CHAPITRE III
Nomination des plénipotentiaires envoyés aux souverains alliés. — Leurs instructions.
Le gouvernement provisoire, chargé de tirer parti de l'abdication pour négocier une paix honorable, devait nécessairement succomber en peu de jours dans l'accomplissement de cette tâche impossible. Il est juste de reconnaître néanmoins, qu'à l'exception du duc d'Otrante, les membres de ce gouvernement et leurs agents s'efforcèrent loyalement, et jusqu'à la dernière heure, d'exécuter leur mandat.
En se tenant rigoureusement dans les termes de l'abdication consentie par l'Empereur, la question à vider entre la France et la coalition aurait pu être posée dans les termes les plus simples. L'abdication avait été réclamée par la majorité des représentants et consentie par l'Empereur, parce que les alliés avaient déclaré, avant le commencement des hostilités, que sa seule présence était un obstacle insurmontable à la paix, qu'ils ne faisaient la guerre qu'à lui, et non dans le but d'imposer à la France tel ou tel gouvernement.
D'un autre côté. Napoléon avait abdiqué expressément en faveur de son fils, et dans les deux séances du 23 juin, les Chambres avaient reconnu que Napoléon II était de-
venu empereur des Français par le seul fait de l'abdication de son père et la force des constitutions de T Empire. La tentative de négociation semblait donc devoir se réduire à mettre les alliés en demeure d'agir conformément à leurs déclarations précédentes, l'abdication leur ôtant tout prétexte de continuer les hostilités, ou d'intervenir dans les affaires intérieures de la France.
Mais, en fait, la situation était bien autrement complexe et périlleuse. Il était évident, pour tout homme sensé, qu'on ne devait pas compter, de la part des alliés, sur cette modération stoïque dans la victoire ; qu'ils exigeraient par rapport à Napoléon d'autres sûretés que celle d'une simple abdication ; enfin, qu'en dépit de leurs promesses, ils entendaient faire payer chèrement à la France le violent ébranlement donné à l'Europe par le retour de l'île d'Èlbe. On devait prévoir que les diplomates de la coalition contesteraient la base même de la négociation proposée, qu'ils ne manqueraient pas d'objecter t que ce qui pouvait être applicable à la France seulement menaçante, ne l'était pi us à la France décidément hostile; à la France, qui avait fait un violent et inutile effort pour conserver le souverain dont on avait voulu la détacher. » A cette difficulté inévitable, on n'osait pas même opposer la menace d'une résistanc e désespérée, à plus forte raison celle du rappel de Napoléon, tant le découragement était profond, tant on était convaincu que toute prolongation de la lutte, avec ou sans l'Empereur, ne pouvait aboutir qu'à des désastres encore plus grands.
En dépit des illusions de quelques utopistes, il fallai t donc s'attendre à des exigences impérieuses, exag érées. M. Bignon, qui venait d'accepter le portefeuille des affaires étrangères, s'attacha, en rédigeant les instructions
des plénipotentiaires, à prévoir toutes les objections, toutes les prétentions que les ennemis pourraient mettre en avant. En s' efforçant d'assurer le succès de la négociation projetée, il n'osait y compter néanmoins, et prenait en même temps des mesures particulières qui dénotaient la prévision des éventualités les plus sinistres*.
Ces instructions n'ont été connues jusqu'ici que par des citations partielles et des fausses appréciations.
En voici le résumé fidèle et complet :
« L'objet de la mission des plénipotentiaires est de négocier un arrangement qui sauvegarde notre indépendance nationale et l'intégrité de notre territoire. L'Empereur ayant abdiqué, ses droits sont constitutionnellement dévolus à son fils. Mettre obstacle à cette dévolution ce serait déjà violer notre indépendance et se mettre en contradiction avec les déclarations antérieures. Mais il est fort à craindre que les puissances ne se croient plus liées par les déclarations qui ont précédé les hostilités. Elles objecteront : l"" Que la distinction qu'on voulait bien admettre alors entre l'Empereur et la nation, n'est plus admissible par le fait de la nation elle-même ; 2^ que la promesse de ne pas intervenir dans le choix d'un autre souverain n'ayant pu empêcher la guerre, les puissances s'en considèrent comme dégagées, et que leur intervention dans le
I Dans la nuit du 23 au 24, M. Bignon s'occupa de mettre en sûreté les pièces les plus importantes et les plus secrètes de son ministère. Il les confia à l'un de ses neveux, H. Edouard Delamarre, aujourd'hui membre du corps législatif, qu'il fit partir immédiatement de Paris avec ce précieux dépôt, en lui recommandant de ne les remettre ultérieurement qu'à lui-même, ou, à son défaut, sur la réquisition et en présence du duc de Bassano et de M. Otto. Ce ne fut qu'après la capitulation que M. Bignon fit revenir ces pièces, qu'il remit à M. de Talleyrand.
choix du nouveau souverain est devenue nécessaire pour la sécurité de l'avenir européen.
