Mais c'est pour nous un devoir de faniille et de conscience d'insister encore davantage sur le caractère politique de la convention du 3 juillet, et de démontrer jusqu'à la plus entière évidence combien la qouvelle école historique révolutionnaire s'est étrangement fourvoyée à ce sujet. C'est dans ce but que nous allons transcrire la plus grande partie d'un mémoire rédigé par un homme d'État éminent, que l'empereur Napoléon I" a jugé digne d'être son historien et l'un de ses légataires, quoique son nom soit inscrit le premier au bas de la convention du â juillet/.

« La convention du â juillet était obligatoire pour le gouvernement royal, considéré : 1** comme allié des souverains au nom desquels elle avait été signée; 2** comme étant, à la place du gouvernement qui l'avait conclue et qui venait de disparaître, appelé à défendre les intérêts de la France contre les autres souverains. Avant d'entrer à Paris, le Roi était uni aux puissances étrangères par un traité d'alliance : rentré dans Paris et identifié avec la France, qu'il a dû prendre dans l'état où il la trouvait, il a eu un traité de paix à faire, au nom de la France, avec les puissances étrangères.

» Deux armées sont en présence ; Paris doit être le prix du combat. D'un côté, l'assaillant peut craindre d'échouer ou de payer chèrement la victoire ; de l'autre, l'armée qui

* Ce mémoire a été écrit en 1819. On verra plus bas dans quelles circonstances ; et quels graves motifs déterminèrent son auteur, M. le baron Bignon, à en ajourner indéfiniment la publication.

GâPITDLÂTION de paris. 113

défend Paris brûle d'illustrer par un coup d'éclat, par une revanche suprême, les derniers jours où il lui sera permis de combattre. A côté de cette armée existe la commission de gouvernement provisoire, qui doit songer aux intérêts d'une grande capitale, qu'une bataille même gagnée peut compromettre plus tard, et dont une bataille perdue peut causer la ruine. Paris est un dépôt sacré dont elle doit compte au gouvernement royal lui-même qui va la remplacer. En pourvoyant au salut de Paris, elle va stipuler pour la civilisation européenne, pour la France, /)owr te Rot, car c'est servir le Roi que de sauver Paris. On se rappelle Washington détruit par les Anglais, Moscou brûlé par les Russes eux-mêmes : on est dans un âge de grandes catastrophes. En détruisant ces villes, on n'a anéanti que des richesses matérielles, dont la reproduction n'est pas impossible ; mais dix siècles ont rassemblé dans Paris des trésors que le monde entier, mis à contribution, ne remplacerait pas...

» On se décide à négocier; mais, en traitant, il faut sauvegarder les intérêts civils comme les intérêts militaires. Deux proclamations du Roi avaient annoncé une amnistie, avec exceptims... La prudence demande des précautions contre l'esprit de vengeance qui circonvient le trône. La commission de gouvernement devait craindre les exceptions et pour elle-même, et pour les hommes qui occupaient les divers postes de l'administration et de l'armée.

» Elle pensa que la remise de Paris, sans coup férir, aux alliés du Roi et au Roi lui-même , serait une rançon au prix de laquelle devraient être facilement abandonnés des projets de rigueiu-s, qui ne pouvaient qu'être contraires aux vrais intérêts du Roi. Parmi les articles que l'on fit proposer aux commandants en chef des armées anglaise et prus-

m HISTOIRE DE LA DEHNIËRk

sienne, on plaça donc, comme condition absolue et indispensable, une clause destinée à préserver de poursuites ultérieures pour leurs opinions ou leur conduite politique, tous les individus qui se trouvaient dans la capitale, et cet article fut adopté sans hésitation aucune. En vain prétendrait-on en dénaturer le sens, il subsiste et subsistera éternellement contre ceux qui, après l'avoir admis, l'ont violé sans scrupule; contre cette faction vindicative qui a entraîné le gouvernemeht royal à de si funestes déterminations.

i> Il est incontestable tiiie ô'est parce quMlfe considéraient le gouvernement du Roi comme allié des autres souvei'ains, comme devant remplir la part d'obligations t[ue la convention mettrait à sa bharge , que les commissaires français proposèrent l'article 12. Et j'ajoute que les plénipotentiaires des alliés admirent cet article , en considérant les choses sous le même point de vue.

9 D'abord, c'est dans cet esprit, dans ce sens absolu, que Vartide fut proposé. Et quel autre but pourrait-on leur supposer ? Est-ce à des généraux en chef, en leur qualité de commandants militaires, qu'il appartient de pronohcer sur des questions d'ordre politique, d'ordre intérieur ? Et lorsqu'ils entrent dans de pareilles discussions , lorsqu'ils admettent des stipulations de celte espèce, n'est-ce pas évidemment parce que. Se regardant eux-mêmes comme thunis de pouvoirs illimités qiii les autorisent à payer des avantages militaires par des concessions sur des questionis politiqueSj ils font marcher de pair ces questions de nature si différente, dans l'intérêt des princes au nom desquels ils agissent? Était-ce aux comiilahdants des armées anglaise et prussienne que la comniission provisoire eût demandé de telles garanties, si elle n'eût vu en eux que des chefs

