‹ Histoire de la dernière capitulation de ParisChapitre 2 sur 39 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

Au conseil y les avis furent partagés, mais T Empereur, fidèle à son rôle de souverain constitutionnel, persista dans ses intentions conciliantes et pacifiques. Il chargea ► les ministres et son frère Lucien d'aller solliciter des représentants une adhésion énergique, absolue, aux grandes mesures que réclamait la situation. Peut-être aurait-il mieux valu qu'il fît cette démarche en personne. Il en fut sans doute empêché par les souvenirs du 18 brumaire; il se rappela qu'alors une démarche toute semblable avait failli tout perdre, et craignit de s'amoindrir, de se compromettre inutilement dans un conflit indigne de lui.

Quoi qu'il en soit, la tentative amiable des ministres échoua complètement. Des hommes généralement honorables, mais jouets d'une intrigue coupable et de folles illusions, complétèrent par une scission déclarée le mal qu'avaient commencé' leurs défiances inopportunes. Pour eux, Napoléon était le premier ennemi à combattre, celui dont il fallait à tout prix se débarrasser, en exigeant son abdication, en proclamant au besoin sa déchéance ! Pour eux, le plus grand danger n'était pas l'invasion du territoire français, mais la crainte d'un coup d'État, d'une dissolution, qu'ils auraient bien méritée par. tout ce qu'ils firent pour s'y soustraire. Je ne connais rien de plus affligeant dans nos annales que cette trop fameuse motion de Lafayette, présentée dans la séance du 21 juin, motion qui associait aux mesures de défense des précautions hostiles contre le chef de l'État. Cette tendance véritablement antinationale se manifesta non moins vivement par l'accueil fait aux ministres et à Lucien, dans l'intervention duquel on voyait à tort la menace vivante d'un nouveau 18 brumaire. L'intérêt évident de la France, l'attrait irrésistible

qu'exerce sur toute âme noble le malheur d'un grand homme, rattachaient Lucien à la cause de celui dont il s'était séparé dans la prospérité. Napoléon retrouva en lui, dans cette dernière crise, le même dévouement que dans la première, mais sa présence fut cette fois plus nuisible qu'utile. On repoussa ses instances, on murmura de ses reproches, et Lafayette y répondit par une sortie aussi violente que déplacée. Le moment était singulièrement choisi pour reprocher publiquement à Napoléon les souffrances et les pertes de nos armées, pour les imputer uniquement à son ambition! Sur quoi se fondait le héros de 1789, étranger à tous les événements politiques et guerriers de l'ère impériale, pour préjuger les sentiments de l'armée, et porter la parole en son nom? Nous n'en dirons pas davantage, par égard pour la mémoire d'un homme dont le cœur était honnête, mais le jugement faux ; qui aimait sincèrement son pays, mais qui, plus d'une fois dans sa vie, s'est cruellement abusé sur les meilleurs moyens de le servir.

Cette défection parlementaire, que Napoléon avait vainement tenté de conjurer, complétait en réalité le désastre de Waterloo. Il n'y avait plus pour le chef du gouvernement que deux partis à prendre : renverser ces nouveaux auxiliaires de la coalition étrangère, ou leur céder la place*. Nul n'a mieux défini cette cruelle situation que Napoléon lui-même, s' entretenant avec Benjamin Constant dans la soirée du 21 juin. Avant d'accomplir le sacrifice

* « Les Français qui, après la défaite de Waterloo, au lieu des ressources en hommes et eu argent que demandait l'usurpateur, ne lui en ont laissé d'autres que de tout abandonner, ont été pour les puissances alliées des auxiliaires très-réels et très-utiles. » (Note de M. de Talleyrand, du 21 septembre 1815.)

iO HISTOIRE DE LA DERNIÈRE

qu'on exigeait de lui, il en pressentait les conséquences fu* nestes; il formulait d'avance l'inflexible arrêt de Thistoire:

« Il ne s'agit pas de moi à présent, il s'agit de la France. On vent que j'abdique. Â-ton cakulé les soites inévitables de cette abdication ? C'est autour de moi, autour de mon nom que se groupe l'armée ; m'enlever à elle, c'est la dissoudre. Cette armée n'entend pas toutes vos subtilités. Croit-on que des axiomes métaphysiques, des déclarations de droits, des discours de tribune, arrêteront une débandade? Me repousser quand je débarquais à Cannes, je l'aurais conçu ; m'abandonner aujourd'hui, je ne le conçois pas ! Ce n'est pas quand les ennemis sont à vingt-cinq lieues qu'on renverse un gouvernement avec impunité. Pense-t-on que des phrases donneront le change aux étrangers? Si l'on m'eût renversé il y a quinze jours, c'eût été du courage, mais je fais partie maintenant de ce que l'étranger attaque, je fais donc partie de ce que la France doit défendre ! En me livrant, elle se livre ellemême, elle avoue sa faiblesse, elle se reconnaît vaincue, elle encourage l'audace du vainqueur! Ce n'est pas la liberté qui me dépose, c'est Waterloo, c'est la peur, une peur dont vos ennemis profiteront.

