CHAPITRE II
Suites funestes de l'abdication. — La commission de gouvernement provisoire. — Fouché.
L'empereur n'avait que trop justement pressenti les conséquences du sacrifice qu'on exigeait de lui. Par la défection des représentants, la France entière se trouva entraînée dans la déroute de Waterloo. On s'était imaginé que l'abdication désarmerait nos ennemis; elle ne désarma que nos défenseurs. D'un échec que Napoléon seul pouvait réparer, on fit, en se séparant de lui, l'un des plus effroyables désastres qu'une nation puisse essuyer sans périr.
On a prétendu, en jugeant d'après l'événement, qu'une fois l'abdication exigée et obtenue, le mieux aurait été de proclamer et de redemander de suite Louis XVIIL La question n'est pas de savoir si cette solution eût été la meilleure, mais si elle était possible dès le 22 juin. Or, dans ce moment, les royalistes n'étaient nulle part en mesure de se prononcer avec l'ensemble et l'énergie nécessaires pour décider ce rappel spontané ; ils avaient contre eux l'armée, et ne comptaient qu'une minorité imperceptible et timide dans les assemblées législatives. Le véritable esprit politique de ces assemblées se manifesta tout d'abord par le choix des membres de la commission de gouvernement provisoire. Ce n'était pas assurément pour préparer
1& HiBtOIRË bfi LA DERNIÈRE
la rentrée du frère de Louis XVI que l'on désignait, pour figurer dans cette commission, trois conventionnels régicides. Tous les contemporains, sans distinction d'opinion, ont conservé cette impression, qu'une tentative royaliste qui se serait produite immédiatement après l'abdication, tandis que l'Empereur était encore dans le voisinage de Paris et de l'armée « aurait infailliblement provoqué un mouvement à la fois populaire et militaire en faveur de Napoléon. Celui-ci n'ayant d'ailleurs abdiqué qu'en faveur de son fils, la proclamation spontanée d'un autre souverain le relevait de cette abdication, et lui donnait un point d'appui légal pour ressaisir la dictature *. Il a fallu, pour que le rétablissement de la branche aînée des Bourbons devînt, non plus seulement possible, mais nécessaire, que Napoléon fût parti, l'ennemi aux portes de Paris, qu'un fatal concours de circonstances amortît toute résistance, paralysât toute énergie, même celle du désespoir ! Il a fallu, en un mot, que toutes les conséquences de l'abdication eussent acquis leur plein et entier développement. Quelques jours suffirent, il est vrai, pour réduire la France à subir la loi rigoureuse du vainqueur. Mais dans ces quelques jours se presse un monde entier d'événements, de péripéties, aboutissant
« Il y eut cependant, le 27 juin, un projet de rappel des Bourbons, concerté entre Fouché et Davoust, projet dont nous reparlerons tout à l'heure. Mais il est essentiel de remarquer que dans ce moment rinvasion anglo-prussienne avait fait déjà de grands progrès, qu'on avait des données au moins très-yraisemblables sur les intentions définitives de l'Angleterre à l'égard des Bourbons, enfin que les mesures étaient prises pour que l'Empereur fût déjà loin de Paris au moment où la proposition du rappel de Louis XVIII aurait été soumise officiellement aux chambres. Toutefois, s'il avait été donné suite àjce projet, il est difficile de deviner ce qui serait arrivé.
GAPITULÂtION DE PARIS. 15
enfin à une solution tout à fait opposée aux sympathies, aux vues de ceux-là même qui l'avaient préparée sans s en douter.
Le choix des membres de la commission de gouvernement provisoire trahissait déjà tout à la fois cet esprit de répugnance et de précaution hostile contre les Bourbons, dont nous parlions tout à l'heure, et le commencement de ce travail de désorganisation, qui devait bientôt rendre leur rétablissement inévitable* Chacun de ces choix avait néanmoins, jusqu'à un certain point, sa raison d'être. Le nom de Carnot, associé au souvenir d'une lutte énergique et heureuse contre une autre coalition, semblait de bon , augure, dans l'éventualité de grandes mesures à prendre pour la défense nationale. Grenier, l'un des plus habiles tacticiens de l'armée française, appartenait à la catégorie peu nombreuse d'officiers supérieurs qui pouvaient se plaindre de n'avoir été ni suffisamment mis en évidence, ni récompensés suivant leur mérite sous le régime impérial ; il présentait donc une double garantie de capacité et d'indépendance à ceux qui croyaient pouvoir se passer de Napoléon. Quinette, esprit laborieux et pratique, avait eu le mérite de montrer du sang-froid dans les premiers moments de l'émotion excitée par la fatale nouvelle de Waterloo. Caulaincourt, noble et loyale nature, mais brisé moralement et physiquement par tant de terribles secousses depuis 1812 ; Caulaincourt, le fidèle et malheureux négo* dateur de Prague et Châtillon, semblait plus particulièrement chargé de défendre les intérêts de la dynastie napoléonienne.