purement militaires, et non des organes avoués par les souverains alliés, stipulant pour eux, stipulant surtout pour le Roi, dont la cause, confondue U^ec celle des souverains, était plus particulièrement intéressée à ce que Voccupa^ion de Paris eût lieu par suite d'utï accord , et non par suite de nouveaux combats? Était-ce de la part du duc de Wellington et du prince Blûcher ; était-ce de la part de quelque gouvernement étranger, quel quMl pût être, que nous avions à craindre d'être inquiétés, pour les fonctions que nous aurions remplies, ptfuf notre conduite, ou nos opinions ? Les puissances étrangères avaient pria soin de nous rassurer à cet égard par des déclarations officielles, par toutes leurs proclamations. Les seuls droits d'ailleurs que donne la force, les seuls que ces puissances eussent à exercer, sont ceuk qui se fondent sur les droits de la guerre. Le pouvoir de juger notre conduite et nos opinions ne pouvait leur appartenir. C'est en conséquence de l'admission de cet article 1% que la convention fut signée par les commissaires français. Sçins cette condition, peut-être eût-on tenté encore une fois le sort des armes...., ou enfin, si on eût été obligé plus tard de souscrire à des conditions moins rassurantes, les hommes qui auraient eu des poursuites à craindre , au lieu de se reposer sur la foi d'un acte inviolable à leurs yeux, auraient pu pourvoir à leur sûreté.

» C'était donc parce qu'ils voyaient dans Wellington et Blûcher de véritables organes des souverains alliés et du Roi, que les commissaires français avaient proposé l'article 12, et que la France entière dut compter sur la garantie portée par cet article. C'était aussi de bonne foi , et en se considérant comme munis de tels pouvoirs , que les deux commandants anglais et prussien adoptèrent cet article. Nous expliquerons plus tard comment le duc de Wellington

s'est trouvé entraîné, par la politique de son gouvernement, à r explication forcée et fausse qu'il a été réduit à donner de ce même article dans sa réponse à la maréchale Ney. Ce qui est constant, ce que j'aime à déclarer pour son honneur, c'est qu'il avait primitivement agi avec des intentions droites et franches : sa conduite fut telle que la commission de gouvernement dut voir en lui, non pas seulement un plénipotentiaire général de tous les souverains, et par conséquent du Roi leur allié , mais un plénipotentiaire spécial du gouvernement du Roi. Dans toutes les communications qu'on eut avec lui, soit avant, soit après la signature de la convention, ce fut toujours principalement des intérêts du Roi qu'il s'occupa, en sorte qu'en négociant avec le noble duc, ce fut avec le représentant du gouvernement du Roi qu'on crut traiter, et qu'on traita réellement. Quelques particularités que je vais citer ne laisseront aucun doute à cet égard. »

Ici M. Bignon reproduit in extenso l'importante dépêche des commissaires nommés le 27 juin, pour traiter d'une suspension d'armes, dépêche que nous avons précédemment citée. Puis il en déduit les conséquences.

« C'était le 1" juillet que le duc de Wellington, reconnaissant le droit qu'avait la France de se choisir un gouvernement, se bornait à faire sentir aux commissaires français les avantages qu'aurait, sur tout autre parti à prendre, le rétablissement du gouvernement du Roi. C'était le 1" juillet qu'énumérant lui-même les fautes de la première Restauration, il cherchait à rassurer les esprits en promettant aux autorités existantes toutes les garanties que la France désirait. C'était le 1" juillet qu'il avertissait la commission de gouvernement qu'il ne fallait point discuter de conditions , attendu qu'il suffisait que les griefs dont la

Dation française avait eu à -se plaindre fussent désormais bien connus, pour qu'elle n*eût plus à en craindre le retour, et lui-même indiquait déjà avec une parfaite justesse quelques-uns de ces principaux griefs. C'était le 1" juillet qu'il témoignait qu'on ne devait point perdre de temps, de peur que d'autres intérêts ne vinssent compliquer les négociations. Et, dès le lendemain, la commission de gouvernement, docile à ses conseils, nommait des commissaires nouveaux, autorisés à conclure' un arrangement sans exiger, sous le rapport politique j aucune autre condition que la sûreté des personnes ; ayant lapersuasion, d'après sa déférence aux insinuations du noble duc, que c'était là le plus sûr moyen d'obtenir pour la France toutes les garanties qui , d'après lui-même, ne pouvaient pas et ne devaient pas être refusées.

» On conçoit quel poids devait donner à toutes ses paroles le rôle important qu'il avait joué depuis plusieurs années dans les plus grands événements de l'Europe, et la haute considération dont il jouissait notoirement dans les conseils des souverains. Ce n'est pas là un personnage dont les discours et les actions puissent être regardés comme sans conséquence, et exposés à l'affront d'un désaveu... Mais ce n'est pas d'après ces premières circonstances seulement qu'on était autorisé à agir comme on l'a fait. D'autres communications avaient eu lieu avec le duc de Wellington, soit par moi, soit par le duc d'Otrante, et nos communications n'étaient pas moins significatives dans le sens que j'indique. Deux points d'une haute gravité, exclusivement relatifs à la réorganisation intérieure de la France, furent surtout l'objet d'une sérieuse discussion, dans une

A Â la dernière extrémité, il est yrai.

conférence que j'eus à Neuilly, avec le noble duc, le lendemain de la signature de la convention (4 juillet). »

Ici M. Bignon cooimence le récit de cette conférence. Nous reproduisons ce récit, en le cpipplét^qt, par des détails recueillis dans ses notes, mais qui ne pouvaient conr venablement trouver place dans un écrit destiné primitivement à être publié pendant les luttes politiques de la première Restauration.

