‹ Histoire de la dernière capitulation de ParisChapitre 13 sur 39 · À SON EXCELLENCE M. LE COMTE DE GOLZ · texte numérisé non relu

À SON EXCELLENCE M. LE COMTE DE GOLZ

Le soussigné... apprend que rautorité militaire prussienne semble préparer la destruction d'un pont aussi précieux comme monument, que nécessaire pour la communication des deux rives de la Seine. Malgré la crainte que peut lui inspirer la menace de ces préparatifs, il ne peut croire à la réalité d'une telle détermination, la convention conclue le 3 du présent mois de juillet devant lui donner à cet égard une entière sécurité. L'article 11 de cette convention porte « que les propriétés publiques seront respectées. » Assurément on ne refusera pas de placer au nombre des propriétés publiques un ouvrage dont la ruine entraînerait une perte considérable pour le trésor de l'État, et dont les besoins journaliers de Paris et des environs réclament la conservation.

Si, même dans l'état de guerre, la destruction d'un édifice public est un acte contraire à toutes les lois, dès qu'il n'est pas commandé par une nécessité absolue, comment un tel acte serait-il possible, lorsque S. H. le roi de Prusse est dans des relations très- étroites avec Sa Majesté très-chrétienne, lorsque l'armée prussienne n'est plus en guerre avec Paris, et vient d'entrer dans cette capitale en vertu d'une convention qui a fait cesser les hostilités?

Indépendamment des motifs tirés de la convention du 3 de ce mois, le soussigné aime à s'appuyer sur les principes des traités qui unissent les puissances, principes qui, dans le traité du 2.5 mars, auquel le Roi a adhéré, comme dans celui de Chaumont, n'assignent à la guerre qu'un but salutaire, honorable et réparateur. Ce but étant atteint, les puissances ne peuvent vouloir causer un dommage gratuit à iijx, pays qui ne leur oppose plus de résistance, et que tout porte au contraire à désirer de rentrer promptement dans les rapports d'une parfaite intelligence avec toutes les autres nations.

M. le comte de Golz connaît trop bien les sentiments de son auguste souverain, pour ne pas intervenir en son nom dans une circonstance où l'autorité militaire prussienne paraît prête à s'en écarter. L'intervention de Son Excellence, pour être utile, doit être prompte, et il n'y a pas un moment à perdre.

Le soussigné prie M. le comte de Golz, etc.

* Ministre de Prusse.

M. de Talleyrand ayant approuvé et signé cette note, elle fut immédiatement adressée au comte de Golz, et des copies en furent -communiquées aux ministres de Russie, d' Autriche et d'Angleterre.

La note produisit son effet ; le pont d'iéna ne fut pas détruit. Ainsi, la convention du 3 juillet a été reconnue par le gouvernement royale qui en a invoqué rexécution. Il Ta reconnue en l'invoquant dans son intérêt, il Ta violée en poursuivant et punissant des hommes sauvegardés formellement par un des articles de cette convention, et notamment LE MARÉCHAL NEY. C'est Cette reconuaissance de la convention du 3 juillet par le Roi, qui forme ce qu'on a appelé le « secret de M. Bignon! »

Ce fait important était demeuré inconnu à tous les historiens de la Restauration ; aussi aucun n'a pu dire exactement quelles circonstances forcèrent Blûcher à renoncer définitivement à son projet*.

« Le ministre des affaires étrangères, le président du

t Une démarche personnelle du duc de Wellington avait échoué devant les rancunes impitoyables du vieux général prussien, qui donna Tordre, le 9 juillet, de mettre le feu à la mine. Heureusement cette tentative, faite précipitamment, ne produisit qu'un résultat insignifiant. On allait recommencer le lendemain, 10 juillet, quand les souverains et les ministres arrivèrent, et, peu de moments après, c'est-à-dire à la suite de la remise de la note que nous venons de citer, Blûcher reçut l'injonction positive de renoncer à son projet.

On a parlé, mais sans preuve suffisante, d'une insistance toute personnelle et très-énergique de Louis XVill, qui aurait déclaré k l'emperuiir Alexandre qu'il était prêt à se faire porter sur le pont. Quand metjie ce fait serait vrai, quand même la note à M. de Golz n'aurait pas été la seule cause de conservation du monument, le fait de la re«:on naissance de la convention, constaté par cette note, n'en subsiste p;ts moins, et demeure irrévocablement acquis à l'histoire.

nouveau conseil des ministres de Louis XVIU, ayant, par une note ofBcielle, signée de lui, demandé à Tune des parties contractantes l'exécution de la convention du 3 juillet, ayant requis l'une des parties contractantes d'en accomplir les conditions en ce qui la regardait, le gouvernement du Roi s'était par cela même approprié la convention; il l'avait adoptée, et, par cela même encore, il avait pris, de son côté, l'engagement de remplir celles des conditions dont l'exécution dépendait de lui.

» On ne dira pas sans doute que le gouvernement a été maître d'invoquer tels ou tels articles et de rejeter tels ou tels autres, qu'il lui a été loisible d'invoquer les articles destinés à sauver les monuments, et de rejeter les articles destinés à sauver les hommes. Une telle allégation serait aussi absurde que barbare. Une convention , un traité, un pacte quelconque, après sa conclusion, n'est point un acte qui puisse être scindé, à moins que ce ne soit du consentement mutuel des parties ; autrement, il est, par sa nature, essentiellement indivisible. Réclamer l'exécution d'un article, c'est les reconnaître tous^ et de tous les modes de sanction, celui-là est sans contredit le plus irréfragable, n

Ainsi, non-seulement la convention du 3 juillet était obligatoire, en droit, pour le gouvernement royal, mais en fait, il l'avait reconnue 1 II s'était prévalu de cet acte dans son propre' intérêt, dans celui de la tranquillité de Paris 1 Voilà quel était le secret de M. Bignon. Ce précédent, s'il eût été connu, aurait fourni le plus puissant de tous les arguments à la défense des victimes de la réaction ultra royaliste, et notamment à celle du maréchal Ncy. Une déplorable fatalité empêcha M. Bignon d'en faire usage dans cette circonstance décisive. Nous devons entrer h cet

égard dans quelques ^explications, qui formeront le complément et la conclusion de notre travail. Ces explications, élaborées de longue main par M. Bignon lui-même, importent à l'honneur de sa mémoire, et présentent tous les caractères d'une authenticité irrécusable.

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