» Les plénipotentiaires puiseront la réfutation de ces arguments dans les sentiments de Thonneur national, qui, après que la nation entière s'était ralliée à l'Empereur, a dû combattre avec lui et pour lui, dans l'intérêt de sa propre défense jointe à celle du chef qu'on voulait lui enlever. Ils s'efforceront de démontrer que l'abdication, en rompant ce lien de l'honneur national, replace la France, vis-à-vis des puissances, précisément dans l'état où elle était avant la guerre, et fait disparaître le seul grief qu'on pût avoir contre elle.
» Il est une autre objection plus grave, et qui rendrait tout accommodement à peu près impossible : ce serait celle qui tendrait à refuser de reconnaître les plénipotentiaires, et la commission du gouvernement, et les actes de la re^ présentation nationale, comme étant le résultant d'un ordre de choses qui ne serait pas légal vis-à-vis des souverains alliés, attendu qu'ils ont constamment refusé d'en admettre les principes. Peut-être aussi se bomera-t-on à déclarer qu'il n'est pas constant pour eux que le vœu de la nation française est bien celui qui est exprimé par les Chambres, et que, pour savoir à quoi s'en tenir, ils entendent rétablir d'abord tout ce qui existait avant le mois de mars *.
9 Les plénipotentiaires ne manqueront pas d'arguments pour répondre à ces objections, surtout vis-à-vis de l'Angleterre, dont le souverain actuel ne règne qu'en vertu des principes dont nous sommes, à notre tour, dans le cas d'invoquer l'application. »
*■ Tel fut, en effet, comme on le verra bientôt, Je déclinatoire adopté par les ministres des puissances alliées.
Pour bien comprendre ce passage, il importe de rappeler combien est frappante l'analogie des événements des Cent Jours avec ceux qui amenèrent, en 1688, la fuite de Jacques II et l'avènement définitif de Guillaume d'Orange. Lors du retour de l'île d'Elbe, le duc de Vicence et M. Bignon n'avaient pas manqué de signaler à Napoléon cette conformité, comme un point de départ avantageux dans l'éventualité d'une tentative de négociation séparée avec l'Angleterre. L'Empereur avait agréé cette idée, et fait faire aux archives des affaires étrangères des recherches et de nombreux extraits de la correspondance de M. Barillon, ministre de France en Angleterre à l'époque de la révolution de 1688. La rapidité des événements mit obstacle à la négociation projetée. Toutefois les partisans de la dynastie napoléonienne ne désespéraient pas, dans les premiers jours qui suivirent le désastre de Waterloo, d'invoquer avec quelque succès ce même souvenir auprès du gouvernement britannique, en faveur du fils de Napoléon. Ce fut même, comme on le verra plus bas, l'un des principaux objets d'une mission spéciale auprès du cabinet de Londres *.
. Enfin, l'auteur des instructions avait dû mentionner une autre éventualité, prévue et espérée par la plupart de ceux qui avaient le plus fortement insisté pour l'abdication. Ils regardaient comme possible que, sans prétendre imposer la branche aînée des Bourbons à la France, les puissances n'en insistassent pas moins pour l'exclusion de l'héritier de
i Nous avons retrouvé, dans les papiers de M. Bignon, ces extraits inédits de la correspondance relative à la révolution de 1688. On trouvera ci-après les plus intéressants, parmi les pièces justificatives qui forment la seconde partie de ce volume.
Napoléon, dont la longue minorité pouvait donner lieu à des agitations intérieures ^ redoutables pour le repos de l'Europe entière. De ces agitations, la plus à redouter pour nos vainqueurs du moment, était celle qu'aurait pu produire un nouveau retour de Napoléon, et la position du gou- . vernement provisoire était si fausse, qu'il ne pouvait combattre ces craintes que par des protestations humiliantes. Pourtant il fallait bien répondre quelque chose. Il fallait, pour rassurer les alliés, insister sur le besoin qu'avait alors la France d'une longue paix, sur les vives répugnances qui s'y manifestaient pour la continuation de la guerre, sur l'allanguissement forcé de l'énergie guerrière chez une nation gouvernée par un conseil de régence, etc.... Monstrueuse situation que celle-là, où, pour sauvegarder les . intérêts d'une nation, on était contraint de révéler, d'exagérer son état de faiblesse et d'accablement, en un mot, de rassurer ses ennemis, jusqu'à leur donner la tentation de pousser aux dernières limites l'abus de la victoire I
Le gouvernement provisoire prescrivait aux plénipotentiaires une insistance encore plus énergique contre la branche aînée des Bourbons, qu'en faveur du maintien de la dynastie impériale. Cette tendance, que nous n'avons pas à discuter, était assurément conforme alors à l'esprit de la majorité constitutionnelle des représentants. On s'expliquait, à cet égard, en des termes d'une vivacité peut-être excessive. Il est toutefois nécessaire d'observer, pour Texcuse personnelle de l'auteur de ces instructions, qu'après les graves aberrations du premier gouvernement des Bourbons, il était permis d'en redouter de nouvelles, et que les fautes de la seconde Restauration et la révolution de 1830 n'ont que trop bien justifié cette prévision.