Après la signature et I4 rfitification de la convention du â juillet, le gouvernement provisoire ^Vfiit jugé conve-, nable de charger M. Bignon d'une nouvelle mission, auprès de Wellington. Cette mission, dont l'initiative appartenait pbis particulièrement au duc de Yicençe, avait en réalité deux objets, l'un patent, l'autre spcret. Il s'agissait d'abord de tenter un dernier effort, avant l'arrivée des souverains alliés, pour détacher Wellington de Loui^ XVIII, et lui faire agréer la combinaison de Napoléon II ; puis, si c^tte tentative échouait, M. Bignon devait insister ouvertement pour obtenir du moins certaines garanties politiques, notamment le maintien du drapeau tricolore et celui de la Chambre des représentants. En arrivant à Saintr-ClQud, M. Bignon rencontra précisément le duc de Wellington qui rentrait à cheyal, avec une si|ite nombreuse, dans la-» quelle figurait un certain nombre de généraux français, ayant tous la cocarde blanche. Cette manifestation renver-i sait le seul argument dont on pouvait encore se servir avQO quelque chance de succès contre les Bourbons, les répu-r gnances invincibles de l'armée. Il ne s'agissait donc plus de contester le rétablissement de Louis XVIII, mais seulement de tâcher d'obtenir de Wellington, parlant en son nom, quelque supplément de garanties, indépendamment de l'amnistie déjà obtenue par l'article 12, signé la veille.

Il ne fut pas en e^ffet question d'autre chose (Jans la conférence qui eut lieu entre le généfai anglais et M. Bignon. Le duc (Je Wellington s'expliqua sur les garanties réclamées avec une entière franchise, en homme bien instruit des résolutions irrévQcat)lement jirrêtées, et autorisé à les faire connaîtra-

A l'égard du drapeau tricolore, il dit qu'au premier retour du Roi, ce fut peut-être une faute de ne pas l'avoir adopté, que lui-même en aurait donné le conseil si alors il avait été consulté, mais que depuis la situation avait changé ; qu'il n'était plus possible au Roi de conserver ces couleurs, après qu'elles avaient servi de signe de ralliement contre lui et contre sa dynastie. Il assura que la volonté de Louis XYIII était irrévocablement arrêtée sur ce point. Quant au maintien des représentants, le noble duc trouvait de même qu'il n'était pas possible que le Roi y consentît, et il finit ppr apprendre à M. Bignon que cette seconde question était déjà jugée par les souverains. Il lui fit lire une lettre signée par MM. de Metternich et d'Hardenberg, dont le contenu ne laissait aucun doute à ce sujet... « D'après la nature de ces communications, dit M. Bignon, on voit si la commission de gouverneuient avait entendu ne traiter que militairement avec des chefs militaires »

« A la fin de cette conférence, le duc de Wellington me dit qu'il allait de suite se rendre auprès de Sa Majesté Louis XVIII, installé depuis trois jours à son quartier général ', et qu'il reviendrait le soir, de huit à neuf heures, avec M. de Talleyrand à Neuilly, où il fut convenu que se trouverait de son côté le duc d'Otrante, président du gouver-

^ Au château d'Arnouville, près de Gonesse.

nement provisoire. Il m'engagea à revenir aussi, ce que je ne fis pas, mais le duc d'Otrante s'y rendit : la conférence eut lieu; les résultats communiqués le lendemain par le duc d'Otrante à la commission de gouvernement étaient de nature à éloigner toute appréhension de vengeance et de proscription. Comment la sûreté n'eût-elle pas été complète, quand le duc d'Otrante lui-même prenait place dans le conseil du Roi* ! Cette nomination était en effet la ratification la plus formelle qui pût être donnée à la convention du 3 juillet, et notamment à l'article 12 de cette convention.

» Peut-être objectera-t-on que cette position faite au duc d'Otrante, sur les instances itératives et pressantes d'un général étranger, était une faveur exceptionnelle que d'autres n'ont pas le droit d'invoquer. Peut-être se hasardera-t-on à la représenter comme le prix de services particuliers rendus à la cause royale, c'est-à-dire comme le prix de la perfidie dont il se serait rendu coupable envers le

ft Uu fait particulier, dont j'ai eu personneUement connaissance , prouve surabondamment que les idées de pardon et d'oubli étaient alors dominantes dans les conseils du Roi, et qu'on s'estimait alors fort heureux d'obtenir à ce prix la remise de Paris. Plusieurs jours avant la convention du 3 juillet, M. le prince d'Ëckmûhl avait, dans la séance de la commission de gouvernement, exprimé l'opinion que. sans attendre les dernières extrémités, il convenait de s'adresser directement au Roi, ce moyen lui paraissant le plus propre à faire obtenir des conditions qui assurassent tous les intérêts nationaux. Des ouvertures lui avaient été faites par des agents du gouvernement royal (MM. de Vitrolles et autres). On lui avait demandé d'exposer les conditions moyennant lesquelles un accommodement pourrait avoir lieu. Davoust avait exposé ces conditions, et on juge bien qu'il n'avait pas négligé d'y faire entrer la condition indispensable d'un pardon général, absolu, sans aucune espèce de restriction. Une réponse lui fut donnée. La condition dont il s'agit y était admise sans aucune difficulté. (Note de M. Bignon.)

gouvernement de Napoléon dont il avait fait partie, ou envers la commission provisoire dont il était le chef. Une pareille explication serait au moins incomplète , et de plus souverainement injurieuse pour le Roi lui-même. Quoi qu'il en soit des 'soupçons élevés sur la conduite de Fouché dans ces temps difficiles, quand on le voit passer soudain d'un poste ennemi .à un poste de confiance, ce n'est pas le serviteur plus ou moins fidèle de divers gouvernements qu'on doit remarquer le plus en lui , c'est l'homme de la Révolution, c'est le conventionnel régicide, que l'article II de la Charte avait couvert, comme les autres , de son inviolable garantie. En voyant un tel homme non plus seulement amnistié cette fois, mais officiellement honoré de la confiance royale, placé sur les premières marches du trône, combien ne devaient pas être plus tranquilles tous les hommes qui, purs des égarements de la Révolution, n'avaientde commun avec le ducd'Otrante que Terreur des Cent Jours?