Enfin, la nomination d'un homme qui fut le héros malfaisant de ces tristes jours, celle du duc d'Otrante, s'explique par des raisons de nature bien diverse. Tout le
monde se défiait de Fouché, et personne ne croyait pouvoir se passer de lui. Ses antécédents révolutionnaires semblaient creuser un abîme entre les Bourbons et lui, et cette considération avait même puissamment contribué à sa nomination. Il trahissait l'Empereur dès 1813, et depuis cette époque, aucune réconciliation n'avait été sincère de sa part. S'il n'était pas l'auteur direct de la défection parlementaire devant laquelle Napoléon se retirait, il y avait puissamment contribué par des insinuations fausses et perfides. Enfin il ne partageait pas les illusions des constitutionnels, partisans du duc d'Orléans; il ccypnprenait à merveille que l'avènement de ce prince, possible avant le retour de l'île d'Elbe, ne l'était pas après Waterloo. Fouché semblait donc, soit par ses antécédefats, soit par ses prévisions, placé en dehors de tous les partis, et pourtant il avait eu l'art de se faire universellement accepter comme un auxiliaire et un confident nécessaire, et se mettait ainsi en mesure de tirer un profit personnel de toutes les éventualités.
De tous les promoteurs de la défection parlementaire, celui-là fut le plus clairvoyant, et, par conséquent, le plus coupable. Il prévit les conséquences de l'abdication aussi bien que Napoléon lui-même. Les autres, il faut le dire à leur honneur, furent les dupes de Fouché, non ses complices. Tous auraient sans doute agi différemment s'ils avaient pu lire dans un avenir bien proche, s'ils avaient compris que leur révolte contre les projets de dissolution faussement attribués à l'Empereur, les conduisait aune dissolution bien autrement humiliante et brutale. Ils ne prévoyaient pas alors qu'ils se verraient bientôt interrompus dans ces stériles débats de constitution, dans ces discussions métaphysiques, dont rien, pas même l'agonie de la France, n'avait pu les distraire; que, repoussés du lieu
de leurs séancps par les baïonnettes, ils en seraient réduits à regretter qu'une telle violence ne leur eût pas été faite du moins par des mains françaises *.
Le duc d'Otrante est un des plus tristes exemples que nous offre Thistoire, du pervertissement moral que subissent parfois les intelligences les plus remarquables dans les bouleversements sociaux. Un publiciste éminent* a dit que, dans ces temps de crise, les devoirs et les sentiments les plus respectables se trouvent parfois divisés, et qu'entre ces choses graves et sacrées, il faut savoir faire un choix. Souvent aussf l'embarras de ce choix mène au scepticisme, au dédain de tout sentiment honnête et désintéressé. Le spectacle des triomphes de la force brutale, de l'injustice et de la ruse, si fréquents et parfois nécessaires en temps de révolutions, est une tentation trop grande pour des passions impérieuses, unies à des^ consciences débiles.
Fouché peut être regardé comme le type le plus remarquable de cet égoïsme révolutionnaire I Après avoir commencé sa fortune par une complicité froide et raisonnée dans les plus sanglants excès du terrorisme, il l'affermit par un dévouement absolu et servile à Napoléon, qu'il trahit ensuite sans scrupule, quand il crut pouvoir le faire avec profit. Les événements de. 181 4 avaient déjoué ses calculs ambitieux : relégué dans l'ombre par le gouverne-
^ Parmi les membres du parti constitutionnel de la chambre, Benjamin Constant est celui qui montra dans cette crise le plus de prévoyance et de sens gouvernemental. Dans ses Lettres sur les Cent Jours, bien qu'il ait apprécié avec une indulgence excessive la conduite de ses collègues, il ne dissimule qu'à demi combien leur attitude après Waterloo lui parut inopportune et périlleuse.
* M. de Rémusat.
ment de la première Restauration, il vit naturellement avec satisfaction ce gouvernement trébucher et s'égarer dès ses premiers pas. il dut sympathiser avec les idées des hommes qui» dès cette époque, préparaient l'avènement d'un prince plus sympathique aux idées libérales et, par conséquent, aux hommes de la Révolution. On sait comment les événements firent avorter cette combinaison, et remirent Fouché en présence de son ancien maître, dont il ne sollicita le pardon pour les trahisons anciennes qu'afin de le trahir plus sûrement encore. Fouché avait connu ou deviné l'un des premiers les véritables dispositions des alliés. Il n'était pas de ceux que peuvent abuser les proclamations et les manifestes; il prévoyait que la promesse de ne pas s'immiscer dans le choix du gouvernement de la France n'avait d'autre but réel que d'affaiblir Napoléon, que le succès de la coalition aboutirait infailliblement au rétablissement de Louis XVIII, sinon au démembrement de la France.