La plus grande fermeté était recommandée aux plénipotentiaires, sur la question de l'intégralité du territoire. C'était en effet sur ce terrain seulement, qu'on pouvait espérer de raviver les entiment de l'honneur national sans le concours de Napoléon. « Le respect de notre territoire, disait avec raison M. Bignon, importe à l'équilibre général européen. Sous quel prétexte voudrait-on y attenter? Tout est changé dans le système de l'Europe, tout, au profit des autres grandes puissances, tout, à notre détriment. La France n'en est point jalouse, mais elle ne veut être ni assujettie ni démembrée. » Ce langage était digne, véritablement français, et les ministres de Louis XVIII, obligés bientôt après de lutter à leur tour contre les exigences outrées des vainqueurs , durent envisager la situation au même point de vue, et faire valoir les arguments indiqués par le ministre du gouvernement provisoire.
Cette question était donc en réalité l'âme de la négociation ; elle devait fatalement primer toutes les autres, même celle du maintien de la dynastie napoléonienne. Toutefois, en présence de la déclaration des Chambres en faveur de Napoléon II, le gouvernement provisoire ne pouvait ni laisser à ses plénipotentiaires, ni assumer pour lui-même la responsabilité d'une solution différente. Mais, d'un autre côté, il ne pouvait pas davantage subir la responsabilité plus grave encore de rompre toute négociation, sur le seul rejet du principe de l'hérédité dans la famille impériale. L'éventualité de ce rejet dut donc être prévue, et les plénipotentiaires eurent ordre de prendre arf référendum les propositions qui pourraient nous être offertes comme dernier moyen de salut, et susceptibles de se concilier avec nos plus chers intérêts. On réservait ainsi aux Chambres la possibilité d'accepter soit le duc d'Orléans , soit
Louis XVIII lui-même, avec des lois constitutionnelles et des garanties pour la sécurité des personnes* compro^ mises.
Dans tous les cas, il était expressément enjoint aux.plénipotentiaires d'insister pour la conclusion préalable d'un armistice, de stipuler la sûreté et Tinviolabilité de Napoléon hors du territoire français, de faire appel à la géné^* rosité personnelle des souverains alliés pour lui obtenir une résidence convenable.
Enfin, on indiquait éventuellement aux plénipotentiaires plusieurs arguments particuliers, susceptibles d'être employés séparément auprès des diverses puissances, s'il leur était donné quelque facilité pour des tentatives de ce genre. Cette partie des instructions était empruntée presque textuellement à un rapport secret présenté par le duc de Vicence à l'Empereur, dans le mois d'avril précédent. Ces négociations séparées auraient eu assurément quelques chances de succès à cette époque, si le retour de Napoléon s'était accompli après la clôture du congrès et la séparation des souverains.
Dans les instructions de M. de Lafayette et de ses collègues, on s'était efforcé de reprendre cette idée, et de l'adapter aux nouvelles circonstances avec les modifications nécessaires.
Ainsi, vis-à-vis de l'Autriche, on espérait pouvoir faire utilement appel à l'affection de famille, et aux inquiétudes que devait inspirer au cabinet de Vienne l'agrandissement de la Prusse et de la Russie. D'un autre côté , les idées libérales bien connues de l'empereur Alexandre semblaient devoir le rendre personnellement sympathique à un système de gouvernement constitutionnel. On espérait aussi qu'il garderait rancune aux Bourbons de leur recon-
naissance trop exclusivement affichée, en 181Û, pour T Angleterre. D'ailleurs son but était atteint ; vainqueur sans avoir combattu, il n'avait cette fois aucune perte à déplorer ou à venger. Sous ce dernier rapport, la Prusse était de toutes les puissances celle qu'on devait trouver la plus mal disposée ; néanmoins, à raison même des pertes qu'elle venait de faire, il était vraisemblable qu'elle ne pourrait refuser son adhésion à un arrangement qui serait accepté par les autres États. Il se présentait d'ailleurs, dans la situation nouvelle de l'Europe, de nombreux motifs pour un rapprochement politique entre la France et la Prusse, si cette dernière puissance se décidait à sacrifier immédiatement les rancunes du passé aux intérêts de l'avenir. M. Bignon insistait fortemen t sur tous ces points, dans des lettres séparées , dont les plénipotentiaires étaient autorisés à faire usage éventuellement auprès des ministres de chacune des grandes puissances continentales. Ces insinuations étaient habiles et bien appropriées aux circonstances ; malheureusement les plénipotentiaires ne furent pas à même de s'en servir*.