» Dira-t-on encore qu'il manque à la convention du S juillet une ratification matérielle du gouvernement royal? Nous répondrons que les circonstances étaient aux commissaires français la possibilité et même la pensée de l'invoquer. La convention était débattue et signée avec les commandants des forces qui menaçaient Paris ! Le Roi, qui n'avait pas voulu voir des Français combattre contre des Français, arrivaitsans armée, et, par conséquent, sans avoir de général qui pût prendre part en cette qualité aux mêmes transactions. Il est d'ailleurs pour les traités conclus même sans ordre, des ratifications tacites , réputées par tous les publicistes avoir la même force et les mêmes effets que les ratifications expresses.

« Quand un engagement a été contracté sans l'ordre du souverain, dit Grotius, mais que ce souverain a fait ensuite

m HISTOIRE DE LÀ DERNIÈRE

dispenser d'observer des conditions favorables à des rebelles? Tous les publicistes ont fait justice de cette doctrine inique. « Le prince, religieux observateur de sa parole, dit Vatel, doit garder fidèlement ce qu'il a promis, même à des sujets révoltés. » Selon Puffendorf, « quand on traite de son propre mouvement avec un brigand reconnu tel, on est censé par cela même renoncer au droit que le caractère d'un tel contractant pourrait nous donner de ne pas lui tenir parole. » De quelque titre qu'il ait plu aux hommes de 1815 de nous honorer, il n'y en a aucun qui pût autoriser la violation par le gouvernement royal d'une convention dont il a recueilli les bénéfices, et qui n'avait pu d'ailleurs être contractée que sous la conviction de son consentement, de son engagement solidaire, puisque l'exécution d'une partie des stipulations de cet acte devait dépendre de lui seul. . . »

Nous abrégeons la seconde partie de ce mémoire, dans laquelle M. Bignon s'efforce de démontrer que la convention du 3 juillet était obligatoire pour le gouvernement provisoire de Louis XVIII, non-seulement comme allié des souverains avec lesquels elle était signée, mais comme étant appelé à protéger contre leur ressentiment la France rentrée sous l'obéissance des Bourbons. Ici surtout, malgré la modération et le calme un peu affecté de la forme, les ressentiments et les regrets personnels de l'écrivain se montrent, trop à découvert, et l'énumération de ce qu'on aurait dû faire devient la plus sanglante critique de ce qui a été fait. « La rentrée du Roi dans Paris a complètement changé sa position. Hors Paris, il combattait avec eux la France révoltée; dans Paris, il protège contre eux la France soumise. Son cœur seul lui indique ce nouveau rôle, et d'ailleurs, ses alliés ont soin de le lui rappeler,

puisque les princes dont il était Fallié avant la reddition de Paris exigeront de lui qu'il signe un traité de paix avec eux (et quel traité !) comme chef de la nation avec laquelle ils étaient en guerre. »

M. Bignon s'efforce de démontrer que Texécution de la convention du 3 juillet, invoquée par le gouvernement de Louis XVIII, aurait suffi pour éviter à la France la plupart des conséquences désastreuses de l'invasion, notamment la dissolution de l'armée et la remise des places fortes non encore soumises à cette époque, attendu que la convention n'en parlait pas, et que les puissances coalisées, en négociant cet acte qui en réalité mettait fin à la guerre et leur assurait, ainsi qu'à Louis XYIII leur allié, un avantage décisif, étaient censées par là même avoir renoncé à exiger de nouvelles conditions pour conclure définitivement la paix. Toute cette argumentation, habilement et longuement élaborée, peut se résumer en ce peu de mots : La France ne devait pas subir deux capitulations. Ici, M. Bignon s'est laissé emporter trop loin par l'amer et légitime ressentiment de tant de désastres, et Tirapartialité historique ne saurait admettre que les omissions mêmes de la convention du â juillet dussent avoir force de loi contre les entraînements de la victoire, et les immenses rancunes de l'Europe coalisée. Les conditions de la convention du 3 juillet n'étaient que celles d'un arrangement préliminaire, non celles d'une paix définitive.

Mais il en est autrement des sauvegardes et garanties stipulées expressément dans cette convention. Là, l'argumentation de M. Bignon reprend toute sa puissance, et les conditions d'un avantage aussi important que la remise de Paris auraient dû être invoquées et maintenues par le gouvernement royal. Sous ce rapport, deux articles de

126 HISTOIRE DE LA DERl^VIÊRE

cette convention ont une haute importance historique : r&rticle 11, par lequel les puissahces alliées s'engageaient à respecter les monuments et les propriétés publiques, et l'article 12, qui sauvegardait les individus compromis politiquement dans les Cent Jours. Le premier de ces articles fut violé par la spoliation du Musée, l'autre par l'ordonnance de proscription du 24 juillet 1815.