Menacé d'une disgrâce, et peut-être d'un châtiment plus sévère par Napoléon, qui avait démasqué ses intrigues, Fouché ne pouvait être sauvé que par la chute du gouvernement impérial. Dès la première nouvelle de Waterloo, cette chute lui parut inévitable, et il ne songea plus qu'à en tirer le meilleur parti possible, en écartant tous les obstacles qui pouvaient ajourner et peut-être empêcher le triomphe définitif de la coalition ; en se rendant assez utile, assez nécessaire à Louis XVIII et à ses alliés, pour surmonter les plus légitimes répugnances, et faire agréer ou subir ses services au frère de Louis XVI ! Ce fut dans ce but que Fouché provoqua la manifestation hostile des représentants, en prêtant faussement à Napoléon des projets de mesures violentes. Qu'importaient l'honneur et l'avenir
de la France, pourvu que la fortune de Fouché surnageât parmi les débris?
Pourtant, nous ne voudrions pas juger cet homme plus sévèrement qu'il ne mérite. Il se peut que Tégoïsme l'aveuglât au point de croire que l'intérêt général était conforme à son intérêt privé. 11 est d'ailleurs certain qu'au moment où il détermina l'abdication par ses intrigues, il espérait amortir les répugnances de la nation, des représentants et de l'armée pour les Bourbons, assez promptement pour arriver au même but par un accommodement moins humiliant et moins désastreux que celui qu'il fallut subir. 11 fit même dans ce sens, le 27 juin , d'accord avec le prince d'Eckmûhl, une tentative qui, si elle avait réussi, aurait épargné à la France au moins une partie des humiliations auxquelles elle fut soumise un peu plus tard. Cette tentative échoua par suite d'une double maladresse des conseillers intimes de Louis XVIII, et des plénipotentiaires envoyés aux souverains alliés pour traiter de la paix. Les premiers, dans la fâcheuse proclamation en date du 25 juin, avaient jugé à propos de parler de la dispersion heureuse des satellites du tyran ^ et des mesures rigoureuses qu'on préparait contre ses complices. Cette menace fut, il est vrai, presque aussitôt amendée par la déclaration plus conciliante de Cambrai, mais elle avait été connue dès le 26 à Paris, et y avait ravivé, dans le moment le plus inopportun , la défiance et l'inimitié contre la branche aînée des Bourbons.
La bévue des plénipotentiaires fut d'un effet plus déplorable encore. Prenant au sérieux quelques paroles vagues et sans autorité des aides de camp du maréchal Blûcher, ils avaient cru et affirmé de la manière la plus positive , dans leur correspondance officielle , que les alliés ne te-
liaient en aucune façon au rétablissement des Bourbons, mais seulement à l'anéantissement politique de Napoléon. La dépêche de M. de Lafayette, qui contenait cette aflSrmation, fut communiquée le 27 à un conseil de gouvernement , juste au moment où le rappel des Bourbons allait y être officiellement résolu, à l'instigation de Fouché et sur l'initiative du prince d'Eckmûhl. La conséquence de cette communication fut l'ajournement forcé d'une résolution décisive, dans une circonstance qui n'admettait pas de retard. Et comme en même temps, pour donner satisfaction aux alliés, on persistait à repousser l'offre que faisait Napoléon (Je reprendre, en qualité de simple général, "le commandement de l'armée , comme on le contraignit enfin à s'éloigner, emportant avec lui toute possibilité de résistance efficace et énergique , on perdit tout pour n'avoir pas su se décider à temps , dans un sens ou dans l'autre I On fut réduit à subir un gouvernement qu'il aurait été possible d'accepter, quelques jours auparavant, avec quelque semblant d'indépendance et de dignité dans le malheur !
Mais, en admettant même que les conséquences de l'abdication aient été aggravées par des démarches étrangères au duc d'Otrante, il n'en demeure pas moins responsable, dans une large mesure, des humiliations et des malheurs de la France. C'est à son instigation que l'abdication fut exigée, parce qu'à cette heure décisive il n'eut de véritable souci que pour sa propre fortune , et qu'il subordonna tout à son intérêt privé. Lui aussi prenait en sérieuse considération cette effervescence anarchique, dont l'appréhension fut un des grands motifs qui déterminèrent l'Empereur à céder, et ensuite à ne pas revenir sur son abdication. Mais c'était pour la France même
et pour Tordre social que Napoléon redoutait cette effervescence, dont il aurait pu se faire un si terrible auxiliaire. L'ancien terroriste Pouché, devenu l'un de ces riches que jalousent et qu'attaquent les niveleurs , ne redoutait que pour lui-même une nouvelle explosion de ces passions révolutionnaires, dçnt son ambition l'avait jadis fait complice.