Enfin, il était facile de prévoir, dès cette époque, que les plus grandes difiicultés viendraient du côté de l'Angleterre, surtout par rapport à l'exclusion de la branche aînée des Bourbons. On pouvait , il est vrai , opposer à cette puissance ses propres antécédents dans une occasion grave et analogue à celle-là. A ceux qui lui contestaient, en 1688, le droit de changer de dynastie, elle répondait que le fait seul de la possession du pouvoir autorise toute puissance étrangère à traiter avec celui qui en est revêtu. Le gou-
* Nous avons cité in extenso aux pièces justificatives ces lettres particulières, adressées aux ministres des grandes puissances.
vernement provisoire de 1815 croyait pouvoir, à son tour, invoquer cet argument péremptoire, comme l'aurait pu faire Napoléon lui-même.
Ces instructions ont été l'objet de censures amères et déplacées. Le blâme, pour être juste, ne doit pas s'adresser aux hommes qui eurent encore le courage de s'occuper des affaires publiques dans une crise si difficile, et qu'ils navaient pas provoquée. L'histoire doit réserver toutes ses sévérités pour ceux qui, en brisant par l'abdication l'épée de la France, avaient assumé l'effroyable responsabilité d'un échec devenu irréparable par leur faute, et d'un abaissement moral plus funeste que tous les désastres militaires.
CHAPITREIIV
Effet prodiik ptr la noayeUe de Tabdication; inv^ion immédiate de la France. — Arrivée des plénipotentiaires à Laoo. — Lettre ciuieuse d'un général prussien. — Premières démarches des plénipotentiaires ; leur dépêche du 26 juin. — Les plénipotentiaires an quartier général des souverains ; résultat négatif de leur mission.
De toutes les éventualités mentionnées dans les précédentes instructions, ce fut la plus fâcheuse qui se réalisa, La mission des plénipotentiaires fut en définitive inutile et plus qu'inutile ; car, en même temps qu'elle subissait un échec complet du côté de l'ennemi, elle devint l'occasion d'un malentendu gouvei-nemental, qui exerça sur les événements une influence décisive et funeste.
Comme l'avait pressenti Napoléon, son abdication désorganisa la défense nationale, abattit le courage de nos soldats, en même temps qu'elle exaltait l'audace de l'ennemi. A la première nouvelle qu'il en eut, Blûcher se porta en avant, entraînant après lui Wellington, qui, malgré sa circonspection ordinaire, dut reconnaître que, cette fois, la raison était dans la témérité même. Il est bien démontré aujourd'hui qu'après une bataille aussi meurtrière que celle de Waterloo, les chefs de l'armée anglo-prussienne n'auraient pas risqué cette invasion prématurée en face de Napoléon. Mais la défection parlementaire et l'appréhension du retour de Louis XVIII modifièrent profondément
CAPITOLATION DE PARIS. 35
cette situation, et firent disparaître toutes les chances de revanche on d'arrangement avantageux. Le rôle négatif de nos plus glorieux chefs militaires, à partir de l'abdication, n'a rien qui doive nous indigner ni nous surprendre. Personne n'osait plus encourir la responsabilité d'une sérieuse résistance aux alliés du roi.
Le choix des plénipotentiaires avait été laissé à la commission de gouvernement. Elle désigna MM. de Lafayette, de Pontécoulant, Sébastiani, Voyer d'Argenson et de Laforest. M. Benjamin Constant leur fut adjoint comme se* crétaire. Un seul de ces plénipotentiaires, M. de Laforest, appartenait au corps diplomatique. M. de Pontécoulant était sénateur, les trois autres députés. Le duc d'Otrante eut la plus grande part à ces choix, qui ne promettaient pas un empressement bien vif à soutenir les droits de la dynastie de Napoléon. Celui-ci en fit lui-même la remarque avec quelque amertume. « Les ennemis du père, dit-il, ne seront jamais les amis du fils *. »
Ils quittèrent Paris dans la journée du 24. Retardés à plusieurs reprises par le manque de chevaux de poste et
* M. de Lafayette, qui rêvait alors le retour de sa popularité de 1789, venait d'éprouver coup sur coup deux vives déceptions. Sa candidature au gouvernement provisoire avait été re poussée, et le commandement de la garde nationale confié à Masséna. M. de Lafayette n'avait accepté, qu'avec une répugnance marquée, une mission dont le but réel était de l'éloigner de Paris.