L'initiative de la première violation appartient aux alliés, qui trouvèrent une complicité tacite dans la faiblesse du gouvernement royal. Quant aux ordonnances de proscripj tion, tout en faisant une large part aux suggestions étrangères; on nie jpeiit méconnaître que k responsabilité de ces actes ihciombe surtout aux mihislreë de Louis XVlIL

CAPITULATION DÉ t>AfelS. iûl

CHAPlTflE XI

Affaire da Masée. — Lettrés îhédîteâ du dtic de Richi^iéu et de M. Ëignoti» etc.

Noua ne reprôduisong pieis ici les détails trop connus des événemetite qui suivirent immédiatement la signature de Id convention du 8 juillet. L*exaspération de l'armée et de là partie énergique de la population* l'indifférence apathique de ceux qui ne croyaient pouvoir payer trop cher le repos, là contenance menaçante, irritée des Prussiens dans Paris, l'expulsion de la commission de gouvernement , la dissolution des Chambres, la rentrée de Louis XVlIIv les rigueurs dé la réaction ultra-royaliste, sont des faits tombés depuis longtemps dans le domaine de l'histoire, mais qu'il est bien difficile, encore aujourd'hui, d'apprécier d'une façon pleinement impartiales Pour nous surtout, Français, il nous ser^a sans doute impossible toujours de rester calmes en présence de pareilé feouvenirs;

Aussi avons-nous pris à tâche, dâtis ce travail^ de nous circoniSGrirfe dons les rigoureuses limites de l'équité. Nous nous abstenonâ même d'examiner si dans leur propre intérêt, dahs l'intérêt mieux entendu de l'avenir européen ^ les vainqueurs n'auraient pas dû user de plus de ménagements dans leurs répréfeailleô ; nous admettrons, si l'on veut, que les vaincus n'avaient pas le droit de compter sur la

modération; mais ne devaient-ils pas compter du moins sur la stricte justice , sur l'exécution d'une capitulation dont toutes les clauses, de leur part, avaient été fidèlement observées?

Ainsi le gouvernement de Louis XVIII a pu faire renvoyer des Tuileries la commission de gouvernement, dissoudre brusquement les Chambres ; il était dans les limites de son droit, car la capitulation de Paris lui laissait à cet égard toute liberté d'action. Seulement il eût été plus légal de confier à des mains françaises l'exécution de ces mesures violentes, car les alliés, qui s'en chargèrent avec empressement, avaient promis de respecter ces autorités tant quelles existeraient^ et n'auraient pas dû, par conséquent, s'employer à les détruire. De même, quand les alliés opprimaient et rançonnaient la France par le traité du 20 novembre 1815, au point de faire maudire leur victoire par les plus zélés royalistes, ces rigueurs étaient une revanche peu généreuse, mais facile à prévoir, de l'assistance que la majorité de la nation et de l'armée avait prêtée à l'Empereur ; elles pouvaient être excessives, mais elles ne violaient aucun engagement réciproque. Mais il n'en est pas de même de la spoliation des bibliothèques et des musées, et surtout des arrêts de mort et d'exil lancés contre les complices de Napoléon. Là, il n'y avait plus seulement faute, mais iniquité flagrante ; non plus seulement sévérité imprudente , mais attentat à la foi jurée.

Sur ces deux points capitaux, nous laissons de nouveau la parole à M. Bignon, dont le témoignage apporte à l'histoire plusieurs faits graves et d'une irrécusable authenticité.

Au mois d'octobre 1815, les journaux anglais et français publièrent un document des plus étranges, émanant

du duc de Wellington. C'était une longue lettre adressée à lord Castlereagh , dans laquelle le noble duc repoussait le reproche d'avoir violé la convention du S juillet, en faisant enlever de vive force au Louvre, malgré les protestations du gouvernement royal, les tableaux réclamés par le ministre des Pays-Bas. Son argumentation* comme on va le voir, avait même une portée plus générale, et tendait à légitimer toutes les reprises de tableaux, de livres et objets d'art opérées dans les établissements publics , et jusque dans les résidences royales, par les ministres des différentes nations coalisées*.

« Comme tout bon Français, dit M. Bignon, je fus blessé du langage peu mesuré avec lequel le duc de Wellington exprimait la volonté de donner à la France une grande leçon mor aie, et de plus, en ma qualité de signataire de la convention, je fus frappé de la manière peu exacte dont il

^ Ces enlèvemeDts avaient produit dans la France entière une émotion dont Casimir Delavigne a conservé le souvenir dans une de ses plus belles Messéniennes.

Les documents qu'on va lire établissant d'une manière irréfragable liniquité de ces restitutions forcées, nous nous plaisons à rappeler que du moins elles ne s'opérèrent que d'une façon fort incomplète, et que nous avons conservé une partie de ces richesses artistiques, qui, dans l'intérêt de la civilisation, ne seraient nulle part aussi bien placées qua Paris. À la Bibliothèque impériale, le conservateur, M. Millin, allégua son grand âge pour se dispenser d'aider dans leurs recherches les commissaires étrangers, si bien qu'ils n'osèrent presque rien emporter. Nous fûmes moins heureux au Louvre, malgré les énergiques protestations de M. Denon ; néanmoins les agents étrangers reculèrent devant la difficulté et le péril même d'enlever les objets les plus pesants, qu'ils n^osèrent confier aux. mains inexpérimentées des soldats prussiens, seul moyen de transport dont ils pussent disposer. C'est ainsi qu'on nous laissa le célèbre tableau des Noces de Cana , et plusieurs marbres d'un poids considérable, comme le Tibre, la Melpomèneei la Pallas de Velletri.