» Et quel est donc le titre de la chambre pour me demander mon abdication? Elle sort de sa sphère légale, elle n'a plus de mission; mon droit, mon devoir, c'est de la dissoudre. > Alors il parcourut rapidement les conséquences possibles d'une telle mesure. Séparé des chambres, il n'était plus qu'un chef militaire, mais l'armée lui restait. En supposant même qu'elle se divisât, la portion qui lui demeurerait fidèle pouvait se grossir de cette classe véhémente et nombreuse, facile à soulever, parce qu'elle est sans lumières. Et comme si le hasard eût voulu fortifier Napoléon dans le sentiment des ressources que lui promettait cette résolution désespérée, au moment même où il comparait ses forces à celles de ses adversaires, soudain l'avenue de Marigny retentit des cris de vive l'empereur! Une foule d'hommes, appartenant pour la plupart à la classe indigente et laborieuse, se pressait dans cette avenue, tentant d'escalader les murs de l'Elysée, pour offrir à Napoléon de l'entourer et de le défendre. Il promena quelque temps ses regards sur cette multitude passionnée. « Vous le voyez, me dit-il, ce ne sont pas là ceux que j'ai comblés d'honneurs et de trésors. Que me doivent ceux-ci? Je les ai trouvés, je les ai laissés pauvres. L'instinct de la nécessité les éclaire, la voix du pays parle par leur bouche, et si je le veux, si je le permets, cette chambre rebelle, dans une heure elle n'existera plus. Mais, reprit-il après un mo-

ment de silence, la vie d'un homme ne vaut pas ce prix. Je ne suis pas revenu de l'île d'Elbe pour que Paris fût inondé de sang ^ »

Dans cette vie si pleine de choses grandes et héroïques, il n'est peut-être pas de plus beau moment que celui-là. On a dit que Napoléon avait péri pour avoir trop osé ; ne devrait-on pas dire plutôt qu'il succomba pour n'avoir pas tout osé , pour n'avoir pas osé autant qu'il pouvait faire , dans la prospérité comme dans le malheur ! Ce fut une faute d'élever sa famille, c'en fut peut-être une plus grande encore de ne pas changer plus de dynasties. Il avait pu anéantir la Prusse, et c'est la Prusse dont la défection lui porta le coup le plus fatal en 1812. Et de même que naguère il aurait pu, en proclamant l'émancipation des serfs, allumer au cœur de la Russie un feu plus ardent que celui de Moscou, il pouvait, en 1815, donner de l'Elysée le signal d'une guerre d'extermination contre tous ses ennemis, quels qu'ils fussent. Mais celte lutte suprême n'était possible qu'à la condition d'une alliance sacrilège, indigne de lui. Jamais il ne fut plus grand qu'à cette dernière heure, où il préféra le long martyre de l'exil aux horreurs d'un pareil succès, où il dédaigna de ramasser les guenilles sanglantes de la Terreur pour s'en refaire une pourpre impériale.

Ce ne fut pas toutefois sans de cruelles perplexités que l'Empereur accomplit son sacrifice. Il l'aurait fait sans hésitation, sans regret, s'il avait espéré que ceux' qui exigeaient son abdication « couvriraient au moins leur abandon de quelque lutte, de quelque gloire, » ou que cette abdication suffirait en effet pour désarmer les ressentiments de ces

' Benjamin Constant, Lettres sur les Cent Jours, Ces éloquentes paroles de Napoléon ont été souvent reproduites, mais on ne saurait trop les connaître et les méditer, pour l'intelligence de ces tristes événementa.

ennemis qui prétendaient alors n'en vouloir qu'à lui et non à la France ! Mais il ne l'espérait pas; il ne se faisait illusion ni sur l'énergie des uns, ni sur la modération des autres. Cette journée du 21 juin est une date à jamais lugubre dans notre histoire. Malgré les égards que méritent individuellement la plupart des députés de 1815, on ne saurait méconnaître que leur défection, si profondément inopportune après Waterloo, fut la cause décisive de l'abdication et des malheurs qui s'ensuivirent. L'Empereur n'aurait pas reculé devant une opposition dont l'hostilité dynastique ou la trahison eussent été les seuls éléments; il ne céda au soulèvement que quand il vit les chefs du parti constitutionnel s'en faire les plus ardents promoteurs. Leur présence dans les rangs de ses ennemis devait rallier contre lui une partie de cette majorité paisible, ennemie des excès révolutionnaires , qui avait jadis applaudi au 18 brumaire. Dès lors, le succès et même la lutte n'étaient plus possibles qu'au prix d'affreux déchirements. En reculant devant cette extrémité terrible, en refusant de pactiser, même momentanément, avec les démagogues. Napoléon rendait un dernier et immense service, non-seulement à sa patrie, mais à l'Europe conjurée ; il se sacrifiait, non pas à un intérêt exclusivement français, mais à un intérêt social. On n'a compris que bien plus tard tout ce qu'il y eut d'abnégation héroïque et de véritable grandeur dans cette dernière abdication \

^ Nous avons du mentionner dans cette étude, mais seulement comme point de départ, l'abdication de l'Empereur. On conçoit qu*il n'entrait pas dans notre plan d'en reproduire tous les détails, déjà connus depuis longtemps. On les trouvera notamment dans le tome III de l'ouvrage de M. de Vaulabelle sur les deux Restaurations, y oït aussi le dernier chapitre du t. XIV de l'Histoire de France sous Napoléon, de M. Bignon.

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