Lafayette et plusieurs de ses collègues, imbus de préjugés invincibles contre l'Empereur, n'espéraient et ne désiraient pas le maintien de sa dynastie, mais ils croyaient possible d'influencer les alliés en faveur du duc d'Orléans. Cette combinaison, dont nous n'avons pas à apprécier le mérite, n'eût été possible qu'avant les Cent Jours, comme elle le redevint quinze ans plus tard, à la suite d'une révolution intérieure sans guerre étrangère.
les encombrements de troupes, ils n'arrivèrent à Laon que le lendemain matin, vers quatre heures. Par suite du mouvement rétrograde déjà ordonné par le nouveau général en chef (Grouchy), Laon n'était plus occupé que par notre avant-garde, et les avant-postes prussiens n'étaient plus qu'à une lieue de cette ville, tant Blûcher avait fait diligence I
En arrivant à Laon, les plénipotentiaires apprirent qu'il existait déjà une trêve verbale entre les commandants des avant-gardes, Morand et Zieten, et que le général Morand, aussitôt qu'il avait eu connaissance de l'abdication, avait pris sur lui d'écrire à Zieten pour lui communiquer officiellement cette importante nouvelle, et demander, en conséquence, un armistice immédiat*. C'était assurément quelque chose d'étrangement anormal qu'une semblable initiative, prise en face de l'ennemi par un simple général de division sous sa propre responsabilité. Mais M. de Lafayette et ses collègues jugèrent que la situation était assez grave pour dispenser des règles générales de la subordination militaire. Non-seulement il ne leur vint pas l'idée de blâmer en aucune façon la tentative de négociation que le général Morand avait hasardée de son chef, mais ils se mirent en quelque sorte à sa suite, en adressant leur première note aux deux généraux en chef, Blûcher et Wellington. Ils énonçaient dans cette note le but de leur mission, les pouvoirs dont ils étaient revêtus. Ils demandaient, en conséquence, à être dirigés sur le quartier général des souverains, aussitôt qu'ils auraient conféré avec LL. Exe. au sujet de la suspension d'armes générale déjà demandée par le général Morand.
4 Dépêche des plénipotentiaires, n» 1.
Cette note n'était pas encore expédiée, quand un parlementaire prussien apporta la lettre écrite par Zieten en réponse à celle de Morand, Les plénipotentiaires s'empressèrent de porter à la connaissance du gouvernement provisoire cette première communication de Tennemi. Nous transcrivons littéralement, avec toute son incorrection germanique, ce document, curieux à plus d'un titre.
Monsieur le général,
En conséquence de l'annonce qu'il vous a plu de me faire, en date d'hier, que Napoléon Bonaparte a abdiqué ses droits sur le gouvernement de la France, je n'ai pas manqué d'en faire part à S. A. le maréchal prince Blûcher.
Il me charge de vous faire savoir qu%l ne tient qu'aux souverains alliés d'accepter une suspension d'armes, et que Son Altesse n'ose y consentir sans que les monarques y aient agréé.
Elle me charge en même temps de vous observer que tout ce qui s'est passé en France depuis le 20 de mars ne laisse qu'une triste perspective sur le caractère yassillant et non fondé d'une nation et d'une armée, qui, en arborant le drapeau d'une personne qui ne voulait que le malheur de l'univers, fit partir de sa capitale le monarque le plus auguste et le plus doux.
Au reste, je dois vous réitérer que personne des armées alliées en voudra au malheureux pays de la France même, et que nous prendrons toutes les mesures possibles pour prouver que nous y entrons comme amis.
J'ai rhonn«ur d'être, etc. Zieten.
J'ose ajouter que les places d'Avesne et de Guise se sont rendues au corps d'armée sous mes ordres.
En transmettant cette lettre au gouvernement, les plénipotentiaires ajoutaient quelle ne comportait aucune espèce dé réflexion. Elle aurait dû suffire pour leur faire reconnaître, et en quelque sorte toucher au doigt la situa-
tion fausse et déplorable dans laquelle Tabdication plaçait la France, pour négocier ou pour combattre. Rien n'était plus poignant, ni niieux mérité, que ce reproche d'inconstance et de versatilité, venant d'un ennemi dont l'audace s'exaltait de nos discordes intestines, plus encore que de nos revers.
Cette lettre de fâcheux augure ne découragea cependant pas les plénipotentiaires. Ils envoyèrent de suite aux avantpostes ennemis leur note en duplicata pour les généraux en chef, sans même en retrancher le rappel doublement malencontreux de la démarche de Morand , déjà rebutée. La' leur ne fut pas mieux accueillie. La réponse du général prussien fut la seule qui fut remise aux plénipotentiaires, avant leur départ pour le quartier général. Blûcher, alléguant qu'il n'était pas autorisé à conclure d'armistice, et qu'il fallait d'immenses avantages pour l'y décider, faisait demander, le 26 juin au matin, la remise de six places fortes pour la sûreté de son armée contre les partisans de Napoléon. Il ajoutait que, tout bien considéré, cette affaire d'abdication lui semblait un piège; il refusait de croire que les Chambres françaises eussent procuré à la coalition un avantage aussi inespéré. Décidément, cette abdication ne pouvait être qu'une feinte concertée avec Napoléon lui-même, pour amuser les alliés, et donner à l'armée française le temps de réparer ses pertes !