Mais il est des coupables dont l'impunité ferait douter de la Providence, et celui-là fut du nombre. Aussi, après un succès éphémère, les calculs égoïstes de cet homme, pourtant si habile, aboutirent à une immense et suprême déception. Parvenu à se faire admettre dans les conseils de Louis XVIII, il crut avoir gagné, lui aussi, sa bataille de Waterloo ; oubliant que cette faveur , née de circonstances exceptionnelles, devait être passagère comme elles, et qu'on sacrifie sans scrupule les gens qu'on n'aime ni n'estime, du moment où ils cessent d'être nécessaires. Aussi cet homme, qui avait tant abusé les autres, s'abusa profondément sur sa propre destinée. En travaillant à l'humiliation de son pays , il ne gagna pour lui-même que l'exil, une prompte mort et un opprobre éternel.
De tous les hommes politiques qui figurèrent dans l'interrègne de 1815, Fouché est le seul dont les actions méritent un examen minutieux et suivi ; il fut véritablement le génie malfaisant de ces tristes journées. Cette équivoque et ténébreuse figure présente un contraste saisissant avec la physionomie vraiment épique de Napoléon, plus grand, s'il est possible, dans ce martyre de l'infortune que dans la prospérité. Tout l'intérêt, toute la poésie de ces jours de deuil se concentre autour de ce glorieux vaincu, de cet Enceladedes temps modernes, qui ne put être, lui aussi, accablé que sous des montagnes.
Les événements de Tinterrègne ont servi de prétexte à des déclamations violentes et banales contre les classes aisées, déclamations dont le simple bon sens suffit pour faire justice, et que démentent d'ailleurs des témoignages nombreux et irréfragables. Attribuer aux grands toutes les faiblesses, . toutes les fautes ; aux petits tous les sentiments nobles et énergiques, c'est faire après coup de la fantaisie révolutionnaire pour flatter les passions d'une autre époque ^ Napoléon connaissait mieux apparemment les hommes et les choses de son temps que les écrivains qui sont venus, trente ans plus tard, discuter sa conduite, et lui apprendre ce qu'il aurait dû faire. S'il se retira devant l'opposition parlementaire qui se manifesta après Waterloo, c'est que, le principe d'une résistance régulière lui faisant défaut, il jugea qu'une lutte continuée dans des conditions révolutionnaires pouvait surexciter les passions de l'Europe conjurée, compliquer la guerre étrangère d'une guerre civile, et aboutir au démembrement de la France. Si ce fut là une erreur, ce fut du moins celle d'une grande âme, et les alliés, qui en recueillirent tout le béné-
* On a insisté avec quelque amertume sur l'attitude indifférente et presque joyeuse d'un certain nombre d'individus appartenant aux classes aisées, se promenant paisiblement sur les boulevards, tandis que les Prussiens menaçaient déjà la capitale. Un témoin oculaire, qui parcourait à la même époque les environs de Paris, du côté opposé à l'invasion, nous racontait dernièrement qu'il fut fort surpris de trouver partout les populations rurales, réunies autour des feux de la Sainte Jean, se livrant avec un calme parfait à leurs réjouissances accoutumées. Cet incident, pris entre mille, prouve que la lassitude de la guerre et des grandes émotions politiques ne se rencontrait pas exclusivement alors dans les rangs élevés de la société, et généralement qu'il ne faut pas se bâter de tirer de faits isolés des conséquences absolues. N'y avait- il donc alors que dans la bourgeoisie, des veuves et des mères en deuil ?
fice, auraient dû se montrer plus généreux envers la France, comme envers l'Empereur.
Au reste, si nous avons insisté avec quelque détail sur le rôle politique de Fouché, c'est que son influence, prépondérante au début, ne se manifeste plus que d'une façon indirecte et vague dans les négociations qui vont suivre, et que nous avions hâte d'en finir tout d'abord avec les choses honteuses. Notre intention n'est pas, nous le répétons encore, de recommencer la chronique scandaleuse de ces malheureux jours. Un pareil travail ne saurait profiter ni aux intérêts généraux de la France, ni à ceux d'aucun parti. Napoléon lui-même nous a donné le conseil d'une sage réserve, en proclamant « qu'il est des événements audessus de toute force humaine. » Ce serait déjà une entreprise insensée que de prétendre noter toutes les défaillances de l'équipage d'un navire prêt à sombrer dans une tempête, celles même d'un seul homme aux prises avec quelque crise suprême ; et ici nous sommes en présence, non pas seulement d'un homme ou d'un navire, mais d'une grande nation en détresse, de la France elle-même en péril de mort !