130 aiSTOlRE DE LA DERNIÈRE

présentait le détail des discussions qui avaient eu lieu à Saint- Cloud. Je n'accusais point l'intention du noble duc ; je n'accusais que sa mémoire. Pour rectifier les inexactitudes que j'avais aperçues dans son récit, je rédigeai des observations dans la forme d'une lettre adressée à M. le duc de Richelieu (alors premier ministre de Louis XVIII) , à qui je les fis parvenir, sous la date du 22 octobre, en lui proposant de les faire paraître appuyées de ma signature, et prenant sur moi toute la responsabilité de cette publication. Mon but était de fournir au gouvernement du Roi un moyen de réfuter les allégations du duc de Wellington, et de s'opposer avec avantage aux enlèvements qui se faisaient encore. Voici cette lettre à M. de Richelieu :

Yerclives, le fi octobre 18».

Monsieur le duc,

Une lettre que M. le duc de Wellington a écrite le 23 septembre dernier à lord Castlereagh, lettre publiée par les papiers anglais, et que les gazettes de Paris viennent de répéter, renferme des faits sur lesquels je crois devoir présenter quelques explications à Votre Excellence. A Dieu ne plaise qu'il entre dans ma pensée délever le moindre doute sur la loyauté d'un aussi noble caractère que celui de M. le duc de Wellington et sur la bonne foi des déclarations contenues dans sa lettre, mais il peut arriver et il arrive quelquefois à l'homme le plus droit et le plus sincère de donner, sans le remarquer lui-même, au récit d'une chose passée, une teinte plus ou moins sensible de sa propre opinion, et surtout de son opinion du moment. C'est là précisément ce qui me frappe dans le passage de la lettre de H. le duc de Wellington relatif aux débats qui eurent lieu, au sujet du Musée, entre MM. les commandants en chef des armées anglaise et prussienne, et les commissaires français délégués pour conclure la convention militaire qui a ouvert Paris aux troupes alliées. Ayant été l'un de ces commissaires, et me rappelant trèsbien les débats dont parle M. le duc de WeUington, mais avec des nuances différentes de celles que présente son exposé, il me semble que c'est une obligation pour moi, mon sieur le duc, de vous faire connaître

CAPITULATION DE PARÎS. 131

cette différence, et de vous soumettre ces mêmes faits, tels que ma mémoire les a conservés.

Le paragraphe qui provoque mes observations est conçu ainsi qu'il soit :

« Les commissaires français avaient introduit dans le projet de traité un article pour assurer la sécurité de cetle espèce de propriété (les Musées); mais le prince Blûcher ne voulut point y consentir, et dit qu'il y avait dans la galerie des tableaux pris à la Prusse, et que S. M. Louis XVIII avait promis de rendre, ce qui n'avait pas eu lieu. Je rappelai cette circonstance aux commissaires français, et ils proposèrent l'admission de l'article, en exceptant les tableaux prussiens. A cette proposition, je répondis que fêtais là comme le représentant des autres nations de VEurope, et que je devais réclamer pour les autres nations tout ce qu'on accordait aux Prussiens. J'ajoutai que je n'avais point d'instructions relatives au Muséum, ni aucun moyen de me former une opinion sur la manière dont les souverains agiraient, que certainement ils insisteraient sur l'accomplissement des engagements du Roi, et je conseillai la suppression entière de l'article, et de réserver cette affaire à la décision des souverains, lorsqu'ils seraient arrivés. »

Je suis parfaitement d'accord sur la première partie de ce paragraphe; mais à l'égard des deux dernières phrases, je prie M. le duc de Wellington de me permettre de lui retracer des circonstances qui paraissent lui avoir échappé, et qui donneront au dénouement de la discussion une autre couleur que celle du compte qu'il en rend à lord Castlereagh.

La seule objection que MM. les commandants en chef opposèrent à Tarticle proposé par les commissaires français pour la sécurité des musées, bibliothèques, galeries, etc., fut en effet la promesse 2le restitution antérieurement faite à 5. M. le roi de Prusse, et non encore exécutée; du reste, M. le duc de Wellington annonçait particulièrement que, l'Angleterre n'ayant point de répétition à faire, il était, pour son compte, prêt à signer Varticle dont il était question; mais la nécessité désagréable où l'on serait de faire entrer dans la rédactio'n de cet article une exception au nom de la Prusse, fut mise en avant comme une difficulté qui devait en faire omettre l'insertion textuelle, sans que son objet fût compromis par cette omission, et la magnanimité des souverains alliés dans la première occupation de Paris, le respect qu'ils avaient montré pour les établissements de cette capitale, furent offerts aux commissaires français comme un gage qui devait leur suffire. Dominés par la situation des affaires, les commissaires français saisirent les déclarations de MM. les commandants en chef; ils s'y attachèrent

avec une insistance marquée ; ils témoignèrent qu'ils regardaient les paroles de Leurs Excellences comme aussi sacrées qu*un engagement spécial, et finirent la discussion par des remercîmsnts , considérant l'article comme admis au fond, conformément à leurs désirs, quoique non inséré dans la convention, et jugeant d'ailleurs le même but déjà implicitement atteint par l'article 11 qui concernait les propriétés publiques en général.