Cette appréciation de l'ennemi le plus acharné de la France était bien la critique la plus sanglante de ce qui avait été fait à Paris contre Napoléon ! Les plénipotentiaires ne parurent pas le comprendre ; ils rejetèrent les conditions proposées par Blûcher, conditions qui, si exorbitantes qu'elles fussent, valaient mieux que celles qu'il fallut subir quelques jours plus tard. Ils se réduisirent, mais tout aussi inutilement, à la demande d'une suspension d'armes de
cinq jours, et partirent aussitôt pour le quartier général des souverains sans avoir rien obtenu*.
Avant de quitter Laon, les plénipotentiaires adressèrent au gouvernement français une dépêche dans laquelle ils lui rendaient un compte détaillé de leurs premières démarches.
Ce fut dans cette dépêche qu'ils jugèrent à propos d'affirmer, d'après quelques propos de deux aides de camp de Blûcher, que la France ne serait en aucune manière gênée dans le choix de son gouvernement. On avait fort bien pu, en effet, leur dire quelque chose de semblable, mais ce n'était qu'une réminiscence banale des proclamations antérieures à Waterloo, et non pas, comme ils se l'imaginèrent, une communication faite par l'ordre exprès du général en chef prussien. Nous avons déjà signalé la déplorable influence que cette dépêche exerça sur les événements de Paris. Elle parvint aux Tuileries au moment où la proposition du rappel spontané de Louis XVIII, formulée par le prince d'Eckmûhl dans un conseil de gouvernement, allait y être approuvée et soumise ofliciellement aux Chambres. Fouché, qui était l'âme de cette combinaison, avait pris ses mesures pour que Napoléon quittât la Malmaison avant de savoir que l'on renonçait à défendre les droits de son fils. Cette manœuvre pouvait échouer par un revirement en faveur de Napoléon, que l'abandon de sa dynastie eût
« Wellington avait répondu de son coté à la note qui lui avait été adressée par un refus très-net et catégorique de toute suspension d'hostilités; mais sa réponse, publiée depuis en Angleterre, ne trouva plus les plénipotentiaires à Laon, et il ne paraît pas qu'ils l'aient reçue. Suivant une autre lettre de Wellington, adressée à lord Bathurst, Blûcher aurait répondu aux plénipotentiaires qu'il ne traiterait qu*à Paris ; mais il y a ici une confusion évidente avec les pourparlers ultérieurs.
légitimement relevé de son abdication, et Ton serait alors rentré à temps dans le système d'union de tous les pouvoirs et de défense énergique, système dont on n'aurait jamais dû se départir, dans l'intérêt même de la paix. Si au contraire, d'une manière ou d'une autre, la proposition de rappel avait prévalu dans ce moment, où l'étranger n'était pas encore aux portes de Paris, les autorités françaises auraient du moins conservé, vis-à-vis de Louis XVIII et de ses alliés, le mérite d'une certaine spontanéité, et la chance d'obtenir des conditions plus favorables. En un mot, la démarche de Davoust avait l'avantage de poser et d'engager franchement la question ; elle provoquait le rappel immédiat de Louis XVIII ou celui de Napoléon.
Les affirmations des plénipotentiaires vinrent changer tout cela, et firent prévaloir un de ces atermoiements toujours si funestes dans les situations extrêmes. Le rappel de Louis XVIII fut ajourné indéfiniment, et en même temps l'on recourut à des mesures de surveillance rigoureuses et presque injurieuses à l'égard de Napoléon. Tout cela fut résolu sur l'affirmation des plénipotentiaires français, que les alliés ne tenaient pas à Louis XVIII, mais uniquement à des précautions exceptionnelles contre Napoléon. Sur la foi d'une relation étrangère, on a imputé à quelquesuns des négociateurs français de l'interrègne la honte d'avoir ofiert de livrer Napoléon sans réserve ni garantie ; cette incrimination ne paraît nullement justifiée. Mais les plénipotentiaires allaient déjà beaucoup trop loin, quand ils insistaient si fortement, dans leur dépêche du 26 juin, sur cette considération, « que l'évasion de Napoléon, avant l'issue des négociations, pourrait tout compromettre, » ce qui impliquait le conseil et la nécessité de le garder comme otage jusqu'à la conclusion de la paix. Cette insi-
nuation a exercé une influence décisive sur la conduite du gouvernement provisoire à l'égard de Napoléon pendant les derniers jours qu'il passa dans le voisinage de Paris, et même, il faut bien le dire, sur sa destinée ultérieure *• Renvoyés d'un lieu à un autre, par suite des déplacements continuels des souverains, les plénipotentiaires ne parvinrent à les atteindre qu'après de longs détours et une perte de temps considérable. Le 30 juin, jour de leur arrivée à Haguenau, les questions qu'ils avaient été
* Pour bien apprécier cette influence, il faut se rendre un compte exact des tergiversations du gouvernement provisoire à l'égard de Napoléon, lors de ce dernier départ.
Napoléon ayant déclaré qu'il était prêt à se retirer aux États-Unis, H. Bignon s'était adressé à lord Gastlereagh et au duc de Wellington pour obtenir les sauf-conduits. Wellington seul répondit par un refus, mais sa lettre ne fut connue que le 27 juin. Dès le 26, les dispositions pour le voyage et l'embarquement avaient été réglées par un arrêté du gouvernement. Un dernier article de cet arrêté suspendait toutefois jusqu'à l'arrivée des passe-ports le départ des deux frégates destinées à transporter Napoléon et sa suite. Le 27 au matin, cette prohibition avait été levée sur l'initiative du duc de Vicence, qui, voyant les alliés refuser ces passe-ports, voulait assurer à Napoléon les moyens de quitter la France malgré eux. Si l'Empereur était parti le 27 même, il aurait pu arriver à Rochefort dàs le 30, et échapper à la croisière anglaise, ainsi que le prouve une dépècbe du préfet maritime, qui constate que ce jour-là on pouvait encore facilement gagner le large. La réception de la dépêche des plénipotentiaires modifia encore une fois toutes ces dispositions; le duc d'Otrante fit prévaloir l'idée de garder l'Empereur comme otage, et, en conséquence, la prohibition du départ sans sauf-conduit fut réitérée. Napoléon, blessé de ces revirements, refusa alors absolument de s'éloigner, et son départ n'eut lieu que le surlendemain (29 juin) quand le gouvernement, effrayé de la possibilité d'une révolution militaire, et craignant aussi que Napoléon ne tombât dans les mains des Prussiens, se décida à lui rendre toute latitude pour partir. Par suite de ce retard, Napoléon trouva la rade de Rochefort plus étroitement bloquée, et préféra se remettre volontairement aux Anglais, ce qu'il n'aurait pas eu besoin de faire deux jours plus tôt.
chargés de discuter se débattaient déjà sous les murs de Paris ; leur mission était distancée, anéantie par les événements. Ils obtinrent pourtant une sorte de conférence, dans laquelle les puissances alliées se firent représenter, non pas par des ministres, mais par des généraux. On ne voulait que faire parler les plénipotentiaires français, et non s'engager ou s'entendre avec eux sur quoi que ce fût. L'attitude impassible des commissaires alliés indiquait assez le rôle qui leur était imposé. Un seul, le général anglais Stewart, parut écouter avec une impatience marquée les explications des plénipotentiaires, et protesta vivement contre la légalité des autorités françaises, qui prétendaient traiter avec les alliés, faire ou défaire des rois. Ce langage justifiait les prévisions de M. Bignon. Il devenait évident que le système arrêté de l'Angleterre était de considérer Louis XVIII comme n'ayant jamais cessé d'être le véritable roi de France, et de contester l'existence légale de toutes les autorités organisées depuis le 20 mars. Le comte de Laforest, le seul des plénipotentiaires français qui appartînt au corps diplomatique, opposa au général anglais les précédents de la révolution anglaise de 1688. Sir Charles Stewart s'abstint de discuter cette objection embarrassante, et pourtant il est juste de reconnaître qu'un tel argument n'eût été vraiment irréfutable que de la part d'un envoyé direct de Napoléon, si celui-ci avait été soutenu par les autorités qui avaient au contraire exigé son abdication. L'analogie si frappante qui existait entre l'expulsion des Bourbons et celle des Stuarts cessait à la défection parlementaire du 21 juin. Aucune fiction légale, aucun raisonnement ne pouvaient pallier l'anomalie flagrante que présentait la position d'une Chambre dont la formation datait du renouvellement de l'Empire, qui en
faisait ainsi bon gré mal gré partie intégrante, et qui s'était enlevé à elle-même toute raison d'être par le renversement du chef de l'État. Le rétablissement des Stuarts échoua, parce que l'immense majorité de la nation anglaise demeura indissolublement unie au prince qu'elle leur avait substitué, sans se laisser décourager par les succès qu'obtint d'abord sur ce prince l'allié tout-puissant des Stuarts, Si le Parlement anglais, effrayé des défaites de Guillaume III en Hollande, s'était laissé aller contre lui à un revirement pareil à celui des Chambres françaises de 1815, croit-on qu'ensuite il aurait été admis à se prévaloir d'une révolution ainsi avortée pour discuter le rétablissement des Stuarts, exiger d'eux des garanties préalables, ou proposer quelque autre roi ? Sans nul doute il lui serait arrivé ce qui nous est arrivé en 1815; on aurait rétabli de force le souverain légitime, non sans des reproches amers sur le caractère vacillant d'une nation si peu constante dans ses affections politiques.