Tel est, monsieur le duc, le jour sous lequel est restée gravée dans mon esprit la partie de la discussion qui porta sur la proposition faite, par les commissaires français, d'une clause particulière pour la conservation à Paris des objets d'art qui s'y trouvaient rassemblés. Je remarque aujourd'hui que le jugement de M. le duc de Wellington, sur la nécessité de répartir ces richesses entre tous les pays de l'Europe, se prononce dans les termes les plus péremptoires. Si telle était déjà sa manière de penser à l'époque de la conférence de Saint-Cloud, les commissaires français ont à se reprocher une grave méprise, car ils revinrent de celte conférence intimement convaincus que Son Excellence était dans un système tout contraire. Mais, soit que M. le duc de Wellington pensât dès lors comme il pense aujourd'hui, soit que son opinion, d'abord favorable à nos vœux, ait pris depuis un autre caractère, c'est évidemment dans l'énergie de son opinion actuelle qu'existe le principe de la différence qui se trouve entre la manière dont Son Excellence présente les détails de la discussion qui eut lieu sur ce point, et la manière dont je me les rappelle. Mes collègues, M le comte de " Bondy et M. le général Guilleminot, en auront gardé la même impression que moi ; et, maintenant que je viens de reproduire ces particularités, sans doute involontairement mises en oubli par M. le duc de Wellington, je ne balance pas à croire que Son Excellence en retrouvera la trace en elle-même, comme on retroave quelquefois, à l'aide d'un seul mot, la trace d'un songe que d'autreB images avaient effacé 1

La lettre du duc de Wellington ayant, comme on le voit par les observations que je viens de faire, l'inconvénient de ne pas offrir une idée absolument précise de la conférence de Saint-Cloud, en ce qui se rapporte à l'un de ses points les plus importants, je prie Votre Excellence de considérer si, dans l'intérêt du gouvernement, ce n'est pas un devoir pour les commissaires français de former une réclamation tendant à rectifier ou à éclaircir ce qui. dans le compte rendu de cette discussion par M. le duc de Wellington, ne s'accorde pas avec le souvenir qu'ils en ont conservé.

Veuillez agréer, etc.,

Baron Bignon.

Ces observations étaient, comme on voit, présentées avec tous les ménagements que comportait la situation si difficile de la France. Labédoyère venait d'être fusille, Ney était prêt à subir son jugement ; on était au fort de la réaction royaliste et de l'oppression étrangère. Dans un pareil moment , il y avait quelque patriotisme et quelque courage, de la part d'un fonctionnaire des Cent Jours, à . oser élever la voix contre les allégations d'un personnage tel que Wellington.

A cette lettre était joint un billet d'envoi particulier, dans lequel M. Bignon s'efforçait de démontrer les avantages de cette publication, faite à ses risques et périls, au point de vue de la dignité nationale. « Quoique, dans la position où se trouve la France, disait-il, souffrir et se taire doive être en général l'une des principales règles de la conduite du gouvernement français vis-à-vis des puissances étrangères, il se peut aussi qu'il ne soit pas inutile de donner de temps en temps quelques marques d'une juste sensibilité, lorsqu'on peut le faire d'une manière indirecte et sans inconvénient, ou bien du moins sans que cet inconvénient retombe sur le gouvernement même. Comme les explications que je donne à Votre Excellence sont de la vérité la plus rigoureuse, je ne crains point, si le gouvernement approuve leur publication, d'en prendre sur moi les chances. Cette publication pourrait se faire par la voie des gazettes de Londres, pour éviter au ministre français le reproche de l'avoir permise*. Dans le cas même où vous jugeriez qu'il n'y a pas lieu de faire usage de ma déclara-

^ La plupart de ces gazettes avaient amèrement censuré la conduite da duc de Wellington dans cette affaire, et auraient accueilli avec empressement les observations de M. Bignon.

tion, je crois toujours de mon devoir de vous la transmettre, afin que vous ayez une connaissance exacte de ce qui s'est passé, à l'égard des établissements publics de Paris, entre MM, les commandants en chef des armées anglaise et prussienne et les commissaires français. »

La réponse de M. de Richelieu à cette communication ne se fit pas longtemps attendrie : elle était ainsi conçue :

Monsieur le baron, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait Thonneur de m'écrira en me transmettant vos observations... Je suis sensible aux motifs qui vous ont porté à me faire cette communication confidentieUe, et je vous prie d'ea recevoir mes remercîmenls. Vous me demandez mon opinion sur l'intention où vous paraissez être de publier cette pièce; je vais vous la dire avec une entière franchise. Je pense que sa publication ne peut qu'avoir les plus graves inconvénients. Non-seulement, elle ne saurait avoir lien ^^^^ ^^^ journaux, mais il est hors <i« doute que l'insertion de cette pièce dans les journaux anglais ou dans telle autre feuille étrangère que ce soit, ne produisît un très-fâcheux effet, sans nous procurer le moindre avantage, puisque le mal est consommé. Je ne saurais donc trop vous engager à renoncer entièremeot au projet de donner de la publicité à ces réflexions. J'aime à me flatter que vous voudrez bien déférer à cette demande, que je vous adresse avec une confiance égale à celle que vous m'avez témoignée.

Recevez, etc.,

RiCREUKU.