Au surplus, il y avait déjà, de la part des dictateurs de la politique continentale, un tel parti pris de ne tenir aucun compte de la mission des plénipotentiaires français, qu'on ne daigna pas même leur communiquer une note dont l'existence remontait déjà à plusieurs jours, et dont le contenu était de nature à ébranler les plus robustes illusions sur les véritables projets des puissances coalisées. Le 26 juin, c'est-à-dire le jour même où M. de Lafayette écrivait de Laon que la France ne serait aucunement gênée dans le choix de son souverain, MM, de Metternich et de Nesselrode, ayant appris l'abdication de Napoléon et l'envoi des plénipotentiaires, adressaient au duc de Wellington et à Blûcher une note collective, portant en substance « que, nonobstant l'abdication, les hautes puissances vou-
laîent que rien n'arrêtât la marche des opérations ; qu'elles n'accorderaient aucune trêve avant le départ de Napoléon ; qu'elles ne traiteraient ni avec lui, ni avec personne de sa famille, et que ne voulant pas même reconnaître une autorité créée par lui, elles ne recevraient pas des députés nommés par des Chambres dont l'existence dérivait essentiellement de Napoléon. En conséquence, il était enjoint aux généraux alliés de retenir ces députés aux avantpostes, et de demander seulement communication de leurs dépêches et de leurs instructions, à titre de simples renseignements. Non-seulement les puissances ne voulaient pas traiter avec Napoléon et sa famille, mais elles ne voulaient pas davantage reconnaître le droit quil s'était arrogé de se démettre en faveur de qui que ce soit. Quant au futur gouvernement de la France, on se réservait ultérieurement d'apprécier ce qu'on pouvait appeler la volonté ou le désir national en faveur de tel ou tel individu, tant il était difficile de juger tout d'abord , dans les circonstances présentes, du véritable vœu de la majorité de la nation *. »
La promptitude qu'avait mise Blûcher à expédier M. de Lafayette et ses collègues au quartier général des souverains avait empêché que la partie de ces instructions relative aux députés du gouvernement provisoire fût connue et exécutée à temps, mais on voit que leur mission était jugée et condamnée d'avance. Tous leurs efforts aboutirent à trouver au quartier général le même refus, la même déception qu'ils auraient trouvée aux avant-postes, si la note du 26 juin était arrivée en temps utile.
* Nous verrons bientôt que celle note, qui aurait pu éclairer le gouvernement provisoire et prévenir bien des malheurs, ne lui^ fut connue que le 3 juillet au matin.
Capitulation de paris. 45
Quelques heures après la conférence militaire dont nous avons parlé, il leur fut remis une note signée des généraux qui y avaient figuré, sauf le général Stewart.
Cette note, unique résultat de la mission des plénipotentiaires, était conçue en ces termes :
Haguenau, !«- juillet 1815.
Les traités d'alliance portant que Tune des parties ne négociera jamais séparément, et ne fera ni paix ni trêve que d'un commun accord, les trois cours présentes ne peuvent pas entrer en négociation. Les cabinets vont se réunir dans le plus bref délai possible. Les trois souverains regardent comme une condition préalable et essentielle de toute paix et d'un véritable état de repos, que Napoléon Bonaparte soit mis hors d'état de troubler dorénavant la tranquillité de la France et de TEurope. Après ce qui s'est passé en mars dernier, les puissances doivent exiger qu'il soit confié à leur garde.
Wàlmodbn, Càpo d'Istriài KnBSEBE€K*
Ainsi les efforts des négociateurs français venaient en définitive se briser contre une fin de non -recevoir. Malgré leurs instances, ils ne purent même obtenir l'autorisation de suivre le quartier général, et repartirent pour Paris, persistant à croire néanmoins que les puissances continentales n'étaient pas aussi prononcées que l'Angleterre en faveur de la branche aînée, et qu'il était encore possible de les faire accéder à quelque autre combinaison, M, de Lafayette arriva justement à Paris pour assister à l'entrée des Prussiens, à l'expulsion brutale de ces mêmes autorités, au nom desquelles il avait tenté de négocier. Si d'invincibles préjugés n'avaient pas obscurci son jugement, lui-même aurait dû reconnaître que cette déplorable solution de vingt- cinq années de combats et de gloire était en partie son ouvrage I