LeJninistre de Louis XVI II attachait une singulière importance à dissuader le ministre de Tinterrègne de cette publication. Non content de lui avoir répondu par écrit dans ce sens, il pria M. Bignon de venir à Paris, et eut avec lui un entretien confidentiel, dans lequel M, de Richelieu confinna son opinion sur l'inopportunité d'un pareil éclat par des considérations malheureusement trop couvain-

cantes, pour que le patriotisme éclairé de M. Bignon pût y refuser son assentiment. La seule date de cet entretien (31 octobre 1815) fait assez pressentir la nature des explications de M. de Richelieu. Déjà, depuis un mois, un protocole secret avait fixé les bases du traité entre la France et les alliés; mais les questions de la durée de Toccupation militaire, de la quotité des contributions de guerre, n'étaient pas encore définitivement résolues ; tout espoir n'était pas perdu d'obtenir quelque allégement aux charges ac« câblantes que le ressentiment de T Europe prétendait impo- 'Ser à la France désarmée. Choisir un tel moment pour raviver une discussion d'une nature irritante, c'était en définitive agir contre l'intérêt présent du pays, fatalement lié à celui du gouvernement, qui, comme l'avait dit M. Bignon lui-même, ne pouvait, par la force des choses, que souffrir et se taire.

lA. Bignon renonça donc à engager cette controverse délicate, et ajourna la publicité de ses observations à une époque où elles n'auraient plus qu'une importance historique. Cet incident tout à fait inconnu de Thistoire politique de 1815, nous semble digne d'un sérieux intérêt. 11 y a, si je ne me trompe, un enseignement honorable et salutaire dans ce rapprochement, commandé par l'intérêt réel du pays, dans cette entente sage et vraiment patriotique entre deux personnages si profondément séparés d'opinions et d'affections politiques.

11 est bien à remarquer au surplus que M. de Richelieu, en dissuadant M. Bignon de cette publication, ne lui objectait pas que la convention du 3 juillet ne pouvait pas être invoquée, mais bien que, dans les circonsiances présentes, et le mal étant consommé, ses observations n'offraient plus que des inconvénients sans avantage.

En effet, le mal était consommé, car, tandis que M, Bignon adressait au duc* de Richelieu la communication confidentielle qu'on vient de lire, le plénipotentiaire des Pays-Bas annonçait triomphalement à sa cour le départ des tableaux, estampes, etc., enlevés aux bibliothèques et aux musées de la France. Il y avait de tout, même des quadrupèdes et des oiseaux empaillés, dans ce convoi de dépouilles opimes qui n'avaient coulé au baron de Gagern que des obsessions réitérées auprès de ceux qu'il appelait ses grands amis.

Ce diplomate a publié, en 1844, ses Mémoires gur la seconde paix de Paris. C'est une lourde compilation de mémorandums, de notes confidentielles, etc., dont la conclusion invariable est qu'on ne saurait faire payer trop chèrement à la France sa défaite. Nous n'aurions pas même nommé ce triste livre, si nous n'y avions trouvé une confirmation indirecte, mais positive, des assertions de M. Bignon relativement à la spoliation des musées. M. de Gagern avait formulé sa réclamation dès le mois de juillet. Il revint à la charge, quand Blûcher fit enlever d'autorité les tableaux provenant de la Prusse ou des pays qui allaient être, adjugés à ce royaume. Mais Blûcher avait fait une réserve formelle lors de la capitulation, sa position était exceptionnelle et en dehors de toute discussion ; il en était autrement des réclamations ultérieures. La conférence s'occupa de celle des Pays-Bas dans les premiers jours de septembre. 11 y eut alors une explication catégorique sur la discussion qui avait eu lieu à Saint-Cloud, et la première impression de l'empereur de Russie fut bien dans le sens indiqué par M. Bignon. Il jugea tout d'abord que les commissaires français n'avaient consenti à la suppression de la garantie des musées, que d'après l'assurance qui leur avait été

donnée quMl ne serait dérogé à cette garantie qu'en faveur de la Prusse; et que, pour tout le reste, on pourrait s'en rapporter à la magnanimité dont les puissances alliées avaient fait preuve Tannée précédente. Sur celte impression sincère de la situation, les plénipotentiaires russes déclarèrent que la loyauté de l'empereur Alexandre ne lui permettait pas d'autoriser d'autre réclamation que celle des Prussiens. Mais le ministre des Pays-Bas avait vivement travaillé les autres membres de la conférence, et surtout les Anglais; lord Castlereagh parla alors pour la première fois de la leçon morale dont la France avait besoin ; il s'attacha à dénaturer, à sophistiquer le sens des paroles de Wellington aux commissaires français ; il prétendit que son langage avait été mal compris, qu'il avait voulu simplement rapporter à l'arbitrage des grandes puissances toutes les résolutions de ce genre, sans qu'on pût en déduire un engagement même indirect en faveur de la France. Malgré tous ses efforts, la décision fut remise au lendemain. Mécontent et inquiet de cet ajournement, M. de Gagern écrivait le jour même à sa cour : « Lord Castlereagh a parlé pour nous avec art et éloquence, il n'y a donc plus que le comte de Nesselrode, c'està-dire le cher empereur Alexandre^ qui soit notre adversaire. »

La discussion fut reprise en effet le lendemain ; elle continua le surlendemain ; mais, dans cet intervalle, le diplomate hollandais se donna tant de mouvement, surtout auprès de lord et lady Castlereagh, que les Russes finirent par se trouver seuls de leur avis. Néanmoins, ils ne voulurent pas se départir de leurs principes, mais ils se bornèrent à protester, ajoutant qu'après tout ils n'empêchaient pas les autres de passer outre. Forts de cette notior^, écrivit

Gagem, nous aUans prendre de viw for ce ^ et c*est ce qu'il fit en effet» avec ie concoura de Wellington luimême Mil

* L'ouvrage de M. de Gagera est si peu connu en France, que nous avons era devoir joindre à nos pièces justificatives les détails véritablement curieux qu'il donpe lui-môme sur l'enlèvement de son butin.

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